‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 226 sur 282 · SUR LA PASSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

SUR LA PASSION DE N. S. JÉSUS-CHRIST

Troll fortes d'ennemis auxquels le pécheur s mérité d'éfre livré par wm crime- léetis laiW- s lut-méme , abandonné S U malice des Juifs . arrablé de tout le poids de la Juatlre de son Père, pour nous délivrer dé ces trois sortes d’ennrinls. Uûoto et douleur, sulU-s naturelles de chaque péché, et causes do son aponie : avec quelle violence 11 éprouve ces deux sentiments. Tout l'usage de sa puissance . meme naturelle . suspendu , pour laisser à ses ennemis plus de liberté de le faire souffrir. Combien Inconcevable la douleur, roppresslon et l'angoisse que son dme endure sous ta main de Dieu qui la trappe.

Poauit Dominos in eo isiquiutem omnium nosirura.

Dieu a mis en fui seul l'miquite de nous tous. Is.

tau, 0.

Il n’appartient qu’à Dlen de nous parler de ses grandeurs ; il n'appartient qu'à Dieu de nous par 1er aussi de ses bassesses. Pour parler des grandeurs de Dieu, nous ne pouvons jamais avoir des conceptions assez hautes; pour parler de ses humiliations , nous n'oserions jamais en avoir des pensées assez basses : et dans l'une et dans l’autrede ces deux choses, il faut qne Dieu nous prescrive jusqu’où nous devons porter la hardiesse de nos expressions. C'est en sulvantcette règle , que je considère aujourd’hui le divin Jésus comme chargé et convaincu de plus de crimes qne les plus grands criminels du monde. Le prophète Isaïe l'a dit dans mon texte; et c’est pourquoi, parlant du Sauveur , « Nous l’avons vu , dit-il , - comme un lépreux : ■ Et nos putavimus eu m quasi teprosum’; c’est-à-dire, non-seulement comme un homme tout couvert de plaies, mais encore comme un homme tout couvert de crimes dont la lèpre était la figure. O saint et divin lépreux ! ô juste et innocent accablé de crimes ! je vous regarderai dans tout ce discours courbé et humilié sous ce poids honteux , dont vous n’avez été déchargé, qu'en portant la peine qui leur était due.

C'est sur vous , ô croix salutaire , arbre autrefois infâme , et maintenant adorable , c'est sur vous qu’il a payé toute cette dette ; c’est vous qui portez le prix de notre saint; c'est vous qui nous donnez le vrai fruit de la vie. O croix I aujourd'hui l'objet de toute l'Église, que ne puis-je vous imprimer dans tous les cœurs ! remplissez-moi de grandes idées des humiliations de Jésus; et afin qne je puisse mieux prêcher ses ignominies , souffrez auparavant que je les adore , en me prosternant devant vous et disant : O crux!

DE JÉSUS-CHRIST. 6

La pins douce consolation d'on homme de bien affligé, c'est la pensée de son innocence ; et parmi les maux qui l'accablent, au milieu des méchants qui le persécutent , sa conscience lui est un asile. C’est, mes frères, ce sentiment qui soutenait la ci u (tance des saints martyrs; et dans ces tourments inouïs qu’une fureur ingénieuse inventait contre eux, quand ils méditaient en eux-mémes qu’ils souffraient comme chrétiens, e’est-A-dire, comme saints et comme innocents, ce doux souvenir charmait leurs douleurs , et répandait dans leurs cœurs et sur leurs visages une sainte et divine joie.

■ Jésus, l'innocent Jésus, n’a pas joui de cette douceur dans sa passion ; et ce qui a été donné à tant de martyrs , a manqué au Roi des martyrs. Il est mort, il est mort, et on lui a, pour ainsi dire, peu A peu arraché sa vie avec des violences Incroyables; et parmi tant de honte et tant de tourments il ne lui est pas permis de se plaindre, ni même de penser en sa conscience qu’on le traite avec injustice. Il est vrai qu’il est innocent A l’égard des hommes; mais que lui sert de le reconnaître, puisque son Père, d’où il espérait sa consolation, le regarde lul-méme comme un criminel? c'est Dieu-méme qui a mis sur Jésus-Christ seul les iniquités de tous les hommes. Le voilà , cet innocent , cet Agneau sans tache, devenu tout A coup ce bouc d'abomination, chargé des crimes, des impiétés, des blasphèmes de tous les hommes. Ce n’est plus ce Jésus qui disait autrefois si assurément : ■ Qui de vous me reprendra de péché ■? » il n’ose plus parler de son innocence : il est tout honteux devant son Père : il se plaint d’être abandonné; mais au milieu de ces plaintes, il est contraint de confesser que cet abandonnement est très-équitable.

