‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 231 sur 282 · IM. VT · texte numérisé non relu

IM. VT

vieux; moqueurs, parce qu'ils sont superbes : car on volt assez , sans que je le dise , que l'exercice , le plaisir de l'envie , c'est la cruauté ; et que le triomphe de l’orgueil , c'est la moquerie. C'est pourquoi en cette journée où régnent les esprits moqueurs et cruels, il se fait un si étrange assemblage de dérision et de cruauté, qu'on ne sait presque laquelle y domine : et toutefois la risée l'emporte; parce qu’étant l’effet de l'orgueil qui règne dans ces esprits malheureux , au jour de leur puissance et de leur triomphe, ils auront voulu donner la première place â leur inclination dominante. Aussi était-ce ledesseinde Notre- Scigncur, que ce fïlt un mystère d'ignominie; parce que c’était l'honneur du monde qu’il entreprenait à la croix , comme son ennemi capital : et il est aisé de connaître que c’est la dérision qui prévaut dans l'esprit des Juifs, puisque c’est elle qui a inventé la plus grande partie des supplices. J’avoue qu’ils sont cruels et sanguinaires; mais ils se jouent dans leur cruauté, ou plutôt la cruauté est leur jeu.

Il le fallait de la sorte, afin que le Fils de Dieu « fût soûlé d’opprohres, » comme l’avait prédit le prophète 1 ; il fallait que le Roi de gloire f*t tourne en ridicule de toutes manières , par ce roseau , par cette couronne et par cette pourpre • il fallait pousser la raillerie jusque sur la croix ’ insulter à sa misère jusque dans les approches de la mort, enfin inventer pour l’amour de lui une nouvelle espèce de comédie , dont la catastrophe fut toute sanglante.

Que si l’ignominie de Notre-Seigneur est la principale partie de sa passion, c’est celle par conséquent dont il y a plus d’obligation de sc revêtir. Excamus igitur ad cum extra castra, improperium rjus portantes. Et toutefois , chrétiens , c’est celle que l’on veut toujours retrancher: dans les plus grandes disgrâces, on est A demi-ronsolé , quand on peut sauver l'honneur et les apparences. Mais qu'est-cc que cet honneur, sinon une opinion mal fondée? et cette opinion trompeuse ne s’évanouira-t-ellc jamais enfumée, en présence des décisions claires et formelles que prononce Jésus-Christ en croix! Nous sommes convenus, messieurs, que le Fils de Dieu a pesé les choses dans une juste balance ; mais il n’est plus question de délibérer ; nous avons pris sur nous toute celle dérision et tous ces opprobres; nous avons été baptisés dans cette infamie : In morte ipsius baptizati sttmus': or sa mort est le mystère d'infamie , nous l’avons dit. Eh quoi ! tant d’opprobres , tant d’ignoml-

* Thrrn. m, 30.

* Rom. Tl, 3.

DK JÉSUS-CHRIST.

nies, tant d'étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés dans le saint baptême , ne seront-elles pas capables d’étouffer en nous ees délicatesses d’honneur! Non, il régne parmi les fidèles : cette idole s'est érigée sur les débris de toutes les autres , dont la croix a renversé les autels. Nous lui offrons de l'encens ; bien plus , on renouvelle pour l'amour de lui les sacrifices cruels de ces anciennes idoles , qu'on ne pouvait contenter que par des victimes humaines; et les chrétiens sont si malheureux que de chercher encore de vaines couleurs, pour rendre à cette idole trompeuse l'éclat que lui a ravi le sang de Jésus. On invente des raisons plausibles et des prétextes artificieux , pour excuser les usurpations de ee tyran, et même pour autoriser Jusqu’à ses dernières violences; tant la discipline est corrompue , tant le sentiment de la croix est éteint et aboli parmi nous! Chrétiens , lisons notre livre : que la croix de notre Sauveur dissipe aujourd'hui ccs illusions ; ne sacrifions plus à l'honneur du monde , et ne vendons pas à Satan , pour si peu de chose, nos âmes qui sont rachetées par un si grand prix : c’est nia seconde partie.

SECOND COINT.

C'est une chose assez surprenante, que dans celte vanité qui nous aveugle , et qui nous fuit adorer toutes nos pensées il faille nous donner des leçons pour nous apprendre A nous estimer, et à faire cas de nous-mêmes. Mais c’est que l'homme est un grand abîme dans lequel on ne connaît rien ; où plutôt l’homme est un grand prodige , et un amas confus de choses contraires et mal assorties : il n'établit rien qu'il ne renverse, et il détruit lui-même tous ses sentiments.

Une marque de ce désordre , c’est que l'homme se cherche toujours , et ne veut pas se connaître; il s'admire, et ne sait pas ce qu'il vaut. L’estime qu'il fait de lui-même, fait qu'il veut conserver tout ce qui le touche; et cependant, par le plus indigne de tous les mépris , il prodigue son âme sans peine, et ne daigne pas seulement penser à une perte si considérable.

Cette âme est en effet un trésorcaché , c'est un or très- fin dans de la boue , c'est une pierre précieuse parmi les ordures. La terre et la mortalité dont elle est couverte , empêchent de remarquer sa juste valeur. C'est pour cela qu'il a plu a Dieu que le mystère de notre salut se fit par échange ; afin de nous faire entrer dans l'estime de ce que nous sommes, par la considération de notre prix. Ce n'est donc point dans les livres des philosophes que nous devons prendre une grande idée de l'honneur de notre nature. La croix nous

découvre par un seul regard tout ce qui se peut lire sur cette matière. O âme, image de Dieu, viens apprendre ta dignité à la croix : Jcsus- Chrlstsedonnelui-mêmepourte racheter. • Prends

• courage , dit saint Augustin ■ , âme raisonnable , « et considère combien tu vaux : ■ O anima, en je te, tant i raies. » Si tu parais vile et méprisable

■ Acausedc la mortalité qui t'environne , apprends « aujourd’hui A t’estimer par le prix auquel te met

■ la sagesse même : » Si vos vobis terrena fraqilitute viluistis , ex pretio vestro vos appendite', Appliquons-nous, chrétiens, à cette divine science , et méditons le mystère de cet échnnge admirable, par lequel Jésus-Christ s'est donné pour nous, afin de consommer l'œuvre de notre rédemption.

