‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 236 sur 282 · MM · texte numérisé non relu

MM

PREMIER SERMON

POUR

LE JOUR DE PAQUES

De quelle manière le péché nous est devenu naturel : combien ses mauvaises Inclinations sont inhérentes A notre Ame. Comment Jésus-Christ est-il mort au péché pour nous en guérir. Obligation que nous avons «Je porter en nous la ressemblance de sa mort : renouvellement continuel qu’elle nous prescrit. Quelle doit être la Joie des chrétien* dan» le temps pascal. La source . le* progrès et les Ages divers de la vie des Juste* : pals parfaite et bonheur du dernier Age. Comment ih>3 corps mêmes seront vlvlllés.

Chrtetus resurgens ex mortuis jam non moritur, mors illi ultra non doininabilnr. Quod enim mortuus est pcccalo, mortuus est setnel : quod autem vivit, vivil l)eo.

Jésus-Christ étant ressuscité d'entre les morts ne mourra plus désormais, la mort n’aura plus d'empire sur lui : car quantit ce qu'il est mort, il est mort seulement une J ois pour le péché ; mais quant à la vie qu'il a maintenant , il vil pour Dieu. Rotn. vi, 9, 10.

Quand je vois ces riches tombeaux sous lesquels les grands de la terre semblent vouloir cacher la honte de leur corruption, je ne puis assez m'étonner de l’extrême folie des hommes qnl érigent de si magnifiques trophées à un peu de cendre, et & quelques vieux ossements. C'est en vain que l'on enrichit leurs cercueils de marbre et de bronze; c'est en vain que l’on déguise leur nom véritable par ces titres superbes de mouuments

* Lib. de Tob. cap. xi , 1. 1 , col. 002 , «03.

et de mausolées. Que nous profite , après tout ,

; cette vaine pompe, si ce n est que le triomphe de la mort est plus glorieux, et les marques de notre néant plus illustres? Il n’en est pas ainsi du sépulcre de mon Sauveur. La mort a eu assez do pouvoir sur son divin corps, elle I*a étendu sur la terre sans mouvement et sans vie ; elle n'a pas pu le corrompre , et nous lui pouvons adresser aujourd’hui cette parole que Job disait à la mer : ■ Tu iras jusque-là , et ne passeras pas « plus outre, cette pierre donnera des bornes à ta • furie; » et à ce tombeau , comme à un rempart invincible, seront enfin rompus tes efforts : Usque hue ventes; et non procèdes ampliust hic confringes tumentes Jluctus tuos *.

C’est pourquoi Notre-Seigneur Jésus après avoir subi volontairement une mort infâme, il veut après cela que « son sépulcre soit honorable, » comme dit le prophète Isaïe : Erit sepulcrum ejus gloriosum \ Il est situé au milieu d’un jardin, taillé tout nouvellement dans lé roc; et de plus il veut qu’il soit vierge aussi bien que le ventre de sa mère, et que personne n’y ait été posé devant lui : davantage , il faut à son corps cent livres de baume du plus précieux , et un linge très-fin et très- blanc pour l’envelopper. Et après que, durant le cours de sa vie, - il s’csl « rassasié de douleurs et d'opprobres : » Satura bituropprobriis , nous dit le prophète*; vous diriez qu’il soit devenu délicat dans sa sépulture : n’est-ce pas pour nous faire entendre qu'il se préparait un lit plutôt qu’un sépulcre? Il s*y est reposé doucement jusqu’à ce que l’heure de se lever fût venue *; mais tout d’un coup il s’est

1 Job. XXXVIII, ||.

* Is. XI , 10.

* Thren. ni, ao.

* Il faut qu’il y dorme , et qu’il repose encore quelque temps jusqu'à ce que l’heure de se lever soit venue. Nous aurons jusqu’il ta nuit quelque reste de tristesse: Ad t>esperum drmorabiftir fletus ; mais demain «lès le malin sa résurrection nous comblera d’une sainte réjouissance , et ad mafutinum lœ/itia Que ferons-nous donc ainsi partagés entre ta tristesse et ta joie? si nous ne parlons que de sa résurcclinn, notre douleur sans doute s’en trouvera offensée : que si nous nous contentons de nous entretenir de sa mort, uolro espérance ne sera pas satisfaite. Joignons les toutes deux , chrétiens, et voyons les obligations que l’une et l’autre uous impose.

0 Marie! nous ne craindrons pas de nous adresser à vous aujourd'hui; nous savons que l'amertume de vos douleurs est bien adoucie : bientôt vous apprendrez que votre Fils aura pris une nouvelle naissance; et vous ne porterez point d'envie h son saint sépulcre , de ce qu’il aura été comme sa seconde mère : au contraire vous n’en recevrez pas moins de joie que lorsque l'ange , etc.

* BossueUvall <Ta!>ortl ainsi disposé Pexorde de son sermon, pour le prêcher le Samedi-Saint : Il a dans la suite nds cet exorde dans l’état ou II se trouve Ici , pour l’approprier eutlirement A la solennité du Jour de PAques. [Édit, de Dtforîs.)

1 Pr. xxxtx , «. /

POUR LL JOUR DE PAQUES

fl 63

éveillé , et se les ant il vient éveiller la toi endormie de ses a pâtres.

Aujourd'hui les trois pieuses Maries étant accourues dés le grand matin pour chercher leur bon Maître dans ce lit de mort : « Que eherchez- ■ vous ici , leur ont dit les anges , vous cherchez

• Jésus de Nazareth crucifié : il n'y est plus; il « est levé , il est ressuscité : voyez le lieu où il « était mis1. » O jour de triomphe pour notre Sauveur I A jour de joie pour tous les fidèles I Je vous adore de tout mon cœur, 6 Jésus victorieux de la mort ! vraiment c'est aujourd’hui votre pique , c’est-à-dire votre passage , où vous passez delà mort à la vie. Faites-nous la grâce , 6 Seigneur Jésus I que nous fassions notre pique avec vous , en passant à une sainte nouveauté de vie : ce sera le sujet de cet entretien.