Vous me délaissez , 4 mon Dieu ! eh ! mes péchés l'ont bien mérité : Longe asatute mea verba deliclorvm meorutn >. C’est en vain que Je vous prie de me regarder ; les crimes dont je suis chargé ne permettent pas que vous m’épargniez : longe a sainte mea. Frappez, frappez sur ce criminel ; punissez mes péchés, c'est-A-dirc, les péchés des hommes, qui sont véritablement devenus les mieus. Ne croyez pas , mes frères , que ce soit ici une value idée : non , le mystère de notre saint n'est pas une fiction ; le délaissement de Jésus-Christ n'est pas une invention agréable : cet abandonnement est effectif; et si vous voulez être convaincus qu’il est traité véritablement comme un criminel, prêtez seulement l’oreille nu récit de sa passion douloureuse.

* Joan. vm , 48.

> Pt. XII, I.

Le pécheur a mérité par son crime d’être livré aux mains de trois sortes d’ennemis : le premier ennemi , c’est iui-mème ; son premier bourreau , c’est sa conscience. • il est nécessaire, dit saint « Augustin, que le pécheur soit tourmenté, en « se servant A lui-même de bourreau : ■ Torqueatur necesse est, sibi seipso tormento •. Ce u'est pas assez de lui-même : il faut, en second lieu , chrétiens , que les autres créatures soient employées pour venger l'injure de leur Créateur. Mais le comble de sa misère c’est que Dieu arme contre lui sa main vengeresse, et brise une Ame criminelle sous le poids intolérable de sa vengeance. O Jésus ! A Jésus ! Jésus que je n'oserais plus nommer innocent , puisque je vous vois chargé de plus de crimes que les plus grands malfaiteurs , on vous va traiter selon vos mérites. Au jardin des Olives, votre Père vous abandonne A vous-même : vous y êtes tout seul , mais c'est assez pour votre supplice ; je vous y vois suer saug et eau. De ce triste jardin, où vous vous êtes si bien tourmenté vous-même , vous tomberez dans les mains des Juifs, qui soulèveront contre vous toute la nature. Enfin vous serez attaché en croix , où Dieu, vous montrant sa face irritée, viendra lui-même contre vous avec toutes les terreurs de sa justice, et fera passer sur vous tous ses (lots. Baissez, baissez la tête : vous avez voulu être caution , vous avez pris sur vous nos Iniquités ; vous en porterez tout le poids ; vous payerez tout du long la dette, sons remise, sans miséricorde.

Il le veut bien , il n’est que trop juste ; mais, hélas ! de son chef il ne devait rien ; mais , hélas ! c’est pour vous, c’est pour moi qu'il paye. Joignons-nous ensemble, mes frères, et faisons quelque chose A la décharge de ce pleige * innocent et charitable. Eh! nous n'avons rien A donner, nous sommes entièrement insolvables; c’est lui seul qui doit tout porter sur ses épaules. Et du moins donnons-lui des larmes, et donnons-lui du moins des soupirs, et laissons-nous du moins attendrir par une charité si bienfaisante. Vous en allez entendre l’histoire; et piùt à Dieu, mes frères , quelle soit Interrompue par nos larmes qu’elle soit entrecoupée par uos sanglotai

PREMIER POIÏ4T.

Mes frères , la première peine d'un homme pécheur, c’est d’être livré à lui-même ; et certainement il est bien juste. Le péché , dit saint Augustin * , traîne son supplice avec lui; quiconque le commet , s'en punit le premier lul-méme : té-

1 /» Pial. IIIVI. Sent. Il, n* 10, t IV, col. *70.

* virai terme de pratique, qui algnllle cri» gui mi Si caution,

1 Æn/rrr. in Ptal. UT, H® t, ! ff , toi. 40w.

Digitiz

60 Dy VjOOgi

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SU K LA PASSION

moincever qui ne meurt Jamais, témoin ces trouble* , ces inquiétudes d'une commence agitée. Tout cela suffit pour nous faire entendre que le pécheur est lui-méme son supplice; et si nous ne sentons pas cette peine durant le cours de cette vie , Dieu nous la fera sentir un jour dans toute son étendue. Mais ne nous arrêtons pas aujourd’hui à toutes ces propositions générales ; et fai sons-en l'application à letat de Jésus souffrant.

