OF. FOUIS DE BOURBON
eux ,qui s'efforce de s’attacher, à quoi? peut-être à leurs médailles ou à leurs statues déterrées , restes des ans et des barbares ; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages, qui disputent avec le temps ; ou plutôt à leur idée , à leur ombre , à ce qu'on appelle leur nom : voilà le digne prix de tant de travaux, et, dans le comble de leurs voeux , la conviction de leur erreur. Venez , rassasiez-vous, grands de in terre, saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ees grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin , cette gloire UJv ,<j autant désirée; cl « vains, ils ont reçu une récom- ■ pense aussi vaine que leursdésirs; » Itecrpcrunt mrrcedcm suant, vani ranani
Il n'eh sera pas ainsi de notre grand prince ’ : l'heure de Dieu est venue , heure attendue , heure désirée , heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par In maladie , sans être pressé par le temps, il exécute ce qu'il méditait. Un sage religieux, qu'il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience : il obéit , humide chrétien , à sa décision; et nul n'a jamais douté de sa bonne fui. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-méme, de rendre vaines toutes les attaques de scs insupportables douleurs, d'en faire par sa soumission un continué! sacrifice. Dieu , qu'il invoquait nvec foi , lui donna le goût de son Écriture, et, dans ce livre divin, la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice ; on y soulageaiUa veuve et l’orphelin, et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu'agréable père de famille , dans les douceurs qu'il goûtait avec ses enfants il ne cessait de leur inspirer les sentiments de la véritable vertu ; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d'avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans l'erreur que la F rance tolérait alors : combien de fois l’n-t-on vu inquiété de leur salut, affiigé de leur résistance , consolé par leur conversion ! Avec quelle incomparable netteté d'esprit leur faisait-il voir l'antiquité et la vérité de la religion catholique! Ce n’était plus cet ardent vainqueur qui semblait vouloir tout emporter; c’était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs et à guérir des esprits malades.
1 lu psal. cxxlll, wrm. 12, n*2.
1 Sans ral.n.MT la Krnntleur des Ii.'tus de l'antiquité. Bossus! montre la supériorité dus héros éclairé, dr ta lumière du ctirtsUini&rne; Il tait plus, il ilosms rnrora plan ris plolré à Alexandre st aux Romains que ne leur eu onl jamais donné leurs historiens; et, par un prodige de Tard, 11 fait servir leurs trophées mêmes a qjr.er le char de triomphe du grand Coudé. ( Le cardinal de Baunel. )
Ce sont, messieurs, ces choses simples, gouverner sa fumille, édifier scs domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu’il envoie; ec sont ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera nu dernier jour devant scs saints anges et devant son père céleste : les histoires seront abolies avec les empires, et II ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie dans ces occupations , et qu'il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse rctraité'fla nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon ' vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de voir éteindre cette lumière naissante? on appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé lorsqu’il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du roi! C'est donc dans cette occasion que devait mourir ec héros! celui que tant de sièges et tant de batailles n'ont pu emporter va périr parla tendresse !
Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux , son cœur, qui lesouticnt seul depuis a
si longtemps, achève à ce coup de l'accabler, les ■) h' •'•'•O'.’ '
forces qu'il lui fait trouver l'épuisent. S'il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade ; si , transporté de son zèle , et sans avoir besoin de secours à cette fois , il accourt pour l’avertir de tous les périls que ec grand roi ne craignait pas , et qu'il l'empéchc enfin d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son roy(juoique la duchesse d'Enghien , princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eût obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent ; et , après que la jeune princesse est hors de péril , la maladie du roi * va bien causer d'autres troubles à notre prince. Puis-Je ne m’arrêter pas en cet endroit ? A voir la sérénité . • ,. ;■ qui reluisait sur ce front auguste, eût-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles, allât s’exposer a ces cruelles douleurs où l'univers a connu sa piété , sa constance , et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous lorsqu'aux dépens d'une santé qui nous est sii^ ' lyyé, chère il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes par la consolation de le voir, et que , mai-
' Louise-Françoise , dite Mademoiselle de Nantes, fille légitlmée de Louis XIV, épouse de Louis III de Bourbon , petitfils du grand Condé. Cette princesse était alors attaquée de la petite vérole à Fontainebleau,
* Le C novembre 1686, Louis XIV subit l'opération de la lbtute.
