‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 233 sur 282 · P*. XVII · texte numérisé non relu

P*. XVII

* Jttnn. xil, 27.

* Wrfl/A. XXYI, 3*.

DK JKSUS CIIRIST.

Apres que noire Sauveur a fait rouler son saug par le seul effort de sa cliarité affligée, vous pouvez bien croire , mes frères , qu’il ne l'aura pas épargné entre les mains des Juifs et des Romains, cruels persécuteurs de son innocence. Partout ou Jésus a été pendant la suite de sa passion, une cruauté furieuse l’a chargé de mille plaies : si nous avons dessein de l'arcompagner dans tous les lieux différents où il a paru, nous verrons partout les traces sanglantes qui nous marqueront les chemins; et la maison du pontife , et le tribunal du juge romain, et le gibet et les corps de partie où Jésus a été livré à l'insolence brutale des soldats, et enfin toutes les rues de Jérusalem sont teintes de ce divin sang qui a purifié le ciel et la terre.

Je ne finirais jamais ce discours, si j'entreprenais de vous raconter toutes les cruelles circonstances où ce sang Innocent a été versé : il me suffit de vous dire qu'en ce jour de sang et de carnage, en ce jour funeste et salutaire tout ensemble, où la puissance des ténèbres avait reçu toute licence contre Jésus-Christ, il renonce volontairement ù tout l’usage de la sienne; si bien qu’en même temps que ses ennemis sont dans la disposition de tout entreprendre , il se réduit volontairement à la nécessité de tout endurer. Dieu , par l’effet du même conseil, lâche la bride sans mesure à la fureur de ses envieux, et il resserre en même temps toute la puissance de son Kils : pendant qu'il déchaîne contre lui toute la fureur des enfers , il retire de lui toute la protection du ciel , afin que ses souffrances montent jusqu'au comble, et qu’il s'expose luimême nu et désarmé , sans force et sans résistance , à quiconque aurait envie de lui faire insulte.

Après cela, chrétiens, faut-il que je vous raconte le détail infini de ses douleurs? faut-il que ’e vous décrive comme il est livré sans miséricorde, tantôt aux valets, tantôt aux soldats, pour être l'unique objet de leur dérision sanglante, et souffrir de leur insolence tout ce qu'il y a de dur et d’insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse? Faut-il que je vous le représente, ce cher Sauveur, lassant sur son corps, à plusieurs reprises, toute la force des bourreaux, usant sur son dos toute la dureté des fouets, émoussant en sa tête toute la pointe des épines? O testament mystique du divin Jésus I que de sang vous coûtez à cet Homme-Dieu, afin tic vous faire valoir pour notre salut !

Tant de sang répandu ne suffit pas pour écrire ce testament; il faut maintenant épuiser les veines pour l'achever à la croix. Mes frères, je vous en conjure, soulagez ici mon esprit : méditez

fit;

vous-mêmes Jésus crucifié, et épargnez- moi la peine de vous décrire ccqu’aussi bien les [Miroirs ne sont pas capables de vous faire entendre : contemplez ce que souffre un homme qui a tous les membres brisés et rompus par une suspension violente; qui ayant les mains et les pieds percés , ne se soutient plus que sur scs blessures, et tire ses mains déchirées de tout le poids de son corps entièrement abattu par la perte du sang ; qui, parmi cet excès de peines, ne semble élevé si haut, que pour découvrir de loin un peuple infini, qui su moque, qui remue la tête, qui fait un sujet de risée d'une extrémité si déplorable. Et après cela , chrétiens, ne vous étonnez pas si Jésus dit, - qu'il n’y a point de douleur « semblable à la sienne ‘ . •

