IS
es?
SI K I.ES DEVOIRS DES ROIS
il jamais oublier ce qui est dû au Dieu vivant et éternel, il qui tous les cœurs parlent, pour qni toutes les consciences n'ont plus de secret ? C'est là, c'est la sans doute que tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la lldélité , tout ce que, feint la flatterie, tout ce que le prince exige luiniéme de l'amour, de l’obéissance, de la gratitude de ses sujets , lui est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu , à son Souverain. C’est pourquoi saint Grégoire de Nnzianze prêchant à Constantinople en présence des empereurs, les invite par ces beaux mots à réfléchir sur eux-mêmes, pour contempler la grandeur delà Majestédivine :
• O monarques, respectez votre pourpre, révé-
• rez votre propre autorité qui est un rayon de
• celle de Dieu ; connaissez le grand mystère de
• Dieu en vos personnes : les choses hautes sont à
• lui seul ; il partage avec vous les inférieures : « soyez donc les sujets de Dieu , comme vous en « êtes les Images1. »
Tant de fortes considérations doivent presser vivement les rois de mettre l’Évangile sur leurs têtes, d’avoir toujours les yeux attachés à cette loi supérieure , de ne se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas, de ne souffrir jamais que leur puissance s’égare hors des bornes de la justice chrétienne. Certes ils donneraient au Dieu vivant un tropjuste sujet dereproehe, si parmi tant de biens qu'il leur fait ils en allaient encore chercher dans les plaisirs qu'il leur défend , s'ils employaient contre lui la puissance qu’il leur accorde, s’ils violaient eux-mêmes les lois dont Ils sont établis les exécuteurs, les protecteurs.
C'est ici le grand péril des grands de la terre, des rois chrétiens. Comme les autres hommes, ils ont à combattre leurs passions ; par-dessus les autres hommes, ils ont à combattre leur propre puissance : car comme ils est absolument nécessaire à l'homme d'avoir quelque chose qui le retienne , les puissances , sous qui tout fléchit , doiv ent elles-mêmes se servir de bornes : • Elles sont
■ d'autant plus obligées de sc réduire sous celte « discipline sévère, qu elles savent que le senti- « ment de leur pouvoir leur persuade plus alsé-
• ment de s'accorder les choses qui ne sont pas
• permises : • Tanlàsub majore mentis disciplina se redigunt, quanti sibi perimpalientiam poiestaiis suaderc illicita quasi liccntiùs sciunt. C'est là , disait un grand pape ’ , toute la science de la royauté; et voici dans une sentence de saint Grégoire la vérité la plus nécessaire que puisse jamais tutendreun roi chrétien: • Nul ne sait user
■ de la puissance, que celui qui la sait contrain-
' Oral, uni, L I , p. *71.
* S. Grtç. Ht). T, Herel. r.vp. U, 1. 1, ml. la.
- dre ; » celui-là sait maintenir son autorité comme il faut, qui ne souffre ni aux autres de la diminuerai à elle-même de s'étendre trop; qui la soutient au dehors, et qui la réprime nu dedans; enfin qui, se résistant à lui-même, fait par un sentiment de justice ce qu'aucun autre ne pourrait entreprendre sans attentat : Bcne potestatem exerce!, qui et retinere illam noie rit et impugnare'. Mais que cette épreuve est difficile! que ce combat est dangereux ! qu'il est malaisé à l'homme , pendant que tout le monde lui accorde tout , de se refuser quelque chose ! qu'il est malaisé à l'homme de se retenir, quand il n'a d’ohs-
j taelcque de lui même! N'est-ce point peut-être le sentiment d'une épreuve si délicate, si périlleuse, qui fait dire à un grand roi pénitent : - Je
• mesuis répandu comme de l’eau'? - Cette grande puissance, semblable à l'eau, n'ayant point trouvé d'empêchement , s'est laissée aller à son poids et n'a pas pu se retenir. Vous qui arrêtez les flots de la mer, b Dieu , donnez des bornes à eette eau coulante, par la crainte de vos jugements et par l'autorité de votre Évangile. Régnez , b Jésus- Christ, sur tous ceux qui régnent : qu’ils vous craignent du moins, puisqu'ils n'ontque vous seul à craindre ; et ravis de ne dépend re que de vous , qu'ils soient du moins toujours ravis d'en dépendre.
DEUXIEME TOIXT.
I.e royaume de Jésus-Christ, c’est son Église catholique; et j'entends ici par l'Église toute In sociétédu peuple de Dieu. Jésus-Christ régne dans les États, lorsque l’Église y fleurit; et voici en peu de paroles, selon les oracles des prophètes, la grande et mémorable destinée de cette Église catholique. Elle a dû être établie malgré les rois de la terre; et dans la suite des temps elle a dû les avoir pour protecteurs, lin même psaume de David prédit en termes formels ces deux états de l'Église : Quare fremuerunt gentes : » Pourquoi
- les peuples se sont-ils émus, et ont-ils nudité
■ des choses vaines? Les rois de la terre se sont
• assembles, et les princes ont fait une ligue con-
- tre le Seigneur et contre son Christ3. • Ne voyez-vous pas , chrétiens , les empereurs et les rois frémissant contre l’Église naissante, qui cependant toujours humble et toujours soumise, ne défendait que sa conscience ! Dieu voulait paraître tout seul dans l'établissement de son Église; car écoutez cc qu'ajoute le même Psalmisle : - Celui
■ qui habite au ciel se moquera d'eux , et ('Éternel « se rira de leurs entreprises : » Qui habitat in
' Grc g. lih. XX Tl , CAp. XXTI , Col. *3.1.
1 Pt. xxr, M.
» Jhirt. ||, |, 2.
SLR LES DEX01RS DES ROIS
cvelis , irridebit eos'.O rois , qui voulez tout faire, Il ne plaît pas au Seigneur que vous ayez nulle part dans rétablissement de son grand ouvrage : Il lui plaît que des pécheurs fondent son Église , et qu’ils l’emportent sur les empereurs.
Mais quand leur victoire sera bien constante , et que le monde ne doutera plus que l'Église , dans sa faiblesse n'ait été plus forte que lui avec toutes scs puissances, vous viendrez à votre tour, ô empereurs , au temps qu'il a destiné ; et on vous verra baisser humblement la tête devant les tombeaux de ces pécheurs : alors l’état de l’Église sera changé. Pendant que l’Église prenait racine par ses croix et par ses souffrances, les empereurs , disait Te rtul lien % ne pouvaient pas être chrétiens; parce que le monde, qui la tourmentait, devait les avoir à sa tète. « Mais maintenant , » dit le saint Psalmiste : Etnunc, reges , intelligite 3; maintenant qu’elle est établie , et que la main de Dieu s’est assez montrée , il est temps que vous veniez, ô rois du monde : commencez à ouvrir les yeux à la vérité ; apprenez la \eritable justice , qui est la justice de l’Évangile : « O vous qui jugez la « terre, servez le Seigneur en crainte : *• Servite Domino in timoré 4 : dilatez maintenant son régne. Servez le Seigneur : de quelle sorte le servirezvous? Saint Augustin vous le va dire: « Serve*- le «• comme des hommes particuliers, en obéissant « à son Évangile, comme nous avons déjà (dit ; « mais servez-le aussi comme rois , en faisant pour « son Église ce qu'aucuns ne peuvent faire, sinon « les rois : •< In hoc serviunt Domino reges , in quantum sunt reges , cùm ca faciunt ad sernendum illit qux non possunt faccre nisi reges \ Et quels sont ces services considérables que l'Église exige des rois comme rois? De se rendre les défenseurs de sa foi , les protecteurs de son autorité , les gardiens et les fauteurs de sa discipline.
La foi , c’est le dépôt , c’est le grand trésor, c’est le fondement de l’Église. De tous les miracles visibles que Dieu a faits pour cet empire, le plus grand , le plus mémorable , et qui nous doit attacher le plus fortement aux rois qu’il nous a donnés, c’est la pureté de leur fol. Le trône que remplit notre grand monarque est le seul de tout l’univers où , depuis la première conversion Jamais Il ne s’est assis que des princes enfants de l'Église. L’attachement de nos rois pour le saint-siège apostolique semble leur avoir communiqué quelque chose de la fermeté inébranlable de cette première pierre sur laquelle l’Église est appuyée; et c’est
• Pt n ,4.
