‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 221 sur 282 · P ». CX VIII · texte numérisé non relu

P ». CX VIII

2 Lut XVIll, 41.

Digilbral hy C

DES SOUFFRANCES

êot

Jusque» à ce quelle ait passé par l’épreuve : « La « patience produit l’épreuve, et l’épreuve, dit-il', « produit l’espérance; » et voici la raison solide de cette sentence apostolique. C’est que la vertu véritable attend tout de Dieu ; mais elle ne peut rien attendre de Dieu, jusqu’à ce qu’elle soit telle qu'il la juge digne de lui : or elle ne peut jamais reconnaître si elle est digne de Dieu, si ce u'est par l’épreuve que Dieu nous propose ; cette épreuve ce sont les souffrances : par conséquent, chrétiens, jusqu’à ce quelle soit éprouvée par l'affliction, son espérance est toujours douteuse; et son fondement le plus ferme, aussi bien que son espérance la plus assurée, c’est l’exercice des afflictions.

Que peut espérer un soldat que son capitaine ne daigne éprouver ? Mais au contraire, quand il l’exerce dans des entreprises laborieuses, il lui donne sujet de prétendre. O piété délicate, qui n’a jamais goûté les afflictions, piété nourrie à l’ombre et dans le repos! je t’entends discourir de la vie future ; tu prétends à la couronne d’immortalité, mais tu ne dois pas renverser l’ordre de l’apôtre : « La patience produit l’é- « preuve, et l’épreuve produit l'espérance. » Si donc tu espères la gloire de Dieu , viens que je te mette à l’épreuve que Dieu a proposée à ses serviteurs. Voici une tempête qui s’élève, voici une perte de biens , une insulte, une contrariété, une maladie : quoi , tu te laisses aller au murmure, pauvre piété déconcertée ! tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement ! va, tu n’as jamais mérité le nom d’une piété chrétienne; tu n’en étais qu’un vain simulacre; tu n’étais qu’un faux or, qui brille au soleil , mais qui ne dure pas dans le feu , mais qui s’évanouit dans le creuset : tu n’es propre qu’à tromper les hommes par une vainc apparence ; mais tu n’es pas digne de Dieu , ni de la pureté du siècle futur.

La véritable vertu chrétienne non-seulement se conserve, mais encore sc raffine et se purifie dans le feu des afflictions; et si nous nous savons connaître nous-mêmes, nous comprendrons aisément combien elle a besoin d’y être épurée. Nous nous plaignons ordinairement pourquoi on nous ôte cet ami intime; pourquoi ce (Ils, pourquoi cet époux, qui faisait toute la douceur de notre vie : quel mal faisons-nous en les aimant , puisque cette amitié est si légitime? Je ne veux point entendre ccs plaintes dans la bouche d’un chrétien ; parce qu’un chrétien ne peut Ignorer combien In chair et le sang se mêlent dans les affections les plus légitimes, combien les intérêts

‘ Jtnui. t, 4.

temporels, combien d'inclinations differente* qui naissent en n:ius de l’amour du monde : et toutes ees inclinations corrompent la pureté de notre or, je veux dire la perfection de noire vêtu, par un indigne mélange. Si tu savais, ü cœur liumain, combien le monde te prend aisément , avec quelle facilité tu t'y engages ; que tu louerais la main charitable qui vient rompre violemment tes liens, en te troublnnt dans l'usage des biens de la terre I II se fait en nous , en les possédant certains nœuds secrets, certains lacets invisibles, qui engagent même un cœur vertueux insensiblement dans quelque amour déréglé des choses présentes; et cet engagement est plus dangereux , en ce qu’il est ordinairement plus imperceptible. Si la vertu s’y conserve, elle perd quasi toute sa beauté par le mélange I de cet alliage : il est temps de la mettre au feu, nlin qu’il en fasse la séparation ; et cela de quelle manière? « C’est qu’il faut, dit saint Augustin,

• que cet homme apprenne en perdant ees biens,

• combien il péchait en les aimant. - Qu’on lui dise que eette maison est brûlee, et cette somme perdue sans ressource par une banqueroute imprévue; aussitôt le cœur saignera, la douleur de la plaie lui fera sentir par combien de fibres secrètes ccs richesses tenaient au fond de son âme, et combien il s'écartait de la droite voie par cet engagement vicieux : Quantum hæc nmando pcccavcnnt, perdendo sensemnt'. D’ailleurs il connaîtra mieux par expérience la fragilité des biens delà terre, dont il ne se voulait laisser convaincre par aucun discours. Dans ce débris des biens périssables, il s’attachera plus fortement aux biens éternels, qu’il commençait peut-être à trop oublier : ainsi ce petit mal guérira les grands , et ce feu des afflictions rendra sa vertu plus pure en la séparant du mélange.

