‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 225 sur 282 · TH0IS1ÈU1 PO IX T · texte numérisé non relu

TH0IS1ÈU1 PO IX T

Ce serait ici, chrétiens, qu’il faudrait vous faire voir que la justice n'est pas toujours inflexible, ni ne montre pas toujours son visage austère, [qu'elle] doit être exercée avec quelque tempérament, et qu'elle-même devient inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits : Summum jus, summa injuria La droite raison, qui est sa guide, lui prescrit de

1 8np. I, 11.

* Ttrtnl. NtautoMimonim act. vr,$ce*. n.

se relâcher quelquefois ; et fl me serait alaé de vous faire voir que la bonté , qui modère sa rigueur extrême, est une de ses parties principales : mais, comme le temps me presse, je supposerai, s’il vous plaît, la vérité assez connue de cette doctrine, et je dirai en peu de paroles à quoi elle doit être appliquée.

Premièrement, chrétiens, il est manifeste que la Joatice est établie pour entretenir la société parmi les hommes : or est-il que la condition la plus nécessaire pour conserver parmi nous la société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts ; autrement , notre natnre ayant tant de faible, si nous entrions dans le commerce de la vie humaine avec cette austérité invincible qui ne veoille jamais rien pardonner aux autres , il faudrait et que tout le monde rompit avec nous , et que nous rompissions avec tout le monde : par conséquent la même justice qui nous fait entrer en société, nous oblige, en faveur de cette union , à nous supporter en beaucoup de choses *. Comme la faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur, il n’y a rien de plus juste que cette loi de l’apétre : • Supportez-

• vous mutuellement en charité *, et portez le

• fardeau les uns des autres: » Aller alleriusonera porlate 3 ; et cette charité et facilité , qui s’appelle condescendance dans les particuliers, c'est ce qui s'appelle clémence dans les grands et dans les princes.

Ceux qui sont dans les hautes places . et qui ont en main quelque partiede l'autorité ptihliqu", ne doivent pas se persuader qu'ils soient exempts de cette loi : au contraire , et il le faut dire, leur propre élévation leur impose cette obligation nécessaire de donner bien moins que les autres à leurs ressentiments et à leurs humeurs ; et dans ce faite où ils sont, la Justice leur ordonne de considérer qu’étant établis de Dieu pour porter ce noble fardeau du genre humain , les faiblesses inséparables de notre nature font une partie de leur charge, et ainsi que rien ne leur est plus nécessaire que d'user quelquefois de condescendance.

L’histoire n’a rien de pins éclatant que les actions de clémence ; et je ne vols rien de plus beau que cet éloge que recevaient les rois d’Israël de la bouche de leurs ennemis : Audivimus quod reges domus Israël clemenles sint>: • I.es - rois de la maison d’Israël ont la réputation « d’être cléments. » Au seul nom de clémence , la

' Fph. ir, J

1 Calot. Ul, 16.

* Cal. Tl , J.

4 III. Ktj. lx.ZI.

SUR LA JUSTICE

genre humain semble respirer plus à son aise ; et i je ne puis taire en ce Heu ce qu’en a dit un grand roi : In hilahlate vultus regis vita , et clementiu ejus quasi imber serolinus , dit le sage Salomon ' ; c’est-à-dire : » La sérénité du visage du « prince , c’est la vie de ses sujets , et sa clémence • est semblable à la pluie du soir. » A la lettre, il faut entendre que la clémence est autant agréable aux hommes, qu'une pluie qui vient sur le soir tempérer la chaleur du jour, et rafraîchir la terre que l’ardeur du soleil avait desséchée. Mais ne me sera-t-il pas permis d'ajouter, que , comme le mutin nous désigne la vertu , qui seule peut illuminer la vie humaine, le soir nous représente I au contraire l’état ou nous tombons par nos fautes ; puisque c’est là en effet que le jour décline , ! et que la raison n’éclaire plus? Selon cette expli- : cation , la rosée du matin , ce serait la récompense de la vertu, de même que la pluie du soir serait le pardon accordé aux fautes; et ainsi Salomon nous ferait entendre , que , pour réjouir la terre, et pour produire les fruits agréables de la bienveillance publique, le prince doit faire tomber sur le genre humain et l’une et l’autre rosée, en récompensant toujours ceux qui font bien , et pardonnant quelquefois généreusement à ceux 'qui manquent , pourvu que le bien public et la sainte autorité des lois n’y soient point trop intéressés.