Enfin, le temps étant arrivé auquel il devait paraître comme criminel, Dieu commence à lui faire sentir le poids des péchés, par la peine qu'il se fait lui-méme. Durant tout le cours de sa vie, il parle de sa passion avec joie , il désire continuellement cette heure dernière ; c'est ce qu'il appelle son heure 1 * par excellence, comme celle qui est la fin de sa mission, et qu'il attend par conséquent avec plus d'ardeur. Mais il ne faut pas, chrétiens, que son esprit soit toujours tranquille : c'est une secréte dispensation de la Providence divine, qu’il aille a la mort avec tremblement, parce qu'il y doit aller comme un criminel , parce qu’il doit s'affliger, se troubler lui-méme. C'est pourquoi, sentant approcher ee temps, > Maintenant, dit-il, mon âme est trou- « blee : • ISunc anima me a turbata est * ; c'est-àdire, jusqu’à cette heure elle n'avait encore senti aucun trouble; maintenant que je dois paraître comme criminel, il est temps qu’elle soit troublée. Aussi est-il troublé sans mesure par quatre passions différentes : par l'ennui, par la crainte, par la tristesse, et par la langueur : Ccepit twdere, et pavere, et conlristari, et mœstus esse J.

L'ennui jettel'âme dans un certain chagrin qui prit que la vie est insupportable, et que tous les moments en sont à charge ; la crainte ébranle l'âme jusqu’aux fondements, par l'image de mille tourments qui la menacent; la tristesse la couvre d'un nuage épais qui fait que tout lui semble une mort; et enfin cette langueur, cette défaillance , c'est une espèce d'accablement , et comme un abattementde toutes les forces. Voilà l’état du Sauveur des âmes allant au jardin des Olives, tel qn'il est représenté dans son Évangile. Ahl qu'il commence bien à faire sa peine! Mais en effet ce n’est encore ici qu'un commencement : et avant que de. passer outre dans le récit de son histoire, pour vous faire vivement comprendre combien ce supplice est terrible , il nous faut répondre en nn mot à une fausse imagination de quelques-nns, qui se persuadent que la constance inébranlable du Fils de Dieu , soutenue par cette

1 Joan. Xlll . 1.

» Ibid. XII, 87.

» Matth. x\M , 37. Mure, xiv , U

force diviue, a empêche que ses passions n'aiect violemment agité son âme.

Une comparaison de l'Écriture éclaircira cette objection, qui est presque dans l'esprit de tout le monde. Elle compare souvent la douleur à une mer agitée : et en effet, la douleur a ses eaux amères , qu'elle fait entrer jusqu'au fond d e l'âme; elle a ses vagues impétueuses, quelle pousse avec violence; elle s'élève par ondes, ainsi que la mer ; et lorsqu'on la croit apaisée , elle s'irrite souvent avec une nouv elle furie. Ainsi la douleur ressemble à la mer, et le prophète dit expressément de celle du Fils de Dieu dans sa passion : Magna est sicul mare contrilio tua 1 :

• Ah ! votre douleur est comme une mer. > Comme donc sa douleur ressemble à la mer, il est en son pouvoir, chrétiens, de réprimer la douleur en la même sorte que je lis dans son évangile qu'il a autrefois dompté les eaux. Quelquefois la tempête s'étant élevée , il a commandé aux eaux et aux vents, ■ et il se faisait , dit le-

• vangélistc, une grande tranquillité: - Facta est IranqmUitas magna ’. Mais d'autres fois il en a usé d’une autre manière, et plus noble et plus glorieuse : il a lâché la bride aux tempêtes, et il a permis aux vents d’agiter les ondes , et de pousser, s'ils pouvaient , les Ilots jusqu'au ciel. Cependant it marchait dessus avec une merveilleuse assurance3, et foulait aux pieds les flots irrités.

C’est eu cette sorte, messieurs, que Jésus traite la douleur dans sa passion : il pouvait commander aux flots, et ils se seraient apaisés; il pouvait d'un seul mot calmer la douleur, et laisser son âme sans trouble ; mais il ne lui a pas plu de le faire. Lui , qui est la sagesse éternelle , qui dispose et fait toutes choses selon le temps ordonné, se voyant arrivé au temps des douleurs, a bien voulu leur lâcher la bride, et les laisser agir dans toute leur force. Il a marché dessus , il est vrai , avec une contenance assurée ; mais cependant les flots étaient soulevés; toute son âme en était troublée , et elle sentait jusqu’au vif, jusqu'à la dernière délicatesse , si je puis parler de la sorte , tout le poids de l'ennui , toutes les secousses de la crainte , tout l'accablement de la tristesse. Ne croyez donc pas , chrétiens, que la constance que nous adorons dans le Fils de Dieu, ait rien diminué de ses douleurs ; il les a toutes surmontées , mais H les a toutes ressenties; il a bu jusqu'à la lie tout le calice de sa passion, il n'en a pas laissé perdre une seule guuttc : non-seulement il l'a bu , mais il en a

* * 7Wn. Il, 13.