0 Marie! nous ne craindrons pas de nous adresser à vous aujourd'hui : l'amertume de vos douleurs est changée en un sentiment de joie ineffable. Vous avez déjà appris la nouvelle que votre Fils bicn-aimé a pris au tombeau une nouvelle naissance , et vous n’avez point porté d'envie à son saint sépulcre, de ce qu’il lui a servi de seconde mère : nu contraire vous n’avez pas eu moins de joie que vous en conçûtes lorsque i'ange vous vint annoncer qu'il naitrait de vous , en vous adressant ces paroles, par lesquelles nous vous saluons : Ave, etc.

Je m’étonne quelquefois, chrétiens, que nous ayons si peu de soin de considérer, et ce que nous sommes par la condition de notre naissance, et ce que nous devenons par la grâce du saint baptême. Uncmarque évidente que nousn’avons pas bien pénétré le mystère de notre régénération , c’est de voir les divers sentiments desaudileurs quand on vient à discourir de cette matière. Les uns, tout charnels et grossiers, sitôt qu’ils entendent parler de nouvelle vie , et de résurrection spirituelle , et de seconde naissance , demeurent presque interdits; peu s'en faut qu’ils ne disent avec Nicodème : « Comment se peuvent faire

• ces choses? quoi ! un vieillard naitra-t-ll encore

• une fois? faudra- t-il que nous rentrions dans « le ventre de nos mères"? - Tels étaient les doutes que se formait en son âme ce pauvre pharisien. Les autres , plus délicats, reconnaissent que ces vérités sont fort excellentes, mais il leur semble que cette morale est trop raffinée; qu’il faut renvoyer ces subtilités dans les cloîtres, pourservirde matière aux méditationsde ces personnes dont les âmes sc sont plus épurées dans la solitude: pour nous, diront-ils, nousafons peine

1 Lue. vxiv, s. Mure. 1YI , 4.

» Joan. m, l.

à goûter toute cette ray stagogie * . N’est-il pas vrai que c’est la secrète réflexion de quantité de personnes , lorsqu'on traite de ces mystères?

Qu’cst-ce à dire ceci, chrétiens? en quelle école ont-ils été élevés? ignorent-ils qu'il n’y a quasi point de maximes que les saints docteurs de l’Église aient plus souvent Inculquées; et que qui ôterait des écrits de l'apûtre les endroits où il explique cette doctrine , non-seulement il énerverait ses raisonnements Invincibles , mais encore qu’il effacerait la plus grande partie de ses divines épltres? D'où vient donc, je vous prie, que nous avons si peu de goût pour ces vérités? d'ou vient cela , sinon du dérèglement de nos mœurs? Sans doute nous ne permettons pas à l'Esprit de Dieu d’habiter ni assez longtemps ni assez profondément dans nos âmes , pour nous faire sentir ses divines opérations; car le Sauveur ayant dit à ses apôtres qu’il leur enverrait • cet esprit con-

■ solateur que le monde ne connaissait pas : pour

• vous, ojoute-ll, mes disciples, vous le connai-

• trez, parce qu’il sera en vous et habitera dans

■ vos cœurs : • Foj autem cognoscetis etim; quia apud vos. manebit, et in vobis erit ■. Par où nous voyons que , si nous le laissions habiter quelque temps dans nos âmes, il ferait sentir sa présence par les bonnes œuvres , esqueiles sa main puissante porterait nos affections ; et comme il n’y a point de christianisme en nos mœurs , comme nous menons une vie toute séculière et toute païenne , de là vient que nous ne remarquons aucun effet de notre seconde naissance.

Ainsi , chrétiens , pour vous instruire de ces vérités , le plus court serait de vous renvoyer à l'école duSnlnt-Espritct à une pratique . soigneuse des préceptes évangéliques. Mais puisque la saine doctrine est un excellent préparatif à la bonne vie , et que les solennités pascales , que nous avons aujourd'hui commencées, nous invitent à nous entretenir de ces choses : écoutez non point mes pensées, mais trois admirables raisonnements du grand apôtre saint Paul, dont il pose les principes dans le texte que j'ai allégué , et en tire les conséquences dans les paroles suivantes :

• Jésus est mort, dit-il, et c'est au péché qu’il est

■ mort, » peccato mortuus est'. Si donc nous voulons participer à sa mort , il faut que nous mourions au péché : c'est notre première partie. Jésus étant mort, a repris une nouvelle vie, et cette vie n’est plus selon la chair, mais entièrement selon Dieu, « parce qn’ll ne vit que pour

* Ce mot vient du grec et signifie l’action d’initier aux choses mystérieuses de la religion , ou lYxplicaUoo de a» mystère*. (f.dit. de Deforis.)

1 Jchin. xiv, IA, 17.

* Rom. vi, 10.

ti*i3

l’OliK Li: JOUH 1)E PAQUES.

. Dieu, * t/rnd aulemvivit, vieil Oeo Il faut donc que nous passions à une nouvelle vie, qui doit vire toute céleste : voila la deuxieme. Jésus étant une fois ressuscité , « ne meurt plus , la mort • ne lui domine plus,, jam non moritur, mors itli ultra non dominahiUtr' . Si donc nous voulons ressusciter avec lui, il faut que nous vivions éternellement à la grâce , et que la mort du péché ne domine plus en nos ânus : c'est par où Unira ce discours. Le Sauveur est mort, mourons avec lui; il est ressuscité, ressuscitons avec lui ; il est immortel , soyons immortels avec lui . Tâchons de rendre ces vérités sensibles par une simple et naïve ex position de quelques maximes de l'Évangile ; et foisons voir en peu de mots , avant toutes choses, quelle nécessité il y a de mourir avec le Sauveur.

PREMIRR POINT.

D’où vient que l'apâtre saint Paul ne parle que de mort et de sépulture, quand il veut dépeindre la conversion du pécheur ; et pourquoi a-t-il toujours à la bouche : qu’il faut mourir nu péché avec Jésus-Christ et crucifier le vieil homme, et tant d'autres semblables discours qui d’abord paraissent étranges? Car s'il ne veut dire antre chose sinon que nous devons changer nos méchantes inclinations , pour quelle raison se sert-il si souvent d'une façon de parler qni semble si fort éloignée ? et ce changement d'affections étant si commun dans la vie humaine , comment ne l'ex prime-t-il pas en termes plus familiers? C'est ce qui me fait croire qae ces sortes d'expressions ont quelque sens plus caché, et sans doute il ne les a , pour ainsi dire, affectées , qn’afln de nous inviter à en pénétrer le secret. Or pour avoir une pleine intelligence de l’intention de l'npâtre, je me sens obligé à vous représenter deux considérations importantes : par la première je vous ferai voir, avec l'assistance divine, pour quelle raison la conversion du pécheur s’appelle une mort ; et elle sera Urée d'une propriété du péché : par la seconde , je tâcherai de montrer que nous sommes obligés de mourir au péché avec le Sauveur; et celle-ci sera prise de la qualité du remède. De ces deux considérations, il en naîtra une troisième pour l'instruction des pécheurs.