Mais pour cela rappelons en notre mémoire

■ que notre péché nous avait doublement vendus : » Venumdati sub peccalo *. Il nous avait vendus A Satan , auquel nous appartenions , comme des esclaves qu'il avait vaincus ; il nous avait vendus A la justice divine, A laquelle nous appartenions, comme des victimes dues à sa vengeance.

Vous savez assez, chrétiens, que le démon avait surmonté les hommes, et qu’ils étaient devenus par conséquent sa proie : * car quiconque

• est vaincu ost esclave de celui qui l'a vaincu : ■ A quo enim quis superatus est, h ujus et serons est 4. Diru même l'avait ainsi prononcé par un ordre admirable de sa justice : car, comme dit excellemment saint Augustin, • quoiqu'il ne - fasse pas les ténèbres, néanmoins il les range

• et il les ordonne ; et il aime tellement la justice, « qu'il veut que la disposition en paraisse même

■ dans les ruines des péchés : » Non deserit ordinandas ruinas peccantium 5. C'est pourquoi le démon nous avant vaincus , parce que uous nous étions vendus lâchement à lui, Dieu a voulu suivre cette loi, qu'on devient le bien de son conquérant , et qu'on appartient sans réserve A celui A qui l'on se donne sans condition : et, selon cette règle de justice , Dieu nous adjugea a notre vainqueur, et ordonna , par une juste sentence, que nous fussions livrés entre ses mains.

Lorsque Dieu , touché de miséricorde, voulut nous affranchir de ce joug de fer , « il n'usa pas, « dit sait Augustin6, de sa souveraine puissance , ■ et en voici In raison. Il voulut faire comprendre A l'homme , qui s'était vendu A si bas prix , combien il valait. Et d’ailleurs , c’est que Dieu s’é-

1 In Ps. ai , n* a , I. tv, coi. 1 1 la.

' Enarr. Il, in Pt. xxxii , n* 4 , col. ISO.

. * Rom. vu, U.

1 11. Pelr. n, 19.

' De Lib. Arb. Ub. ni, n* 29, 1. 1, col. C2C < De Trinit. lib. lut , u® 17 cticqq. t- VIII, col. WSelienq

SUR LA PASSION

tait proposé dans l'ouvrage de notre salut d'aller par les voies de la justice ; et comme nous étions passés dans la possession de notre ennemi , en vertu d’une sentence très-juste , il fallait nous retirer par les formes. O Jésus, voici votre ouvrage: A Jésus , voici le miracle de votre charité estimable. C’est pourquoi vous avez vu, chrétiens, qu'il se livre volontairement à la puissance des ténèbres, et à la fureur de l'enfer. « Il attire , di- - sent les saints Pères', notre ennemi au combat,

* en lui cachant sa divinité. • Cet audacieux s’approcha, et voulut l’assujettir sous sa servitude; mais aussitôt qu’il eut mis la main sur celui qui ne devait rien à la mort , parce qu’il était innocent , Dieu , qui dans Pauvre de notre salut voulait faire triompher sa miséricorde , par l’ordre de sa justice, rendit en notre faveur ce jugement , par lequel il fut dit et arrêté que le diable, pour avoir pris l'innocent , serait contraint de lâcher les pécheurs : il perdit les coupables qui étaient à lui, en voulant réduire sous sa puissance Jésus- Christ , le juste, dans lequel il n’y avait rien qui lui appartint. Ceux qui sont tant soit peu versés dans la lecture des saints docteurs , me rendront bien ce témoignage, qu’encore que je n'ai point cité leurs paroles, je n’ai rien dit en ce lieu, qui ne soit tiré de leur doctrine , et que c'est en cette manière qu'ils nous ont souvent expliqué l’ouvrage de la rédemption. Mais il nous faut encore élever plus haut, et entrer plus avant au fond du mystère , par des maximes plus élevées qu’ils ont prises des Écritures.

C’était à la justice divine que nous étions vendus et livrés, par une obligation bien plus équitable, mais aussi bien plus rigoureuse : car quiconque lui est redevable ne peut s'acquitter que par sa mort , et ne peut la payer que par son supplice.

Non , mes frères, nulle créature n’est capable de réparer l’injure infinie qu’elle a faite à Dieu par son crime Les théologiens le prouvent fort bien par des raisons invincibles; mais il suffit de vous dire que c’est une loi prononcée au ciel, et signifiée à tous les mortels par la bouche du saint Psalmiste : JVon dabit Deo ptacationem suam , nec pretium redemptionis animœ suœ ’ :

* Nul ne peut se racheter lui-méme, ni rendre à

* Dieu le prix de son âme. • Il peut s’engager à sa justice; mais il ne peut plus se retirer de la servitude , il ne peut payer que par son supplice , par sa mort.

En vain le genre humain , effrayé par le senti-

1 S. Chrymstam. Htm. XIII, in Staltk. n' S, t. TU, p. IM. S. Len in Nutiv. Dom. Scrm. il, cep. III , IV, De Pmeiot i. «oui. cap. lu.