Laissons attendrir nos cœurs à cet objet de pitié; ne sortons pas les yeux secs de ce grand spectacle du Calvaire. Il n’y a point de cœur assez dur pour voir couler le sang humain sans en être ému. Mais le sang de Jésus porte dans les cœurs une grâce de componction , une émotion de pénitence : ceux qui demeurèrent au pied de sa croix , et qui lui virent rendre les derniers soupirs, * s’en retournèrent , dit saint Luc, frap- • pant leur poitrine’. • Jésus-Christ mourant d’une mort cruelle , et versant sans réserve son sang innocent, avait répandu surtout le Calvaire un esprit de componction et de pénitence. Pie soyons pas plus durs que les Juifs : faisons retentir le Calvaire de nos cris et de nos sanglots ; pleurons amèrement nos péchés; irritons-nous saintement contre nous-mêmes; rompons tous ces indignes commerces; quittons cette vie mondaine et licencieuse; portons en nous la mort de Jésus-Christ; rendons-nous dignes par la pénitence d’avoir part à la grâce de son testament : il est fait, il est signé, il est immuable; Jésus a donné tout son sang pour le valider. Je me trompe; il en reste encore : il y a une source de sang et de grâce qui n'a pas encore été ouverte. Venez, A soldat , percez son côté ; un secret réservoir de sang doit encore couler sur nous par cette blessure : voyez ruisseler ce sang et celte eau du côté perce de Jésus; c’est l'eau sacrée du baptême , c'est l'eau de la péuiteuce , l'eau de nos larmes pieuses. Que cette eau est efficace pour laver nos crimes ! mais , mes frères, elle ne peut rien qu'étant jointe nu sang de Jésus , dont elle tire toute sa vertu. Coulez donc, ondes bienheureuses de la pénitence; mais coulez avec le sang de Jésus, pour être capables de laver le» âmes. Chrétiens, j'entends le mystère; je découvre la cause profonde pour laquelle le divin Sau-

• Thrrn. I. 11.

» Lue. sim , «h

SUR LA PASSION

veur, prodiguant tint de saug avant sa mort , nous en gardait encore après sa mort même : celui qu'il répand avant sa mort faisait le prix de notre salut ; celui qu’il répand après , nous en montre l’application par les sacrements de l'Église. Disposons-nous donc, chrétiens, à nous appliquer le sang de Jésus , ce sang du nouveau testament, en méditant qu'il nous est donné pour la rémission de nos crimes : c'est ma seconde nartie.

SECOND POINT

Jésus-Christ , pour nons mériter la rémission de nos crimes , nous en a premièrement mérité la haine ; et les douleurs de sa passion portent grâce dans les cœurs , pour les détester. Ainsi , pour nous rendre dignes de mériter ce pardon , cherchons dans sa passion les motifs d’une sainte horreur contre les désordres de notre vie.

Pour cela 11 nous faut entendre ce que le péché en général , et ce que tous les crimes en particulier, ont fait souffrir nu Fils de Dieu, et apprendre à détester le péché, par le mal qu’il a fait à notre Sauveur. Le péché en général porte séparation d'avec Dieu, et attache très-intime à la créature. Deux attraits nous sont présentés , avec ordre indispensable de preudre parti ; d'un cAté le bien incréé, de l'autre le bien sensible; et le cœur humain , par un choix indigne , abandonne le Créateur pour la créature. Qu’a porté le divin Sauveur pour cette indigne préférence? La honte de voir Barabbas , insigne voleur, préféré publiquement à lui-méme par le sentiment de tout un grand peuple. Ne frémissons pas vainement contre l’aveugle fureur de ce peuple ingrat : tous les jours, pour faire vivre en nos cœurs uue créature chérie , nous faisons mourir Jésus-Christ; nous crions qu'on l'ôte, qu’on le cruciile ; nous-mêmes , nous le crucifions de nos propres mains, « et nous foulons aux pieds, dit

• le saint apAtre', le sang du nouveau testa- « ment , répandu pour laver nos crimes. ■

Mais l’attache aveugle à la créature, au préjudice du Créateur, a mérité à notre Sauveur un supplice bien plus terrible; c'est d’avoir été délaissé de Dieu; car écoutez comme il parle : Mon

• Dieu , mon Dieu , dit Jésus, pourquoi ro’avez- . vous abandonné ’? • Arrêtons ici, chrétiens; méditons la force de cette parole, et la grâce qu'elle porte en nous, pour nous faire détester nos crimes.

C’est un prodige inouï qu'un Dieu persécute un Dieu , qu'un Dieu abandonne un Dieu , qu'un Dieu délaissé se plaigne, et qu'un Dieu délaissant

1 Htbr. \ , 20.

* Malt h. xxru, *fi.