Que si la vertu chrétienne se dégage et sc purillc parmi les souffrances; par conséquent, âmes saintes, Dieu qui aime sur toutes choses In simplicité , et la réunion parfaite de tous nos désirs en lui seul , n’aura rien de plus agréable que la vertu ainsi éprouvée. Mais afin de le connaître par expérience, jetez les jeux sur Jésus, l’auteur et le consommaleurde notre foi; voyez comme il traite cet heureux voleur, dont je vous ni déjà proposé l’exemple. Mais plutôt voyez, avant toutes choses, à quel degré de perfection sa vertu se trouve élevée par le bon usage qu’il fait de ce moment de souffrances : quoiqu’il n’ait commencé sn conversion qu’à l’extrémite de sa vie , une grâce extraordinaire nous fait voir en lui un modèle accompli de patience et de vertu cousom-

1 S. Ânj de Civil, üti , Itb. !, Clip, x , (. T II , ecl. II.

:ed by CjOO^Ic

SUR LA NECESSITE

mée. Vous lui avez déjà vu confesser et adorer la justice qui le frappe , produire enfin tous les actes d'une pénitence parfaite; écoutez la suite de son histoire : ce n’est plus un pénitent qui vous va parler; c’est un saint d’une piété et d’une foi consommée. Non content d’avoir reconnu l’innocence de Jésus-Christ, contre lequel il voit tout le monde élevé avec tant de rage, il se tourne à lui, chrétiens, et il lui adresse ses vœux : « Sei- « gneur, lui dit-il, souvenez- vous de moi, lors- ■ que vous serez dans votre royaume : » Domine mémento mci cùm veneris in regnum tuum *. Je triomphe de joie , mes frères; mon cœur est rempli de ravissement , quand je vois la foi de cet homme. Un mourant voit Jésus mourant, et il lui demande la vie : un crucifié volt Jésus crucifié, et il lui parle de son royaume : scs yeux n’aperçoivent que des croix , et sa foi ne lui représente qu’un trône : quelle foi, et quelle espérance! Lorsque uous mourons, chrétiens, nous savons que Jésus-Christ est vivant; et notre foi chancelante a peine de s'y confier. Celui-ci voit mourir Jésus avec lui , et il met en lui son espérance : mais encore en quel temps , messieurs , et dans quelle rencontre dechoses? Dans le temps que tout le monde condamne Jésus, et que même les siens l'abandonnent , lui seul est réservé, dit saint Augustin, pour le glorifier à la croix : « Sa « foi a commencé de fleurir, quanti la foi même *i des apôtres a clé flétrie : » Tuncftdcs cjus de ligna floruit , quando discipulorum tnarcuil \ Les disciples ont délaissé celui qu’ils savaient être l’auteur de la vie, et eelui-cl reconnaît pour maître le compagnon de sa mort et de son supplice : i Digue certainement, dit saint Augustin, « de tenir un grand rang parmi les martyrs, « puisqu'il reste presque seul auprès de Jésus à « faire l’office de ceux qui devaient être les chefs « de cette armée triomphante. ** Vous vous étonnez , chrétiens, de le voir tout d’un coup élevé si haut; mais c’est que, dans l’usage des afflictions, la foi et la piété font de grands progrès, quand elles se savent servir de cet avantage incroyable de souffrir avec Jésus-Christ. C’est ce qui avance en un moment notre heureux larron à une perfection si éminente; et c'est ce qui lui attire aussi de la bouche du Fils de Dieu des paroles si pleines de consolation : Amen, dicotibi , hodie me cutn cris in paradiso * : « Je vous dis en vérité « que vous serez aujourd’hui avec moi dans le • paradis. * Aujourd’hui quelle promptitude! avec moi; quelle compagnie! dans le paradis;

* l.ttr. XXIII, 12.

* S. Jmij. Je Anima ei *ju» orij. lib. I, il* Il , lom. x , col.

Page 1