• P*, vi. vin , 7, a

ment de son crime , cherche des victimes et des holocaustes pour les subroger en sa place; dussent-ils désoler tous leurs troupeaux par des hécatombes, et les immoler a Dieu devant scs autels , il est impossible que la vie des bêtes paye pour la vie des hommes ; la compensation n’est pas suffisante : et c'est pourquoi cette maxime de l'apAtre est toujours d’une éternelle vérité, «qu’il « n’est pas possible que les péchés soient ôtés par

• le sang des taureaux et des boucs : ■ Impossibile est sanguine taurorum et hircorum auferri peectila'. Si bien que ceux qui les immolaient faisaient bien, à la vérité, une reconnaissance publique de ce que méritaient leurs crimes , mais ils n'en avançaient pas i'expintion. « Aussi , dit

• le même apôtre * , ils multipliaient sans fin ■ leurs holocaustes , et toujours leurs péchés de- « mettraient sur eux. » Puis donc qu’il n’y avait parmi nous aucune ressource , que restait-il autre chose, sinon que Dieu réparât lui-méme l'injustice de notre crime par Injustice de notre peine, et satisfit à sa juste vengeance par notre juste punition?

Dans cette cruelle extrémité, que devenionsnous , chrétiens , si le Fils unique de Dieu n’eût proposé cet heureux échange , prophétisé par David ,et rapporté par le saint apôtre ’?• O Père , > les holocaustes ne vous ont pas plu : « c’est en vain que les hommes tâchent de subroger en leur place d’autres victimes , elles ne vous sont pas agréables; mais j’irai moi-même me mettre en leur place : tous les hommes sont dus â votre vengeance ; mais une victime de ma dignité peut bien remplir justement la place même d’une infinité de pécheurs : Tune dixi : Ecce venio.

Là se vit ce spectacle de charité, spectacle de miséricorde , auquel nous ne devrions jamais penser sans verser des larmes. Un Fils uniquement agréable , qui se met en la place des ennemis ! l’innocent, le juste, la sainteté même, qui se charge des crimes des malfaiteurs! celui qui était infiniment riche , qui se constitue caution pour les Insolvables!

Mais , ô Père , consentirez- vous à cet échange? pourrez-vous voir mourir votre Fils, pour donner la vie à des étrangers? TJn excès de miséricorde lui fera accepter cette offre; son Fils devient sa v ictime en la place de tous les mortels. Mais que n’use-t-il entièrement de miséricorde? Je vous l’ai déjà dit , c’est qu’il vent faire triompher la miséricorde dans l’ordre de justice : premièrement , chrétiens, alla de glorifier ces deux attributs dans le mystère de notre salut , qui est le

1 llcbr. x , 4.

* Ibid. i.

3 !’•. xwix , 9. 1. llcbr. x , b et suir.

DE JÉSUS-CHRIST

chef-d'œuvre de sa puissance : niais la raison la plus Importante, C'est qu'il lui plaît de montrer ainsi son amour nus hommes', Sic Deux diiexit mundum * : « Dieu a tant aimé le monde. »

En effet, qui serait capable de bien pénétrer cette charité immense de Dieu envers nous? Donner l’héritier pour lesétrangers! donner le naturel pour les adoptifs! Épanchons nos cœurs, âmes saintes , dans une pieuse méditation de ces paroles si tendres, et de cet échange si merveilleux. C'est déjà une bonté incomparable que Dieu ait voulu adopter des hommes mortels ; car, comme remarque excellemment saint Augustin les hommes ne recourent à l'adoption, que lorsqu'ils n’espèrent plusd'enfants véritables ; slbien qu'elle n'est établie que pour venir au secours et suppléer au défaut de la nature qui manque. Et néanmoins , ô miséricorde I Dieu a engendré dans l’éternité un Fils qui contente parfaitement son amour, comme il épuise entièrement sa fécondité ; et néanmoins , 6 bonté Inçpmpréhensible ! lui qui a un Filssi parfait, par l’immensité de son amour, par les richesses infinies d'une charité surabondante, il donne des frères à ce premier-né, des compagnons à cet unique , et enfin des cohéritiers à ce blen-aimé de son cœur. Il fait quelque chose de plus au Calvaire : non-seulement il Joint à son propre Fils des enfants qu'il adopte par miséricorde; mais, ce qui passe toute créance , il livre son propre Fils à la mort, pour faire naître les adoptifs. Qui voudrait adopter à ce paix, et donner son Fils pour des étrangers ? et néanmoins c'est ce que fait le Père éternel : Sic Deux dilexit mundum. Pesons un peu ces paroles : • lia tant aimé le monde , » dit le Fils de Dieu : voilà le principe de l’adoption ; " qu'il a donné « son Fils unique : ■ voilà le Fils unique livré à la mort ; paraissez maintenant , enfants adoptifs : « Afin que ceux qui croient ne périssent pas; mais „ qu’ils aient la vie éternelle : - ne voyez-vous pas l’échange admirable? Il donne son propre Fils a la mort, pour faire naître les enfants d’adoption. Cette même charité du Père qui le livre, qui l'abandonne, qui le sacrifie, nous adopte , nous vivifie et nous régénère. Comme si le Père éternel , ayant vu que l'on n’adopte des enfants que lorsque l'on n perdu les véritables, un amour saintement Inventif lui avait heureusement inspiré pour nous ce conseil de miséricorde , de perdre en quelque sorte son Fils , pour donner lieu a l'adoption , et de faire mourir l'unique héritier, pour nous foire entrer dans ses droits.

Par conséquent , 6 enfants adoptifs , que vous coûtez au Père éternel ! mais que vous êtes chers et estimables à ce Père , qui donne son Fils, et ce Fils qui se donne lui-même pour nous ! voyez à quel prix il vous achète. Un grand prix, dit le saint apôtre, un prix Infini : Prelio empli estis, noliteficri servi hominvm 1 : « Vous êtes ache- « tés d'un prix, c'est-à-dire, d'un prix Infini et « inestimable; ne vous rendez pas esclaves des

