‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 22 sur 282 · DE LOUIS DE BOURBON · texte numérisé non relu

DE LOUIS DE BOURBON

paroles de Daniel , qui croiriez- vous voir, messieurs, sous eette fleure, Alexandre , ou le prince de Coudé? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d'un roi de quatre ans Laissez- , le croître ce roi chéri du ciel , tout cédera a ses ■ r . exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura, tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul , sous la main de Dieu , qui sera continuellement à son secours, on le verra l'assure rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi, vers tes premiers jours de son règne , à l'âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés 11e purent atteindre; mais In victoire le justifia devant Rocroi ’. L'armée ennemie est plus forte , il est vrai ; elle est composée de ees vieilles bandes walones , italiennes , et espagnoles , qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors ; mais pour combien fallait-ll complerle courage qu'inspiraient ù nos troupes le besoin pressant del'État, les avantages passés , et uu jcuue prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux ! Don Francisco de Mellos l’attend de pied ferme; et sans pouvoir reculer , les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bols et dans des marals, pour décider leur querelle, comme deux braves en chnmp clos. Alors que ne vit-on pas! Le jeune prince parut un autre homme : touchée d'un si digne objet , sa grande âme se déclara tout entière; son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier , mais jamais il ne reposa plus lo- i J paisiblement. A la veille d'un si grand Jour, et i-j-.ijj des la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel ; et on sait que le lendemain , ù l'heure marquée , il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez- vous comme il vole, ou à la victoire, ou

tit apetem*.. cumque ram mUissel in terrain , rnnculcavit , et uemo qulbat libéra n* arietein de manu eju». ( Dan. cap. \ m , 4*7,90.)

• Le» Espagnols voulaient profiler du trouble et de la confusion toujours inséparables des premiers Jours d’une minorité.

1 Coudé, qni n’était alors que duc d’Enghien, avait reçu , av ec la nouvelle de la mort de Louis XIII , l'ordre de ne point hasarder de bataille. Le maréchal de l'Ho«pitel , qui lui avait etc donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait jwr sa circonspection ors ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal , ni la cour; il ne cnn lia son dessein qu’à Passion, maréchal de camp, digne d’étre consulte par lui : ils forcèrent le maréchal h trouver la bataille nécessaire.... Le vieux comte de Fuentes, qui commaiKlalt l'infanterie espagnole .mourut percé de coups. Comte, en rapprenant, dit - qu’il voudrait être mort comme lui , s'il n’a va il pas vaincu. » iSiécte de foui* XIV, cliap. lit.) — OUe fameuse Maille fui livrée 1« 19 mai 1*43, cinq jours après la mort de L»hiI> XIII.

fit

ù la mort? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé , on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des '*l

ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français ù demi vaincus, mettre en fuite ('Espagnol victorieux , porter partout la terreur , et étonner de ses regards étincelants ceux qui échap- , paient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée d'Espagne, donFTës gros bataillons serrés , semblables à autant de tours , » ouuIf ur >.V mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de Wv.wvc vJA‘ tout le reste en déroute , et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants, trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités , montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime ; mars enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa cavalerie toute fialclifi, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats epub scs; le prince l’a prévenu , les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va deveuir plus terrible pour le duc d’Enghien que le combat. Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceuxci , toujours en garde , craignent la surprise de

quelque nouvelle attaque ; leur effroyable dé- !; charge met les nôtres en furie; on ne voit |>lu» v

que carnage ; le sang enivre le soldat , jusqu'à ce que le grand prince , qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis , calma les courages émus, et joignit nu plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers , lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur 1 ! De quels yeux regardèreut-ils le jeune prince, dont In victoire avait relevé la haute contenante 1 , a qui In démence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu'il eut encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! mais il se trouva par terre parmi des milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la

• Le prince , a peine victorieux , arrête le carnage. Les officiers espagnol* se Jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d’Enghien eut autant de soin de le* épargner, qu’il en avait pris pour le* vaincre. (Siècle de Lnuit XII', chap. ni.)

1 Suivant uu de scs historiens, Coudé avait une taille audessus de la médiocre , aisée, fine, pleine d'élégance et d’agilité; le front large, le ne* aquilin , les yeux grands, bleu», extraordinairement perçants, 1a tète belle, et une forêt de cheveux. Le bas du visage ne répondait point a la lieatilii de ses traits : sa bouche était grande et scs dents saillante*; mais malgré ce? imperfections il y avait dans son air quelque chose de noble et de lier, tempéré par une politesse pleine de dignité.