* Marc, iv , 3v. ,

» Malth. xiv , 2b.

DK JESUS-CHRIST.

6îi

sont! , il en a goûté , Il en n savouré goutte à goutte toute l'amertume. De là cette crainte et cet ennui , de là ect abattement et cette langueur qui le pressent si viulemment , qu’il est contraint de dire à ses apôtres : - Mon àme est triste jus- ■ qu'à la mort ; demeurez Ici, ne me quittez pas : • Sustinele hic, etvigilate mecnwi Vous reconnaissez , chrétiens, que c’est le discours d’un homme accablé d’ennui : et d’où lui vient cct accablement? C'est le poids de nos péchés qui le presse, et qui à peine lui permet de respirer.

Et en effet , chrétiens , laissons les raisonnements et les paroles étudiées, et appliquons nos esprits sérieusement sur ect étrange spectacle que le prophète nous représente. - Nous avons - tous erié comme des brebis ; chacun s’est égare

• en sa voie , et le Seigneur a mis en lui seul l’i-

* niquité de nous tous*. - Représentez-vous ce divin Sauveur sur lequel tombent tout à coup les iniquités de toute la terre; d’un côté, les trahisons et les perfidies ; de l’autre, les impuretés et les adultères ; de l’autre, les impiétés et les sacrilèges , les Imprécations et les blasphèmes ; cnlln , tout ce qu’il y a de corruption dans une nature aussi dépravée que la nôtre. Amas épouvantable! tout cela vient inonder sur Jésus-Christ : de quelque côté qu'il tourne les yeux , Il ne voit que des torrents de péchés qui viennent fondre sur sa personne : Torrcntes iniquitutix conlurbnverunl me K Un homme à la chute de plusieurs torrents : ils le poussent, Ils le renversent, ils l’accablent. Conlurbaverml me. Le voilà prosterné et abattu, gémissant sous ce poids honteux, n’osant seulement regarder le ciel ; laut sa této est chargée et appesantie par la multitude de ses crimes , c'est-à-dire , des nôtres , qui sont véritablement devenus les siens.

Pécheur superbe et opiniâtre, regarde Jésus- Christ en celte posture : parce que tu marches In tête levée, Jésus-Christ a la face contre terre; parce que tu secoues le joug de la discipline et que tu trouves la charge du péché légère, voilà Jésus-Christ accablé sous sa pesanteur; parce que tu te réjouis en péchant , voilà Jésus-Christ que le péché met dans l’agonie : Ft Faelux in agoniaprolixiusorabaH. Il fautconsidérer, chrétiens, ce que c’est que cette agonie; et afin de le bien comprendre, en insistant toujours aux mêmes principes , disors que chaque péché attire deux choses , la honte et la douleur, qui en sont comme les suites naturelles. La honte lui est due, parce qu'il s’est élevé déraisonnable-

» Natlh. XXVI , 38.

» I». un , 8.

1 Pt. xvn , s.

* Luc. xxu , «3.

■OSSOFT. — T. Il

ment ; la douleur lui est duc , parce qu’il s’est plu où il ne fallait pas; et voici l’innocent Jésus, qui, transportant en lui nos péchés , a pris aussi ces deux sentiments dans toute leur véhémence, et c’est la cause de son agonie.

La honte en premier lieu vient couvrir sa face, la honte l'abat contre terre; mais ce qui est le plus remarquable, la honte le rend tremblant devant sou Père; il ne lui parle plus avec cette douce familiarité , avec cette confiance d'un Fils unique qui s'assure sur la bonté de son Père. Père, père, • s'il est possible : « et qu’y a-t-il d'impossible à Dieu? Si possibi/e est'. Eh bien ! Père, tout vous est possible, si vous voulez. Si vous voulez : et peut-il ne pas vouloir ce que lui demande un Fils si chéri? Toutefois écoulez la suite ; ■ Détournez de moi ce calice ; et toutefois

■ faites, mon Père, non ma volonté, mais la

■ vôtre. • O Jésus ! ô Jésus ! est-ce là le langage d'un Fils bien-aimé? et vous disiez autrefois si assurément : - Mon Père , tout ce qui est à vous

■ est à mol, tout ce qui est à mol , est à vou3 * : » et lorsque vous priiez autrefois, vous commenciez par l'nction de grâces : • O Père! Je vous

■ remercie de ce que vous m’avez écouté ; et je • le savais bien que votre bonté paternelle m’é-

■ coûte toujours3. » Pourquoi parlez-vous d'une autre manière? pourquoi entends-je ces tristes paroles : « Non ma volonté , mais la vôtre ? » Depuis quand cette opposition entre la volonté du Père et du Fils?