■ hommes. » Un de vos amis vous aborde , un de ces amis mondains qui vous aiment pour le siècle et les vanités : Il vous veut donner un sage conseil ; comme II vons honore , dit il , et qu'il vous estime, il désire votre avancement ; c'est pourquoi il vous exhorte de vous embarquer dans cette intrigue , peut-être malicieuse , d’engager ce grand dnns vos intérêts, peut-être au préjudice de la conscience : prenez garde soigneusement , et ne vous rendez pas esclave des hommes. Vous avez un autre homme qui vous estime ;cet homme c’est Jésus-Christ , qui est aussi votre Dieu : c’est lui qui vous estime véritablement, parcequ'll vous a acheté au prix de son sang : parce que cet ami vous estime , Il veut vous engager dans le siècle ; •parce que Jésus vous estime , il veut vous élever au-dessus du siècle : vous promettez beaucoup, vous dit-il , et l’estime qu'il fait de vous fait qu’il voudrait vous voir dans le monde en la place dont vous êtes digne ; mais Jésus , qui vous estime véritablement , ne voit rien dnns le monde qui vous mérite. Car que voyez-vous dans le mondequi puisse contenter une Ame pour laquelle Jésus-Christ se donne ?Quand on vous représente ce que vous valez , n'entrez pas tout seul dans la balance, pesez-vous avec votre prix, et vous trouverez que rien n'est digne de vous , que ce qui est digne aussi de Jésus-Christ même. Pretio empli eslis : ne vous rendez pas esclave de la complaisance, ne vous donnez pas à si bas prix, ne vous vendez pas pour si peu de chose. « Non , » non , mes frères , dit saint Augustin , ne soyons « pas vils à nous-mêmes , nous qui sommes si « précieux au Père, qu’il nous achète an Calvaire « du sang de son Fils ; et encore n’étant pas con- « tent de nous le donner une fois , il nous le verse

■ tous les jours sur ces saints autels : * Tant caros œstimat, ut nobis quotidie Unijcniti sut pretiosissimun sanr/uinem fundat'.

Entrons aujourd’hui sérieusement dans une grande estime de ce que nous sommes en qualité de chrétiens, et que cette pensée nous retienne dans nos crimes les plus secrets. Si vous aviez un témoin , ses yeux vous inspireraient de la retenue. Si vous perdez de vue Dieu qui vous

1 Jean, lu, 16.

* Sm. u , n* 36, ! v, col. 306 ot «q<t-

1 I. Cor. Tll, 03.

> Serin. CCXVl , 0*3, t V, col. 031.

SLR LA PASSION

regarde , songez du moins à vous-mème , après , le prix que vous coûtez au Sauveur. Comptez- j vous dorénavant pour quelque chose ; a vez honte de vous-même , à cause de vous-même ; respectez vos yeux et votre présence, l'nusquisque dignum se exislimel comm quosi delictum cogitaverit, erubescat ’ : « Que chacun ait une si

• grande idee de lui-même, qu'il rougisse à la

• seule pensée du péché. »

Mais en apprenant aujourd'hui à nous estimer par notre prix, méditons aussi attentivement, que - nous ne sommes pas nous-mêmes , » et regardons-nous dans cette vue que « nous sommes

• des personnes achetées. » Jésus-Christ ne s'est pas donné h pure perte : aussi , dit l'apôtre ,

< vous n'étes plus u vous; car vous avez été ache-

• tés d'un grand prix : > Non estis vestri; empli cnim estis pretio magno‘. Nous pouvons aisément connaître, non-seulement combien légitimement, mais combien étroitement et intimement nous sommes acquis au Sauveur, si nous savons entendre les lois de cet échange mystérieux. • Ce n’a point été par des choses eorrupti-

• blés comme de l'or ou de l'argent, que vous

• avez été rachetés de la vanité paternelle et hé—

• reditaire de votre première vie , mais par le

• précieux sang de Jésus-Christ , comme de l'A-

• gneau sans tache :• Non cnim corruplibitibus uuro vel arjenlo redempli estis de vana vestra conrersatione ; sed pretioso sanguine quasi Agniimmaculati Chrislis. Nous avons déjà dit, messieurs , que l'achat n'est pas une perle , mais un t-change ; vous me donnez , et je donne : je me dessaisis , en achetant , de ce que je donue ; mais néanmoins je ne le perds pas , parce que ce que je reçois me tient lieu de ce que je donne, et en l'ait le remplacement : lois du commerce qui ne peuv ent être renversées, sans ruiner tous les fondements de la société humaine. Ce n'est pas sans raison , messieurs , que l'Écriture nous dit si souvent que Jésus-Christ s'est donné pour nous. Il ne nous achète pas, dit saint l’ierre , ni par or, ni par argent , ni par des richesses mortelles; car étnut maître de tout l'univers, cela ne lui coûtait rien : mais parce qu'il nous voulait acheter beaucoup pour marque de son estime , il a voulu qu'il lui en coûtât ; et afin que nous entendions jusqu'à quel point nous lui sommes chers, il n donné son sang d’un prix infini; il a voulu se donner lui-même : par conséquent nous lui tenons lieu de sa chair, de son sang, de sa propre vie; et par conséquent, lorsque nous nous retirons de lui, nous[ lui] faisons la même

1 Srrm. OGCLXXI, n" 4 , t T, COl. MOI.

• I. Cor. vi , 19, sn.

3 I. Ptlr. i, IR, I».

injure, que si nous lui arrachions un de ses membres. Nous portons sa croix sur nos fronts , nous sommes teints de son sang ; n'effaçons pas les marques d'une si glorieuse servitude; consacrons au Sauveur toute notre vie, puisqu'il l'a si bien achetée , et ne rompons pas un marche qui nous est si avantageux. Car comme il ne nous achète que comme Sauveur, il ne nous achète que pour nous sauver ; et il va combattre à toute outrance , si je puis parler de la sorte, contre la justice de son Père , pour nous gagner le ciel qu'elle nous ferme.

TROISIÈME POIXT.

Il n'y a rien qui attache les attentions , comme le spectacle d'un grand combat qui décide des intérêts de deux puissances opposées : les voisins intéressés le considèrent avec tremblement ; et les plus indifférents sont émus dans l'attente d’un événement si remarquable.