• jipolog. n* SI.
• Pt. n, io.
• Ibid. II.
• £p. mW. n“ i#, t. h, «.I- «si.
pourquoi un grand pape, c'est saint Grégoire, â donne dis, 1rs premiers siècles cet éloge incomparable à In couronne de France : quelle est autant au-dessus des autres couronnes du monde, que la dignité royale surpasse les fortunes particulières : Qantù eœteros liomincs regia dignilas antecedit, tan là cieterarum genlium régna regni vestri pmjectà mime n excellit'.
Un si saint homme regardait sans doute plusencore la pureté de la foi , que la majesté du trône ; mais qu'aurait-il dit, chrétiens, s'il avait vu durant douze siècles cette suite non interrompue de rois catholiques? S'il a élevé si haut la race de l’haramond , combien aurait-il célébré la postérité de saint Louis I et s'il en n tant écrit a Childebert, qu'aurait-il dit à Louis-Auguste?
Sire, Votre Majesté saura bien soutenir de tout son pouvoir ce sacré dépôt de la foi , le plus précieux et le plus grand qu’elle ait reçu des rois ses ancêtres : elle éteindra dans tous ses États les nouvelles partialités. Et quel serait votre bonheur, quelle serait la gloire de vos jours, si vous pouviez encore guérir toutes les blessures anciennes! Sire, après ecs dons extraordinaires que Dieu vous a départis si abondamment , et |x>ur lesquels Votre Majesté lui doit dis actions de prflees immenses; elle ne doit désespérer d'uurun avantage qui soit capable de signaler la félicité de son régne : et peut-être, car qui sait les secrets de Dieu ? peut-être qu’il a permis que l.ouis le Juste, de triomphante mémoire, se soit rendu mémorable éternellement , en renversant le parti qu’avait formé l’hérésie pour laisser à son successeur la gloire de l'étouffer tout entière par un sage tempérament de sévérité et de patience. Sire , quoi qu'il en soit , et laissant à Dieu l’avenir, nous supplions Votre Majesté qu'elle ne se lasse jamais de faire rendre aux oracles du Saint-Esprit, et aux décisions de l'Église, une obéissance non feinte ; afin que toute l'Église catholique puisse dire d’un si grand roi , après saint Grégoire : ■ Nous devons prier sans cesse « pour notre monarque très-religieux et très- - chrétien, et pour la relue sa très-digne épouse , . qui est un miracle de douceur et de pitié, et « pour son fils séréuissime notre prince, notre ■ espérance : « Pro vita piissimi et christianissimi Domini noslri, et tranquillissima ejus conjuge, et mansuelissima ejus sobote semper orandun est'. Et s'il vivait en nos jours, qui doute qu'il n’cfit dit encore avec joie, pour la reine son auguste mère , dont le zèle ardent et infatigable aurait bien dû être consacré par les louanges d'un si grand pape ! Mous devons donc
’ /'/». lit». Tl , Ep. Tl, ttd Child. Reg. t. il, col. 7l»5.
* / pitt. lib. i\, F.p. *ux, t. il, roi. 0C3.
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SUR LES DEVOIRS DES ROIS
prier sans relâche pour toutes ces personnes augustes, - pendant le temps desquelles, » voici un éloge admirable, « les bouches des hérétiques - sont fermées, * et leur malice, leurs nouveautés n'osent se produire : Quorum temporibus hœreticorum ora conticescunt'. Mais reprenons le fil de notre discours.
L'Église a tant travaillé pour l’autorité des rois, qu’elle a sans doute bien mérité qu’ils se rendent les protecteurs de la sienne, Ils régnaieut sur les corps par la crainte, et tout au plus sur les cœurs par l'inclination. L’Église leur a ouvert une place plus vénérable ; elle les a fait régner dans la conscience : c’est lé qu’elle les a fait asseoir dans un trône , en présence et sous les yeux de Dieu même : quelle merveilleuse dignité ! Elle a fait un des articles de sa fui de la sùrctc de leur personne sacrée , un devoir de sa religion de l'obéissance qui leur est dne. C’est elle qui va arracher jusqu'au fond du cœur, nonseulement les premières pensées de rébellion, les mouvements les plus cachés de sédition, mais encore et les plaintes et les murmures; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes , elle a enseigné constamment , et par sa doctrine, et par son exemple, qu’il en faut tout souffrir, jusques à l’injustice, par laquelle s'exerce Invisiblement la justice même de Dieu.
Après des services si importants, une juste reconnaissance obligeait les princes chrétiens h maintenir l'autorité de l’Église, qui est celle de Jésus-Christ même. Non, Jésus-Christ ne règne pas, si son Église n'est autorisée : les monarques pieux l’ont bien reconnu ; et leur propre autorité, je l'ose dire, ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l’Église. Ils ont fait quelque chose de plus : cette puissance souveraine, qui doit donner le branle dans les autres choses , n’a pas jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans toutes les affaires ecclésiastiques; et un roi de France, empereur, n’a pas cru se rabaisser trop, lorsqu'il promet son assistance aux prélats , qu'il les assure de son appui dans les fonctions de leur ministère : « nfm , dit ce grand roi ’, que notre « puissance royale servant , comme ii est conve- . noble, à ce que demande votre autorité , vous • puissiez exécuter vos décrets : ■ lit nostro auxilio suffulti, quod vestra auiorUas exposcit , faamiante, ut decct, potestalc montra, perficerc valeatis J.
Mais, 6 sainte autorité de l’Église, frein nécessaire de la licence, et unique appui de la dis-
1 S. Crrg. lof. citât.
* Luit. Ptus.
9 C'a pii. an 823, cap. rr, 1. 1, p «3». [Édit. Bal ht )
DOW’ ITT — T. II.
eipline , qu’es-tu maintenant devenue? abandonnée par les uns et usurpée par les autres , ou elle est entièrement abolie, ou elle est dans des mains étrangères. Mais il faudrait un trop long discours pour exposer ici toutes ses plaies. Sire, le temps en éclaircira Votre Majesté. Cette affaire est digne que Votre Majesté s’y applique : et dans la réformation générale de tous les abus de l’État , qui est due à la gloire de votre règne, que l'on attend de votre haute sagesse , l’Église et son nutorité, tant de fois blessées, recevront leur soulagement de vos mains royales. Et comme cette autorité de l’Église n’est pas faite pour I eclat d’une vaine pompe, mais pour l’établissement des bonnes mœurs et de la véritable piété , c'cst ici principalement que les monarques chrétiens doivent faire régner Jésus-Christ sur les peuples qui leur obéissent; et voici en peu de mots quels sont leurs devoirs , comme le Saint- Esprit nous les représente.
Le premier et le plus connu , c’est d’extermi ner les blasphèmes. Jésus-Christ est un grand roi ; et le moindre respectque l’on doi veaux rois, c’est de parler d’eux avec honneur. Un roi ne permet pas dans ses États qu’on parle trrévéremment même d’un rot étranger, même d’un roi ennemi , tant le nom de roi est vénérable partout où il se rencontre. Et quoi donc , ô Jésus-Christ, Itoi des rois, souffrira-t-on qu’on vous méprise et qu’on vous blasphème, mêmeau milieu de votre empire! quelle seraiteette indignité! Ahl jamais un tel reproche ne ternira la réputation de mon roi. Sire, un regard de votre face sur ces blasphémateurs et sur ces impies, afin qu'ils n'osent paraître, et qu’on voie s’accomplir en votre règne ce qu’a prédit le prophète Amos : que - la cabale des II-
• bertins sera renversée : » Auferetur factio tascivientium ■ ; et ce mot du roi Salomon : « Un
• roi sage dissipe les impies , et les voûtes des pri-
• sons sont leurs demeures : » Dissipai impios rex sapiens, et incurvât super eos fornieem'; sans égard ni aux conditions, ni aux personnes : car il faut un châtiment rigoureux u une telle insolence.
Non-seulement les blasphèmes , mais tous les crimes publics et scandaleux doivent être le juste objet de l'indignation du prince. • Le roi, dit le ■ même Salomon , assis dans le trône de son ju-
• gement , dissipe tout le mal par sa présence : ■ llex qui sedet in solio judicii, dissipât omne tu aluni inluitu suo J. Voyez qu'aucun mal ne doit échapper à la justice du prince. Mais si le prince entreprend d’exterminer tous les pécheurs, la
• .4m. ti , 7.