Ne voyez-vous pas qu'il parle en tremblant , comme chargé des péchés des hommes? La honte des crimes dont il est couvert combat cette liberté filiale. Quelle gêne! quelle contrainte à ce Fils unique ! Faelux in uyonia prolixius ombut :

■ Etant en agonie, il priait longtemps. » Autrefois un mot suffisait pour être assuré de tout emporter ; il disait en un mot ; • Père, je le veux : ■ Volo, Pater1. Il n été un temps qu'il pouvait hardiment parler de la sorte ; maintenant que le Fils unique est couvert et enveloppé sous le pécheur, il n’ose plus en user si librement : il prie, et il prie avec tremblement ; il prie , et priant longtemps, il boit tout seul à longs traits toute la honte d'un long refus. Taisez-vous, taisez- vous, caution des pécheurs ; il n’y a plus que la mort pour vous.

La seconde cause de son agonie , c’est la douleur qu’il ressent des péchés qu’il porte ; douleur si tuante et si accablante, qu’elle passe infiniment l'imagination. Nous ne sentons pas, pécheurs misérables et endormis dans nos crimes ; hélas!

1 Matth. xvl, 39.

1 Jonn. xvn, 10.

> Ihid. XI , 41 , 41.

* Ibiti. XVII, 11.

Ml

SUR LA PASSION

nous ne sentons pas combien le péché est amer. Pour vous co former quelque idée, sans sortir de l'histoire de la passion , regardez le torrent de larmes ameres qui se débordent impétueusement par les yeux de Pierre’, pour un seul crime d'infidélité. Et Jésus est couvert de tous les crimes, et du erime même de Pierre, et du crime même du traitre Judas, et du crime même du lâche Pilate, et du erime même de tout ce peuple qui se rend coupable du déicide , en criant furieusement : « Qu'on le crucifie ’l > O Jésus! chargé de tous les péchés, dussiez -vous vous fondre en eau tout entier, vous n’avez pas assez de larmes pour fournir ce qu'il en faut à tant de crimes.

La douleur du cœur y supplée, et c'est pourquoi elle s’augmente jusqu'à l'infini. Il rpgrette tous nos péchés, comme s’il les avait commis lui-même; parce qu’il en est chargé devant son Père; il les compte et les regrette tous en particulier, parce qu’il n’y en a aucun qui n'ait sa malice particulière ; il les regrette autant qu'ils le méritent, parce qu'il en doit faire le payement, et un payement rigoureux ; or, la douleur fait partie de ce payement : nulle consolation dans cette douleur, parce que la consolation l'eut diminuée, et elle était due tout entière. Jugez, jugez de l’accablement. Ah! disait autrefois David : • Mes péchés m’ont saisi de toutes parts ;

- le nombre s’en est accru par-dessus les cho-

- veux de ma tête, etmon cœur m’a abandonné : • Comprehenderunl me iniquitates meœ, multiplicalw sunt super capi/los capilis mei, el cor meum dereliquit «te 3. Que diral-Je donc maintenant de vous, A cœur du divin Jésus, accablé par l'infinité de nos péchés? Pauvre cœur, où avez-vous pu trouver place à tant de douleurs qui vous percent, à tant de regrets qui vous déchirent?

Je ne crains point de vous assurer qu'il y avait assez de douteur pour lui donner le coup de la mort. « Mon âme est triste jusqu’à en mourir4 : • et il a voulu nous le faire entendre par une marque bien évidente. Cette sueurétrange et inouïe, qui depuis la tête jusqu'aux pieds a fait ruisseler par tout son corps des torrents de sang , n’est-ce pas pour nous en convaincre? Je ne recherche point de cause naturelle de cette sueur; elle est divine et miraculeuse, et la nature ne peut pas faire un effet semblable : mais le Fils de Dieu l’a permise, afin que nous fussions convaincus que, sans le secours d'aucun autre Instrument, la

1 Mstib.xxn.n.

* Ibid, xxvii. sa.

» Ps. XXXIX, 10, !7.