ORAISON FUNÈBRE

Journée de Rocroi eu devait achever les restes dans les plaines de Lcns Ainsi la première victoire fut levage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou, et, dans le champ de bataille, il nmd au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait ; là on célébra Rocroi délivré , les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte , la régence affermie, la France eu repos, et un règne, qui devait être si beau , commence par un si heureux présage. L'armée commença l'aetioude grâces ; toute la France suivit ; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai du duc d'Enghien : c’en serait assez pour illustrer une autre, vie que In sienne , mais pour lui c'est lu premier |>as de sa course.

Dès celte première campagne, apres la prise de Thiouvillo ’ , digne prix de la victoire de Rocroi , il passa pour un capitaine également redoutable dans lesjsiégcs et dans les batailles. Mais voici dans un jeune prince victorieux quelque chose qui n'est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait il son arrivée les applaudissements qu'il méritait , fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de scs services : c'est dans la bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses , et , indocile ù la flatterie , il en craignait jusqu'il l'apparence : telle était la délicatesse , ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime (écoutez, c'est la maxime qui fait les grands hommes), que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire , et laisser venir la gloire apres la vertu : c'est ce qu’il inspirait aux autres ; c'est ce qu’il suivait luimétne. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas ; tout tendait nu vrai et au grand. De là vient qu'il mettait sa gloire dans le service du roi et dans le Ismheur de l'État ; c’était là le fond de son coeur ; c'étaient ses premières et scs plus chères inclinations. La cour ne le retint gucre, quoiqu'il en fut la merveille ; il fallait montrer partout , et à l’Allemagne comme a la Flandre , le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards : il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroi; et pour éprouver sa vertu, la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente a mes yeux? ce n'est pas seulement des hommes a combattre , c'est des montagnes inaccessibles;

1 Le 20 Aotii Kun. Celait pour la troisième (ois qu'il donnait bataille avec le désavantagé du nombre. Tl dit a ses soldats ces seules paroles : " Aüjîs, souvenez.. vous de Rocroi, « de Fribourg et de Nordlingen » (Siècle de Louis XI T, chip, iii.)

* Celte place fui prise le s août 161.1 , selon Voltaire , le 19 du même mol», «ion le preskteut Hénault.

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c'est des ravines et des précipices d'un côté ; c'est dp l'autre un bois impénétrable , dont le fond est un marais , et , derrière des ruisseaux , de prodigieux retranchements; cc sont partout des forts ’A Yiv élevés , et des forêts abattues qui traversent des è chemins affrenx ; et au dedans c'est Merci avec ses braves Bavarois, enflé de tant de succès et de la prise de Fribourg ; Merci , qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Merci , que le prince de Condé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et & qni ils ont rendu ce grand témoignage , que Jamais il n'avait perdu un seul moment favorable , ni manqué de prévenir leurs desseins, comme s'il eût assisté u leurs conseils. Ici donc durant huit jours, et a quatre attaques différentes , on vit tout cequ'on peut soutenir et entreprendre à la guerre.

Nos troupes semblent rebutées autant par la résistance des ennemis que par l’effroyable disposition des lieux , ci le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée, - son bras ne l'abandonna pas, et son • courage irrité par taat de périls vint a son $e- < cours'. « On ne l'eut pas plutôt vu pied A terre forcer le premier èes inaccessibles hauteurs , que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régiments sont défaits; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s'y joigucut encore , afin que nous ayons A la fols , av ec tout le courage et tout l'art , toute la nature A combattre. Quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi , et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu’l! laisse en proie au duc d'Enghien , nonseulement son canon ,et son bagage , mais encore tous les environs du Rhin. Voyez cpmpgçjout ■s étiraifle : Phiiisbourg est aux aboi» Y# dix jdurs, maigre l'hiver qui npprochgj Phiiisbourg, qui tint si longtemps le Rhin captif sôutf'hos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte. Worms, Spire, Mayence, Landau , vingt autres places de nom ouvrent leurs portes ; Merci ne les peut deïèndre , et ne parait plus devant son vainqueur : ca n'est pas assez ; II faut qu'il tombe A scs pieds , digne victime de sa valeur"; Nordlingue en verra la chute ; Il y sera décidé qu'on ne tient non plus devant le» Français

1 Sahavil mihi bracMitm rôéuig.ct iiidicinlî.i riira IP“ auillfata est mihi. (Isa. cap. uni, & )

* Ce géoéral , regarde comme un de* plus grands capitaines , fut enterré pré» du champ de bataille , et on gras a sur sa tombe : Sla, vialor; heroem calcus. « Arrête , voyageur; tu foules un héros. •• Celte bataille mit le comble a la gloire de Condé, et lit celle de Turenue qui eut l’honneur d’aider puissamment le prince à remporter une victoire dont II pouvait éire humilie. ( Siècle de Louis Xlf', cbap. ni.) — Turenne avait été battu par Merci , quelques mois auparavant , ù Marieudal. ,

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l)K LOUIS UE BOURBON,

en Allemagne qu'en Flandre, et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu , protecteur de la France et d'un roi qu’il a destiné à scs grands ouvrages , l'ordonne ainsi.