Tout péché doit avoir son principe dans In volonté : mais dans l'homme il a une propriété bien étrange ; c'est qu’il est tout ensemble volontaire et naturel. Les pélagiens, ne comprenant point cette vérité , ne pouvaient souffrir que l'on leur parlât de ce péché d’origine avec lequel nous naissons, et disaient que cela allait â l'outrage

• Rom. vi, II.

* Ibid ».

de la nature , qui est l'œuvre des mains de Dieu : iis n’entendaient pas que la source du genre lui • main étant corrompue , ce qui nvaitélé volontaire seulement dans le premier père avait passe en nature à tous ses enfants, Qu'est-il nécessaire de vous raconter plus au long l'histoire de nos mal licurs? vous savez assez que le premier homme , séduit par les iulideles conseils de ce serpent frauduleux, voulut faire une funeste épreuve de sa liberté; et qu'usant inconsidérément de ces biens, ce sont les propres mots du saint pontife Innocent ’ , il ne sut pas reconnaître lu main qui les lui donnait : de sorte que , son esprit s'étant elevé contre Dieu , il perdit l'empire naturel qu’il avait sur ses appétits ; la honte, qui jusqu'à ce tcmps-lu lui avait été inconnue, fut la première de ses passions qui lui décela la conspiration de toutes les autres : il s’élait enllé d une vaine espérance de savuir le biru et le mal ; et il arriva par un juste jugement de Dieu , que ■ la première « chose dont il s'aperçut c'est qu'il fallait rougir: - AiAit primum senseruntrjuam erubcscendum , dit Tertullien’. Cela est bien étrange. Il remarqua incontluent sa nudité, ainsi que nous apprend l'Écriture 3 : c'est qu’il commença à sentir une révolte à laquelle il ne s'attendait pas; et la chair s étant suulevée inopinément contre la raison , il était confus de ce qu'il ne pouvait la réduire.

Mais je ne m'aperçois pas que je m'arrête peutêtre trop ù des choses qui sont très-connues : Il suffit présentement que vous remarquiez que nous naissons tous , pour uotre malheur, de ces passions honteuses, qui, étant suscitées par le péché, s'élèvent dans la chair, â la confusion de l'esprit. Cela n’est que trop véritable ; et voici le raisonnement que saint Augustin en lire après le Sauveur : • Qui naît de la chair, est chair, • dit Pvotre-Seigneur en saint Jean 4 : Quutl natum est ex carne, caroest. Que veut dire cela? La chair eu cet endroit , selon la phrase de l’Écriture , signifie ces inclinations corrompues qui s'opposent à la lui de Dieu : c’est donc comme si notre Maître avait dit plus expressément : O vous, hommes misérables, qui naissez de cette révolte, vous naissez par conséquent rebelles contre Dieu , et scs ennemis: Quod natum est ex carne, caroest: vous recevez en même temps et par les mêmes canaux , cl la vie du corps et la mort de l'âme : qui vous engendre, vous tue; et la masse dont vous êtes formés , étant infectée dans sa source ,

1 Episf. xku ad Concil. Carthag. n* 0, col. BOT, EpftL ' Rom. Ponttf. ( D. (Ajustant- )

* DeveUmd. Firg.tP II.

* C«Ki. ru , 7.

* Joan. ni, 6. S. Aug. Srrm. CLX1IY, U* », t Y, col. *3 U P>T Hl. tCXCIY, II* If , COl, Il JM.

POUR LE JOUR DE PAQUES

le péché s'attache et s'incorpore à votre nature. De là cette profonde ignorance , de tà ces chutes continuelles, de IA cescupiilités effrénées qui font tout le trouble et toutes les tempêtes de la vie humaine : Quod nalum est ex carne, carn est; et voyez, s’il vous platt , où va cette conséquence.

Les philosophes enseignent que In naissance et la mort conviennent aux mêmes sujets. Tout ce qui meurt prend naissance, tout ce qui prend naissance, peut mourir : c’est la mort qui nousête ce que la naissance nous donne. Vous êtes homme par votre naissance ; vous ne cessez d'être homme que par la mort : l’union de l’Ame et du corps se fait par la naissance ; aussi est-ce la mort qui en fait la dissolution. Or, jusqu’à ce que la nature soit guérie , être homme et être pécheur c’est la même chose : l'Ame ne tient pas plus au corps, que le péché et ses mauvaises inclinations s'attachent , pour ainsi dire , A la substance de l’Ame. Que si le péché a sa naissance , il aura par conséquent sa vie et sa mort : il a sa naissance par la nature corrompue , sa vie par nos appétits déréglés ; ce n’est donc pas sans raison que nous appelons une mort la guérison qui s'en fait par la grâce médicinale qui délivre notre nature : par où vous voyez que ce n'est pas sans raison que la conversion du pécheur s'appelle une mort. C’est pourquoi je ne m’étonne plus , grand apAtre , si vous la nommez ordinairement de la sorte: vous nous voulez faire entendre combien nos blessures sont profondes , combien le péché et l’inclination au mal nous est devenue naturelle; et que naissant avec nous , il ne faut rieu moins qu'une mort pour l’arracher de nos âmes.

Voilà déjà, ce me semble , quelque éclaircissement de la pensée de saint Paul, tiré, à la vérité, non des maximes orgueilleuses de la sagesse du siècle , mais des principes soumis et respectueux de l’humilité chrétienne. Nous n’avons point de honte d'avouer les inflrmités de notre nature : que ceux-là en rougissent qui ne connaissent pas le Libérateur. Pour nous, au contraire, nous osons nous glorifier de nos maladies; parce que nous savons et la miséricorde du Médecin et la vertu du remède. Ce remède, comme vous le savez, c’est la mort do Notre-Selgneur ; et puisque nous voilà tombés sur la considération du remède , il est temps désormais que nous entendions raisonner l’apAtre saint Paul. « Le Fils de

• Dieu , dit-il , est mort au péché ; » mortuus est peccato; « ainsi estimez, conclut-il, que vous

* êtes morts au péché , ■ ita cl vos existimate mortuos quille messe peccato '. Que veut-il dire, que Notre-Scigneur est mort au oéché; lui qui

' Bon. VI, 10, II.

dès le premier moment de sa conception a tonjours vécu A la grâce? Pour pénétrer sa pensée, il est nécessaire de reprendre la chose de plus haut , et de vous mettre devant les yeux quelques points remarquabiesde la doctrine de saint Paul , dans lesquels j’entre par cet exemple.