4 MnUh. XXVI, *H

seule douleur de nos crimes suffisait pour verser son sang , pour épuiser sans ressource les forces du corps, en renverser l’économie, et rompre enfin tous les liens qui retiennent l’âme. Il serait donc mort, chrétiens, il serait mort très-certainement par le seul effort de cette douleur, si une puissance divine ne l’eut soutenu , pour le réserver à d'autres supplices : mais ne devant point aller jusqu'à la mort, il est allé du moins jusqu'à l'agonie : Faclusin ayonia.

Kt quelle a été cette agonie, différente infiniment de celle qne nous voyons dans les autres hommes? La une âme , qui fait effort pour n’étre point séparée du corps , en est arrachée par violence ; et ici l'âme , prête à en sortir, y est retenue par autorité. L’âme combat dans les moribonds, pour ne point quitter cette chair qu'elle aime : la mort ayant déjà gagné les extrémités, l’âme se retire au dedans; poussée de toutes parts, elle se retranche enfin dans le cœur; et lu elle se soutient, elle se défend, elle lutte contre la mort, qui la chasse enfin par un dernier coup. Et voici qu’au contraire dans notre Sauveur, I harmonie du corps étant troublée, tout l'ordre déconcerté, toute la vigueur relâchée jusqu'à perdre des fleuves de sang, l'âme est arrêtée par un ordre exprèsetparune force supérieure. Vivez donc, A pauvre Jésus ! vivez pour d'autres tourments qui vous attendent : réservez quelqnechose aux Juifs qui s’avancent , et nu traître J udas qui est à leur tête. C'est assez d'avoir montré aux pécheurs, que le péché suffisait tout seul pour vous donner le coup de la mort.

L'enssiez-vous cru, pécheur, eussiez-vous cru qne votre péché eût une sigrandeet si malheureuse puissance? Si nous ne voyions défaillir le divin Jésus qu’entre les mains de ses bourreaux , nous n'accuserions de sa mort que ses supplices : maintenant que nous le voyons succomber dans le jardin des Olives , où il n'a que nos péchés pour persécuteurs , accusons-nous nous-mêmes de ce déicide; pleurons, gémissons, battons nos poitrines, tremblons jusqu’au fond de nos consciences. Et comment pouvons-nous n’être pas saisis , ayant en nous-mêmes , au dedans de nos cœurs , une cause de mort si certaine? Le péché suffisait pour la mort d’un Dieu ; et comment pourraient subsister des hommes mortels, ayant ce poison dans les entrailles? Non, non, nous ne vivons plus que par miracle : cette même puissance di- ! vinequi a retenu miraculeusement l’Ame du Sauveur, c’est la même qui retient la nAtre par une semblable merveille; mais avec cette différence, quelle nous conserve la vie pour nous épargner des tourments ; et qu’elle ne la soutient en notre Sauveur, que pour lui faire éprouver de nouveaux

DE JESOS-CHRISÏ.

supplices, que je vais vous représenter dans ma seconde partie.

SECOND POINT

Il est écrit dans le livre de la Sagesse ■ , que toutes les créatures s’élèveront avec Dieu contre les pécheurs; et c'est le second fléau dont II menace ses ennemis. Notre saint, notre charitable, notre miséricordieux criminel a déjà essuyé la première peine : il s’est déjà tourmenté lui-méme ; le voici au second degré de la vengeance divine , et il va être persécuté par un concours presque universel de toutes les créatures : où vous remarquerez , s’il vous plaît , messieurs, que mon intention n’est pas de vous dire que toutes les créatures en particulier aient été employées contre Jésus-Christ : ce n’est pas ainsi qu’il le faut entendre; mais voici quelle est ma pensée. Je prétends considérer en Jésus-Christ un abandounement général à toute sorte d’insultes, si cruelles et si outrageuses qu'elles puissent être, de quelque côté quelles puissent venir, fût-ce des mains les plus misérables.