Par ces ordres, tout paraissait sur sous la conduite du duc d'Eughien et, sait? vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement scs autres exploits , vous savez parmi tnnt de fortes places attaquées qu'il n’y en eut qu'une mile qui put échapper à scs mains ■ , encore releva-t-elle la gloire du prince. L'Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les combats , s'étonna qu’il en fût le maitre, et des l’âge de vingt-six ans, aussi capable de ménager seS troupes que de les pousser dans les hasards , et de céder à la fortune, que de la faire servir a sesdesseins. Nous le vîmes partoutailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de Ig 'tnt verser ; c’est là le caractère des conquérants. Lorsque David , un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu’on venait 3c perdre , il leur douua cet éloge : « plus vites que les aigles, pluscourn- « geux que les lions1. - C’est l image du prince que nous regrettons : il parait en un moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés; on le voit en même temps à toutes les attaques, a tous les quartiers. Lorsque occupé d’un côté il envoie reconnaître l'autre, le diligent ofticicr qui porte ses ordres s'étonne d'étre prévenu, et trouve déjà tout ranimé par la présencedu prince : il semble qu'il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne l'arrêtent. D n’a pas besoin d’armer cette tête qu'il expose à tant de périls ; Dieu lui est une armure plus assurée ; les coups semblent perdro leur force en l’approchant , et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du ciel Ne lui dites pas que la

• Tant de succès et de services, moins récompensés que suspects h la cour, le faisaient craindre du ministère autant que des ennemis. On le tira du théâtre de ses conquêtes el de sa gloire , el on l’envoya en Catalogne av er. de mauvaise» troupe* mal payées; il asslégra Lérida, et fut obligé de lever le siège. On l'accuse, dans quelques livre*, de fanfaronnade pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. On ne savait pas que c'était l'usage en Espagne. ( Siècle de Louis XI/', chap. in. )

* AquilUvclock>res,leonibusfortiores.(lI. /fej.cap. i,v. la.)

1 Au passage du Rhin, le jeune duc de Longueville, ayant

la tête pleine des fumées du v In, lira un coup de pistolet sur les ennemis qui lui demandaient la vie & genoux , en leur criant : Point de quartier pour celte canaille. Il tua du coup un de leurs officiers. L'Infanterie hollandaise désespérée reprit à l’instant ses armes , et lit une décharge dont le due de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrtrk.qui ne s'étalt point eoful avec les autre», court au prince de Condé qui montait alors Achevai en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la lête. Le prince , par un mouvement . détourna le coup , qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dan» toutes scs campagnes. < Sftt fe de Louis XI/', chap. x. )

vie d'un premier prince du sang, si nécessaire à l'État, doit être épargnée; il répond qu'un prince du sang , plus iutéressé par sa naissance à la gloire du roi et de'la couronne , doit dans le besoin de l'Etat être dévoué plus que tous les autres pour en relever l’éclat. Après avoir fuit sentir aux ennemis, durant tant d'années, l'invincible puissance du roi , s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tuut en un mot , il Ht respecter la régente; et, puisqu'il faut une fuis purlgr de ces choses dont je voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait pas seulement songé qu'on put rien attenter contre rÉlqt ; et, dansson plus grand crédit, s'il soüliailuifo' obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire (je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur) : il disait donc , en parlant de cette prison malheureuse , qu’il y était entré le plus iunocent de tous les hommes , et qu'il en était sorti le plus coupable.. Hélas I poursuivait-il, je ne respirais ■ que le service du roi , el la grandeur de l’Etal ! ■ On ressentait dans ses paroles un regret sincère d’avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais , sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pourn'en parlerjamais, que, comme dans lagloire éternelle, les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu’ils ont fait podT les réparer et de l'éclat intlni de la divine miséricorde, ne paraissent plus; ainsi, dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services , il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s’en repentit , et la clémence du grand roi qui les p^lij, , V,

Que s’il est enfin ëiitrali® umts ces guerres infortunées, U y aura du moins cette gloire de n’avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez, les étrangers. Malgré la majesté de l’empire, malgré la fierté de l'Autriche , et les couronnes héréditaires attachées à celte maison, même dans la branche qui domine en Allemagne, réfugié a Namur, soutenu de son seul courage etde sa seule réputation , il porta si loin les avantages d'un prince de France, et de la première maison de l'univers , que tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il consentit de traiter d'égal avec l’areblduc , quoique frère de l'empereur et fils de tant d’empereurs, à condition qu’en lieu tiers?? ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d'Enghlen , et la maison de France garda son rang sur celle d'Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire uu vrai courage. Pendant que le prince se