Si jamais vous vous êtes rencontrés dans une place publique où l'on aurait exécuté quelque criminel, n’est-il pas vrai que, par la qualité de la peine, vous avez souvent jugé de l’horreur dn crime , et qu'il vous a semblé voir quelque idée de leurs forfaits dans les marques de leurs supplices et dans leurs faces défigurées? Vous êtes surpris peut-être , que je vous propose un si funèbre spectacle : c'est pour vous faire avouer qu’il y a dans la peine quelque représentation de la coulpe. Oserons-nous bien maintenant , mon Sauveur, vous appliquer cet exemple? Il le faut bien , certes , puisque vous avez paru sur la terre comme un criminel. Vous avez désiré vous rendre semblable aux pécheurs ; et n’ayant point de péché , vous avez voulu néanmoins en subir toutes les peines pendant votre vie : votre sainte chair a été travaillée des mêmes incommodités que le péché seul avait attirées sur la ndtre ; e'est pourquoi saint Paul ose dire, que vous vous êtes fait • semblable A la chair du péché, ■ in similitudinem camis peccati '. Quelle bonté, chrétiens 1 Ce n’a pas été assez au Fils du Père éternel , de revêtirsa dignité d'une chair humaine ; cette chair plus pure que les rayons du soleil , qui méritait d'être ornée d'immortalité et de gloire, il la couvre encore , pour l’amour de nous , de l’image de notre péché : n’est-ce pas de quoi nous confondre? Que sera-ce donc, si nous venons à considérer que c'est par ce moyen que nos péchés sont guéris? C'est ici, c’est ici le trait le plus merveilleux de la miséricorde divine.

On rapporte que parfois les magiciens , possédés en leur âme d'un désir furieux de vengeance, font des images de cire de leurs ennemis, sur lesquelles ils murmurent quelques paroles d'enchantement; et après, ajoute-t-on, frappant ces statues , la blessure , par un fatal contre-coup, en retombe sur l'original. Est-ce fable ou vérité, je vous le laisse à juger : seulement sais-je bien qu’il s’est passé quelque chose de semblable en la personne de mon Mnitre.

Ou était l image du péché? En sa chair bénite. Où était le péché même? En vous et en mot, chrétiens. La chair du Sauveur, cette image innocente du crime, a été livrée entre les mains des bourreaux, pour en faire à leur fantaisie : ils l’ont frappée , les coups ont porté sur le péché ; ils l'ont

* Rom. vm, a.

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POUR LE JOUR DE PAQUES

crucifié, le péché a été crucifié; ils lui ont arraché la vie, le péché a perdu la sienne : et voilà justement ce que l'apôtre veut dire. Le Sauveur, selon sa doctrine, est mort au péché ; parce que, abandonnant à la mort sa chair innocente qui en était l'image, il a anéanti le péché. Mais pourrons-nous conclure de là qu'il faut que nous mourions avec lui, ila et vos exislimate mortuos quidem esse peccato ? Certainement , chrétiens , la conséquence en est bien aisée; il ne faut que lever les yeux , et regarder notre Maître pendu à la croix. O Dieu ! comment a-t-on traité sa chair innocente ! Quelque part où je porte ma vue , je n'y saurais remarquer aucune partie entière. Quoi I parce qu'elle portait l'image du péché , il a bien voulu qu'elle fût ainsi déchirée , et nous épargnerons le péché même qui vit en nos âmes ! nous ne mortifierons point nos concupiscences; au contraire, nous nous y laisserons aveuglément emporter! Gardons-nous-en bien, chrétiens; il nous faut faire aujourd'hui un aimable échange avec la Sauveur. Innocent qu'il était, il s'est couvert de l'image de nos crimes, subissant la loi de la mort ; criminels que nous sommes , imprimons en nous-mêmes la figure de sa sainte mort , afin de participer à son innocence : car lorsque nous portons la figure de cette mort, par une opération merveilleuse de l’esprit de Dieu sa vertu nous en est appliquée. C’est pour cela que l'apôtre nous exhorte à porter l’image de Jésus crucifié sur nos corps mortels , à avoir sa mort en nos membres , à nous conformer à sa mort '.

Mais quelle main assez industrieuse pourra tracer en nous cette aimable ressemblance? Ce sera l'amour, chrétiens, ce sera l'amour. Cet amour saintement curieux ira aujourd’hui avec Madeleine adorer le Sauveur dans sa sépulture : il contemplera ce corps innocent gisant sur une pierre , plus froid et plus immobile que la pierre; et là se remplissant d'une idée si sainte , il en formera les traits dans nos âmes et dans nos corps. Ces yeux si doux , dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes , ne rendent plus de lumières : l'amour portera la main sur les nôtres; il les tiendra clos pour toute cette pompe du siècle; ils n'auront plus de lumière pour les vanités. Cette bouche divine , de laquelle Inondaient des fleuves de vie éternelle , je vois que la mort l’a fermée ; l'amour fermera la nôtre à jamais aux blasphèmes et aux médisances : il rendra nos cœurs de glace pour les vains plaisirs qui ne méritent pas ce nom; nos mains seront immobiles pour les rapines : il nous sollicitera de nous jeter à corps perdu sur cet aimable mort , et

• 11. Cor. IV, 10. Cotou. ul, 5. Rom. vu , S

de nous envelopper avec lui dans son drap mortuaire ; aussi bien l’apôtre nous apprend que • nous -sommesensevelisaveclui parlesaint baptême, » consepulti Christo in baptismo

La belle cérémonie qui se faisait anciennement dans l’Église au baptême des chrétiens ! c’était en ce jour qu’on les baptisait dans l'antiquité, et vous voyez que nous en retenons quelque chose dans la bénédiction des fonts baptismaux. On avait accoutumé de les plonger tout entiers et de les ensevelir sous les eaux ; et comme les fidèles les voyaient se noyer, pour ainsi dire , dans les ondes de ce bain salutaire, ils se les représentaient en un moment tout changés par la vertu du Saint -Esprit, dont ces eaux étaient animées : comme si sortant de ce monde à même temps qu’ils disparaissaient de leur vue, ils fussent allés mourir et s’ensevelir avec le Sauveur. Cette cérémonie ne s’observe plus , il est vrai ; mais la vertu du sacrement est toujours la même, et partant vous devez vous considérer comme étant ensevelis avec Jésus-Christ.