Pour concevoir une forte idée de ce second genre de supplice, qui a été une source de maux Infinis , il faut poser avant toutes choses , que Jésus considérant en lui-méme qu’il est juste que le pécheur s’étant séparé de Dieu , qui est son appui , tombe dans la dernière faiblesse , au moment qu'lia été résolu qu’il se mettrait en la place de tous les pécheurs, a suspendu volontairement et a retiré en lui-même tout l'usage de sa puissance. C’est pourquoi lesJulfss’approchant pour se saisir de sa personne , il leur dit cette mémorable parole : « Vous venez à moi comme à un voleur : « j’étais tous les jours dans le temple, et vous ne > m'avez pas arrêté ; mais c'est que voici votre • heure et la puissance des ténèbres1. > Il veut dire, 6 Juifs, si vous l'entendez, que vous ne pouviez pas l’arrêter alors, parce qu’il se servait de sa puissance : maintenant qu elle n'agit plus, la puissance opposée n'a plus rien qui la borne, qui la contraigne. Voilà Jésus livré et abandonné à quiconque voudra l'outrager : Kunc est hora restra, et potestastenebrarum. Cette suspension étonnante de la puissance du Fils de Dieu ne resserre pas seulement sa puissance extraordinaire et divine , elle enchaîne la puissance même naturelle, et elle en suspend tout l’usage jusqu'au point que vous allez voir.

Qui ne peut pas résister à la force, quelquefois se peut sauver par la fuite; qui ne peut pas éviter d’être pris, peut du moins se défendre quand on l’accuse ; celui à qui on été cette liberté,

1 Sap. T, SI.

• Luc «11, 51, W.

a du moins la voix pour gémir et se plaindre de l’injustice. Jésus s’est ôté toutes ces puissances, tout cela est ôté au Fils de Dieu; tout est lié, jusqu'à sa langue : il ne répond pas quand on l’accuse ; il ne murmure pas quand on le frappe ; et jusqu'à ce cri confus que forme le gémissement et la plainte, triste et unique ressource de la faiblesse opprimée , par où elle tâche d’attendrir les coeur* , et d’arrêter par la pitié ce qu’elle n’a pu empêcher par la force, Jésus ne veut pas se le permettre, l’nrmi toutes ces violences on n'entend point de murmure» ; mais > on n’entend « pas seulement sa voix : •l\’ona]>ertrit os suum' : bien plus, il ne se permet pas seulement de détourner la tête des coups. Eh ! un ver de terre que l’on foule aux pieds, fait encore quelque effort pour se retirer; et Jésus se tient immobile, il ne tâche pas d’éluder le coup parle moindre mouvement : Fnciem meam non averti \

Que fait-il donc dans sa passion? le voici en un mot dans l’Ecriture : Tradebat autem judicanti se injuste : » Il se livrait, il s'abandonnait » A celui qui le jugeait injustement : ■ et ce qui se dit de son juge , se doit entendre conséquemmentde tous ceux qui entreprennent de l’insulter: Tradebat autem J; il se donne à eux, pour en faire tout ce qu’ils veulent. On le veut baiser, il donne les lèvres; on le veut lier, il présente les mains; on le veut souffleter, il tend les joues; frapper a coups de bâton , il tend le dos ; flageller inhumainement , il tend les épaules : on l’accuse devant Caiphe et devant Pilate, Il se tient pour tout convaincu : Hérode et toute sa cour se moque de lui , et on le renvoie comme un fou ; il avoue tout par son silence : on l’abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-méme . cette face autrefois si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et Immobile aux crachats de cette canaille : on lui arrache les cheveux et la barbe; il ne dit mot, il nesonflle pas; c’est une pauvre brebis qui se laisse tondre. Venez, venez, camarades, dit cette soldatesque insolente ; voilà ee fou dans le corps de garde , qui s'imagine être roi des Juifs; Il faut lui mettre une couronne d’épines : Tradebat autem judicanti se injuste; il la reçoit : et elle ne tient pas assez, il faut l’enfoncer à coups de bâton ; frappez, voilà la tête. Hérode l’a habillé de blanc comme un fou : apporte cette vieille casaque d'ecarlatepour le changer de couleurs; mettez, voilà les épaules : donne, donne ta main, Roi des Juifs, tiens ce roseau en forme de sceptre ; la voilà, fai-

1 h. un . 7.

’ i. />«/. Il, s J.

la

SUR LA PASSION

tcs-cn ce que vou3 voudrez. Ah! maintenant ce n'est plus un jeu , ton arrêt de mort est donne ; donne encore ta main , qu'on la cloue ; tenez , la voilà cucore. Enfin assemblez-vous , A Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats ; revenez cent fois à la charge; multipliezsans Un les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités; insultez a sa misère jusque sur la croix ; qu'il devienne l'unique objet de votre risée, comme un Insensé; de votre fureur, comme lin scélérat : Tradebal autem; il s’abandonne à vous sans réserve; il est prêt a soutenir tout ensemble tout ce qu'il y n de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse.