soit Inexorable : c'est ce qui se voit sur la cioix. La sainte âme de mon Sauveur est remplie de la sainte horreur d'un Dieu tonnant ; et comme elle se veut rejeter entre les bras de ce Dieu , pour y chercher son soutien , elle voit qu’H tourne la face , qu'il la délaissé , qu'il l'abandonne, qn'il la livre tout entière en proie aux furenrs de sa justice irritée. Où sera votre recours , A Jésus ! Poussé â bout par les hgmmes avec la dernière violence , vous vous jetez entre les bras de votre Père; et vous vous sentez repoussé, et vous voyez que c’est lui-même qui vous persécute, lui-même qui vous délaisse , lui-même qui vous nccablu par le poids intolérable de ses vengeances. Chrétiens, quel est ce mystère? Nous avons délaissé le Dieu vivant, et il est juste qu'il nous délaisse par nn sentiment de dédain, par un sentiment de colère, par un sentiment de justice ; de dédain , parce que nous l'avons méprisé ; de colère , parce que nous l’avons outragé; de justice, parce que nous avons violé ses lois, et offensé sa justice. Créature folle et fragile , pourras-tu supporter le dédain d'un Dieu , et la colère d’un Dieu, et Injustice d'uu Dieu? Ah 1 tu serais accablée sous ce poids terrible. Jésus se présente pour le porter : il porte le dédain d'un Dieu, parce qu’il crie , et que son Père ne l'écoute pas ; et la colère d’un Dieu , parce qu'il prie , et que son Père ne l'exauce pas ; et Injustice d'un Dieu, parce qu'il souffre , et que son Père ne s'apaise pas. Il ne s'apaise pas sur son Fils; mais il s'apaise sur nous. Pendant cette guerre ouverte qu'un Dieu vengeur faisait à son Fils, le mystère de notre paix s'achevait; on avançait pas A pas la conclusion d'un si grand traité : « et Dieu • était en Christ, dit le saint apAtre ' , se réconci- - liant le monde. >

Comme on voit quelquefois un grand orage; le ciel semble s'éclater, et fondre tout entier sur la terre; mais en même temps on voit qu'il se décharge peu â peu , jusqu'à ce qu'il reprenne enfin sa première sérénité, calmé et apaisé, si je puis parler de la sorte , par sa propre indignation : ainsi la justice divine, éclatant sur le Fils de Dieu de toute sa force, se passe peu à peu en se déchargeant; la nue crève et se dissipe; Dieu commence à ouvrir aux enfants d'Adam cette face bénigne et riante ; et , par un retour admirable qui comprend tout le mystère de notre salut , pendant qu'il délaisse son Fils innocent , pour l'amour des hommes coupables , il embrasse tendrement les hommes coupables, pour l'amourde son Fils innocent.

Jetons-nous donc , chrétiens , dans les horreurs

1 II. Cur. r, it.

DE JÉSUS- CillUST. 649

salutaires du délaissement de Jésus; comprenons ce que c’est que de délaisser Dieu, et d'étre délaissé de Dieu. Nos cœurs sont attachés à la créature; elle y règne, elle en exclut Dieu : c’est pour cela que cet outrage est extrême , puisque c’est pour le réparer, que Jésus s'expose à porter pour nous le délaissement et le dédain de son propre Père. Retournons à Dieu , chrétiens , et recevons aujourd'hui la grâce de réunion avec Dieu , que ce délaissement nous mérite.

Mais poussons encore plus loin, et voyons dans la passion de notre Sauveur tous les motifs particuliers que nous avons de nous détacher de la créature. Il faut donc savoir, chrétiens , qu’il y a dans la créature un principe de malignité , qui a fait dire à saint Jean, non-seulement que - le

• mondeest malin , mais qu'il n’est autre chose que

• malignité '. • Mais pour haïr davantage ce monde malin , et rompre les liens qui nous y attachent , il n'y a rien , à mon avis, de plus efficace que de lui voir répandre contre le Sauveur toute sa malice et tout son venin. Venez donc connaître le monde en la passion de Jésus ; venez voir ce qu'il faut attendre de l'amitié, de la haine , de l'indifférence des hommes, de leur prudence, de leur Imprudence , de leurs vertus, de leurs vices, de leur appui , de leur abandon , de leur probité et de leur injustice : tout est changeant, tout est Infidèle, tout se tourne eu affiietion et en croix ; et Jésus nous en est un exemple.

Oui, mes frères, tout se tourne en croix; et premièrement les amis : ou Ils se détachent par intérêt , ou ils nous perdent par leurs tromperies, ou iis nous quittent par faiblesse, ou ils noussecourent a contre temps, scion leur humeur, et non pas selon nos besoins; et toujours ils nous accablent.