Encore un petit mot de réflexion sur une ancienne cérémonie. Les chrétiens autrefois avaient accoutumé de prier debout et les mains modestement élevées en forme de croix ; et vous voyez que le prêtre prie encore en cette action dans le sacrifice : quelle raison de cela? il me semble qu'ils n'osaient se présenter à la Majesté divine, qu'au nom de Jésus crucifié : c'est pourquoi ils en prenaient la figure, et graissaient devant Dieu comme morts avec Jésus-Christ ; ce qui a donné occasion au grave Tertullien d'adresser aux tyrans ces paroles si généreuses : Paralus est ad omne supplicium ipse habitus oranlis chrisliani ■ : * La seule posture du chrétien • priant affronte tous vos supplices : » tant ils étaient persuadés, dans cette première vigueur des mœurs chrétiennes , qu’étant morts avec le Sauveur, ni supplices ni voluptés ne leur étaient rien I Et c'est pour le même sujet qu'ils prenaient plaisir en toute rencontre d'imprimer le signe de la croix sur toutes les parties de leurs corps : comme s’ils eussent voulu marquer tous leurs sens de la marque du crucifié , c’est-à-dire , de la marque et du caractère de mort. Pour la cérémonie, nous l'avons tous les jours en usage : mais uous ne considérons guère le prodigieux détachement qu’elle demande de nous ; et c'est à quoi néanmoins l’apôtre saint Paul nous presse. [Ces premiers chrétiens] n’avaient rien de plus présenta l'espritque cette pensée : Il faut que tout chrétien meure avec Jésus-Christ. Il faut qu'il meure; car le péché se contractant par la nais-

' Colou. Il, 13.

* Jpotog. D* 30.

POUR LE JOUR DE PAQUES

sauce , il ne se détache que par une espèce de I mort. Il faut qu'il meure ; car 11 faut qu'il s'applique et la ressemblance et la vertu de la mort de notre Sauveur, qui est l'unique guérison de ses maladies. Voilé déjà deux raisons : la première est tirée d'une propriété du péché; la seconde, de la qualité do remède. Oublierons-nous eetle instruction particulière que nous avons promise : elle me semble trop nécessaire ; et ce n'est point tant nne nouvelle raison, qu'une conséquence que nous tirerons des deux autres.

Écoutez , écoutez , pécheurs , la grave et sérieuse leçon de cet admirable docteur : puisqu'il ne nous parle que de mort et de sépulture, ne vous imaginez pas qu'il ne demande de nous qu’un changement médiocre. Où sont ici ceux qui mettent tout le christianisme en quelque réformation extérieure et superficielle, et dans quelques petites pratiques ? En vain vous a-t-on montré combien le péché tenait à notre nature, si vous croyez après cela qu’il ne faut qu'un léger effort pour l'en détacher : l'apôtre vous a enseigné que vous devez traiter le péché comme Jésus-Christ en a traité la ressemblance en sa sainte chair. Voyez s'il l'a épargnée : quel endroit de son corps n'a pas éprouvé la douleur de quelque supplice exquis? et vous ne comprenez pas encore quelle obligation vous avez de rechercher dans le plus secret de vos cœurs tout ce qu'il y peut avoir de mauvais désirs, et d'en arracher jusqu'à la plus profonde racine 1 Oui , je vous le dis , chrétiens , après le Sauveur ; quand cet objet , qui vous sépare de Dieu , vous serait plus doux que vos yeux , plus nécessaire que votre main droite, plus aimable que votre vie, coupez, tranchez : Abscide eum ■. Ce n'est pas sans raison que l'apôtre ne nous prêche que mort , il vêtit nous faire entendre qu’il faut porter le couteau jusqu'aux inclinations les plus naturelles; et même jusqu’à la source de la vie, s'il en est besoin.

Saint Jean-Chrysostôme fait, à mon avis, une belle réflexion sur ces beaux mots de saiut l’aul : Atihi mundus crueifixus est, et ego tnundo ■ :

• Le monde m'est crucifié , et moi au monde ; » entendez toujours par le monde, les plaisirs du siècle : • Ce ne lui était pas assez d’avoir dit que

• le monde était mort pour lui, remarque ce saint

• évêque 3; il faut qu'il ajoute que lui-même est

• mort au monde. Certes, poursuit le merveil-

• leux interprète, l'apôtre considérait que non-

• seulement les vivants ont quelques sentiments

• les uns pour les autres; mais qu'il leur reste

' Vrt tth. v. 30.

■ C al. vl, It.

1 l-i b || de ('umtmncl. n' Z, 1. 1 , p. 112.

« encore quelque affection pour les morts , qu'ils

■ en conservent le souvenir, et rendent du moins

• à leurs corps les honneurs de la sépulture. « Tellement que le saint apôtre, pour nous faire

• entendre jusqu'à quel point le Adèle doit être

■ dégagé des plaisirs du siècle : Ce n’est pas as- » sez, dit-il, que le commerce soit rompu cn- « tre le monde et le chrétien , comme il l'est

• entre les vivants et les morts, parce qu'il y « reste encore quelque petite alliance ; mais tel « qu'est un mort à l'égard d'un mort , tels doi-

■ vent être l’un à l’autre le siècle et le chrétien. * Comprenez l'idée de ce grand homme ; et voyez comme il se met en peine de nous faire voir, que, pour les délices du monde, le Adèle y doit être froid, immobile, insensible : si je savais quelque terme plus signlflcatif , je m’en servirais.