Eh bien ! chrétiens , avez-vous bien considéré rette peinture épouvantable? cet amas terrible de maux inouis, que je vous ai mis tout ensemble devant les yeux , suffit-il pas pour vous émouvoir? Quoi, je vols encore vos yeux secs! quoi, je n’entends point encore de sanglots ! Attendezvous que je représente en particulier toutes les diverses circonstances de cette sanglante tragédie ? faut-il que j’en fasse paraître successivement tous les différents personnages ; un Judas qui le baise, un Pierre qui le renie, un Malchus qui le frappe, des faux témoins qui le calomnient, des prêtres qui blasphèment son nom, un juge qui reconnaît et qui condamne néanmoins son innocence? faut-ii que je vous dépeigne notre criminel gémissant à deux ou trois reprises sous la grêle des coups de fouet, suant sous la pesanteur de sa croix, usant tontes les verges sur ses épaules , émoussant en sa tête toute la pointe des épines , lassant tous les bourreaux sur son corps? Mais le jour nous aurait quittés avant que j'eusse seulement touché la moitié de ce détail épouvantable : abrégez ce discours infini par une méditation sérieuse.

Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l’horreur des yeux ; regardez cet homme que Pilate vous présente nu haut du prétoire. Le voilà, le voilà, cet homme; le voilà, cet homme de douleurs : Ecce homo, ecce hoino' :» Voilà l'homme.» Et qui est-ce? un homme ou un ver de terre? est-ce un homme vivant, ou j bien une victime écorchée ? On vous le dit ; c'est un homme : Ecce homo : « Voilà l'homme. » Le ! voilà, l'homme de douleurs; le voilà dans le triste état où l’a mis la Synagogue sa mère; ou plutAt le voilà dans le triste état où l'ont mis nos péchés, nos propres péchés, qui ont fait fondre sur cet innocent tout ce déluge de maux. O Jésus! qui vous pourrait reconnaître? • Nous

i J non. VI V , B

• l'avons vu , dit le prophète , et il n'était plus

■ reconnaissable : ■ bien loin de paraître Dieu , il avait même perdu l'apparence d'homme, et » nous l'avons cherché même en sa présence ; » et desideravimus eum'. Est-ce lui, est-ce lui? est-ce là cet homme qui nous est promis , « cet » homme de la droite de Dieu, et ce Fils de « l’homme sur lequel Dieu s'est arrêté : » Super l'irum dexleræ tuœ,cl super Eilium hominis quem confirmas ti tibi ’? C'est lui , n’en doutez pas : voilà l'homme, voilà l’homme qu'il nous fallait pour expier nos iniquités : il nous fallait un homme défiguré , pour réformer en nous l'image de Dieu que nos crimes avaient effacée : il nous fallait cet homme tout couvert de plaies, afin de guérir les nôtres : Ipse autem vulneratus est propter iniquitates noslras, attritus est propler scelera nostra : * H a été blessé pour nos péchés,

■ il aété froissé pour nos crimes; et nous sommes

• guéris par la lividité de ses plaies : • et livore ejus sanati sumus ’.

0 plaies , que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise ! ô sang qui découlez, soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré ! 6 sang précieux , que je vous recueille ! Terre , terre , ne bois pas ce sang : Terra, neoperias sanyuinem meuin 4 : ■ Terre,

« ne couvre pas mon sang, » disait Job : mais qu'importe dusangdeJob? Mais , ô terre , ne bois pas le sang de Jésus : ce sang nous appartient , et c'est sur nos âmes qu’il doit tomber. J entends les Juifs qui crient : » Sou sang soit sur nous et sur « nos enfants5! » Il y sera, race maudite; tu ne seras que trop exaucée, ce sang te poursuivra jusqu'à tes derniers rejetons, jusqu'à ce que le Seigneur se lassant enfin de ses vengeances, se souviendra à la fin des siècles de tes misérables restes. Oh! que le sang de Jésus ne soit point sur nous de cette sorte , qu'il ue crie point vengeance contre notre long endurcissement; qu'il soit sur nous pour notre salut ; que je me lave de ce sang ; que je sois tout couvert de ce sang; que le vermeil de ce beau sang empêche mes crimes de paraître devant Injustice divine.

Il n’est pas temps eueorc de se plonger dans ce bain salutaire; il faut que le sang du divin Jésus coule pour cela à plus gros bouillons: Allons à la croix , chrétiens , c'est là où nous pourrons nous plonger dans un déluge du sang de Jésus; c'est là que tous les ruisseaux sont lâchés, et se débordent si violemment, qu'ils laissent enfin la source tarie. Allons doncà la croix, mes frères,

■ u. un, 2.

* Pt. LVVIV, is.

1 h. LOI , 6.

I Job. VVI, 19.

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