‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 256 sur 282 · PRÊCHÉ A DIJON DK VA NT M. LK PRINCE · texte numérisé non relu

PRÊCHÉ A DIJON DK VA NT M. LK PRINCE

SUR LA PROVIDENCE

Pourquoi U Provklrnoe a-t-eJle éprouvé Uni de contradictions. Attention au Jugement dernier, unique moyen p<ur résoudre toutes les difficulté* qui naissent des désordres qui sont dans ce monde. Raisons qui doivent porter le Juste à ne point s'impatienter dans se* affliction*, à ne point murmurer contre la prospérité de* Impies, et h ne point la désirer. Combien le* maux qu'il endure Int *oot utiles pour aa guértaoo : secours que Dieu lui donne pour se soutenir contre tou* les accidents de U vie, dans l'espérance assurée d'une Joie Immortelle.

Mnndus aulcm gaudebit, vos atitem contrisUbimmi , sed tristilia vestra vertelur in gaudiurn.

Le monde te réjouira, et vous serez dans la tris teste: mais votre tristesse se changera en joie. Joan. xvi, 10.

De toutes les passions qui nous troublent, je ne crains point , fidèles , de vous assurer que la

tio-

SUR LA PROVIDENCE

plus pleine d'illusion c’est la joie, bien qu’elle soit la plus désirée; et le Sage n’a jamais parle avec plus de sens, que lorsqu'il a dit dans l'EcclésIaste : qu’il réputait le ris une erreur, et que la joie était une tromperie : Itisum rcputavi crrorcm'. Et la raison, c’est, si je ne me trompe, que, depuis la désobéissance de l'homme, Dieu a voulu retirer à lui tout ce qu'il avait répandu de solide contentement sur la terre dans l’innocence des commencements : il l’a, dis-je, voulu retirer à lui, pour le rendre un jour à ses bienheureux ; et que ia petite goutte de joie quittons est restée d’un si grand débris n'est pas capable de satisfaire une lime dont les désirs ne sont point finis, et qui ne se peut jamais reposer qu’en Dieu.Cest pourquoi nous lisons dans notre évangile que Jésus laisse la joie au monde , comme un présent qu’il estime peu : Mandas gaudcbit; et que le partage de ses enfants, c'est une salutaire tristesse qui ne veut point être consolée par les plaisirs que le monde cherche, vos aulem cantristabimini.

Mais encore que le sujet de mon évangile m’oblige aujourd'hui à vous faire voir la vanité des réjouissances du monde, ne vous persuadez pas, chrétiens , que je veuille par IÀ tempérer la joie de la belle journée que nous attendons. Je sais bien que Tertuitien a dit autrefois que la licence ordinairement épiait le temps des réjouissances publiques, et qu’elle n'en trouvait point qui lui fût plus propre: Est omnis publicæ lœtiliœ luxuria captai rix • ; mais celle que nous verrons bientot éclater, est si raisonnable et si bien fondée , que l'Église même y veut prendre part, qu’elle y mélem ses actions de grâces , dont cette chapelle royale résonnera toute : et d’ailleurs il est Impossible que cette joie ne soit infiniment juste , venant d’un principe de reconnaissance.

Et certainement, monseigneur, quelques grands préparatifs que l’on fasse pour recevoir demain Votre Altesse, son entrée n'aura rien de plus magnifique , rien de plus grand ni de plus glorieux que les vœux et la reconnaissance publique de tous les ordres de cette province , que votre haute générosité a comblée de biens, et à qui votre main armée a donné la paix que votre autorité lui conserve. Le plus digne emploi d'un grand prince c'est de sauver les pays entiers, et de montrer, comme Votre Altesse, l’éminence de sadignité par l'étendue de ses influences. C’est l'effet le plus relevé que puisse produire en vous votre sang illustre, mêlé si souvent dans celui des rois. Toutes ces obligations si universellement répandues ce sont, monseigneur, autant de co-