J'ai dit quelquefois , messieurs , et en certaines rencontres : car qui ne sait qu’il y a des fautes que l’on ne peut pardonner, sans se rendre complice des abus et des scandales publics, et que cette différence doit être réglée par les conséquences et par les circonstances particulières? Ainsi ne nous mêlons point ici de faire des leçons aux princes sur des choses qui ne dépendent que de leur prudence; mnis contentonsnous de remarquer, autant que le peut souffrir la modestie de cette chaire, les merveilles de nos jours. S’il s'agit de déraciner une coutume barbare qui prodigue malheureusement le plus beau sang d'un grand royaume , et sacrifie a un faux honneur tant d èmes que Jésus-Christ a rachetées, peut-on être chrétien et ne pas louer hautement l'invincible fermeté du prince que la grandeur de l’entreprise, tant de’fois vainement tentée, n’a pas arrêté; qu'aucune considération n'a fait fléchir, et dont le tempsmêmc , qui change tout , n’est pas capable d’affaiblir les résolutions ■? Je ne puis presque plus retenir mon coeur; et si Je ne songeais où je suis, je me laisserais épancher aux plus justes louanges du monde, pour ce-

* Prov. XVI , 16.

• BoMuet 0 tel en vue l*édit «!<• Louis XIV contre !« duels, dmné au nota d'août 1679. (Édit. île Utforit.)

lébrer la gloire d’un règne qui soutient avec tant de force l’autorité des lois divines et humaines; et ne veut ôter aux sujets que la liberté de se perdre. Dieu, qui est le pere et le protecteur de la so* ciété humaine , comblera de ses célestes bénédictions un roi qui sait si bien ménager les hommes, et qui sait ouvrir à la vertu la véritable carrière en laquelle il est glorieux de ne se plus ménager. En de telles occasions , où il s'agit de réprimer la licence qui entreprend de fouler aux pieds les lois les plus saintes , la pitié est une faiblesse ; mais , dans les fautes particulières , le prince fuit admirer sa grande sagesse et sa magnanimité , quand quelquefois il oublie , et quelquefois il néglige; quand il se contente de marquer les fautes , et ne pousse pas la rigueur à l’extrémité. C’est en de semblables sujets que Théodose le Grand se tenait obligé, dit saint Ambroise, quand on le priait de pardonner : cet empereur, tant de fols victorieux, et illustre par ses conquêtes, non moins que par sa piété , jugeait avec Salomon ,

• qu’il était plus beau et plus glorieux de sur-

■ monter sa colère, que de prendre des villes et - de défaire des armées ' ; et c'est alors , dit le

■ même Père, qu'il était plus porté à Inclémence, « quand il se sentait ému par un plus vif ressenti- « ment : ■ Beneficium se. putabal aceepisse auguslœ memoriœ Theodosius, cum rogarelur ignoscere; et tune propior emt venim, cum fuisse t commotio major iraeundiæ *.

Que si les personnes publiques, contre lesquelles les moindres injures sont des attentats, doivent néanmoins user de tant de bonté envers le* hommes, à plus forte raison les particuliers doivent-ils sacrifier à Dieu leurs ressentiments : la justice chrétienne le demande d’eux , et ne donne point de bornes à leur indulgence. • Par-

• donne, dit le EilsdeDieu 5, je ne dis pas jusqu'à « sept fois , mais jusqu’à septante-sept fois ; » c'est-à-dire , pardonnesans fin , et ne donne point de limites à ce que tu dois faire pour l’amour de Dieu. Je sais que ce précepte évangélique n’est guère écouté à la cour : c'est la que les vengeances sont infinies; et quand on ne les pousserait pas par ressentiment , on se sentirait obligé de le faire par politique : on croit qu'il est utile de se faire craindre, et on pense qu'on s’expose trop, quand on est d’humeur à souffrir. Je n'ai pas le temps de combattre, sur la fin de ce discours, cet te maxime anti-chrétienne , que je pourrais peutêtre souffrir, si nous n'avions à ménager que les intérêts du monde. Mais, mes frères, notre grande affaire , c’est de savoir nous concilier la

' Prov. XVI, 32.