C’est pourquoi armez-vous, fldèles , du glaive de la justice ; domptez le péché en vos corps par un exercice constant de la pénitence : ne m’alléguez point ces vaines et froides excuses , que vous en avez assez fait , et que vous avez déchargé le fardeau de vos consciences entre les mains de vos confesseurs. Ruminez en vos esprits ce petit mot d’Origène . Pieque enim putes quod innovalio vilœ, quas dieitur semel facta, suffu iat : srd semper et quotidie, ti dici potest, ipsu novitas innovanda est' : • Ne croyez pas qu’il suf- « flse de s’être renouvelé une fois : Il faut renou- « veler la nouveauté même; » c'est-à-dire, que quelque participation que vous ayez de la sainteté et de la justice, fussiez-vous aussi justes comme vous présumez de l'être , il y a toujours mille choses à renouveler par une pratique exacte de la pénitence : à plus forte raison , êtes- vous obligés de vous y adonner n'ayant point expié vos fautes , et sentant en vos âmes vos blessures toutes fraîches, et vos mauvaises habitudes encore toutes vivantes. Et Dieu veuille que vous ne le connaissiez pas si tôt par expérience I

Mais il me semble que j'entends Ici des murmures. Quoi ! encore la pénitence ! ch I on ne nous a prêché autre chose durant ce carême : nous parlera-t-on toujours de pénitence? Oui, certes , n'en doutez pas ; tout autant qu’on vous prêchera l'Évangile et In mort de notre Sauveur. Tu t'abuses, chrétien, tu t’abuses, si tu penses donner d'autres bornes à ta pénitence, que celles qui doivent Anir le cours de ta vie. Sois-tu l'intention de l'Église dans l'établissement du carême? Elle voit que lu donnes toute l’année à des divertissements mondains; cela fâche eette

bonne mère : que fait-elle? Tout ce qu’elle l'eut

1 Lib. v, tu F-p. ad. Rom. n* 8, t. ir, p. i»«2.

poua le joua i>e parues.

pour dérober six semaines à tes déréglementa. Elle te veut donner quelque goût de la pénitence ; estimant que l'utilité que tu recevras d’une médecine si salutaire , t'en fera digérer l'amertume et continuer l’usage : elle t’en présente donc un petit essai pendant le carême : si tu le prends , ce n'est qu’avec répugnance : tu ne fais que te plaindre et murmurer durant tout ce temps.

Hélas ! je n’oserais dire quelle est la véritable cause de notre joie dans le temps de Pâques Sainte piété du christianisme, en quel endroit du monde t'es-tu maintenant retirée? On a vu le temps que Jésus en ressuscitant trouvait ses fidèles ravis d’une allégresse toute spirituelle, parce qu'elle n’avait point d’antre sujet que la gloire de son triomphe : c'était pour cela que les déserts les plus reculés et les solitudes les plus affreuses prenaient une face riante. A présent , les fidèles se réjouissent; il n’est que trop vrai : mais ce n’est pas vous , mon Sauveur, qui faites leur joie. On se réjouit de ce qu'on pourra faire bonne chère en toute licence : plus de jeûnes, plus d’austérités; si peu de soin que nous avons peut-être apporté durant ce carême û réprimer le désordre de nos appétits , nous nous en relâcherons tout â fait : le saint jour de Pâques , destiné ponr nous faire commencer une nouvelle vie avec le Sauveur, va ramener sur la terre les folles délices du siècle, si toutefois nous leur avons donné quelque trêve, et ensevelira dans l’oubli la mortification et la pénitence; tant la discipline est énervée parmi nouai

Ici vous m’arrêterez peut-être encore une fois, pour me dire : Mais ne faut-il pas se réjouir dans le temps de Pâques? n’est-cc pas un temps de réjouissance? Certes, je l’avoue, chrétiens : mais Ignorez-vous quelle doit être la joie chrétienne, et combien elle est différente de celle du siècle? Le siècle et ses sectateurs sont tel lement insensés, qu’ils se réjouissent dans les biens présents; et je soutiens que toute la joie du chrétien n'est qu’en espérance : pour quelle raison? C’est que le chrétien dépend tellement du Sauveur, que ses souffrances et ses contentements n’ont point d’autres modèles que lui. Pourquoi faut-il que le chrétien souffre? parce que le Sauveur est mort. Pourquoi faut-il qu’il aitde la joie ? parce que le même Sauveur est ressuscité. Or sa mort doit opérer en nous dans la vie présente , et sa résurrection seulement dans la vie future. Grand apôtre, c’est votre doct rinc ; et partant notre tristesse doit être présente , notre joie ne consiste que dans des désirs et dans une généreuse espérance : et c’est pour cette raison que le saint apôtre dit ces deux beaux mots , décrivant la vie des chrétiens : Spe gaudenies; et incontinent après, in tnbulatione

patientes '. Savez-vous qui lies gens ce sont que les chrétiens ? ce sont des personnes qui se réjouissent en espérance : et en attendant , que sont-ils? ils sont patients dans les tribulations. Que ces paroles , mes frères , soient notre consolation pendant les calamités de ces temps; qu’elles soient aussi la règle de notre joie durant ces saints jours : ne nous imaginons pas que l'Eglise nous ait établi des fêtes pour nous donner le loisir de nous chercher des divertissements profanes , comme la plupart du monde semble en être persuadé. l\os véritables plaisirs [ne sont pas] de ce monde : nous en pouvons prendre quelque avant-goût pur une fidèle attente ; mais In jouissance en est réservée pour la vie future. Et pour ce siècle pervers dont Dieu abandonne l’usage à ses ennemis , songeons que la pénitence est notre exercice , la mort du Sauveur notre exemple, sa croix notre partage, son sépulcre notre demeure. Ah ! ce sépulcre, c’est une mère : mou Maître y est entré mort, il l'a enfanté à une vie toute divine ; il faut qu'après y avoir trouvé la mort du péché j’y cherche la vie de la grâce : c’est notre seconde partie.

SECOND FOI NT

Saint Augustin distingue deux sortes de vie en l’âme: l’une, quelle communique au corps; et l’autre, dont elle vit elle-même : AHudest cnim in anima unde corpus vim/iealur, aliud unde ipsa vivificatur’i comme elle est la vie du corps, ce saint évêque prétend que Dieu est sa vie : Vitu corporis anima est, vita anima • üeusest3. Expliquons , s'il vous ploft , sa pensée , et suiv ans son raisonnement. Afin que l’âme douuc la vie au corps, elle doit avoir par nécessité trois conditions : il faut qu'elle soit plus noble ; car II est plus noble de donner que de recevoir : il faut qu elle soit unie; car il est manifeste que notre vie ne peut être hors de nous : il faut qu’elle lui communique des opérations que le corps ne puisse exercer sans elle; car il est certain que la vte consiste principalement dans l'action. Que si nous trouvons que Dieu a excellemment ces trois qualités à l’égard de l'âme, sans doute il sera sa vie à aussi hou titre qu’eile-mémeest la vie du corps. Voyons en peu de mots ce qui en est.