1 Sari- n , j.

3 Dt Comna. fi* In.

lonnes que vous érigez à votre gloire dans h-s cœurs des hommes, colonnes augustes et majestueuses , et plus durables que tous les marbres ; oui, plus fermes et plus durables que tous les marbres. Autrefois de pareils bienfaits vous ont dressé de pareilles marques dans cette ville illustre et fameuse que l'Empire nous a rendue, et qui a été si longtemps heureuse sous votre conduite. Elles durent et dureront à jamais dans les affections de ces peuples, qu’un si long temps n’a pas altérées. Que de trophées de cette nature s’étnit élevé en Guyenne votre âme si grande et si bienfaisante 1 l’envie n'a jamais pu les abattre : elle les a peut-être couverts pour un temps ; mais cnlln tout le monde a ouvert les yeux, et l’éclat solide de votre vertu a dissipé l’Illusion de quelques années. Tant il est vrai , monseigneur, qu'une puissance si peu limitée et qui ne s'occupe , comme la v ôtre , qu'à faire du bien , laisse des impressions immortelles. Mais je ne prétends pas ici prévenir les doctes et éloquentes harangues par lesquelles Votre Altesse, sera célébrée. Je dois ma voix au Sauveur des âmes et aux vérités de son Evangile : il me suffit d’avoir dit ce mot pour me joindre aux acclamations du public, et témoigner la part que je prends aux avantages de ma patrie. Ecoutons maintenant parler Jésus-Christ; apres que, etc.

Ce que dit Tertullien est très-vcritable : que « les hommes sont accoutumés , il y a longtemps , ■ à manquer au respect qu'ils doivent à Dieu, » et à traiter peu révéremment les choses sacrées : Sempcr Humana gens mate de Deo mentit' : car outre que, dès l'origine du monde, l'idolâtrie n divisé son empire, et lui a voulu donner des égaux; l’ignorance téméraire et précipitée a gâté, autant qu’elle a pu, l’auguste pureté de son être, par les opinions étranges qu'elle en a formées. L’homme a eu l'audace de lui disputer tous les avantages de sa nature, et il me serait aisé de vous faire voir qu’il n’y a aucun de ses attributs qui n’ait été l’objet de quelque blasphème. Mais de toutes ses perfections infinies, celle qui a été exposée à des contradictions plus opiniâtres, c’est sans doute cette providence éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n’a paru plus insupportable à l’arrogance des libertins, que de se voir continuellement observés par cet œil toujours veillant de la Providence divine : il leur a paru, à ces libertins, que c’était une contrainte importune de reconnaître qu’il y eût au ciel une force supérieure qui gouvernât tous nos mouvements , et châtiât nos actions déréglées

* jépoleg. n’ 10.

oogle

SUR LA PROVIDENCE

avec une autorité souveraine. Ils ont voulu secouer le joug de cette Providence qui veille sur nous; afin d'eutretenir dans l'indépendance une liberté indocile, qui les porle à vivre à leur fantaisie, sans crainte, sans retenue et sans discipline.

Telle etnit la doctrine des épicuriens, laquelle, toute brutale qu’elle est, tâchait de s'appuyer sur des arguments; et ce qui paraissait le plus vraisemblable, c’est la preuve quelle a tirée de la distribution des biens et des maux telle qu’elle est représentée dans notre évangile. - Le monde « se réjouira, dit le Fils de Dieu; et vous, mes « disciples, vous serez tristes » Qu'est-ce à dire, ceci, chrétiens : Le monde, les amateurs des biens périssables, les ennemis de Dieu seront dans la joie : encore ce désordre est-il supportable ; mais vous , fi justes , fi enfants de Dieu , vous serez dans l'affliction, dans la tristesse? C’est ici que le libertinage s'écrie que l'innocence ainsi opprimée rend uu témoignage certain contre la Providence divine, et fait voir que les affaires humaines vont au hasard et à l'aventure.

Ah! lidcles, qu'opposerons- nous à cetoxécra- Idc blasphème , et comment défendrons- nous contre les impies les vérités que nous adorons? Écouterons-nous les amis de Job qui lui soutiennent qu'il est coupable , parce qu'il était affligé ; et que sa vertu était fausse, parce qu'elle était exercée?