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ORAISON FUNÈBRE

soutenait si hautement avec l'archiduc qui dominait, il rendait au roi d'Angleterre et au duc d’Yorck , maintenant un roi si fameux , malheureux alors , tous les honneurs qui leur étaient dus; et il apprit enfin à l'Espagne trop dédaigneuse quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes, la; reste de sa conduite ne fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées , écouter quels furent ses ordres, et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mandeù ses agents dans la conférence qu'il n'est |Kis juste qne la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération; qu'on ait soin de ses amis; et, pour lui , qu'on lui laisse suivre sa fortune. Ah I quelle grande victime se sacrifie au bien public ! Mais quand les choses changèrent, et que l’Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs , ou le Luxembourg en pleine souveraineté, il déclara qn'il préférait 4 ces avantages , et 4 tout ce qu’on pouvait Jamais lui accorder de plus grand , quoi? son devoir, et les bonnes grâces du roi : c'est ce qu'il avait toujours dans le cœur ; c'est ce qu'il répétait sans cesse au duc d'Enghien. I.e voil4 dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits , et avec ce je ne sais quoi d’achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus ; elle le revit dévoué plus que jamais 4 ('État et 4 son roi Mais, dans ses premières guerres, il n’avait qu'une seule vie 4 lui offrir, maintenant il en n une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir, à son exemple , glorieusement achevé le cours de ses études , le duc d'Enghien est prêt 4 le suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours , le prince le mène aux leçons vivantes et 4 la pratique. laissons le passage du Rhin , le prodige de

1 Bossuet avait un grand écueil à éviter dan» l'éloge d'un prince qui avait bravé l’autorité de mjo roi Jusqu* dam sa capitale el dans sa rour, qui a> Alt porté h-s arme* contre la France, et même commandé des armées ennemies. Bossuet ne dissimule aucune des fautes du grand Condé : il a même la hardiesse de le montrer combattant, en présence du roi, les troupes du roi, sous les murs de la ville royale; mais II couvre de tant de gloire ce grand attentat , qu'on ne voit plus que les prodlgm de la valeur, et qu’on oublie te prince reljclle. Par une adroite interversion de l'ordre des événements, oc n’est qu’a la suite de celle journée désastreuse qu'il place la victoire de Lcns, nom agréable à la France. Bo&suet va Jusqu’à intéresser la fierté de Louis XIV à s'enorgueillir des fautes d'un prince qui *ut garder son rang à la maison et Autriche Jusque dans Bruxcliwi même. Enfin , pour achever l’expiation de toutes les erreurs dont l'histoire aurait pu conserxer la trace, il montre celle grande victime te sacrifiant an bien public, et s'oubliant elle-même au traite des Pyrénées pour ne se ressouvenir g ne de ses amis. C'est alors que Bossuet ne craint plus de montrer h Louis XIV et h la France le grand Condé, nn prince accompli, avec ce je ne tait quoi d'achevé que le malheur ajoute aux grandes reclus , et pins dévou rque jamais à l'Etat et a son roi {Le cardinal de Baustel.)

notre siècle et de la vie de Louis le Grand '. A la journée de Sencf , le jeune duc , quoiqu'il commandât, comme 11 avait déjà fait en d'autres campagnes, vient , dans les plus .mdes épreuves, apprendre la guerrenux cêtésdu prince son père : au milieu de tant de périls , il voit ce grand prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lut offre le sien , et s'occupe 4 relever le prince abattu , il est blessé entre les bras d’un père si tendre, sans interrompre scs soins, ravi de satisfaire 4 la fois à la piété et 4 la gloire. Que pouvait penser le prince , si ce n’est que , pour accomplir les plus grandes choses , rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions ? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n'était pas seulement pour un fils, ni pour sa famille, qu’il avait des sentiments si tendres : je l'ai vn (et ne croyez pas que j’use ici d'exagération), je l’ai vu vivement ému des périls de scs amis ; je l'ai vu , simple et naturel , changer de visage au récit de leurs infortunes , entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes; dans les accommodements, calmer les esprits aigris, avec une patience et une douceur qu'on n'auralt jamais attendue d'une humeur si rive ni d’une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! ils pourrront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires ; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine , et pour ét re comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus, loin d'affotblir la bonté, n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu’on élève ponr la répandre. Les cœurs sont a ce prix , et les grands ' > dont la bonté n’est pas le partage, par une juste 11 uw-xx) punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goêta mieux que le