Et, premièrement, que Dieu soit, sans comparaison, au-dessus de l’âme, cela ne doit pas seulement entrer en contestation. Dieu ne serait pas notre souverain bien, s'il n’était plus noble que nous, et si nous n’étions beaucoup mieux en lui qu’en nous-mêmes. Pour l’union , il n’y a non plus de sujet d’en douter à des chrétiens après quo

1 Rom. Xll , 12,

* /»i Joan. Trttcl. xix, n“ 12, t- ni , pari. Il, col. 142.

J Serm. CLXI, n° 0, t V, col. 777.

POUR LE JOUR DE PAQUES

le Sauveur a dit tant de fols que le Saint-Esprit habiterait dans nos Unies ■ , et l'apôtre , que • la

• charité a été répandue en nos cœurs par le Saint- « Esprit qui nous a été donné 1 . ■ Et , en vérité. Dieu étant tout notre bonheur, il faut par nécessité qu’il se puisse unir à nos il mes; parce qu’il n’est pas concevable que notre bonheur et notre félicité ne soit point en nous. Reste donc à voir si notre âme , par cette union , est élevée à quelque action de vie dont sa nature soit incapable. Ne nous éloignons pas de saint Augustin. « Certes, « dit ce grand homme , Dieu est une vie immua-

• ble; il est toujours ce qu’il est, toujours en . sol, toujours à sol : ■ Est ipse semper in se, est Haut est, non aliter nunc, aliter postea, aliter antea K 11 ne se peut faire que l’âme ne devienne meilleure , plus noble , plus excellente , s'unissant & cet Être souverain , très-excellent, et très- bon : étant meilleure, elle agira mieux; et vous le voyez dans les justes : « car leur âme, dit saint « Augustin, s’élevant à un Être qui est au-des- « sus d’elle et duquel elle est, reçoit la justice,

• la piété, la sagesse : ■ Cum se erigit ad a/iquid quml ipsa non est, et quod supra ipsam est et a que ipsaest, percipit sapientiamjustitiam, pietatem ‘ ; elle croit en Dieu , elle espère en Dieu , elle aime Dieu. Parlons mieux : comme saint Paul dit que • l’Esprit de Dieu crie , et gémit ,

• et demande en nous : » Spirilus postulat pro nobis s ; aussi faut-il dire que le même Esprit croit , espère et aime en nos âmes : parce que c’est lui qui forme en nous cette foi , cette espérance, et ce saint amour. Par conséquent aimer Dieu, croire en Dieu , espérer en Dieu , ce sont des opérations toutes divines, que l'âme n’aurait jamais, sans l'opération , sans l'union, sans In communication de l’Esprit de Dieu ; ce sont aussi des actions de vie , et d'une vie éternelle : Il est donc vrai que Dieu est notre vie.

0 joie ! 6 félicité I qui ne s’estimerait heureux de vivre d’une telle vie? qui ne la préférerait à toutes sortes de biens? qui n’exposerait plutôt mille et mille fois cette vie mortelle , que de perdre une vie si divine? Cependant notre premier père l'avait perdue pour lui et pour ses enfants : sans le Fils de Dieu , nous en étions privés à jamais; mats ■ Je suis venu, dit-il , afin qu'ils vi- ■ vent , et qu’ils vivent plus abondamment : » Ego veni ut vitam habeant, et abundtintius habeanl c. En effet : j’ni remarqué avec beaucoup de plaisir que dans tous les discours du Sauveur

1 Joam. XIV, 17.

* Rom. T, ft

» In Joan. Tract, xis , n* Il , t. III , part II, col. tll.

* Ibid, n* 12, col. 442.

* Nom. vtii, 1

9 /«lit. X , lu-

qui nous sont rapportés dans son Évangile , il ne parle que vie, il ne promet que vie. D’où vient que saint Pierre, lorsqu'il lui demande s'il le veut quitter : « Maître, ou irions-nous, lui dit- « il , vous avez des paroles de vie éternelle ■ ? • et le Fils de Dieu lui-même : ■ Les paroles que

• je vous dis, sont esprit et vie » c’est qu’il savait bien que les hommes n’ayant rien de plus cher que vivre, il n’y a point de charme plus puissant pour eux que cette espérance de vie. Ce qui a donné occasion â Clément Alexandrin de dire dans cette belle hymme qu’il adresse à Jésus le roi des enfants , c’est-à-dire, des nouveaux baptisés , que » ce divin Pécheur, ainsi nppelle-t- « il le Sauveur, retirait les poissons de la mer . orageuse du siècle , et les attirait dans ses filets « par l’appât d’une douce vie, » dulei vita inescans 3.

Et c’est ici , chrétiens , où il est à propos d’élever un peu nos esprits , pour voir daus la personne du Sauveur Jésus l'origine de notre vie. La vie de Dieu n’est que raison et intelligence; et le Fils de Dieu procédant de cette vie et de cette intelligence , il est lui-même vie et intelligence. Pour cela, ildlt en saint Jean : que- comme

* le Père a la vie en soi , aussi a-t-il donné à son « Fils d’avoir la vie en soi ». • C’est pourquoi les anciens l’ont appelé la vie, la raison, la lumière, et l’intelligence du Père *; et cela est très-bien fondé dans les Écritures. Étant donc la vie par essence, c’est à lui à promettre, c’est à lui à donner la vie. L'humanité sainte qu’il a daigne prendre dans la plénitude des temps, touchant de si près à la vie , en prend tellement la vertu , qu’il en jaillit une source inépuisable d’eau vive : quiconque en boira aura la vie éternelle 6. Il serait impossible de vous dire les belles ehoses que les saints Pères ont dites sur cette matière , surtout le grand saint Cyril led’Alexand rie Souvenez-vous seulement de ce que l’on vous donne a ces redoutables autels ; voici le temps auquel tous les fidèles y doivent participer. Ést-ce du pain commun que l’on vous présente? n’est-cc pas le pain de vie, ou plutôt n’est -ce pas un paiu vivant que vous mangez pour avoir la vie? car ce pain sacré , c’est la sainte chair de Jésus , cette chair vivante, cette chair conjointe a la vie, cette chair toute remplie et toute pénétrée d’un esprit vivifiant. Que si ce pain commun qui n’a pas de vie , conserve celle de nos corps ; de quelle

1 Joan. VI, 69.

9 Ibid. 04-

1 Ttrm. l,p. 313. (6dit. Oxonicns. 1710.)

* Joan. v, 26.