* Oral, de obit. Theod. n* 13, t. Il , col. I3t)l.

1 Matth. xvm , 22.

SUR LA JUSTICE

miséricorde divine , c'est de ménager qu'un Dieu nous pardonne , et de faire que sa clémence arrête le cours de sa colère , que nous avons trop méritée : et comme il ne pardonne qu'à ceux qui pardonnent, et qu'il n'accorde jamais sa miséricorde qu'àee prix, notre aveuglement est extrême, si nous ne pensons A gagner cette bonté dont nous avons si grand besoin, et si nous ne sacrifions de Ivon coeur A cet intérêt éternel nos intérêts périssables. Pardonnons donc, chrétiens ; apprenons A nous relAcher de nos intérêts en faveur de la charité chrétienne; et quand nous pardonnons les injures, ne nous persuadons pas que nous fassions une grâce : car, si c’est peut-être une grâce A l'égard des hommes, c'est toujours une justice A l'égard de Dieu , qui a mérité ce pardon qu'il nous demande pour nos ennemis , par celui qu’il nous a donné de toutes nos fautes, et qui, non content de l’avoir si bien acheté, promet de le récompenser éternellement.

Telle est la première obligation de cette justice tempérée par la bonté : c'est de supporter les faiblesses , et de pardonner quelquefois les fautes. La seconde est beaucoup plus grande : c'est d'épargner la misère : je veux dire que l’homme juste ne doit pas toujours demander, ni ce qu’il peut, ni ce qu’il a droit d'exiger des autres. Il y a des temps malheureux où c’est une cruauté et une espèce de vexation , que d’exiger une dette ; et la justice veut qu'on ait égard non-seulement A l'obligation , mais encore A l'état de celui qui doit. Le sage Néhemlas avait bien compris cette vérité, lorsque ayant été envoyé par le roi Artaxer.xès pour être gouverneur du peuple juif, Il se mit A considérer non-seulement quels étaient les droits de sa charge , mais encorequelles étaient les forces du peuple : ■ il vit que les capitaines ■ généraux , qui l'avaient précédé dans cet em-

• ploi, avaient trop foulé ce pauvre peuple : • Puces g rat-ave runt populum; « mais surtout,

• comme il est assez ordinaire, que leurs ministres

• insolents l'avaient entièrement épuisé : • Sed et ministri eorum depresscrunt populum '. Voyant donc ce peuple qui n'en pouvait plus , il se crut obligé en conscience de chercher tous les moyens de le soulager; et bien loin d'imposer de nouvelles charges, comme avaient fait les généraux ses prédécesseurs, il crut qu'il devait remettre, romme porte le texte sacré * , beaucoup des droits qui lui étaient dus légitimement ; et après , plein de confiance en la divine bonté, qui regarde d'un oeil paternel ceux qui se plaisent A imiter ses miséricordes , il lui adresse du fond de son coeur

■ n. Unir. » . Il , is

* Ibii. 10, n

cette humble prière : * Mon Dieu . souvenez-vous ■ de moi en bien , A proportion des grands avan- « tages que j’ai causés A ce peuple : » Mémento met, Peus meus, in bonum , secundum omnia r/uirfeci populo huie ' . C'est l'unique moyen d’approcher de Dieu avec une pleine confiance, c'est la gloire solide et véritable que nous pouvons porter hautement jusque devant ses autels ; et ce Dieu si délicat et si jaloux , qui défend à toute chair de se glorifier devant sa face ’,a néanmoins agréable que Néhémias et tous ses imitateurs se glorifient A ses yeux du bien qu'ils font A son peuple. N’en disons pas davantage ; et croyons que les princes qui ont le coeur grand , sont plus pressés par leur gloire , par leur bonté , par leur conscience, A soulager les misères publiques et particulières, qu’ils ne peuvent l'être par nos paroles ; mais Dieu seul est tout-puissant pour faire le bien.