- Quand est-ce que l’on a vu, disaient-ils, que les « gens de bien fussent maltraités? cela ne se peut,

- cela ne se peut *. • Mais au contraire , dit le Fils de Dieu, ceux dont je prédis les afflictions, ce ne sont ni des trompeurs ni des hypocrites; ce sont mes disciples les plus fidèles, ce sont ceux dont je propose la vertu au monde, comme l'exemple le plus achevé d'une vie bonne. - Ceux- • la, dit Jésus, seront affligés, • vos aulem contrislabimini : voilà qui parait bien étrange, et les amis de Job ne l’ont pu comprendre.

D'autre part , la philosophie ne s’est pas moins embarrassée surcette difficulté Importante : écoutez comme parlaient certains philosophes, que le monde appelait les stoïciens. Ils disaient avec les amis de Job : C’est une erreur de s'imaginer que l'homme de bien puisse être affligé; mais Ils se prenaient d'une autre manière : c'est que le sage, disaient-ils, est invulnérable et inaccessible à toute sorte de maux ; quelque disgrâce qui lui arrive, il ne peut jamais être malheureux, parce qu’il est lui-méme sa félicité. C’est le prendre d’un ton bien haut pour des hommes faibles et mortels. Mais, é maximes vraiment pompeuses! fi insensibilité affectée! ô fausse et imngi-

■ Joam. xvi, au.

» Job. iv, ?.

uaire sagesse, qui croit être forte parce quelle est dure; et généreuse, parce quelle est cufiécl que ces principes sont opposés a la modeste simplicité du Sauveur des âmes, qui considérant dans notre évangile ses fidèles dans l'affliction, confesse qu’ils eu seront attristés, vos aulem conlrislabimini! et partant leurs douleurs seront effectives.

Plus nous avançons , chrétiens, plus les difficultés nous paraissent grandes. Mais voyons encore en un mot le dernier effort de la philosophie impuissante; afin que, reconnaissant l'inutilité de tous les remèdes, noos recourions avec plus de foi à l'Évangile du Sauveur des à mes. Sénèque a fait un traité exprès pour défendre la cause de la Providence et fortifier le juste souffrant; où après avoir épuisé toutes ses sentences pompeuses et tous ses raisonnements magnifiques, enfin il introduit Dieu parlant en ces termes au juste et à l'homme de bien affligé : » Que veux-

• tu que je fasse , dit-il ; je n’ai pu te retirer de « ces maux , mais j’ai armé tou courage contre

• toutes choses : - Quia non poteram vos istis subduce re , animos vestros adversus omnia ar ni a vi '.Je n'ai pu : quelle parole à un Dieu ! Estce donc une nécessité absolue qu’on ne puisse prendre le parti de la Providence divine, sans combattre ouvertement sa tonte- puissance? C'est ainsi que réussit la philosophie quand elle se mêle de faire parler cette Majesté souveraine , et de pénétrer scs secrets.

Allons, fidèles, à Jésus-Christ, allons à la véritable sagesse. Écoutonsparler notre Dieu dans sa langue naturelle, je veux dire dans les oracles de son Écriture. Cherchons aux innocents affligés des consolations plus solides dans l’évangile de cette journée. Mais , afin de procéder avec ordre , réduisons nos raisonnements à trois chefs tirés des paroles du Sauveur des âmes, que j'ai alléguées pour mon texte. - Le monde, dit-il, se « réjouira; et von», 6 justes, vous serez tristes,

• mais votre tristesse sera changée en Joie. • Le monde se réjouira; mais ce sera certainement d'une joie telle que le monde la peut avoir, trompeuse , inconstante et imaginaire , parce qu'il est écrit que • le monde passe’. ■ Uundus aulem gaudebil : « vous , ô justes , vous serez tristes ; • mais c'est votre Médecin qui vous parle ainsi , et qui vous prépare cette amertume : donc elle vous sera salutaire, vos aulem conlristabimini. Que si peut-être vous vous plaignez qu'il vous laisse sans consolation sur la terre au milieu de tant de misères , voyez qu’en vous donnant cette médecine il vous présente de l’autre main la don-

* De Protide ni. cap. Tl.