* L'orateur n'a garde de toucher au passage du Rhin, ce prodige de la vie de Louis le Grand. 11 faut laisser au monarque sa gloire entière, car II en est jaloux : l'enthousiasme de Bossuet ne lut fait point oublier la prudence. Il passe donc rapidement sur cette belle période de la vledcComhi; Il court à Sencf, et là, par un autre artifice non moins ingénieux, c'est le Jeune duc qu'il a soin de célébrer pour le faire entrer en partage de la gloire de son pere, et pour distraire l'auditeur du reproche que lliistoke fait a Condé d'avoir, dans ce Jour fameux , trop peu ménage la vie des hommes (L'abbé de Fauxcellcs )

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. ,;Di; lqiis de bourbon.

prince dont nous parlons ; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Estce là celui qui forçait les villes et qui gagnait les batailles? Quoi ! il semble avoir oublié ce haut rang qu’on lui a vu si bien défendre 1 Reconnaissez le héros qui, toujours égal à lui-même, sans . , 'sa hausser pour paraître grand, sans s’abaisser pourètreclvil et obligeant, setrouve naturellement tout ce qu’il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant , qui porte paisiblement dans les villesl’abonilnurequ'il , a répandue dans les campagnes en les arrosant , qui se donne à tout le monde , et ne s’élevé et ne s’enfle que lorsque avec violence on s’oppose à la Va doucé ÔË*tiTê qui le porte à continuer son tranqull le cours. Telle a été In douceur et telle a été la force du prince de Condé Avez-vous un secret important, versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n’y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l’amitié. lorsqu'on lui demande une grâce, c'cst lui qui parait l’obligé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu’il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu’il reçut d’Espagne avec la permissiop du roj , . malgré les nécessités de sa maison êpuiséé^îùt'’ donné à scs amis , encore qu'après la paix il n'eût rien à espérer de leurs secours; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir { chose rare

dans la vie humaine) la reconnaissance psi yjjrq à ce qui survient; il tire d’un déserteur, d’un dans le princede Condé, que respérancedW^ger1' *' ■-** — ■*’ — *

les hommes l’est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix : il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avait à parler de scs actions, t-t même dans les relations qu’il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l’un , la hardiesse de l’autre ; chacun avait son rang dans ses discours ; et , parmi ce qu’il donnait à tout le monde , on ne savait où placer ce qu'il nvpit fait lui-même. Sans en vie , Sans fard i sans ostentation, toujours grand dans l’action et dans le repos , il parut à Chantilly comme à la tète des troupes. Qu’il embellit cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu’il munit un camp au milieu du pays ennemi , et qu'il fortifiât une place ; qu’il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu’il conduisit ses amis dans ces superbes allées au bruit de tant de jets d’eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit ; c’était toujours le même homme, et sa gloire le suivait partout. Qu’il est beau , après les combats et le tumulte des armes , de savoir encore goûter ces vertus pai-

1 Bossuet nous montre ton héros tri qu'U était, doux aimable, attachant, séduisant dans le commerce habituel de la vie , bouillait 1 et impétueux lorsque l’Injustice et la violence irritaient un uaturel prompt a s'enflammer. {Le cardinal de Bauxset. )

siblcs et cette gloire tranquille qu’on n’a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout bjiarnie, et rien n’éblonit; qu'on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes , ni par le bruit des canons , ni par les cris des blessés ; où i'bommc parait tout seul aussi grand , aussi respecté , que lorsqu'il donne dos ordres , et que tout marche à sa parole !

Venons maintenant aux qualités de l’esprit ; et puisque , pour notre malhenr, ce qu’il y a de plus fatal à In vie humaine , c’est-à-dire l’art militaire , est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux et de plus habile , considérons d’abord par cet endroit le grand génie de notre prince; et, premièrement , quel général porta jamais pins loin sa prévoyance. C’était une de ses maximes, qu’il fallait craindre les ennemis de loin pour ne les pins craindre de prés, et se réjouir à leur approche.

Le voyez-vous comme il considère tous les avantages qu’il peut ou donner ou prendre? Avec quelle vivacité il se met dans l'esprit en un moment les temps , les lieux , les personnes , et non-seulement leurs intérêts et leurs talents , mais encore leurs humeurs et leurs caprices ! Le voyez- vous comme Il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis , J.vc par le naturel des pays ou des princes confédérés?