ORAISON FUNÈBRE
t ru de sa douleur comme de tout le reste des choses , nous le voyions tous les jours , non-seulement régler ses affaires selon sa coutume, mais encore ' ''• i' ■ > entretenir sa cour attendrie avec la même tranquillité qu’il lui fait paraître dans ses jardins enchantes! Rénisoit-ilde Dieu etdes hommes, d’unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs il s’informait avec soin de l’état du prince de Oondé, et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu'il n'avait pas pour la sienne.
,, , Il s’affaiblissait ce grand prince; mais la mort
cachait scs approches. Lorsqu’on le crut en meilleur état , et que le duc d’Enghien , toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était retourné par son ordre auprès du roi , tout change en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir, ou plutôt venez apprendre à n’attendre pas la dernière heure pour commencer A bien vivre. Quoi ! attendre à commencer une vie nouvelle , lorsque , entre les mains de la mort , glacés sous ses froides mains , vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants I Ah ! prévenez par la pénitence cette heure de troubles et de ténèbres. Par Jà, sans être étonné de cette dernière sentence qu’on lui prononça , le prince demeure un moment dans le silence , et tout à coup : * O mon Dieu I dit-il , vous
• le voulez ; votre volonté soit faite ! je me jette
• entre vos bras, donnez-moi la gril ce de bien « mourir. * Que désirez-vous davantage? Daus cette courte prière vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l'abandon à sa providence, la
y I,1 . !. A. confiance en sa grâce , et toute la piété. Dès lors aussi , tèl qu’on l’avait vu dans tous scs combats , •\ vmv)'.'. ■ résolu, paisible, occupé, sans inquiétude, de ce
qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc ; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu’elle se présente au milieu du feu sous l éclat de la victoire , qu'elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient de toutes parts ' , comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait à donner ses ordres ; et s’il défendait les pleurs , ce i n'était pas comme un objet dont 11 fut troublé ,
mais comme un empêchement qui le retardait. A ce moment il étend ses soins jusqu’aux moindres de ses domestiques ; avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services , il les laisse comblés de ses dons , mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des
' Cùm Inrrymarpnl oimws, Ipsc ( Alcxandcrl non sine lacryrois luntum, vrrum ctlam slnr ullo trislloris mentis argumenta fuit : adeo siaiti in hostra. ita et in mûrira insiclus anlmus fuit. {JHstin. lib. xii, $ 15.)
ordres particuliers et de la plus haute importance , puisqu’il y allait de sa conscience et de son salut éternel, averti qu'il fallait écrire et ordonner dans les formes; quand je devrais, monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre coeur, je ne tairai pas ces paroles qu’il répéta si souvent : qu’il vous connaissait ; qu'il n'y avait sans formalités qu'à vous dire ses Intentions; que vous iriez encore au delà , et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourrait avoir oublié. Qu’un père vous ait aimé , je ne m'en étonne pas , c’est un sentiment que la nature inspire : mais qu’un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir, qu’il se soit reposé sur vous de choses si importantes , et qu’il meure tranquillement sur cette assurance, c’est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter; et, malgré tout votre mérite , Votre Altesse n'aura de moi aujourd'hui que cette louange.
Ce que le prince commença ensuite pour s’acquitter des devoirs de la religion mériterait d’être. raconté à toute la terre , non à cause qu’il est remarquable, mais à cause pour ainsi dire qu il ne l’est pas , et qu'un prince si exposé à tout l'univers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez donc pas , messieurs , de ces magnifiques paroles qui ne servent qu’à faire connaître, sinon un orgueil caché, du moins les efforts d’une âme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Condé ne sait ce que c’est que de prononcer de ces pompeuses sentences ; et , i dans la mort comme dans la vie , la v erité fit toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleinedecomponctionetdeconfiance: il ne lui i fallut pas longtemps pour la préparer; la meilleure ; préparation , pour celle des dentiers temps , c’est de ne les attendre pas. Mais, messieurs , prêtez j l’oreille à ce qui va suIvre/A la vue du saint viatique, qu’il avait tant désiré, voyez comme il s’arrête sur ce doux objet. Alors il se souvient des i irrévérences dont , hélas ! ou déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus lu sainte frayeur duut on était saisi autrefois à la vue du sacrifice; on dirait qu'il eût cessé d'être terrible , comme l’appelaient les saints Pères , et que le sang de uotre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire : loin de trembler devant les autels, on méprise Jésus-Christ présent ; et , dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques, on ne craint point /l'en autoriser les blasphèmes. Gens du monde, vous ne pensez pas à ces horribles profanations, à la mort vous y penserez avec ] confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises ; et , trop