J’ai à vous proposer ici un combat, ou sc décide la cause de notre salut , dans lequel un Dieu combat contre un Dieu, le Fils contre son Père, et en quelque sorte contre lui-mème. Mais comme on ne combat contre Dieu qu’en lui cédant , le Dieu Homme qui est le tenant contre la justice divine, pendant qu’elle marche contre lui personnellement armée de toutes ses vengeances, parait armé de sa part d'une obéissance profonde : toutefois par cette obéissance toute-puissante, la justice divine est vaincue, les portes du ciel sont forcées, et l’entrée en est ouverte aux enfants d’^Adam , qui en étaient exclus par leurs crimes. « Il est entré une fois dans le sanctuaire avec son - propre sang, nous ayant acquis une rédempüon « étemelle : » Per proprium sanguine m int roivil semel in sancta, aie ma redcmplione inventa *.

C’est ici la principale partie de la passion du Sauveur, et c’est , pour ainsi dire, l'âme du mystère; mais c’est un secret incompréhensible. Un Dieu qui se venge sur un Dieu , un Dieu qui satisfait à un Dieu, qql pourrait approfondir un si grand abîme? Les bienheureux le voient, et ils en sont étonnés; mais qu’en peuvent penser les mortels? Disons néanmoins, messieurs, selon notre médiocrité , ce qu'il a plu à Dieu que nous en sussions par son Écriture divine, et apprenons premièrement du divin apôtre quelles armes tient en main le Père, quand il marche contre son Fils. Il est armé de son foudre, je veux dire de cette terrible malédiction qu’il lance sur les têtes criminelles. Quoi , ce foudre tombera-t-il sur le Fils de Dieu? Écoutez l’apôtre saint Paul : « Il est fait

• Hrbr. u , 12.

DE JÉSUS-CHRIST

« pour nous malédiction : - Foetus pro nobis matediclum ' : le grec porte, exécration. ..

Pour entendre le sens de l’apôtre , vous voyez qn'll faut méditer avant toutes choses quelle est la force, quelle est l’énergie de la malédiction divine ; mais il faut que Dieu l’explique lui-méme par la bouche du divin Psalmistc. Induit mnledictionem sicut veslimentum , et intravit sicui aqua in inleriora ejus , et sicui oteum in ossibus ejus * : • La malédiction l’environne comme un « vêtement ; elle entre comme de l’eau dans son

• intérieur, et pénètre comme de l'huile jusqu'à

• scs os. • Voilà donc trois effets terribles de la divine malédiction. Elle environne les pécheurs par le dehors ; elle entre jusqu'au dedans , et s'attache aux puissances de leur à me : mais elle passe encore plus loin; elle pénètre, comme de l’huile , jusqu’à la moelle de leurs os : elle perce jusqu'au fond de leur substance. Jésus chargé des péchés des hommes, en qualité de répondant et de caution, est frappé de ces trois foudres, ou plutôt de ces trois dards du foudre de Dieu. Expliquons ceci en peu de paroles, autant que le sujet le pourra permettre.

L’un des privilèges des justes, c'est que Dieu les assure, dans les saintes Lettres , que sa miséricorde les environne. • Celui qui espère au Sei-

• gneur, sera environné de sa miséricorde : » Sperantem aulem in Domino misericordia circumdabti ’. Il veut par là que nous entendions qu'il fait, pour ainsi dire, la garde autour d’eux pour détourner de sa main les coups qui menacent leurs têtes; qu'il bride la puissance de leurs ennemis , et qu’il les met à couvert de toutes les insultes du dehors, sous l’aile de sa protection.

Ainsi le premier degré de malédiction, c'est que Dieu retire des pécheurs cette protection extérieure, et les laisse par conséquent exposés à un nombre infini d’accidents fâcheux , qui menacent de toutes parts la faiblesse humaine. Je vous al déjà fait voir, chrétiens, que Jésus a été réduit à ce triste état par la volonté de son Père , qu'il s'y est assujetti volontairement en qualité de victime, et comme ce que j’aurais à dire sur ce sujet, tomberait à peu près dans le même sens de ma première partie , pour ne vous point accabler par des redites dans un discours déjà assez long , je remarquerai seulement cette circonstance.

Cest que la protection de Dieu sur les justes leur est promise , principalement dans le temps des afflictions; parce que Dieu , comme un bon ami, se plaît de faire paraître à ses serviteurs, dans le temps des adversités, la fidélité de ses

1 Cal. lll, 13.

• Pt. evrn, 17.

s Ibid, xxx», 10

aosstCT. — T- u.

soins. De là vient que, lorsqu'il semble les abandonner, il fait luire sur eux ordinairement, par certaines voies imprévues, qui ne manquent jamais à sa providence, quelque marque de sa faveur. Jésus ,n’en voit pas la moindre étincelle-, si bien qu'en sc plaignant que Dieu le délaisse ' , dans les termes du roi-prophète, Il pouvait encore ajouter ce qu’il dit en un autre lieu « : lit quid, Domine, recessisti longe?. ODieu 1 pour- « quoi vous êtes- vous retiré si loin , * qu’il semble que je vous perde de vue? Despicis in opportunitatibus : * Vous, qui vous glorifiez d'être si ■ fidèle , vous me dédaignez dans l'occasion lors- < que j'ai le plus besoin de votre secours ; » Despicis in opportunitalibus : et quelle est cette occasion?//! tribulations:. 0 Dieu I vous me méprisez

* dans l'extrémité de mes angoisses. •

Voilà l’état du Sauveur. Mais disons ici en passant aux enfants de Dieu qui semblent abandonnés parmi leurs ennuis, qu’ils considèrent Jésus; qu’ils sachent que Dieu , cet ami fidèle, ne nous manque jamais aux occasions : mais ce n'est pas à nous de les lui prescrire ; elles dépendent de l’ordre de ses décrets, et non de l'ordre des temps; il suffitque nous soyons assurés qu’il viendra infailliblement à notre secours , pourvu que nous ayons la force d’attendre.