Si de cette haute contemplation je commence A jeter les yeux sur la puissance des hommes, je découvre visiblement la pauvreté essentielle A la créature , et je vois dans tout le pouvoir humain je ne sais quoi de très-resserré ; en ce que , si grand qu’il soit , il ne peut pas faire beaucoup d’heureux , et se croit souvent obligé de faire beaucoup de misérables. Je vois enfin que c'est le malheur et la condition essentielle des choses humaines, qu'il est toujours trop aisé de faire beaucoup de mai , et infiniment difficile de faire beaucoup de bien : car comme nous sommes ici au milieu des maux, il est aisé, chrétiens, de leur donner un grand cours , et de leur faire une ouverture large et spacieuse ; mais comme les biens n'abondent pas en ce lieu de pauvreté et de misère , il ne faut pas s'étonner que la source des bienfaits soit si tAt tarie. Aus-i le monde , stérile en biens et pauvre en effets , est contraint de débiter beaucoup d’espérances, qui ne laissent pas néanmoins d'amuser les hommes. C'est en quoi nous devons reconnaître l'indigence inséparable de la créature, et apprendre A ne pas tout exiger des grands de la terre. Les rois mêmes ne peuvent pas faire tout le bien qu'ils veulent : il suffit qu'ils n’ignorent pas qu'ils rendront compte A Dieu de ce qu'ils peuvent. Mais nous, qui voyons ordinairement parmi les hommes et la puissance et la volonté tellement bornées, chrétiens, mettons plus haut notre confiance. • En Dieu seul est la bonté véritable : » Nemo bonus, nisi umts Peus'. En lui seul abonde le bien; lui seul le peut et le veut répandre sans bornes ; et s'il retient quelquefois le cours de sa munifi-

■ II. F.tdr. v, i».

■ I. Cor. i , ».

* Marc, s, 18,

SUR LA. PASSION

cence à l’égard de certains biens, c’est qu’il volt que nous ne pouvons pas en porter l'abondance entière. Regardoos-le donc comme le seul bon : ce qui fait que nous n’éprouvons pas sa bonté, c’est que nous ne la mettons pas à des épreuves dignes de lui ; nous n'estimons que les biens du monde ; nous n'admirons que les grandeurs de la fortune; et nous ne voulons pas entendre que ce qu’il réserve à ses enfants est , sans aucune comparaison , plus riche et plus précieux que ce qu’il abandonne à ses ennemis.

Ainsi nous ne devons pas nous persuader que le* sceptres mêmes, ni les couronnes , soient les plus illustres présents du ciel : car jetez les yeux sur tout l'univers et sur tous les siècles : voyez avec quelle facilité Dieu a prodigué de tels présents indifféremment à ses ennemis et èscs amis : regardez les superbes monarchies des Orientaux infidèles : voyez que Jésus-Christ regarde du plus hautdescieux l'ennemi le plus déclaré du christianisme, assis en la place du grand Constantin, d’où il menace si impunément les restes de la chrétienté , qu’il a si cruellement ravagée. Que si Dieu (hit si peu d’état de ce que le monde admire le plus , apprenons donc , chrétiens , i ne lui demander rien de mortel : demandons-lui des choses qu'il soit digne de ses enfants de demander à un tel père, et digne d'un tel père de les donner à ses enfants. C'est insulter à la misère que de demander aux petits de grandes choses ; c'est ravilir la majesté , que de demander au Très-Grand de petites choses. C'est son trône, c’est sa grandeur , c’est sa propre félicité qu’il veut nous donner ; et nous soupirons encore après des biens périssables ! Non , mes frères , ne demandons à Dieu rien de médiocre ; ne lui demandons rien moins que lui-méme : nous éprouverons qu’il est bon autant qu’il est Juste , et qu’il est infiniment l’un et l’autre.

Mais vous , sire , qui êtes sur ia terre l’image vivante de cette Majesté suprême , imitez sa justice et sa bonté , afin qne l’univers admire en votre personne sacrée un roi juste et un roi sauveur, à l’exemple de Jésus-Christ : un roi juste qui rétablisse les lois; un roi sauveur qui soulage les misères. C’est ce que je souhaite à Votre Majesté, avec la grâce du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Amen.

PREMIER SERMON

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LE VENDREDI SAINT

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