* Prov. XX , 78.
■ nid. x.
SS
■oogl
SUR LES DEVOIRS DES ROIS
terre sera déserte et son empire désolé. Remarquez aussi, chrétiens , les paroles de Salomon :
Il ne veut pas que le prince prenne son glaive contre tous les crimes; mais il n’}' en a toutefois aucun qui doive demeurer impuni , parce qu'ils doivent être confondus par la présence d'un prince vertueux et innocent. Voici quelque chose de merveilleux et bien dipne de la majesté des rois : leur vie chrétienne et religieuse doit être le juste supplice de tous les pécheurs scandaleux , qui sont confondus et réprimés par l'autorité de leur exemple, par leurs vertus.'Qu’ils fassent donc régner Jésus-Christ par l'exemple de leur vie, qui soit une loi vivante de probité. Rien de plus grand dans les grands , que cette noble obligation de vivre mieux que les autres; car ccqu'ils feront de bien ou de mal dans une place si haute , étant exposé à la vue de tous, sert de régie à tout leur empire. Et c'est pourquoi, dit saint Ambroise,
« le prin« doit bien méditer qu'il n'est pas dis- . pensé des lois; mais que lorsqu'il cesse de leur . obéir, il semble en dispenser tout le monde „ par l’autorité de son exemple : » Nec legibus rex solutus est, sed loges suo solvit exemplo Enfin le dernier devoir des princes pieux et chrétiens, et le plus Important de, tous pour faire régner Jésus-Christ dans leurs États, c'est quaprès avoir dissipé les vices, à la manière que nous avons dite, ils doivent élever, défendre, favoriser la vertu; et je ne puis mieux exprimer cette vérité , que par ces beaux mots de saint Grégoire dans une lettre qu'il écrit à l'empereur Maurice : c'est à Votre Majesté qu'il parle. * C'est pour
- cela, lui dit-il, que la puissance souveraine
- vous a été accordée d’en haut sur tous les . hommes ; afin que la vertu soit aidée , afin que . la voie du ciel soit élargie , et que l’empire ter- • restre serve à l’empire du ciel : » Ad hoc enim potestas super omîtes homines dominorum meorum pietati calilus data est , ut qui bona appetunt, (uljuventur; ut calorum via largius pateat, ut terrestre regnum ccelesti regno famuletur'.
N’avcz-vous pas remarqué cette noble obligation que « grand pape impose aux rois , d'élargir les voies du ciel? Il faut expliquer sa pensée en peu de paroles. Ce qui rend la voie du ciel si étroite , c'est que la vertu véritable est ordinairement méprisée; car comme elle se tient toujours dans ses règles, elle n’est ni assez souple ni assez flexible pour s’accommoder aux humeurs, ni aux passions, ni aux intérêts des hommes : c'est pourquoi elle semble inutile au monde; et le vice parait bien plutôt , parce qu’il est plus
• Apotog. Oae. U , cap. lit , 1. 1 , eol. 710.
> Ipitl. US. 111 , Hpilt L XV, ai «série. Aug.l. Il, CM. <71.
entreprenant : car écoutez parler les hommes du monde dans le livre de la Sapience : - Le juste,
. disent-ils, nous est Inutile : » hiutilis est nobis ' ; il n’est pas propre à notre commerce, Il n’est pas commode À nos négoces : il est trop attaché à son droit chemin, pour entrer dans nos voles détournées. Comme donc il est inutile, ou se résout facilement à le laisser là, et ensuite à l’opprimer; c’est pourquoi ils disent : * Trompons le , juste , parce qu’il nous est inutile : • Circumveniamus justum, quoniam inutitis estnobis. Élevez-vous , puissances suprêmes ; voici un emploi digne de vous : voyez comme la vertu est contrainte de marcher dans des voies serrées; on la méprise, on l’accable : protégez-la : tendezr lui la main, faites-vous honneur en la cherchant ; élargissez les voies du ciel , rétablissez « grand chemin et rendez-le plus facile : pour «la, aimez la justice : qu 'aucuns ne craignent sous votre empire, sinon les méchants ; qu'aucuns n’espèrent , sinon les bons.
Ah! chrétiens, la justice, c’est la véritable vertu des monarques ; c'est l'unique appui de la majesté : car qu’est-ce que la majesté? Ce n’est pas une rertaine prestance qui est sur le visage du prince et sur tout sonextérieur; c'est un éclat plus pénétrant , qui porte dans le fond des cœurs une crainte respectueuse : cet éclat vient de la justice , et nous en voyons un bel exemple dans l'histoire du roi Salomon. » Ce prince, dit l'Écri- « ture', s'assit dans le trône de son père, et il . plutàtous : » Sedit Salomon super solium ...pro pâtre suo, et cunctis plaçait. Voilà nn prince aimable, qui gagne les cœurs par sa bonne grâce. Il faut quelque chose de plus fort pour établir la majesté, et c'est Injustice qui le donne; citr après ce jugement mémorable de Salomon, écoutez le texte sacré : • Tout Israël , dit l’Écriture, np- , prit que le roi avait jugé, et Ils craignirent le * roi , voyant que la sagesse de Dieu était en lui : » Audivit omnis Israël judicium quodjudicasset rex, et timuerunt regem, vidantes sapientiam Dei esse m eo\ Sa mine relevée le faisait aimer, mais sa justice le faisait craindre ; de cette crainte de respeet qui ne détruit pas l’amour, mais qui le rend plus sérieux et plus circonspect. C’est «t amour mêlé de crainte que In justice fait naître, et avec loi le caractère véritable de ta majesté.
Donc, ô rois, dit l’Écriture, « aimez la jus- « tice* , » et sachez que c’est pour «la que vous êtes rois. Mais pour pratiquer la justice, connaissez la vérité ; et pour connaître la vérité, mette»-
* Sap. il , 12.
» I. Parai. XXIX , U.
• 111. Keg. m, SH.
' Sap. l , I.
SUR LES DEVOIRS DES ROIS
vous en élit de l’apprendre. Salomon possédé d'un désir immense de rendre la justice à son peuple , fait à Dieu cette prière : ■ Je suis , dit-il , ■ ô Seigneur, un jeune prince, qui n’ai point en-
• core l’expérience qui est la maîtresse des rois : > Ego aulem sumpuer parvultts, ignorons egressum etintroUum meum En passant, ne croyez pas qu'il parle ainsi par faiblesse de courage : il paraissait devant ses juges avec la plus haute fermeté; et il avait déjà fait sentir aux plus grands de son État qu’il était le maître. Mais quand il parle à Dieu, il ne rougit point de trembler devant une telle majesté, ni de confesser son ignorance, compagne nécessaire de l'humanité. Après quoi, le désir de rendre justice lui met cette parole en la bouche : • Donnez donc à votre ser-
• viteur un cœur docile, afin qu’il puisse juger
• votre peuple, et discerner entre le bien et le
• mal : ■ Dabi s ergoservo tuo cor docile , utpopulum tuum judicare poesit , et discernere inter bonum et malum Ce cœur docile, qu'il demande, n'est point un cœur incertain et irrésolu : car Injustice est résolutive, et ensuite elle est inflexible ; mais elle ne se fixe jamais qu’après qu'elle est Informée, et c’est pour l’instruction qu'elledemnnde un cœur docile. Telle est la prière de Salomon.
Mais voyons ce que Dieu lui donne en exauçant sa prière. ■ Dieu donna, dit l'Écriture, à
■ Salomon une sagesse merveilleuse et une pru-
• denee très-exacte : » Dédit quoqtie Deus sapientiam Salomoni, etprudentiam multam nimis 3. Remarquez la sagesse et la prudence : la prudence , pour bien pénétrer les faits ; la sagesse, pour posséder les règles de Injustice : et pourobtenir ces deux choses, voici le mot important :
• Dieu lui donna, dit l’Histoire sainte, une éten-
• due de eœur comme le sable de la mer, ■ latitudinem cordis quasi areuam quœ est in liltore marisi. Sans cette merveilleuse étendue de cœur, on ne connaît jamais la vérité; car les hommes, et particulièrement les princes, nesont pas si heureux que la vérité vienne à eux de droit fil , pour ainsi dire, et d’un seul endroit : chacun la trouve dans son intérêt, dans ses soupçons, dans ses passions , et la porte comme 11 l'entend aux oreilles du souverain. 11 fuut donc un cœur étendu pour recueillir la vérité de çà et de là , partout où l'on en découvrequelquevestige: et c'est pourquoi il
■ ajoute, « un eœur étendu comme le sable de la mer, » c'est-à-dire capable d’un détail infini , des moindres particularités , de toutes les dreonstan-
• lit. Ht}. m,7.