Bien n’échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le detail et du plan universel de la guerre , on le voit toujours attentif

transfuge , d’un prisonnier, d’un passant , ce qu’il veut dire , ce qu’il veut taire , ce qu’il sait , et jour ainsi dire ce qu’il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences 1 Ses partis lui rapporteut jusqu'aux moindres choses ; on l'éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu , mais qu’il ne lui est pas permis d’étre surpris : aussi lui devons-nous cette louange qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque cûté que viennent les ennemis , ils le trouvent toujours sur scs gardes , toujours prêt à fondre sur eux , et à prendre ses avantages. Comme une aigle qu’on voit toujours , soit' qu'elle vote an milieu des airs , soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux ; aussi vifs étaient les regards , aussi vite et impétueuse était l’attaque , aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs , qui fatiguent et rebutent plus que les véritables : toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls ; tout est prêt au premier signal ; et , comme dit le prophète : - Toutes les (lèches sont aiguisée» ,

ORAISON FUNEBRE

« et Unis les ares sont tendus - Eu attendant on repose d'un sommeil tranquille , comme on ferait sous son toit et dans son endos. Que dis-je qti'on repose? à Piéton ■ , près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé, c’étaieut dans nos troupes de continuels divertissements : toute l'armée était enjôle; et jamais elle ne sentit quelle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince par son campement avait mis en sûreté, min seulement tuute notre frontière et toutes nos places , mais encore tous nos soldats : il vaille, c'est assez. Enfin l'ennemi décampe ; c’est ce que le prince attendait. Il part a ce premier mouvement : déjà l'armée hollandaise avec ses superbes étendards ne lui échappera pas; tout nage dans le sang, tout est en proie : mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout ; Oudenardc est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du prince , le ciel les couvre d'un brouillard épais; la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes; on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, apres avoir achevé le rude siège de Besançon , et avoir encore une fois réduit la Franche-Comté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire pour profiter de l'action de sesarmées de Flandre et d'Allemagne, commanda ce détachement qui lit en Alsace les merveilles que vous savez , et parut le plus grand de tous les hommes , tant par les prodiges qu'il avait faits en personne , que par ceux qu'il lit faire à ses généraux.

Quoique une heureuse naissance eût apportéde si grands dons à notre prinee, il pç cessait de l’enrichir par ses réflexions : les campements de César firent son étude. Je me souviens qu'il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne , dans les lieux où ce fameux capitaine , par l’avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés a poser les armes sans combat1 , lui-mème il avait été reconnaître les rivières et les montagnes qui servirent à ce grand dessein; et jamais un si digne maître n’avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l'histoire racontera du campement de Piéton , et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenay l'éminence qu'occupa ce grand capitaine, et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du ryt rauchement de Scelestad : là on lui

1 Sagitt* eJus^cul.T , et omnes arcus e|us exteosi. (lu ?. cap.

1 Hauteur pré» de üharleroi.

* lie Jk-Ilo civil) , Mb. I.

verra mépriser l'Allemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis , quoique plus forts , rendre leurs projets inutiles , et leur faire lever le siège de Saverne, comme il avait fait un peu auparavant celui de Hngucnnu. C'est par de semblables coups , dont sa vie est pleine , qu'il a porte si haut sa réputation , que ce sera dans nos jours s’étru fait un nom parmi les hommes, et s 'être acquis un mérite dans les troupes, d'avoir servi sous ie prince de Üondé, et comme un titre pour commander, de l'avoir vu faire.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s’il parut être éclairé, et voir tranquille ment toutes choses, c’est dans ces rapides moments d’où dépendent les victoires , et dans l’ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l’oreille à tous les conseils : ici tout se présente à la fois ; la multitude des objets ne le confond pas ; à l’instant le parti est pris, il commande et il agit tout ensemble, et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais pourquoi craindre que la gloire d’un si grand homme puisse être diminuée par cetfiveu? Ce n’est plus ses promptes saillies, qu’il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu’on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu'il y n en lui un autre homme à qui sa grande âme abandonne de moindres ouvrages yy yjlc ne daigne sc mêler. Dans le feu , dans leVhüé , clans l'ébranlement, on voit naître tout à coup je ne suis quoi de si net , de si posé , de si vif , de si ardent , de si doux , de si agréable pour les siens , de si hautain et de si menaçant pour les ennemis , qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée * ou , aux portes de la ville, et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prinee; où, avec l’élite des troupes, il avait cm tête un général si pressant, ou il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune ; pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combat-