Le perfide Judas nous fait voir la malignité de l’intérêt, qui rompt les amitiés les plus saintes. Jésus l’avait appelé parmi ses apôtres; Jésus l’avait honoré de sa confiance particulière, et l'avait établi le dispensateur de toute son économie ; cependant, ô malice du cœur humain I ce n'est point ni un ennemi ni un étranger, c'est Judas, ce cher disciple, cet intime ami, qui le trahit, qui le livre , qui le vole premièrement , et après le vend lui-même pour un léger intérêt : tant l’amitié , tant la confiance est faible contre l'intérêt. Ne dites pas : Je choisirai bien : qui sait mieux choisir que Jésus? Ne dites pas : Je vivrai bien avec mes amis : qui les a traités plus bénignement que Jésus , la bonté et la douceur même? Détestons donc l'avarice , qui a fait premièrement un voleur, et ensuite un traître même d’un

1 I. Joan v, ia.

apôtre, et n'ayons jamais d’assurance où nous voyons l'entrée au moindre intérêt

Cest toujours l'intérêt qui fait les flatteurs; et c’est pourquoi ce même Judas, que le démon de l'intérêt possède , s'abandonne par cette même raison à celui de la flatterie. Il salue Jésus, etit le trahit; il l'appelle son maître, et II le vend; Il le baise, et 11 le livre àses ennemis : c'est l image parfaite d'un flatteur, qui n'applaudit à toute heure à celui qu'il nomme son maître et son patron , que pour trafiquer de lui , comme parie l'apôtre saint Pierre. ■ Ce sont ceux- la, dit ce grand ■ apôtre, qui, poussés par leur avarice, avec des

• paroles feintes, trafiquent de nous : » In avaritia fictis verbis de vobis nrgotiabuntur ■ : toutes leurs louanges sont des pièges; toutes leurs complaisances sont des embûches. Ils font des traités secrets dans lesquels ils nous comprennent sans que nous le sachions : ils s'allient avec Judas : > Que me donnerez-vous , et je vous le met-

• trai entre les mains ’? • Ainsi ordinairement ils nous vendent , et assez souvent ils nous livrent. Défions-nous donc des louanges et des complaisances des hommes. Regardez bien ce flatteur qui épanche tant de parfums sur votre tête : savez-vous qu'il ne fait que couvrir son jeu , et que par cette immense profusion de louanges , qu'il vous donne à pleines mains , il achète la liberté de décrier votre conduite, ou même de vous trahir sans être suspect? Qui ne te haïrait, ô flatterie 1 corruptrice de la vie humaine , avec tes perfides embrassements et tes baisers empoisonnés , puisque c'est toi qui livre le divin Sauveur entre les malus de scs ennemis implacables?

Mais après avoir vu , messieurs , ce que c'est que des amis corrompus, voyons ce qu’il faut attendre de ceux qui semblent les plus assurés : faiblesse, méconnaissance, secours en paroles, abandonnement en effet ; c'est ce qu'a éprouvé le divin Jésus. Au premier bruit de sa prise , tous ses disciples le quittent par une fuite honteuse \ O cour, â qui je prêche cet évangile , ne te reconnais-tu pas toi-même dans cette histoire? n'y reconnais-tu pas tes faveurs trompeuses , et tes amitiés inconstantes? Aussitôt qu'il arrive lemoi ndre embarras, tout fuit, tout s'alarme, tout est étonné ; ou l'on garde tout au plus un certain dehors, afin de soutenir pour Informe quelque apparence d'amitié trompeuse, et quelque dignité d'un nom si saint. Mais poussons encore plus loin , et voyons la faiblesse de cette amitié , lorsqu'elle semble le plus secourante. Cest le faible des amis du monde de nous vouloir aider selon leur humeur, et non pas selon nos besoins.

* il. Pttr. n, a.

* Vcl Uk. XXVI. IS.

* Mort, uv, ho.

Slüt f.\ PASSION

Pierre entreprend d'assister son Maître , et il met la main à l'épée, et il défend par le carnage celui qui ne voulait être défendu que par sa propre innocence. O Pierre! voulez-vous soulager votre divin Maître? vous te pouvez par ia douceur et par la soumission, par votre fidélité persévérante. O Pierre 1 vous ne le faites pas , parce que ce secours n'est pas selon votre humeur : vous vous abandonnez au transport aveugle d'un zèle inconsidéré ; vous frappez les ministres de la justice, et vous chargez de nouveaux soupçons ce Maître innocent qu’on traite déjà de séditieux. C’est ce que fait faire l’amitié du monde : elle veut se contenter elle-même , et nous donner le secours qui est conforme à son humeur ; et cependant elle nous dénie celui que demanderaient nos besoins.