■ Ibid. ».
• Ibid. IV , 29.
• Ibid.
r ces les plus menues, pourformerunjugementdrott et assuré. Tel était le roi Salomon. Ne disons pas, chrétiens, ec que nous pensons de Louis- Augusîe : et retenant en nos cœurs les louanges que nous donnons à sa conduite, faisons quelque chose qui soit plus digne de ce lieu ; tournons-nous nu Dieu des armées et faisons une prière pour notre roi.
O Dieu, donnez à ce prince cette sagesse, cette étendue, cette docilité modeste, mais pénétrante, que désirait Salomon. Ce serait trop vous demander pour un homme , que de vous prier, 6 Dieu vivant, que le roi ne fût jamais surpris; c’est le privilège de votre science de n’être pas exposé à la tromperie : mais faites que la surprise ne l’emporte pas, et que ce grand cœur ne change jamais que pour céder à la vérité. O Dieu ! faites qu’il la cherche : 6 Dieu! faites qu'il la trouve : car, pourvu qu'il sache la vérité, vous lui avez fait le cœur si droit que nous ne craignons rien pour Injustice.
Sire, vous savez les besoins de vos peuples, le fardeau excédant ses forces dont il est chargé '. Il se remue pour Votre Majesté quelque chose d'illustre et de grand, et qui passe la destinée des rois vos prédécesseurs : soyez fidèle à Dieu , et ne mettez point d'obstacle par vos péchés aux choses qui sc couvent : portez la gloire de votre nom et celle du nom français à une telle hauteur, qu'il n'y ait plus rien à vous souhaiter que lu félicité [ éternelle ].
QUATRIÈME SERMON
rom
LE DIMANCHE DES RAMEAUX
rafiCU* DEVANT LE ROI.
SUR LA JUSTICE
Origine de la justice parmi le* homme*. Devoirs commun* qurlie impose a tous : devoirs particuliers qu’elle prescrit à œux qui ont en main l'autorité publique. Désordres presque universels que lintérél propre cause dans le monde. Soins et précautions que les hommes et surtout les. grands sont obligé* de prendre pour bien connaître la vérité Charité et condescendance que nous devons avoir les ans pour les autres, cis mener que les princes doivent faire paraître dans l’exercice de la justice et dans le soulagement de la misère.
KxulU salis , ftlia Sien ; jubila, lilia Jérusalem : ecce Ret tuu» venil libijustu&ct salvator.
Réjouissez -vous , d Jérusalem : votre Roi juste et sauveur vient à vous. Zach. tx, 9 .
La prophétie que j'ai récitée se rapporte manifestement à l'entrée que fait aujourd'hui le Sauveur des âmes dans la ville de Jérusalem. Lepro-
I > III. ffff.u.t.
Cl}
SUR LA JUSTICE
phcte , pour célébrer clignement le triomphe de ce Roi de gloire, lui donne ces deux gronde éloges , qu’il est juste , et qu'il est sauveur ; e’est-àdire, qu'il unitensemblc, pour l'éternelle félicité du genre humain , ees deux qunlités vraiment royales , ou plutôt vraiment divines , ta justice et la bonté.
Au bruit des acclamations que fait retentir te peuple juif eu l'honneur de ce Roi juste et sauveur, je me sens invité, messieurs , a vous parler en ce jour de ce puissant appui des choses humaines, je veux dire Injustice; et de vous la faire voir comme elle doit être, avec le nécessaire tempérament de la bonté et de la clémence.
De tous les sujets que j'ai traités , celui-ci me parait le plus prolltnble ; mais je ne puis vous dissimuler qu'il m'étonne par son importance , et m'accable presque de son poids : car encore que la justice soit nécessaire à tous les hommes , dont elle doit fnirc In loi immuable, il est vrai quelle enferme en particulier les principales obligations des personnes les plus importantes. Et, messieurs, Je n'ignore pas avec quelle considération , quel respect et quelle crainte on doit non-seulement traiter, mais encore regarder tout ce qui les touche , même de loin et en général. Mais , sire , vo tre présence , qui devrait m'étonner dans ce discours, me rassure et m'encourage. Pendant que tonte l’Europe admire votre justice, et qu'elle est le plus ferme fondement sur lequel le monde se repose, vos sujets ne connaîtraient pas le bonheur qu'ils ont d'étre nés sous votre empire, s'ils appréhendaient de parler devant leur monarque d une vertu qui fait sa gloire, aussi bien que sa plus puissante inclination. Je confesserai toutefois que si j’élais dans une place en laquelle il me fût permisde régler mes paroles suivant mes désirs, je me satisferais beaucoup davantage en faisant des panégyriques, qu'en proposant des instructions : mais comme le lieu où je suis m'avertit que je dois ma voix tout entière nu Saint-Esprit qui m'ouvre la bouche, j'exposerai aujourd’hui non point mes pensées, mais ses préceptes, avec cette secrète satisfaction, qu'en récitant scs divins oracles en qualité de prédicateur, je ne laisserai pas de rendre en mon ctrur un hommage profond a votre justice, en qualité de sujet. Mais je m'arrête déjà trop longtemps : affermi par cette pensée, je coure où cet Esprit tout-puissant m'appelle; et je coure premièrement a lui -même, pour lui demander scs lumières par les saintes intercessions de la bienheureuse Vierge. Ave, Maria.
Quand je nomme Injustice, je nomme en même temps le lien sacré de la société humaine , le frein
nécessaire de la licence, l'unique fondement dn repos, l’équitable tempérament de l'autorité, et le soutien favorable delà sujétion. Quand la justice règne, In foi se trouve dans les traités, la sûreté dans le commerce, In netteté dans les affaires, l'ordre dans la police, la terre est en repos , et le ciel même , pour ainsi dire , nous luit plus agréablement et nous envoie de plus douces Influences. Un justice est la vertu principale et le commun ornement des personnes publiques et I particulières : elle commande dans les uns , elle obéit dans les autres; elle renferme chacun dans scs limites; elle oppose une barrière invincible aux violences et nux entreprises. Et ce n'est pas sans raison que le Sage lui donne la gloire de soutenir les trônes et d’affermir les empires , puisque en effet elle affermit non-seulemeut celui des princes sur leurs sujets, mais encore celui de la raison snr les passions, et celui de Dieu sur la raison même : Justifia Jirmatur solium
Faisons paraître aujourd'hui cette reine des vertus dans cette chaire royale, ou plutôt dans cette chaire évangélique et divine, où Jésus- Christ , qui est appelé par le prophète Joël - le • Docteur de la justice, « enseigne les maximes à tout le monde : Dédit vubis Doctorcm justifia- '.
Mais si la justice est la reine des vertus morales, elle ne doit point paraître seule : aussi la verrez-vous dans son trône serv ie et environnée de trois excellentes vertus, que nous pouvons appeler ses principales ministres, la constance, la prudence, et la bonté.
La justice doit être attachée aux règles : autrement elle est Inégale dans sa conduite : elle doit connaître le vrai et le faux , dans les faits qu’on lui expose; autrement elle est aveugle dans son application : enfin elle doit se IV hic! HT quelquefois , et donner quelque lieu à l'indulgence; autrement elle est excessive et insupportable dans scs rigueurs. La constance l'affermit dans les règles ; la prudence l'éclaire dans les faits; la bonté lui fait supporter les misères et les faiblesses : ainsi la première la soutient, In seconde l'applique, In troisième la tempère; toutes trois la rendent parfaite et accomplie par leur concours. C’est ce que j'espère de vous faire voir dans les trois parties de ce discoure.
pnEHiEa point.
Si je voulais remonter jusrpics nu principe, Il faudrait vous dire, messieurs , que c'est en Dieu premièrement que se trouve la justice, et que c'est de cette haute origine qu’elle se répand
• ptov. XVI, 12.
* Joël, il , Si.