1 II s'agit Ici du combat de Saint- Antoine, livre, te 2 Juillet 1052, par Coudé à Tun-nnc qui commandait les Irnupes royales. •< Ce fut la, dit l'aotrur du Siècle de Is>tü* A IP. que le duc de la Rochefoucauld, ai illustre par son coûtas® et par son esprit , reçut un coup au-dessus des yeux , qui lui fil perdre la vue pour quelque temps. Un neveu du nrdlni. Ma/a ri n v fut tué . et le peuple se cnil vengé. On ne voyait que Jeunes seigneurs tués ou blessés qu'on rapportait h la porte Saint-Antoine, qui ne s'ouvrait point. Enfin, Mademoiselle, fille de Gaston , prenant le parti de üondé , que son père n'osa secourir, lit ouvrir les portes aux blessé* , et eut la hardiesse de faire Urer sur les troupes du roi ie canon de la Bastille. L'armée royale se retira ; Emulé n'acquit que de la gloire ; mais Mademoiselle se perdil pour jamais dans l'esprit du roi , son cousin, parcelle action violente, et le cardinal Ma/arin , qui savait l'extrême envie qu’avait Mademoiselle d eponser une télé couronnée, dit nlors : *» O canon-là vient de tuer sou mari. (Chap. v.) — L'abbé de Vaux ortie» fait remarquer habilement ici qu'avant d’oser rappeler ce combat, Bossuet a eu soin de réintégrer Condé dans toute sa giufrr.

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I)K LOUIS DK BOURBON.

talent auprès de lui nous ont dit souvent que , si l'on avilit à traiter quelque grande affaire avec ce prince , on eût pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s'élevait alors , tant son éme leur paraissait éclairée comme d'en haut en ces terribles rencontres ! semblable à ces hautes montagnes dont la cime , au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l'eWîfWiiloi^hisi , dans les plaines de Lcns , nom agréable à la France , l'archiduc , contre son dessein, tiré d'un poste Invincible, (j ammOi. par i'agpôt d'un succès trompeur, par un siAiclain" mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées , est contraint è prendre la fuite ; ses vieilles troupes périssent ; son canon , où il avait mis sa confiance , est entre nos mains ; et Bek, qui l'avait ïïauea'ùne victoire assurée, pris et blessé dans le combat, vient rendre en mourant un triste gommage à son vainqueur par son ueïtspoir'. auglt-ll ou de secourir ou de forcer une ville, le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi , au premier nvis que le hasard lui porta d'un siège important , il traverse trop promptement tout un grand pays, et, d'une première vue , il déco, rçvre passage

assuré pour le secours , aux endroits qu'un ennemi vigilant n'a pu encore assez munir. Assiéget-il quelque place, il invente tous les jours de nouveaux moyens d’en avancer la conquête. On croit qu'il expose les troupes ; il les ménage en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu'ils ont faites à leurs généraux : Dunkerque est pris en treize jours , au milieu des pluies de l’automne ; et ces barques si redoutées de nos alliés paraissent tout à coup dans tout l'océan avec nos étendards.

Mais ce qu'un sage général doit le mieux connaître c'est ses soldats et scs chefs , car de lù vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps , ou , pour parler avec l'Ecriture ,

• comme un seul homme : • Egressus est Israël tanguant vir unus Pourquoi comme un seul homme ? parce que sous un même chef , qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains , tout est également vif et mesuré. C’est ce qui donne la victoi rejet j’ai oui direànotrc grand prince qu’à la journée de Nordlingue, ce qui l’assurait du succès, c'est qu'il connaissait M. de Turenne, dont l'habileté consommée n’avait besoin d'aucun ordre pour faire tout ce qu’il fallait. Celuici publiait de son côté qu'il agissait sans inquiétude, parce qu’il connaissait le prince et sesordres

1 t. Ri’ÿ. cap . ii,7.

toujours sûrs : c’est ainsi qu'ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action. Ainsi finit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

C'a été dans notre siècle un grand spectacle de voir dans le même temps et dntis les mêmes campagnes ces deux hommes que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés , tantôt à la tête de eorps séparés , tantôt unis, plus eneore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre, tantôt opposés front it front, et redoublant l'un dans l'autre l’activité et la vigilance : comme si Dieu , dont souvent , selon l'Ecriture, la sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les montrer dans toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu’il peut faire des hommes ! Que de campements , que de belles marches , que de hardiesse , que de précautions , que de périls , que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires? I.’un parait agir par des réflexions profondes , et l’nutre par de soudaines illuminations1; celuici par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-1 à, d’un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu'ù parler, résolu et déterminé au dedans , lors même qu’il paraissait embarrassé audehors. L’un, dès qu’il parut dons les armées , donne une haute idée de sa valeur et fait attendre quelque chose d'extraordinaire , mais toutefois s'avance pnr ordre , et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie; l'autre, comme un homme inspiré , dès sa première bataille , s'égale aux maîtres les plus consommés : l'un, pnr de vifs et continuels efforts, emporte l’admiration du genre humain , et fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière qu'elle n’osait l'attaquer : l’un enfin, par In profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage , s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de tontes les infidélités de la fortune ; l’autre , et par l'avantage d'une si haute naissance , et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret , semble né pour entraîner la fortune dans scs desseins ,