Mais voici , si je ne me trompe , ledemler coup qu’on peut recevoir d'une amitié chancelante : un grand zèle mal soutenu , un commencement de constance qui tombe dans la suite tout à coup , et nousaecabie plus cruellement que si l’on nous quittait au premier abord ; le même Pierre en est un exemple. Qu'Il est ferme ! qu’il est intrépide t il veut mourir pour son Maître ; il n'est pas capable de l’abandonner : il le suit au commencement ; mais , 6 fidélité commencée , qui ne sert qu’à percer le coeur de Jésus par un reniement plus cruel , par une perfidie plus criminelle ! Ah ! que l’amitié de la créature est trompeuse dans scs apparences, corrompue dans scs flatteries, amère dans ses changements , accablante dans scs secours à contretemps, et dans scs commencements deconstaneequi rendent l’infidélité plus insupportable ! Jésus a souffert toutes ees misères, pour nous faire haïr tant de crimes que nous fait faire l’amitié des hommes, par nos aveugles complaisances. Haïssons-les , chrétiens , ces crimes, et n’ayons d'amitié , ni de confiance, dont Dieu ne soit le motif, dont la charité ne soit le principe.

Que lai fera maintenant souffrir la fureur de ses ennemis? Mille tourments, mille calomnies , plaies sur plaies , douleurs sur douleurs , indignités sur indignités ; et ce qui emporte avec sol la dernière extrémité des souffrances , la risée dans l’accablement, l'aigreur de la raillerie au milieu de la cruauté.

C'est une chose inouïe que la cruauté et la délision sc joignent dans toute leur force ; parce que l’horrenr du sang répandu remplit l'âme d’images fïmèbres , qui modèrent cette joie malicieuse dont se forme la moquerie. Cependant je vois mon Sauveur livré à ses ennemis, pour être l'unique objet de leur raillerie, comme un insensé; de leur fureur, comme un scélérat : en telle sorte,

mes frères, que nous voyons régner, dans lout le cours de sa passion , In risée parmi Ira douleurs , et l'aigreur de la moquerie dans le dernier emportement de la cruauté.

Il le fallait de la sorte, Il fallait que mon Sauveur « fût rassasié d'opprobres, ■ comme avait prédit le prophète ' ; nfln d’expier et de condamner par ses saintes confusions , d’un cûté ces moqueries outrageuscs , de l’autre ccs délicatesses et ce point d'honneur qui fait toutes les querelles. Chrétiens, osez- vous vous abandonner à cet esprit de dérision qui a été si ontrageux contre Jésus-Christ? Qu'est-ce que la dérision, sinon le triomphe de l’orgueil, le règne de l'impudence, la nourriture du mépris , la mort de la société raisonnable , la honte de la modestie et de la vertu ? Ne voyez-vous pas, railleurs à outrance, que d’opprobres, et quelle risée vous avez causés nu divin Jésus? et ne craignez-vous pas de renouveler ce qu’il y a de plus amer dans sa passion?

Mais vous, esprits ombrageux, qui faites les importants, et qui croyez vous faire valoir par votre délicatesse et par vos dédains , dans quel abîme de confusions a été plongé le divin Jésus par cette superbe sensibilité? Pour expier votre orgueil et votre dédain , Il faut que son supplice , tout cruel qu’il est, soit encore beaucoup plus infâme; il faut que ce Roi de gloire soit tourné en ridicule de toute manière par ce roseau , par cette couronne , et par cette pourpre ; il faut que l’insulte de la raillerie le poursuivo jusque sur la croix , et dans les approches mêmes de la mort ; et enfin , qu'on invente dans sa passion une nouvelle espèce de comédie, dont toutes les plaisanteries soient, pour ainsi dire, teintes de sang, dont la catastrophe soit toute tragique.

■ Mes frères, dit le saint apûtrc *, noos som- ■ mes baptisés en sa mort; * et puisque sa mort rat infâme, nous sommes baptisés en sa confusion ; nous avons pris sur nous , par le saint baptême , toute cette dérision et tous ces opprobres. Eh quoi! tant de honte, tant d'ignominies, tant d'étranges dérisions, dans lesquelles nous sommes plongés par le saint baptême , ne seront-cllcà pas capables d’étouffer en nous les cruelles délicatesses du faux point d'honneur? et sera-t-il dit quedes chrétiens immoleront encore à cette idole, et tant de sang , et tant d'âmes que Jésus-Christ a rachetées? Ah ! sire , continuez à seconder Jésus-Christ, pour empêcher ect opprobre de son Église, et cet outrage publie qu'on fait à l’ignominie de sa croix.

1 Thrrn. lu, att,

1 Rom. vi , a

DK JÉSUS-CHRIST.