SUR LA JUSTICE
parmi les hommes ; sans quoi nous ne pourrions soutenir le nom et la dignité de la justice. C'est là que j'aurais a vous exposer avec le grave Tertullien , que * la divine bonté ayant fait tant de « créatures, la justice divine les a ordonnées et
• rangées chacune en sa place : » llunitas ope rata est munilum, justifia modiilata est.... Omnia ut bonitas cnncepit, ila juslitia distinxit '. C’est donc el le qui ayant partagé proporlionnément ces vastes espaces du monde, y a aussi assigné le lieu convenable aux astres, à la terre, aux éléments, pours'y reposer ou pour s'y mouvoir, suivant qu’il est ordonné par la loi de l'univers, c'est-à-dire, par la sage volonté de Dieu : c'est cette même justice qui a ausi donné à la créature raisonnable ses lois particulières dont les unes sont naturelles, elles autres, que nous appelons positives, sont faites, ou pour confirmer, ou pour expliquer, ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.
Là il me serait aisé de vous faire voir que Dieu étant souverainement juste, il gouverne et le moude en général , et le genre humain en particulier par une justice éternelle ; et que c'est cette attache immuable qu’il a à ses propres lois, qui fait remarquer dans l’univers un esprit d'uniformité et d'égalité , qui se soutient de soi-même au milieu des agitations et des variétés infinies de la nature muable. Ensuite nous verrions, m ssieura , comme la justice découlesur nousde cette source céleste, pour faire en nos âmes l’an des plus beaux traits de la divine ressemblance; et de là nous conclurionsque nous devons imiter, par un amour ferme et inviolable de l'équité et des lois , cette constante uniformité de la justice divine. D'où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant; mais que ceux-là le doivent être plus que tous les autres , qui sont les juges du monde; et qui , étant pour celte raison appelés dans l'Écriture les dieux de la terre , doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce premier être, dont ils représentent parmi les hommes la grandeur et la majesté.
Mais comme je me propose de descendre par des principes connus à des vérités de pratique, je laisse toutes ces hautes spéculations, pour vous dire, chrétiens, que la justice étant définie, comme tout le monde sait, « une volonté cons-
• tante et perpétuelle de donner à chacun ce qui
• lui appartient , • cotisions et perpétua roluntas jus suum cuique tribuendi ’ , il est aisé île connaître que l’homme juste doit être ferme, puisque même la fermeté est comprise dans la définition de la justice.
1 Atlvenm Vnirion. Iil>. il, n* 12.
* lutta, lih. I, fil. !
Et certainement , chrétiens , comme par le nom de vertus nous prétendons désigner non quelque acte passager, ou quelque disposition changeante , mais quelque chose de fixe et de permanent , c'est-à-dire , une habitude formée , il est aisé de juger que quelque inclination que nous ayons pour le bien , elle ne mérite pas le nom de vertu jusqu'à ce qu’elle sesoit affermie constamment dans notre coeur, et qu'elle ait pris, pour ainsi parler, tout à fait racine. Mais outre cette fermeté que doit tirer la justice du génie commun de la vertu ,elle y estencore obligée parson caractère particulier : à cause qu’elle consiste dans une certaine égalité envers tons, qui demande pour se soutenir, un esprit ferme et vigoureux , qui ne puisse être ébranlé par la complaisance, ni par l'intérêt, ni par aucune autre faiblesse humaine, et une résolution arrêtée de ne s’écarter jamais des maximes justement posées. Or il est clair que, pour soutenir cette égalité , il faut quelque chose de ferme; autrement on deelinern tantôt n droite et tantôt à gauche : on regardera les visages contre le précepte de la loi ' ; c’est-à-dire, qu'on opprimera le faible qui est sans défense, et qu’on ne craindra d'entreprendre que contre celui qui a du crédit.
En effet , il est remarquublc que si l'on ne marelle d'un pas égal dans le chemin de la justice, ce qu'on fait même justement devient odieux. Par exemple, si un magistrat n’exagère la rigueur des ordonnances que contre ceux qui lui déplaisent ; si un bon droit lui parait toujours embrouillé jusqu'à ce que le riche parle; si le pauvre, quelque effort qu'il fasse , ne peut jamais se faire entendre, et se voit malheureusement distingué d'avele puissant dans un intérêt qu'ils ont commun : c'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois d’avoir bien jugé; l’Inégalité de sa conduite fait que Injustice n'avoue pas pour sien, mémo ce qu’il fait selon les règles ; elle a honte de ne lui servir que de prétexte; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous , sans acception de personne , la justice qu'il refuse à l'un convainc d’une manifeste partialité celle qu'il se glorilie de rendre à l'autre.
Mais il y a encore une autre raison qui n obligé les jurisconsultes à faire entrer lu fermeté dans In définition de la justice; c'est pour l'opposer davantage à son ennemi capital , qui est l’intérêt L’intérêt , comme vous savez , n'a point de maximes fixes; il suit les inclinations, il change avec les temps, il s'accommode aux affaires : tautrtt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire, I csprit de justice est un esprit de
1 Ltvit. m, h».
SUU LA JUSTICE.
fermeté, parce que, pour devenir juste, il faut entrer dans l’esprit qui a bit tes lois , c'est-à-dire , dans un esprit immortel , qui , s'élevant au-dessus des temps et des affections particulières , subsiste toujours égal , malgré le changement des affaires.
Concluons donc , chrétiens , que la justice doit être ferme et inébranlable : mais pour descendre au détail de ses obligations, disons que le genre humain étant partagé en deux conditions différentes , je veux dire entre les personnes publiques et les personnes particulières, c’est le devoir commun des uns et des autres de garder inviolablement la justice ; mais que ceux qui ont en main , ou le tout, ou quelque partie de l'autorité publique, ont cela de plus, qu’ils sont obligés d'étre fermes , non-seulement a la garder, mais encore a la protéger et à la rendre.
Qui pourrait maintenant vous dire de quelle sorte et par quels artifices l'intérêt attaque l'intégrité de Injustice, tente la pudeur, affaiblit sa force , et corrompt enfin sa pnreté? Ce n'est pas un ouvrage fort pénible, que do connaître et de condamner les injustices des autres; nous les voyons détestées par une clameur universelle : mnls se détacher de soi-méme, pour juger droitcinent de ses actions, c'est là véritablement le grand effort de la raison et de la justice. Qni nous donnera, chrétiens, nonce point appuyé hors de la terre , que demandait ce grand géomètre ’ , pour la remuer hors de son centre ; mois un point hors de nous-mêmes , pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres , et arrêter dans notre cœur tant de mouvements Irréguliers que l'Intèrét y fait naître? Quelle horreur aurions-nous de nos injustices, de nos usurpations , de nos tromperies ! Mais , hélas ! où trouverons-nous ce point de détachement, pour sortir nous-mêmes hors de nous-mêmes, et nous voir d'un œil équitable et d’un regard désinté- I ressé ? La naturene le donne pas, nous n'écoutons pas la grâce : c'est pourquoi c'est eu vain que la raison dicte, que la loi publie, que l'Évangile confirme cette loi si naturelle et si divine tout ensemble : • Ne faites point à autrui cc que vous ne • voulez pas qui vous soit fait '. • Nul ne veut sortir de soi-même pour entrer dans cette mesure commune du genre humain : celui-là, ébloui de sa fortune, ne peut se résoudre à descendre de sa superbe hauteur, pour se mesurer avec personne. Mais pourquoi parler ici de la grandeur? chacun se fait grand à scs yeux, chacun se tire dn pair, chacun a des raisons particulières par lesquelles il se distingue des autres.