1 C’esl précisémenl ccl heureux con&trnle qui offre à Bossuet le moyen d'élrejuslc envers Turenne,ct de Fêle ver au plus haut degré de gloire en conservant au grand Coudé une sorte d'eclat qui le laisse au premier rang « sans que l'ombre de Tu* renne puisse s'en offenser. Car, malgré Fexarle impartialité qae Bossuet a voulu observer, on s'aperçoit aisément que son creur el son imagination sont pour le grand fondé, et qu'il lui laisse une sorte de prééminence qu'il craint des’avoutr à lui-même. [U c aijinat de Dausset.)

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ORAISON FUNÈBRE

et forcer les destinées. Et , afin que l'on vit toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l'un emporte d'un coup soudain, meurt pour son pays comme un Judas le Machabée ; l'armés' le pleure comme son pere , et la cour et tout le peuple gémit : sa piété est louée comme son courage , et sa mémoire uc se flétrit point par le temps ; l'autre , élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu, et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes, et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait l'autre! C'est ce qu'a vu notre siècle ; et , ce qui est encore plus grand , il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs , et profiler du secours du ciel ; et , après qu'il en est privé par la mort de l’un et les maladies de l’autre , concevoir de plus grands desseins , exécuter de plus grandes choses , s'élever au-dessus de lui-mème , surpasser et l'espérance des siens , et l’attente de l'unis ers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence , tant ses destinées sont glorieuses !

Voilà , messieurs, les spectacles que Dieu donne à l’univers, et les hommes qu'il y envoie quand il y veut faire éelater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon scs conseils éternels, sa puissance ou sa sugesse ; car ccs divins attributs paraissent-ils mieux dans les deux qu'il a formés de scs doigts , que dans ces rares talents qu'il distribue , comme il lui plaît , aux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament (pie le prince de Condé n'a fait dans l'Europe? Ce n'était pas seulement la guerre qui lui donnait de l'éclat ; son grand génie embrassait tout , l'antique comme le moderne , l'histoire, la philosophie, la théologie In plus sublime , et les arts avec les sciences : il n'y avait livre qu'il ne lût ; il n'y avait homme excellent , ou dans quelque spéculation , ou dans quelque ouvrage , qu'il n’entretint ; tous sortaient plus éclairés d'avec lui , et rectifiaient leurs pensées , ou par ses pénétrantes questions , ou par ses réflexionsjudicieuses. Aussi, sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun selon scs talents; et non-seulement aux gens de guerre, de leurs entreprises; aux courtisans, de leurs intérêts ; aux politiques , de leurs négociations; mais encore aux voyageurs curieux, de ce qu'ils avaient découvert , ou dans la nature , ou dans le gouvernement, ou dans le commerce ; à l'artisan, de ses inventions; et enfin aux savants de toutes les sortes, de cc qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu que viennent

' ces dons ; qui en doute V Ces dons sont admirables; qui ne le voit pas? Mais, pour confondre l'esprit humain qui s'enorgueillit de tels dons , Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant desages , tant de conquérants , tant de graves législateurs , tant d'excellents citoyens , un Socrate , un Maic- Aurèlc, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu , et exclus de son royaume étemel. N 'est-ce donc |>as Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si cc n’est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étalent les desseius particuliers de cette sagesse profonde qui jamais ne fait rien en vain ? Écoutez la réponse de saint Augnstin : « Il les a faits , nous • dit-il , pour orner le siècle présent : » Ut ortUnem steculi prœsentis omarrl'. Il a fait dans l-s grands hommes ces rares qualités, comme II a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre? qui n'est ravi de l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher? Mais , puisque Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais , ce n’est pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu fa fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du momie. De même , quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ccs belles lumières de l'esprit , ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté; cc n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents , c’est une décoration de l'univers, c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle : qu'ont-ils voulu ces hommes rares , sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que , pour les confondre , Dieu refusera cette gloire â leurs vains désirs? Non , il les confond mieux en la leur donnant , et même au delà de leur attente. Cet Alexandre qui ne voulait que faire du bruit dans le monde y en a fait plus qu'il n’aurait osé espérer; il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble , par une espèce de fatalité glorieuse A ce conquérant, qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S’il a fallu quelques récompenses A ces grandes actions des Romains , Dieu leur en a su trouver une convenable A leurs mérites comme A leurs désirs ; il leur donne pour récompense l’empire du monde comme un présent de nul prix. O rois, confondez-vous dans votre grandeur ; conquérants , ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes ; récompense qui ne vient pas jusqu’A

1 Cotti. Julio h lib. », iT 14.

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