Je voulais encore vous représenter ce que font les indifférents; et je vous dirai, en un mot, qu'entraînés par la fureur, qui est toujours in plus violente , ils prennent le parti des ennemis. Ainsi les Romains, que les promesses du Messie ne regardaient pas encore, à qui sa venue et son Evangile étalent alors indifférents, épousent la querelle des Juifs passiounés; et c'est l'un des effets les pins remarquables de la malignité de l'esprit humain , qui , dans le temps où il est , pour ainsi parler, le plus balance par l'indifférence, se laisse toujours gagner plus facilement par le penchant de la haine. Je n'ai pas assez de temps pour peser cette circonstance ; mais Je ne puis omettre en ce lieu ce que souffre le divin Sauveur par l'ambition et la politique du monde , pour expier les péchés que fait faire la politique : toujours , si l’on n'y prend garde , elle condamne la vérité , elle affaiblit et corrompt malheureusement les meilleures intentions. Pilate nous le fait bien voir, en se laissant lâchement surprendre aux pièges que tendent les Juifs à son ambition tremblante.

Ces malheureux savent joindre si adroitement à leurs passions les intérêts de l’État , le nom et la majesté de César, qui u'y pensait pas, que Pilate reconnaissant l'innocence , et toujours prêt à l'absoudre, ne laisse pas néanmoins de le condamner. Oh! que la passion est hardie, quand elle peut prendre le prétexte du bien de l’Etat 1 oh I que le nom du prince fait souvent des injustices et des violences qui feraient horreur A ses mains , et dont néanmoins quelquefois elles sont souillées, parce qu’elles lesappuient, ou du moins quelles négligent de les réprimer ! Dieu préserve de tels péchés le plus juste de tous les rois , et que son nom soit si vénérable , qu’il soit toujours si saintement et si respectueusement ménagé, que , bien loin d’opprimer personne , il soit l'espérance et la protection de tous les opprimés, jusqu’aux provinces les plus éloignées de son empire.

Mais reprenons le (11 de notre discours , et admirons ici, chrétiens, en Pilate la honteuse et misérable faiblesse d’une vertu mondaine et politique. Pilate avait quelque probité et quelque justice : il avait même quelque force et quelque vigueur ; il était capable de résister aux persuasions des pontifes et aux cris d’un peuple mutiné. Combien s’admire la vertu mondaine, quand elle peut se soutenir en de semblables rencontres! Mais voyez que la vertu même, quelque forte qu'elle nous paraisse, n’est pas digne de porter ce nom, jusqu'à ce qu’elle soit capable de toute sorte d’épreuves. C’était beaucoup, ce me semble, à Pilate d'avoir résisté à un tel concours et à

une telle obstination de toute la natiou judaïque, et d'avoir pénétré leur envie cachée , malgré tous leurs beaux prétextes ; mais parce qu’il n'est pas capable de soutenir le nom de César, qui n'y pense pas, et qu’on oppose mal à propos au devoir de sa conscience , tout l’amour de la justice lui est inutile ; sa faiblesse a le même effet qu’aurait la malice; elle lui fait flageller, elle lui fait condamner, elle lui fait cruciOer l'innocence même ; ce qu’aurait pu faire de pis une iniquité déclarée, la crainte le fait entreprendre à un homme qui paraît juste. Telles sont les vertus du monde; elles se soutiennent vigoureusement, jusqu'à ce qu'il s'agisse d'un grand intérêt ; mais elles ne eraignent point de se relécher pour faire un coup d'importance. O vertus indignes d'un nom si auguste! ô vertus qui n’avez rien pardessus les vices, qu'une faible et misérable apparence 1

Qu'il me serait aisé, chrétiens, de vous faire voir, en ce lieu , que la plupart des vertus du monde sont des vertus de Pilate ; c’est-à-dire , un amour imparfait de la vérité et de la justice I On les estime , on en parle, on en veut savoir les devoirs ; mais faiblement et nonchalamment. On demande , à la façon de Pilate : ■ Qu’cst-cc quo • la vérité 1 ?» et aussitôt on se lève sans avoir reçu la réponse. C'est assez qu’on s’en soit enquis en passant , et seulement pour la forme ; mais on ne veut pas pénétrer le fond. Ainsi l’on ignore la vérité , ou l'on ne la sait qu'à demi ; et la savoir à demi , c’est pis que de l’ignorer tout entière ; parce que cette connaissance imparfaite fait qu'on pense avoir accompli ce qui souvent u’est pas commencé. C’est ainsi qu’on vit dans le monde; et, manque de s’étre affermi dans un amour constant de la vérité, on étale magnifiquement une vertu de parade dans de faibles occasions, qu’on laisse tout à coup tomber dans les occasions importantes.