• Archhnède de S> racu-M»
* Tob. ir, is. Lu;. Y»t 91-
Je parle premièrement à tous les hommes , et je leur dis à tous de la part de Dieu : O hommes , quels que vous soyez , et quelque sort qui vous soit échu par l’ordre de Dieu dans le grand partage qu’il a fait du monde, soit que sa providence vous ait laissés dans le repos d’une vie privée , soit que vous tirant du pair elle ait mis sur vos épaules , avec de grandes charges , de grands périls et de grands comptes à rendre; puisque vous vivez tous en société sous l’empire suprême de Dieu , n’entreprenez rien les uns sur les autres, et écoutez les belles paroles que vous adresse à tous le divin Psalmlste : Si vert uliqve justitiam loquimini, recta jiuUcate,JHii hominum ■ ;
« Si c’est véritablement que vous parlez de la jus- . tice , jugez donc droitement , 6 enfants des hom- • mes. » Permettez-moi , chrétiens , de paraphraser ces paroles, sans me départir toutefois du sens littéral , et de vous dire avec David : O hommes , vous avez toujours à la bouche l’équité et la justice; dans vos affaires, dans vos assemblées, dans vos entretiens, on entend partout retentir ce nom sacré; et si peu qu’on vous blesse dans vos intérêts , vous ne cesserez d’appeler la justice à votre secours : mais si c’est sincèrement et de bonne fbi que vous parlez de la sorte, si vous regardez la justice comme l’unique asile de la vie humaine , et que vous croyiez avoir raison de recourir, quand on vous fait tort, à ce refuge commun du bon droit et de l'innocence , Jugez- \ vous donc vous-mêmes équitablement ,etnë \ ous i laissez pas aveugler par votre intérêt; contenez- ! vous dans 1rs limites qui vous sont données , et ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas I qu’on vous fasse. Car en effet, chrétiens, qu'y j a-t-ll de plus violent et de plus inique, que de crier à l'Injustice , et d’appeler toutes les lois à notre secours, si peu qu'on nous touche, pendant que nous ne craignons pas d’attenter hautement sur le droit d'autrui ; comme si ces lois que nous implorons ne servaient qu'à nous protéger, et non pas à nous instruire de nos obligations envers les autres; et que la justice n’eût été donnée que comme an rempart pour nous couvrir, et non comme une borne posée pour nous arrêter, et comme une barrière pour nous renfermer dans
nos devoirs réciproques.
Fuyons un si grand excès; gardons-nous bien d’introduire dans ce commerce des choses humaines cet abus tant réprouvé par les saintes Lettres, qui est la perte infaillible du droit et de la justice : deux mesures , deux balances , deux poids inégaux ; une grande mesure pour exiger ce qui nous est dû , une petite mesure pour rendre ce que nous devons : car, comme dit le pro- 1 /Y lvh , i. - — *
SUR LA JUSTICE
phète, « c’est une chose abominable devant le : - Seigneur*. «Scrvons-nousde cette mesure commune qui enferme le prochain avec nous dans la même règle de justice ; je veux dire , « faisons , « chrétiens, comme nous voulons qu'on nous fasse : V c'est la loi et les prophètes *. » Gardons l’égalité envers tous , et que le pauvre soit assuré par son bon droit, autant que le riche par son crédit, et le grand par sa puissance : gardons-la en toutes choses, et embrassons par un soin égal tout ce que la justice ordonne.
Je ne puis ici m’empècher de reprendre en passant cet abus commun d’acquitter fidèlement certaines sortes de dettes , et d’oublier tout & fait les autres. Au lieu de savoir connaître ce que doit fournir notre source , et ensuite de dispenser sagement ses eaux par tous les canaux qu’il faut remplir, on les fait couler sans ordre toutes d’un côté , et on laisse le reste è sec. Par exemple , les dettes du jeu sont privilégiées; et comme si ses lois étalent les plus saintes et les plus inviolables de toutes, on se pique d’honneur d’y être fidèle, non point pour ne tromper pas, car, au contraire, on ne rougit pas de prendre tons les Jours des avantages frauduleux , mais du moins pour payer exactement ; pendant qu’on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seuls soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté , puisque vous ne le tirez ni de votre vertu , ni même de votre bourse ; dont la famille éplorée, que votre vanité réduit à la faim, crie vengeance devant Dieu contre votre luxe : ou bien, si l’on est soigneux de conserver du crédit en certaines choses , de peur de faire tarir les ruisseaux qui entretiennent notre vanité on néglige les vieilles dettes, on ruine Impitoyablement les anciens amis; amis malheureux et infortunés, devenus ennemis par leurs bons offices, qu’on ne regarde plus désormais que comme des importuns qu'on veut réduire , en les fatiguant , à des accommodements déraisonnables, ou & qui l'on croit faire nssez de justice quand on leur -laisse après sa mort les débris d’une maison ruinée , et les restes d'un naufrage que les flots emportent. O droit ! Ô bonne foi ! ô sainte équité! Je vous appelle & témoin contre l'injustice des hommes ; mais je vous appelle en vain : vous n’êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux , et l’intérêt est devenu notre seule règle de justice.
Intérêt, dieu du monde et de la cour, le plus ancien , le plus décrié , et le plus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes dès l’origine du
• Prov. xx , 23.
» M«UA vu , 17.
monde : on a fait des livres entiers de tes tromperies , tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artifices? qui ne fait pas gloire de s’en défier? mais tout en parlant contre toi, qui ne tombe pas dans tes pièges?
• Parcourez, dit le prophète Jérémie, toutes les « rues de Jérusalem, considérez attentivement ,
• et cherchez dans toutes ses places , si vous trou-
• verez un homme droit et de bonne foi. S’il y en
• a quelqu’un qui jure par moi , en disant : Vive « le Seigneur! il se servira faussement de ce ser- « ment même: » Circuitemas Jérusalem, élasticité, et considérais , et quœrite in plaleis ejus, an invenialis tarant f orientent, i judicium , cl queerentem J idem .... Quoil si etiam, Vivit Dominas, dixerint, et hoc falso jurabuni *. On ne voit plus, on n’écoute plus, on ne garde plus aucune mesure, quand il s'agit du moindre Intérêt : la bonne foi n’est qu'une vertu de commerce, qu'on garde par bienséance dans les petites affaires, pour établir son crédit, mais qui ne gène point la conscience, quand il s'agit d’un coup de partie. Cependant on jure, on affirme, on prend 4 témoin le ciel et la terre ; on mêle partout le saint nom de Dieu , sans aucune distinction du vrai et dn faux : - Comme si lo parjure , ■ disait Salvien , n’était plus un genre de crime,
• mais une façon de parler : Perjurium ipsum sennonis genus putat esse, non criminis \ Au reste, on ne songe plus à restituer le bien qu’on a usurpé contre les lois ; on s'imagine qu’on sc le rend propre par l’habitude d’en user, et on cherche de tous côtés non point un fond pour le rendre, mais quelque détour de conscience pour le retenir : on trouve le moyen d’engager tant de monde dans son parti , et on sait lier ensemble tant d’intérêts différents, que la justice repoussée par un si grand concours et par cet enchaînement d’intérêts contraires, si je pois parler de la sorte, « est contrainte de se retirer, comme
• dit le prophète Isaie : la vérité tombe par terre,
• et ne peut plus percer de si grands obstacles ,
• ni trouver aucune place parmi les hommes : • Et conversum est retrorsum judicium, etjustitia longe stetit; quia conuit in platea veritas, et œquitas non potuil ingredi 3.
Dans cette corruption presque universelle , que l’intérêt a faite dans le monde, si ceux que Dieu a mis dans les grandes places n’appliquent toute leur puissance à soutenir la Justice , la terre sera désolée, et les fraudes seront infinies. O sainte réformation de l’état de la justice , ouvrage digne du grand génie du monarque qui nous honore de
1 Jerem. I, 2.
* Salv. lib. IT, de Cuber. Dei, a® I*, p. *7»
1 h. Ut» 14.
SUR LA JUSTICE
ftifi
son audience , puisses-tu c'Iro aussi heureusement accomplie, que tu as été sagement entreprise! II n'y a rien, messieurs, de plusuécessalreau monde, que de protéger hautement , chacun autant qu'on le peut , l’iutérèt de la justice : car il faut ici confesser que la vertu est obligée de marcher dans des voies bien difliciles , et que c'est une espèce de martyre, que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité. Celui qui est résolu de se renfermer dans ses bornes , se met si fort à l’étroit, qu'à peine se peut-il aider; et il ne faut pas s'étonner s’il demeure court ordinairement dans ses entreprises, lui qui se retranche tout d'un coupplusde la moitiédes moyens, ens’ôtaut ceux qui sont mauvais , et c’est-à-dire , assez souvent les plus efficaces.