Après ce mot de consolation que nous devions, ce me semble , aux affligés, revenons maintenant au Fils de Dieu, et voyons la divine malédiction qui commence à pénétrer son intérieur, et le frappe dans les puissances de l'éme: suivons toujours l'Écriture sainte , et ne parlons point sans la loi.

J'ai appris de cette Écriture que Dieu a un visage pour les justes, et un visage pour les pécheurs : le visage qu'il a pour les justes est un visage serein et tranquille , qui dissipe tous les nuages , qui calme tous les troubles de la consciencu ; un visage doux et paternel qui remplit • l'âme d'une

* sainte joie : • Adimplebis me lœtitiacum vuitu tuo ’. 0 Jésus! Il était autrefois pour vous : autrefois; mais maintenant la chose est changée. Il y a un autre visage que Dieu tourne contre les pécheurs ; un visage dont il est écrit : l ui/us autan Domini super facientes mala * : « Le visage de - Dieu sur ceux qui font mal ; * visage terrible et épouvantable , le visage de la justice irritée, doutr Dieu étonne les réprouvés. Ah ! si nous pouvions ouvrir les yeux pour considérer ce visage I Jésus lui-même en est étonné, parce qu’il porte l'image d’uncriminel. Voyez en l'image eten la peiuturc ce

> Pi. xsi, i.

1 Ibid, ix , 22.

» Ibid. XT, II.

SUR LA PASSION

que c’est qu un crime réel , ce que c'est qu'un pécheur véritable. Si m viridi ligna hœc/aciunt, in arido guid J ici 1 ? « Si le bois vert est ainsi traité , «que sera-ce du bois sec? * O grâce ! A rémission I A salut des hommes! que vous coûtes à Jésus! Son Père lui parait avec ce visage ; il lui montre cet œil enflammé ; il lance contre lui ce regard terrible . * qui allume le feu devant lui : > Ignis in eonspectu ejus exanlescet Il le regarde enfin comme un criminel, et la Vue de ce criminel lui fait en quelque sorte oublier son Fils.

Mon Sauveur en est étonné. Voyez comme il entre aussi dans ce sentiment , et comme il prend en vérité l’état du pécheur. Ah ! c'est ici mon salut. Je me plais de m'occuper dans cette pensée : j’almc à voir que mon Sauveur prend mes sentiments , parce que c’est en cette manière qu'il me donne la liberté de prendre les siens : parce qu’il parle à Dieu comme un pécheur, ah ! c’est ce qui me donne la liberté de parier commeun innocent. Je remarque donc, âmes saintes, que dés le commencement de sa passion , il ne parie plus à Dieu qu'en tremblant : lui qui priant autrefois commençait sa prière par l'action de grâces 3 , assuré d'étre toujours ouï ; lui qui disait si hardiment : « Père , je le veux * ; » dans le jardin des Olives il commence à tenir un autre langage. - Père,dit-

• il , s'il est possible ; Père , si vous voulez , dé-

• tournez de moi ce calice : non ma volonté , mais ■ la vAtre ■ Est-ce là le discours d’un Fils bfenalmé? Eh! vous disiez autrefois si assurément :

• Tout ce qui est à vous est à moi; tout ce qui > est ù moi est à vous ®. • Il a été un temps qu'il pouvait parler de la sorte : maintenant que le Fils unique est caché et enveloppé sous le pécheur, il n'ose plus lui parler avec cette liberté première; il prie avec tremblement ; et enfin , dans la suite de sa passion , se voyant toujours traité comme un criminel , ne découvrant plus aucun trait de la bonté de son Père, il n’ose plus aussi lui donner ce nom ; et pressé d’une détresse incroyable, il ne l’appelle plus que son Dieu : • Mon

• Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez-vous uban-

• donné? » Deus meus, Deus meus, ut guid dereliguisti me il.

Mais la cause principale de cette plainte, c’est que la colère divine, après avoir occupé toutes ses puissances , avait produit son dernier effet , en perçant et pénétrant jusqu’au fond de l'âme. Je n’aurais jamais fini ce discours, si j'entrepre-

• Lue. xun, 31.

» Pt. XLIX, 4.

» Joan. xi, 41. 42.

* Ibid. XVII , 24.

* Malt h. XXVI. 39. Lur. xXlt, 42.

• Joan. XVII, *0.

» JHatih. Xivil, 46.

nais de vous expliquer combien ce coup est terrible. Il .suffit que vous remarquiez qu’il n'appartient qu’a Dieu seul d’aller chercher l'âme jusque dans son centre. Le passage en est fermé aux attaques les plus violentes des créatures : Dieu seul, en la faisant, se l’est réservé ; et c’est par là qu’il la prend quand il veut la - renverser par les fon- . dements , • selon l’expression prophétique : Commovebit illas a fundamenlis ■. C’est ce qui s’appelle , dans l’Écriture , « briser les pécheurs ; . Deus content cas ’. Voyez ici combien il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant : c’est pour cela que Dieu a suivi cette voie de justice. Isaïe l'a dit clalremeut dans ce beau chapitre, qui s'entend de Jésus-Christ à la lettre : . l.e Sei- « gneur l’a voulu briser; » Dam in us voluit conterere cum in infirmilate 3 : et pour achever la perfection de son sacrifice , il fallait qu’il fut encore froissé par ce dernier coup.

Je ne crains point de dire que tous les autres tourments de notre Sauveur, quoique leur rigueur soit insupportable, ne sont qu'une ombre et une peinture, en comparaison des douleurs , de l’oppression , de l'angoisse que souffre son âme très-sainte , sous la main de Dieu qui la froisse.