* * I. Joan. il, 17.

SUR LA PROVIDENCE

eeur d’one espérance assurée, qui vous ôte tout ce mauvais goût, et remplit votre âme de plaisirs célestes : * votre tristesse , dit-il , sera changée • en joie, » tristitia vestra verietur in gaudium.

Par conséquent , 6 homme de bien , si parmi tes afflictions il t’arrive de jeter les yeux sur la prospérité des méchants , que ton cœur n'en murmure point, parce qu’elle ne mérite pas d'être désirée ; c’est la première vérité de notre évangile. Si cependant les misères croissent, si le fordeau des malheurs s’augmente, ne te laisse pas accabler; et reconnais, dans la douleur qui te presse, l’opération du Médecin qui te guérit, vos autem contristabimini : c'est le second point. Enfin , si tes forces se diminuent, soutiens ton courage abattu , par l’attente du bien que l'on te propose, qui est une santé éternelle dons la bienheureuse immortalité, tristitia vestra verietur t» gaudium; c’est par où je finirai ce discours. Et voilà en abrégé , chrétiens , toute l'économie de cet entretien , et le sujet du saint évangile que l’Ëglisea lu ce matin dans la célébration des divins mystères. Reste que vous vous rendiez attentifs à ces vérités importantes. Laissons tous les discoure superflus; cette matière est essentielle, allons à la substance des choses avec le secours de la gré ce.

PUEH1KU point. J

Pour entrer d’abord en matière , je commence mon raisonnement par cette proposition infaillible : qu’il n'est rien de mieux ordonné que les événements des choses humaines; et toutefois, I qu'il n’est rien aussi où la confusion soit plus apparente. Qu'il n'y ait rien de mieux ordonné , il m'est aisé de le faire voir par ce raisonnement Invincible.

Plus les choses touchent de près à la Providence et à la sagesse divine , plus la disposition en doit être belle : or, dans toutes les parties de cet univers , Dieu n’a rien de plus cher que l'homme , qu'il a fait à sa ressemblance, rien par conséquent n'est mieux ordonné que ce qui touche cette créature chérie, et si avantagée par son Créateur. Et si nous admirons tous les jours tant d'art , tant de justesse , tant d'économie dans les astres, dans les éléments, dans toutes les natures inani lires , à plus forte raison doit-on dire qu’il y a un ordre admirable dans ce qui regarde les hommes. Il y a donc certainement beaucoup d'or dre; et toutefois il faut reconnaître qu'il n'y a rien qui paraisse moins. Au contraire , plus nous pénétrons dans la conduite des choses humaines , dans les événements des affaires, plus nous sommes contraints d'avouer qu'il y a beaucoup de desordre. Ce serait une insolence inouic, ci nous

voulions Ici faire le procès à tout ce qu'il y a jamais eu de grand dans le monde. Il y a eu plus d’un David sur le trùne ; ce n’est pas pour une fois seulement que la grandeur et la piété se sout jointes : il y a eu des hommes extraordinaires , que la vertu a portés au plus grand éclat; et la malice n’est pas si universelle , que l'innocence n'ait été souvent couronnée.

Mais, chrétiens, ne nous flattons pas ; avouons, à la honte du genre humain , que les crimes les plus hardis ont été ordinairement plus heureux que les vertus les plus renommées. Et la raison en est évidente : c’est sans doute que la licence est plus entreprenante que la retenue. La fortune veut être prise par force ; les affaires veulent être emportées par la violence : il faut que les passions se remuent , il faut prendre des desseins cxlrêmes. Que fera Ici la vertu avec sa faible et Impuissante médiocrité? je dis, faible et Impuissante dans l'esprit des hommes. Elle est trop sévère et trop composée : c’est pourquoi le divin Psalmiste après avoir décrit le bruit que les pécheurs ont fait dans le monde , Il vient ensuite à parler du Juste : « Et le Juste , dit-il , qu'a-t-il fait? » Justus autem , quid fecit ■ ? Il semble, dit-il , qu’il n'agisse pas ; et II n’agit pas , en effet , selon l’opinion des mondains, qui ne connaissent point d’action sans agitation , ni d’affaire sons empressement. I.e juste n’ayant donc point d’action , du moins au sentiment des hommes du monde , il ne faut pas s’étonner, fidèles, si les grands succès ne sont pas pour loi.