Jésus donc, étant condamné par cette vertu imparfaite, nous appreud A expier ces défauts et ces faiblesses honteuses. Vous avez vu , ce me semble, toute la malignité de la créature, assez clairement déchaînée contre Jésus-Christ; vous l'avez vu accablé par scs amis , par scs ennemis , par ceux qui étant en autorité devaient protection & son innocence , par l’inconstance des uns , par la cruelle fermeté des autres , par la malice consommée, et par la vertu imparfaite. Il n’oppose rien à toutes ces insultes qu’un pardon universel qu’il accorde à tous, et qu’il demande pour tous. » Père, dit-ll, pardonnez-leur, car ils ■ uc savent pas ce qu’ils font*. » Mon content do

• joatt. XVIII, 38.

1 Luc. XXIII , 31.

SUR LA PASSION

6 jj

pardonner a scs ennemis , sa divine bonté les excuse; elle plaint leur ignorance plus qu'elle ne blâme leur malice ; et , ne pou vaut excuser la malice même, elle donne tout sou sang pour l'expier, A la vue d’un tel excès de miséricorde , y aurat-il quelque âme assez dure pour ne vouloir pas excuser tout ce qu'on nous a fait souffrir par faiblesse, pour ne vouloir pas pardonner tout ce qu'on nous a fait souffrir par malice? AUI pardon , mes frères , pardon , grâce , miséricorde , Indulgence en ce jour de rémission ; et que personne ne laisse passer ce jour sans avoir donne à Jésus quelque injure insigne , et pardonné pour l'amour de lui quelque offense capitale.

Mais, au sujet de ces haines injustes, je me souviens , chrétiens , que je ne vous a! rien dit dans tout ce discours , de ce que l'amour déshonuéte avait fait souffrir au divin Jésus. Toutefois , je ne crains point de le dire, aucun crime du genre humain n'a plongé son âme innocente dans un plus grand excès de douleurs. Oui , ces passions ignominieuses font souffrir à notre Sauveur une confusion qui l’anéantit. C'est ce qui lui fait dire à son Père : ■ Vous connaissez les oppro- ■ bres dont ils m'ont chargé : Tu sels improjv. rium meum'. Ce trouble qui agite uos sens émus a causé à sa sainte âme ce trouble fâcheux qui lui a fait dire : « Mon âme est troublée » Cette Intime attache au plaisir sensible qui pénètre la moelle de nos os , a rempli le fond de son coeur de tristesse et de langueur; et cette joie dissolue qui se répand dans les sens , a déchiré sa chair virginale par tant de cruelles blessures qui lui ont ûté la figure humaine, qui lui font dire par le saint Psalmistc : • Je suis un ver et non pas • un homme 3. > Donc , A délices criminelles , de combien d'horribles douleurs avez-vous percé le coeur de Jésus! Mais il faut aujourd'hui , mes frères , satisfaire à tous ces excès en nous plongeant dans le sang , et dans les souffrances de Jésus-Christ : c'est, messieurs , ce qu'il nous ordonne , et c'est la dernière partie de son testament.

TBOISIKHE POINT.

Quiconque veut avoir part à la grâce de scs douleurs, il doit en ressentir quelque impression : car ne croyez pas qu’il ait tant souffert pour nous faire aller au ciel â notre aise , et sans goûter l’amertume de sa passion. Il est vrai qu'il a soutenu le plus grand effort; mais il nous a laissé de moindres épreuves, et toutefois nécessaires pour entrer en conformité de son Esprit et être honorés de sa ressemblance.

• Pt. lxviii, aa.

* JfHiM. XII, 27.

» Pt. ni, 6.

C’est dans le sacrement de la pénitence que nous devons entrer en société des souffrances de Jésus-Christ. Le saint concile de Trente dit que les satisfactions que l'on nous impose doivent nous rendre conformes à Jésus-Christ crucifie '. Mon Sauveur, quand je vols votre tête couronnée d'épines , votre corps déchiré de plaies , votre âme percée de tant de douleurs, je dis souvent en moi-même : Quoi donc, une courte prière, ou quelque légère aumône , ou quelque effort mrdiocre, sont-ils capables de me crucifier avec vous? ne faut-il point d’autres clous pour percer mes pieds , qui tant de fois ont couru aux crimes , et mes mains qui se sont souillées par tant d'injustices? Que si notre délicatesse ne pent supporter les peines du corps , que l’Église imposait autrefois a ses enfants par une discipline salutaire , récompensons-nous sur les cœurs : pour honorer la douleur immense par laquelle le Fils de Dieu déplore nos crimes , brisons nos cœurs endurcis , par l'effort d'une contrition sans mesure. Jésus mourant nous y presse : car que signifie ce grand cri avec lequel il expire? Ah! mes frères, il agonisait , il défaillait peu ù peu , attirant l’air avec peine d'une bouche toute livide , et traînant lentement les derniers soupirs par une respiration languissante : cependant il fait un dernier effort pour nous inviter à la pénitence; Il pousse au ciel un grand cri, qui étonne tonte la nature, et que tout l'univers écoute avec un silence respectueux : il nousnvertit qu'il va mourir, et en même temps il nous dit qu'il faut mourir avec lui. Quelle est cctlemort? C'est qu'il faut arracher son cœur de tout ce qu’il aime desordounément , et sacrifier à Jésus cc péché régnant, qui empêche que sa grâce ne régne en nos cœurs.