* Tertnll. advers. Prax. n*5, 0- S. .4 1 ho mu. Oral, eonlr. Cent, n* 48 , t I , p. 40.

* Joon. iv, 14.

5 S. Cyril, in J oan. lib- iv, cap. u , t. iv, p. 30) MNp|-

POUR LE JOUR DE PAQUES

vie admirable ne vivrona-nous pas, noua qui mangeons un pain vivant , mais qui mangeons la vie même à la table du Dieu vivant ! qui a jamais oui parler d'un tel prodige, que l’ou pût manger la vie? il n'appartient qu'à Jésus de nous donner une telle viande : il est la vie par nature; qui le mange, mange la vie. O délicieux banquet des enfants de Dieu t û table délicate , 6 manger savoureux 1 Jugez de l'excellence de la vie par la douceur de la nourriture : mais plutôt, afin que vous en connaissiez mieux le prix , il faut que je vous la décrive dans toute son étendue.

Elle a ses progrès, elle a scs âges divers : Dieu qui anime les justes par sa présence , ne les renouvelle pas tout en un instant. Sans doute, si nous considérons tous les changements admirables que Dieu opère en eux durant tout le cours de cette vie bienheureuse, il ne se pourra faire que nous ne l'aimions ; et si nous l'aimons , nous serons poussés du désir de la conserver immortelle. Imitons en nous l'immortalité du Sauveur : c'est à quoi j'aurai s'il vous en souvient , à vous exhorter, lorsque je serai venu à ma troisième partie. Et puisqu'elle a tant de connexion avec celle que nous traitons , et qu’elle n'en est , comme vous voyez, qu'une conséquence, je joindrai l'une et l'autre dans une même suite de discours. Disons en peu de mots autant qu'il sera nécessaire pour se faire entendre.

Cet aigle de l'Apocalypse, qui cric pnr trois fols d'une voix foudroyante au milieu des airs : « Malheur sur les habitants de la terre, - Yœ, vas, vœ habUantibùs in terra semble nous parler de la triple calamité dans laquelle notre nature est tomDée. L’homme dans la sainteté d'origine, étant entièrement animé de l'Esprit de Dieu, en recevait ces trois dons, l’innocence, la paix , l’immortalité. Le diable, par le péché, lui a ravi l’innocence; la convoitise s’étant soulevée^ troublé la paix; l’immortalité a cédé à la nécessité de la mort : voilà l'ouvrage de Satan opposé à l'ouvrage de Dieu. Or le Fils de Dieu est venu • pour dissoudre l'œuvre du dia- « ble * , * et réformer l'homme selon la première [institution] de son Créateur : ce sont les propres mots de saint Paul. Pour cela , il a répandu son Esprit dans l'âme des justes : afin de les faire vivre; et • cct Esprit ne cesse de les renouveler « tous les jours : » cela est encore de l'apôtre , rcnovalur de die in dicm 5, Mais Dieu ne veut pas qu’ils soient changés tout à coup. Il y a trois dons à leur rendre ; il y aura aussi trois différents Ages , par lesquels , de degré eu degré , ils

• Apoc. un, 13.

* llebr. U, II.

i II Cor. IV, Ifi.

deviendron' .. hommes faits , » in virum perfection ’. Grand apôtre, ce sont vos paroles, et vous serez aujourd'hui notre conducteur. Et Dieu l’a ordonné de la sorte, afin de faire voir à ses biennimés les opérations de sa grâce les unes après les autres : de sorte que dans ce monde il répare leur innocence ; dans le ciel il leur donne la paix ; à la résurrection générale il les orne d’immortalité. Par ces trois âges , « les Justes arrivent à la • plénitude de Jésus-Christ, » ainsi que parle saint Paul, in mensuram œtatis ptenitudinie Christi'. La vie présente est comme l'enfance; celle dont les saints jouissent au ciel , ressemble à la fleur de l’âge ; après , suivra la maturité dans la résurrection générale. Au reste , cette vie n’a point de vieillesse ; parce qu’étant toute divine , elle n'est point sujette au déclin : de là vient qu'elle n’a que trois âges; au lieu que celle que nous passons sur la terre souffre la vicissitude de quatre différentes saisons.

Je dis que les saints en ce monde sont comme dans leur enfance , et en voici la raison. Tout ce qui se rencontre dans la suite de la vie , se commence dans les enfants : or nous avons dit que toute l'opération du Saint-Esprit, par laquelle II anime les justes, consiste à surmonter en eux ces trois fürieux ennemis que le diable nous a suscités, le péché, la concupiscence, et la mort. Comment est-ce que Dieu les traite pendant cette vie? Avant toutes choses, Il ruine entièrement le péché : la concupiscence y remue encore; mais elle y est combattue , et de plus elle y est surmontée : pour la mort , elle y exerce son empire sans résistance; mais aussi l’Immortalité est promise. Considérez ce progrès : le péché ruiné fait leur sanctification ; la concupiscence combattue , c’est leur exercice ; l’immortalité promise est le fondement de leur espérance. Et ne remarquez-vous pas en ces trois choses les vrais caractères d'enfants? Comme à des enfants, l’innocence leur est rendue : si le Saint-Esprit combat en eux la concupiscence, c’est pour les fortifier doucement par cet exercice , et pour former peu à peu leurs linéaments selon l’image de Notre-Seigneur. Enfin y a-t-il rien de plus convenable que de les entretenir, comme des enfants bien nés, d'une sainte et fidèle espérance? Sainte enfance des chrétiens , que tu es aimable I tu as , je l'avoue , tes gémissements et tes pleurs ; mais qui considérera à quelle hauteur doivent aller ces commencements, et quelles magnifiques promesses y sont annexées , il s’estimera bienheureux do mener une telle vie.

. ' Kph IV, 13.

■ Ibid.

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