De quelle sorte le Fils de Dieu a pu ressentir ce coup de foudre , c'est un secret profond qui passe de trop loin notre intelligence ; soit que sa divinité se fût comme retirée eu elle-même; soit que ne faisant sentir sa présence qu’en une certaine partie de son âme , ce qui n’est pas impossible à Dieu , ■ dont la vertu pénétrante , comme « dit saint Paul 4 , va jusqu'aux divisions les plus «délicates de l’âme d’avec l’esprit, ■ elle eût abandonné tout le reste aux coups de la vengeance divine; soit que, par quelque autre miracle inconnu et inconcevable aux mortels, elle ait trouvé le moyen d’accorder ensemble l’union très-étroite de Dieu et de l’homme, avec cette extrême désolation où l'Hommc-Jésus-Christ a été plongé sous les coups redoublés et multipliés de la vengeance divine. Quoi qu’il en soit , et de quelque sorte que se soit accompli un si grand mystère en la personne de Jésus-Christ , toujours est-il assuré qu’il n’y avait que le seul effort d’une détresse incompréhensible , qui pùt arracher du fond de son cœur cette plainte éti ange qu’il fait à son Père : Quan me dereliguisti ? • Pourquoi m’avez- vous abandonné ? «

Le croirions-nous, chrétiens, si l’Écriture divine ne nous l’apprenait, que pendant cette guerre ouverte qu’un Dieu vengeur faisait à sou

1 Sap. IT. 19.

* Job. HUIT, Si-

* U. un. 10.

* Ucbr. IV, 12

DE JESUS-CHRIST

Fils, le mystère de notre paix se négociait? On avançait pas à pas la conclusion d’un si grand traité ; et • Dieu était en Christ , se réconciliant « le monde >. » Comme on voit quelquefois dans un grand orage , le ciel semble s'éclater et fondre tout entier sur la terre ; mais en même temps qu'il se décharge, il s'éclaircit peu à peu, jusqu'à ce qu'il reprend enfin sa première sérénité, calmé et apaisé , si je puis parier de la sorte, par sa propre indignation ; ainsi la justice divine, éclatant sur le Fils de Dieu de toute sa force , se passe peu à peu en se déchargeant ; la nue crève et se dissipe; Dieu commence à ouvrir aux enfants d'Adam cette face bénigne et riante : et par un retour admirable , qui comprend tout le mystère de notre salut , pendant qu'il frappe sans miséricorde son Fils innocent pour l'amour des hommes coupables, il pardonne sans réserve aux hommes coupables pour l'amour de son Fils innocent.

Mais aussi c’est que sa rigoureuse justice fut si fortement combattue par le Fils de Dieu , qu'il fallut enfin qu'elle se rendit, et qu'elle laissât emporter le ciel à une si grande violence. O ciel, enfin tu nous es ouvert : nous ue sommes plus des bannis , chassés honteusement de notre patrie. C'est ici qu'il faut lire notre instruction : car nous avons aussi à conquérir le ciel ; mais il faut l'attaquer par les mêmes armes.

Le Sauveur s’est donc servi de deux sortes d'armes contre la sévérité de son Père, la contrition et l'obéissance. Car comme elle avait pour objet le péché des hommes, et qu'il fallait en détruire la coulpo et la peine , il a opposé à la coulpe une douleur immense des crimes : Magna est velut mare contrilio tua ’ ; et satisfait a la peine par une obéissance infatigable , déterminée à tout endurer. Disons l'un et l'autre en peu de paroles : c'est la moralité de ce discours.

Je dis premièrement, chrétiens, que se trouvant chargé, Investi, accablé des péchés du monde, il les envisage tous en détail ; il les pèse à cette juste balance de sa divine sagesse; il les confronte aux règles immuables , dont elles violent l’équité par leur injustice; et connaissant parfaitement, pénétrant profondément leur énormité, par l'opposition aux principes, Il gémit sur tous nos désordres , avec toute l'amertume que chacun mérite. Ah ! disait autrefois David :

• Mes iniquités m’ont saisi et environné de tou-

• tes parts , elles se sont multipliées plus que les « cheveux de ma tête; » et pendant que je m’applique à les déplorer, » mon cœur tombe en dé-

» II. Cor. ▼, 11».

* Thren. il, 13.

« faillanee , « ne pouvant fournir à taut de larmes : Comprehenderunt me iniquitales meœ, nuittiplicatæ sunt super eapillos capitis met ; et cormeum dereliquit me ■. Que dirais-je donc maintenant de vous, ô cœur du divin Jésus, environné et saisi par l’infinité de nos crimes? Ou avez-vous pu trouver place à tant de douleurs qui vous percent , à tant de regrets qui vous déchirent?

En uuité de cette douleur par laquelle le Fils de Dieu déplore nos crimes , brisous nos cœurs devant lui, par l’esprit de componction : car qu'attendons-nous, chrétiens, à regretter nos péchés? jamais nous n'en verrons l'horreur plus à découvert que dans la croix de Jésus. Dieu nous a voulu donner ce spectacle de la haine qu'il a pour eux, et de la rigueur qu’ils attirent, afin que les voyant si horribles en la personne du Fils de Dieu, où ils ne sont que par transport, nous puissions comprendre par là quels ils doivent être en nos cœurs , dans lesquels ils ont pris naissance. Ça donc , 6 péché régnant t 6 iniquité dominante ! que je te recherche aujourd’hui dans le fond de ma conscience. Est -ce un attachement vicieux? est-ce un désir de vengeance? une inimitié invétérée? O vengeance! oses-tu paraître, quand Jésus outragé ù l’extrémité demande pardon pour ses ennemis? Vous le savez , je ne le sais pas; mais je sais que tant que vous la laisserez régner dans vos cœurs , le ciel , toujours d’airain sur vos têtes, vous sera fermé sans miséricorde ; et au contraire , que la justice divine , toujours inflexible et inexorable , ouvrira sous vos pas toutes les portes de l’abfme. Renversez donc aujourd'hui ce règne injuste et tyrannique : donnez cette victoire à Jésus-Christ ; que sa croix emporte sur vous cet attachement , ou cette aversion criminelle ; qu’il brise une liaison mai assortie ; qu’il renoueune rupture mal faite : délivrez-nous de la tyrannie [de cette passion] par l'effort d’une contrition sans mesure. LeFilsde Dieu commence à gémir; suivez et sanctifiez votre repentir par la société de ses douleurs.