Chrétiens, Jésus va mourir : il baisse la tête, scs yeux se fixent ; il passe , il expire : c'en est fait, il a rendu Pâme. Sommes-nous morts avec lui ? sommes-nous morts an péché, allons-nous commencer une vie nouvelle? avons-nous brisé notre cœur par une contrition véritable , qui nous fasse entrer aujourd'hui dans la société de scs souffrances? Qui me donnera , chrétiens, que je puisse imprimer en vos cœurs cc sentiment de componction ! Que si mes paroles n'en sont pas capables , arrêtez les yeux sur Jésbs , et laissezvous attendrir par la vue de ses divines blessurcs. Je ne vous demande pas pour cela, messieurs, que vous contempliez attentivement quelque peinture excellentcde Jésus-Christ crucifié : j'ai une autre peinture & vous proposer ; peinture vivante et parlante qui porte une expression naturelle de Jésus mourant. Cc sont les pauvres, me» frères, dans lesquels je vous exhorte de contciu-

1 Vf Salif/act. neertt. Set*. XIV. cap. VIH.

Digiti

DE JESUS-CHRIST

pler aujourd’hui la passion de Jésus. Vous n’en verrez nulle part une image plus naturelle. Jésus souffre dans les pauvres; il languit, il meurt de faim dans une inflnitéde pauvres familles. Voilà donc dans les pauvres Jésus-Christ souffrant; et nous y voyons encore , pour notre malheur, Jésus- Christ abandonné , Jésus-Christ délaissé, Jésus- Christ méprisé. Tous les riches devraient courir : pour soulager de telles misères; et on ne songe qu'A vivre A son aise , sans penses A l’amertume et au désespoir où sont abîmés tant de chrétiens I VoilA donc Jésus délaissé ; voici quelque chose de plus : Jésus se plaint par son prophète, de ce que l'on a ajouté A la douleur de ses plaies : Super dolorem vu Inr.rum meorum addiderunt ' ; de ce que dans sa soif extrême on lui a donné du vinaigre’ : n'est-ce pas donner du vinaigre aux pauvres que de les rebuter, de les maltraiter, de les accabler dans leur misère et dans leur extrémité déplorable? Ah! Jésus, que nous voyons dans ces pauvres peuples une image trop effective de vos peineset de vos douleurs I Sera-ce en vain, chrétiens , que toutes les chaires retentiront des cris et des gémissements de nos misérables frères , et les cœurs ne seront-ils jamais émus de telles extrémités?

Sire , Votre Majesté les connaît , et votre bonté paternelle témoigne assez quelle en est émue. Sire , que Votre Majesté ne se lasse pas : puisque les misères s'accroissent , il faut étendre les miséricordes ; puisque Dieu redouble ses fléaux , il faut redoubler les secours, et égaler, autant qu'il se peut , le remède A la maladie. Dieu veut qu'on combatte sa justice par un généreux effort de charité, et les nécessités extrêmes demandent que le cœur s’épanche d'une façon extraordinaire. Sire, c’est Jésus mourant qui vous y exhorte; il vous recommande vos pauvres peuples : et qui suit si ce n'est pas un conseil de Dieu d’accabler, pour ainsi dire, le monde par tant de calamités, afin que Votre Majesté portant promptement la main au secours de tant de misères, elle attire sur tout son règne ces grondes prospérités que le ciel lui promet si ouvertement? Puisse Votre Majesté avoir bientôt le moyen d'assouvir son cœur de ce plaisir vraiment chrétien et vraiment royal , de rendre ses peuples heureux : ce sera le dernier trait de votre bonheur sur la terre ; c’est ce qui comblera Votre Majesté d’une gloire si accomplie , qu’il n’y aura plus rien à lui désirer que la félicité éternelle, que je lui souhaite dans toute l'étendue de mon cœur. Amen.

• a». Livra, il.

’ /but . as.

QUATRIÈME SERMON

rocs

LE VENDREDI SAINT

retené v u cous.

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