Car qui ne sait , chrétiens , que les hommes pleins d’intéréts et de passions, veulent qu'on entre dans leurs sentiments? Que fera ici cet homme si droit, qui ne parle que de son devoir ? que fera-t-il , chrétiens , avec sa froide et impuissante régularité? Il n’est ni assez souple, ni assez flexible pour ménager la faveur des hommes : il y a tant de choses qu’il ne peut pas faire, qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien , et qui est entièrement inutile. En effet écoutez, messieurs, comme en parlent les hommes du monde dnus le livre de la Sapience : Ci rcum veniam usjustum , ‘[Uoninm inutilis est ti obis ■ : • Trompons, disent-ils, l'homme juste : » remarquez cette raison; «parce qu’il nous est • inutile : • il neutre point dans nos négoces , il s'éloigne de nos détours, il ne nous est d'aucun usage. Ainsi, comme tous voyez, à cause qu'il est inutile, on se résout facilement à le mépriser; ensuite à le laisser périr, sans en faire bruit, et même à le sacrifier à l'intérét du plus fort , et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours, qui ncpargne rien , ni le salut, ni le profane . pour nous servir. Mais pourquoi nous arrêter davantage sur une chose si claire? Il est aisé de comprendre que l'homme injuste , qui met tout en œuvre, qui entre dans tous les desseins, qui fait jouer les passions et les iutéréts , ces deux grands ressorts de la vie humaine , est plus actif, plus pressant , plus prompt; et ensuite, pour "ordinaire, qu’il réussit mieux que le juste qui ne sort point de ses règles , qui ne marche qu'à pus comptés , qui ne s'avance que par mesure.
Levez-vous , puissance du monde ; voyez comme la justice est contrainte de marcher par des voies serrées : sccourez-la, tendez-lui la main; faites-vous honneur, c'est trop peu dire, déchargez votre à me, et délivrez votre conscience
1 &Tj> II» IS
en la protégeant : la vertu a toujours assez d'affaires pour se maintenir au dedans contre tant de vices qui l'attaquent ; défendez-la du moins contre les Insultes du dehors. • C'est pour cela ,
* dit le grand pape saint Grégoire, que la puls-
• sancc a été donnée à nos mailres , afin que ceux
■ qui veulent le bien soient aidés, et que les
■ voies du ciel soient dilatées : > Ait hoc enim patentas superomnes homincs clominorum meortii/i pielati calitus data est, ut qui bona appelant, adjuventur; ut ealoruin via targius patent Ainsi leur conscience les oblige à soutenir hautement le bon droit et la justice : car il est vrai que c'est la trahir, que de travailler faiblement pour elle, et l'expérience nous fait assez voir qu'une résistance trop molle ne fait qu'affermir le vice et le rendre plus audacieux. Les méchants n'ignorent pas que leurs entreprises hardies leur attirent nécessairement quelques embarras ; mais après qu'ils ont essuyé une légère tempête, que la clameur publique a fait élever contre eux , ils pensent avoir payé tout ce qu'ils doivent a la justice : ils défient après cela le ciel et la terre, et ne profitent de cette disgrâce que pour mieux prendre dorénavant leurs précautions. Ainsi , il faut résister à l’iniquité avec une force Invincible ; et nous pouvons bien le publier devant un roi si juste et si ferme , que c'est dans cette vigueur à maintenir la justice que réside la grandeur et la majesté.
J'ai remarqué deux élogesque l’Écriture donne au roi Salomon au commencement de son règne ; elle dit ces mots : « Salomon s’assit dans le trône « du Seigneur, en la place de David son père , et
* il plut à tous : ■ Sedit Salomon super solium Domini, pro David paire suo, et cunctis plucuil‘. Remarquons ici en passant , messieurs , que le trône royal appartient à Dieu , et que les rois ne le remplissent qu'en son nom. C'est une chose bieu magnifique pour les rois, et qui nous oblige à les révérer avec une espèce de religion, mais par laquelle aussi Dieu les avertit d’exercer saintement et divinement une autorité divine et sacrée. Mais revenons à Salomon : il s'assit donc dit l’Écriture, dans le trône du Seigneur, en la place de David son père , et il plut à tous : c'est la première peinture que nous fait le Saint- Esprit de ce grand prince. Mais après qu'il eut commencé de gouverner ses affaires , et qu'on le vit appliqué a faire justice à tout le monde avec grande connaissance , la même Écriture relève son style , et parle de lut en ces termes : « Tout
• Israël entendit que le roi jugeait droitement , « et ils craignirent le roi, voyant que la sagesse
1 S put lit, mi Yaaric. Aug. t. Il , |>. «75.
* t. Par. XXIX , 23.
SUIl LA JUSTICE.
> de Dieu était en lui pour rendre Justice : - Audi vil itaque omnis Israël judicium quoi I rex judicasset , et timuerunt regem, videnles sapienliam Dei esse in eo ad faciendum judicium Sa mine haute et relevée le faisait aimer; sa justice le fait craindre de cette crainte de respect , qui ne détruit pas l’amour, mais qui le rend plus retenu et plus circonspect. Les bons respiraient sous sa protection , et les méchants appréhendaient son brns et scs yeux , qu'ils voyaient si éclairés et si appliqués tout ensemble à connaître la vérité. La sagesse de Dieu était en lui , et l'amour qu’il avait pour la justice lui faisait trouver les moyens de la bien connaître : c’est la seconde qualité que la justice demande; et j’ai promis aussi de la traiter dans ma deuxième partie.
DEUXIÈME l'OIXJ.
Avant que Dieu consumât par le feu du ciel ces villes abominables dont le nom même fait horreur, nous lisons dans la Genèse qu’il parla en cette, sorte : • Le eri contre l’iniquité de So-
• dôme et de Gomorrhc s’est augmenté , et leurs
• crimes se sont aggravés jusqu'à l’excès. Jedes-
• ceudrai et je verrai s'ils ont fait scion la clameur . qui est venue contre eux jusqu’à moi ; ou si
• leurs œuvres sont contraires , afin que je le sache
• au vrai : » Clamor Sodomorum cl Gomorrhœ mulliplieaha est, et peccatum eoritm aggravatum est nimis. Descendam et videbo utrum clamarem , qui venil ad me, opéré compteverint ; an non est ita, ut sciam *. Saint Isidore de Damiette , et après lui le grnud pape saint Grégoire , ont fait cette belle observation sur ces paroies1 * 3 : Encore qu'il soit certain que Dieu , du haut de son trône , non-seulement découvre tout ce qui se fait sur la terre, mais encore prévoie dès l’éternité tout ce qui se développe par la révolution des siècles : toutefois, disent ces grands saints , voulant obliger les hommes de s'instruire par eux- mêmes de la vérité , et de u’en croire ni les rapports , ni même la clameur publique , cette sagesse inflnie se rabaisse jusqu'il dire ; • Je des-
• eeiul rai et je verrai ; • afin que nous comprenions quelle exactitude nous est commandée pour nous Informer des choses nu milieu de nos ignorances; puisque celui qui sait tout fait une si soigneuse perquisition, et vient en personne pour voir. C'est, messieurs, en cette sorte que le Très-Haut se rabaisse pour nous enseigner; et il donne par ees paroles deux instructions importantes à ceux
1 III. lie? ut . as
* Gen. XVIII, 30, SL
* S. Iiitior. Epist. Ilb. I. Ep. cr.r.v. $. Grtg. lib. XIX,
cap. xxv, 1 1, col- MS.
qui sont en autorité. Premièrement en disant : « Le cri est venu à moi , » il leur montre que leur oreille doit être toujours ouverte, toujours attentive à tout; mais en ajoutant après : - Je - descendrai et je verrai , ■ il leur apprend qu'à la vérité ils doivent tout écouter; mais qu’ils doivent rendre ce respect à l'autorité que Dieu a attachée à leur jugement , de ne l’arrêter jamais qu'après une exacte information et un sérieux examen.
Ajoutons s’il vous plaît , messieurs , qu’encore ne suffit-il pas de recevoir ce qui se présente ; Il faut chercher de soi-même et aller au-devant de la vérité , si nous voulons la connaître et la découvrir : car les hommes , et surtout les grands , ne sont pas si heureux que ta vérité aille à eux d'elle- même, ni de droit fil , ni d'un seul endroit; il ne faut pas qu’ils se persuadent qu'elle perce tous les obstacles qui les environnent, pour monter à cette hnuteur où ils sont placés : mais plutôt il faut qu’ils descendent, pour la chercher ellemême. C'est pourquoi le Seigneur a dit : Je descendrai et je verrai ; c’est-à-dire , qu’il faut que les grands du monde descendent en quelque façon de ce haut faite où rien n 'approche qu ’n vec crainte, pour reconnaître les choses de plus près et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la vérité : et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C’est pourquoi il est écrit du roi Salomon , qu’il avait le cœur étendu comme le sable de la mer : Dédit Deus Satomoni latitudlnem cordis, quasi arenam qute est in littore maris ' ; c’est-à-dire, qu’il était capable d'entrer dans un détail infini , de ramasser avec soin les moindre» particularités , de peser les circonstances les plus menues , pour former un jugement droit , et éviter les surprises.