Mais pour surmonter tout à fait la justice de Dieu son Père , il s'arme encore de l’obéissance : sur quoi je vous dirai seulement ce mot, car il est temps de conclure, que ce qu'il y a de plus important pour contenter la justice , c’est l'acceptation volontaire de tous les supplices, c'est la pratique de l'obéissance d'adorer la justice de Dieu , non-seulement en elle-même , mais dans son propre supplice. Deus, Deus meus, quare me dercliquisti? C’est la plainte du délaissement; mais il confesse en même temps qu'il est équi-

' Pt. XXIII, ic, 17.

Sun I.A PASSION

table : Longe a saluto mea verba delictorum tncorum • : les péchés , qui sont devenus les miens par transport, l’ont bien mérité : c'est pourquoi , dès le commencement de sa passion , Il ne parle plus de son innocence ; il ne songe qu'à porter les coups. Ainsi s'étant abaissé infiniment davantage qu'Adam ni tous ses enfants n'ont été rebelles, Il a réparé toutes les injures par lesquelles ils déshonoraient la bonté de Dieu. I.a justice divine s'est enfln rendue , et a ouvert toutes les portes de son sanctuaire.

- Ayant donc cette confiance de pouvoir en-

• trer dans le sanctuaire , ayant cette voie nou-

- vcllc que le Fils de Dieu nous a ouverte, je

• veux dire sa sainte chair, qui est la propitia-

■ lion de nos crimes, approchons-nous de loi avec

■ un ctenr vraiment sincère, et avec une pleine

- foi : » Habentes Jiduciam in introilu sanetorum in sunyuine Christi, qunm initiavit nobis viam novam et viventem per velamen, idest, contrai suam... acccdamus eum vero corde in plenitudine fidei Suivons, mes frères, après Jésus-Christ; mais 11 faut combattre aussi bien que lui contre la justice. Mais n’cst-ce pas assez qu’il l'ait désarmée et qu’il ait porté en lui-méme tout le fardeau de ses vengeances? ne croyez pas qu’il ait tant souffert pour nous faire aller au ciel à notre aise. Il a soutenu tout le grand effort pour payer nos dettes ; Il nous a laissé de moindres épreuves , mais néanmoins nécessaires pour entrer en conformité de son esprit , et être honoré de sa ressemblance.

Approchons du sacrement de la pénitence avec un esprit généreux , résolus de satisfaire à la justice divine par une pénitence ferme et vigoureuse. Lasatisfaction nous doit rendre conformes à Jésus rrucifié : mon Sauveur, quand je vois votre tête couronnée d’épines, votre chair déchirée , votre corps tout couvert de plaies , votre âme percée de tant de douleurs; je dis aussitôt en moi-même : Quoi donc, une courte prière, ou quelque légère aumône, ou quelque effort médiocre sont-ils capables de me crucifier avec vous? ne faut-il point d'autres clous pour percer mes pieds , qui tant de fois ont couru aux crimes, et mes mains qui se sont souillées par tant d’injustices? Que si notre délicatesse ne peut plus supporter les peines du corps que l’Église imposait autrefois par une discipline si salutaire, récompensons-nous sur les cœurs : ne sortons point les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. « Tous ceux qui assistaient ,

• dit saint Luc , s'en retournaient frappant leurs « poitrines : • Perculiente pcctora sua reverte-

» Mrbr. X, ID, VO. SI

bantur Jésus-Christ mourant avait répandu un certain esprit de componction et de pénitence : qu’il ne soit pas dit , chrétiens , que nous soyons plus durs que les Juifs; [autrement] Dieu vengera sur nous la mort de son Fils. Faisons retentir tout le Calvaire de nos cris et de nos sanglots ; pleurons amèrement nos iniquités, irritons-nous saintement contre nous-mêmes; rompons tous ces indignes commerces; quittons cette vie mondaine et licencieuse ; mourons enfln au péché arec Jésus-Christ : c’est lui-même qui nous le demande.

Jésus , qui n'a jamais cessé d'exhorter les hommesà se repentir de leurs crimes, jusqu'à l’extrémité de son agonie , ramasse scs forces épuisées : il fait un dernier effort , lui dont le cri a été ouï du Lazare jusqu’au tombeau ; • dont les morts - entendront la voix, et ceux qui l’entendront « vivront : ■ Hortui audient voce m Filii Dei; et qui audierint, virent *. Écoutez ce grand cri qu’il fait eu mourant, qui étonne le ccntenier qui le garde, qui arrête tous les yeux des spectateurs, qui étonne toute la nature , et que le ciel cl la terre écoutent par un silence respectueux : c’est qu’il vous invite à la pénitence; il vous avertit de sa mort prochaine , afin que vous mouriez avec lui. Il va mourir, il baisse la tête, ses yeux se fixent, il passe, il expire : c’en est fait; il a rendu l’ême. Eh bien! sommes-nous morts avec lui? allons-nous commencer une vie nouvelle par la conversion de nos mœurs? puis-je l’espérer, chrétiens? quelle marque m’en donnerez- vous? Ah! ce n'est pas à moi qu'il la faut donner : donne/, -la au sauveur Jésus, qui vous la demande. Ne sortez point de ce temple sans lui confesser vos péchés dans l'amertume de vos cœurs : entrez dans les sentiments de sa mort par les douleurs de la pénitence, et vous participerez bientôt au bonheur de sa résurrection glorieuse. Amen.

1 Luc. xxiii, 4*.

* Joau. v, as.

DE JÉSUS-CHRIST 64S

TROISIÈME SERMON

POCR

LE VENDREDI SAINT

l'RfCllt DCVAJCT LC ROt.

Page 1