Il est certain , chrétiens , que les personnes publiques chargent terriblement leurs consciences, et sc rendent responsables devant Dieu de tous les désordres du monde, s'ils n’ont cette attention pour s’instruire exactement de la vérité. Et c’est pourquoile roi David, pénétré de cette pensée et de cette pesante obligation , sentant approcher son heure dernière, fait venir son flls et son successeur, et parmi plusieurs graves avertissements Il Ini donne celui-ci trcs-considémblc : - Prenez ■ garde, lui dit-il, mon (Ils, que vous entendiez « tout ce que vous faites, et de quel côté vous « vous tournerez : • Ut inleltigas universa quæ faeis, et quocumque te verleris ’. De même que s’il eût dit : Mon (ils, que nui ne soit si osé que de vouloir tourner votre esprit, ni vous donner
* lit. Erg IV, 25.
* Ibiit. n, 1.
SUR LA JUSTICE
des Impressions contraires à la vérité; entendez distinctement tout ce que vous faites, et connaissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez : « afin , dit-il , que le Seigneur
• soit avec vous , et confirme toutes ses promesses « touchant la félicité de votre régne : • VI confirmet Dominas universos sermones suos ■.
C'est ce que dit le sage David au roi Salomon son successeur; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune prince profite de cet avis. Aussitôt qu'ii eut pris en main les rênes de son empire , il se mit à considérer profondément que cette haute élévation où il se voyait, avec ce malheur attaché, que, dans cette multitude infinie qu'il voyait s’empresser autour de lui , il n’y en avait presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surprendre. 11 vit donc combien il est dangereux de s’abandonner tout entier à une aveugle confiance ; et il vit aussi que la défiance jetait l'esprit dans l’incertitude, et fermait d’une autre manière la porte â la vérité. Daus cette perplexité, et pour tenir le milieu entre ces deux périls également grands, il connut qu'il n’y avait rieu de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s’abandonner trop , et il fit à Dieu cette prière : • Sei- « gneur Dieu, vous avez fait régner votre ser- » viteur en la place de David mon père ; et moi > je suis un petit enfant , qui ne sais ni par où il
• faut commencer ni par où il fiiut sortir des
• affaires : » Ego autan sum puer parvutus, et ignorons egressum et inlroitum meum *. Ne croyez pas, chrétiens, qu'il parlât ainsi par faiblesse : il parlait et il agissait dans ses conseils avec la plus haute fermeté ; et il avait déjà fait sentir aux plus grands de son État qu'ii était le maître. Mais tout sage et tout absolu qu'il était , il voyait qu'en la présence de Dieu , toute cette force n'etait que faiblesse, et que toute cette sagesse n'était qu’une enfance: Ego autem sum puer parvutus; et il n'attend qne du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi le désir immense de rendre justice lui met cette parole à la bouche : • Vous donnerez , 6 Dieu , à « votre serviteur un cœur docile, afin qu'il puisse
« juger votre peuple, et discerner entre le bien et l - le mal : car autrement qui pourrait conduire ■ cette multitude infinie? » Dabis ergo servo tuo cor docile, ut populum tuum judicare possit, et discemere inter bonum et mat um : guis enim poteritjudicare populum istum , populum tuum hune multum J?
Vous voyez bien , chrétiens , qu'il sent le
1 tn. R fii m, i.
* Ibid. 7.
• nid. V.
poids de sa dignité, et la charge épouvantable de sa conscience, s'il se laisse prévenir contre la justice; c'est pourquoi il demande à Dieu ce discernement et ce cœur docile : par ou nous devons entendre non un cœur incertain et irrésolu; car la véritable prudence n'est pas seulement considérée, mais encore tranchante et résolutive : c'est donc qu'il considérait que c’est un vice de l'esprit humain, non-seulement d’être susceptible des impressions étrangères, mais encore de s'embarrasser dans ses propres imaginations ; et que ce n'est pas toujours la faiblesse du génie , mais souvent même sa force qui fait que l'homme s'attache plus qu'il ne faut à soutenir scs opinions, sans vouloir jamais revenir. Non recipit stultus verba prudentiœ , niai ea dure ris guw versantur in corde ejus ■ : • L'insensé ne reçoit point
• les paroles de prudence, si vous ne lui parlez
• selon ce qu’il a dans le cœur. > De là vient que, regardant avec tremblement les excès où ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits, il demande à Dieu un cœur docile: c'est-à-dire, si nous l'entendons, un cœur si grand et si relevé, qu'il ne cède Jamais qu’a la vérité; mais qu'il lui cède toujours en quelque temps qu’elle vienne, de quelque côté qu’elle aborde, sous quelque forme qu'elle se présente.
C’est pour cela , chrétiens , qu’il n’y a rien de plus beau dans les personnes publiques, qu’une oreille toujours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la félicité du monde; et l’Ecclésiastique l’avait bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : > Heureux celui qui « a trouvé un ami fidèle , et qui raconte son droit > à une oreille attentive I • Beatus gui incenii amirum r erum, et qui enarrat justitiam aun audienti *! Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des pins sensibles consolations de la vie humaine : l’une, de trouver dans scs embarras un ami fidèle à qui l’on puisse demander un bon conseil; l’autre, de trouver dans ses affaires une oreille patiente a qui on puisse déduire toutes ses raisons : • L’oreille qui « écoute et l’œil qui voit, c'est le Seigneur qui
• les a faits : » Aurem audientem et oculum vide» ton, Dominas fecit utrumque 1 * 3. Il n’y a rien déplus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs; et les personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir faire ce bien à tous. La dernière décision des affaires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à fâcher quelqu'un ; mais II semble que la Justice voulant les récompenser de cette importune nécessité où
1 Prov. xvi 11 , ».
* Keel, xtv , I*.
* Prot. XX , IX
SUH LA JUSTICE.
die les engage , leur ait mis en main un plaisir qu’ils peuvent faire à tous également : qui est celui de prêter l’oreille avec patience , et de peser sérieusement toutes les raisons d’un cœur angoissé de cette peine cruelle de n'étre par entendu.
Mais après avoir exposé do quelle importance U est que les personnes publiques recherchent la vérité , avec quelle force et de quelle voix ne faudrait-il pas nous élever contre ceux qui entreprendraient de l’obscurcir par leurs faux rapports? Qu'attentez-vous, malheureux, et quelle entreprise est la vétre? Quoil vous voulez Ater la lumière au monde , et envelopper de ténèbres ceux qui doivent éclairer la terre I Vous concevez do mauvais desseins, vous fabriquez des tromperies , vous machinez des fraudes les uns contre les autres ; et, non contents de les méditer dans votre cœur, vous ne craignez point de les porter jusqu'aux oreilles importantes : vous osez même les porter jusqu’aux oreilles du prince I Ah ! songez qu'elles sont sacrées et que c'est les profaner trop Indignement que d’y porter comme vous faites , ou les injustes préventions d'une haine aveugle , ou les pernicieux raffinements d'un zèle affecté , ou les inventions artificieuses d’une jalousie cachée. Infecter les oreilles du prince, est quelque chose de plus criminel que d’empoisonner les fontaines publiques, et que de voler les trésors publics; car le vrai trésor d'un État, c'est la vérité dans l’esprit du prince. Prenez donc garde, messieurs, comme vous parlez, surtout dans la cour, où tout est si délicat et si Important. C’est là que s’accomplit ce que dit le Sage : » Les paroles obscures ne se perdent pas en l’air : • Scrmo obscurus m vacuum non ibit '. Chacun écoute, et chacun commente : cette raillerie maligne, ce trait que vous lancez en passant, cette parole malicieuse, ce demi-mot , qui donne tant à penser par son obscurité affectée, peut avoir des suites terribles; et il n'y a rien de plus criminel que de vouloir couvrir de nuages le siège de la lumière, ou altérer tant soit peu la source de la bonté et de la clémence.