Et certes l’expérience nous appreuu assez que ce qui nous meut, ce qui nous excite, ce n’est pas la droite rnlon : on se contente de l’admirer et de la faire servir de prétexte; mais l'inlérét, la possiou , la vengeance , c'est ee qui agite puissamment les ressorts de l'êmc : et en un mot le vice , qui met tout en œuvre , est plus actif , plus pressant, plus prompt; et ensuite, pour l'ordinaire, Il réussit mieux que la vertu , qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu’à pas comptés , qui ne s'avance que par mesure. D’ailleurs, les histoires saintes et profanes nous montrent partout de fameux exemples qui font voir les prospérités des impies; c'est-à-dire, l'iniquité triomphante. Quelle confusion plus étrange I David même s'en scandalise ; et II avoue que sa constance devient chancelante, « quand il considère • la paix des pécheurs , « pacem peccatorum vident * : tant ce désordre est épouvantable; et cependant nous vous avons dit qu’il n’est rien de mieux ordonné que les événements des choses humaines. Comment démêlerons-nous ces obscu-

* Pt. I.XX11, 3.

SlIU I.A PROVIDENCE.

rites , et comment accorderons-nous ces contra- ' rictés apparentes? comment prouverons-nous un tel paradoxe, que l'ordre le plus excellent se doive trouver dans une confusion si visible? Accordons par une doctrine solide ces contrariétés apparentes , et montrons à l'homme de bleu qu'U ne doit pas envier les prospérités de ce monde qui se réjouit.

J apprends du Sage, dans l’Eccléslaste ' , que l'unique moyeu de sortir de cette épineuse difficulté , c'est de jeter les yeux sur le jugement. Regardez les choses humaines dans leur propre suite, tout y est confus et mélé : mais regardezlespar rapport au jugement dernier et universel; vous y voyez reluire un ordre admirable. 1-e monde comparé à ces tableaux qui sont comme un jeu de l'optique , dont la ligure est assez étrange ; la première vue ne vous montre qu'une peinture qui n'a que des traits informes, et un- mélange confus de couleurs : mais sitôt que Celui qui sait le secret vous le fait considérer par le point de vue , ou dans un miroir tourné en cyliudrequ'il applique sur cette peinture confuse ; aussitôt, les lignes se ramassant, cette confusion se démêle, et vous produit une image bien proportionnée.

Il en est ainsi de ce monde : quand je le contemple dans sa propre vue, je n’y aperçois que désordre; si la foi me le fait regarder par rapport nu jugement dernier et universel, en même temps j’y vois reluire un ordre admirable. Mais entrons profondément en cette matière , et éclaircissons par les Écritures la difliculté proposée. Suivez, s'il vous plaît, mon raisonnement.

Remarquons avant toutes choses que le jugement dernier et universel est toujours représenté dans les saintes lettres par un acte de séparation. • On mettra, dit-on, les mauvais à port;

• on les tirera du milieu des justes * : ■ et enfin tout l’Évangile parle de la sorte. Et la raison en est évidente, en ce que le discernement est la principale fonçtion du Juge et la qualité nécessaire du jugement; de sorte que cette grande journée en laquelle le Fils de Dieu descendra du ciel , c’est la journée du discernement général : que si c'est la journée du discernement , où les bons seront séparés d'avec les impies; donc, en attendant ce grand jour, il faut qu'ils demeurent mêlés.

Approche ici, 6 toi qui murmures en voyant la prospérité des pécheurs : Ah I la terre les devrait engloutir; oh! le ciel se devrait éclater en foudre. Tu ne songes pas au secret de Dieu. S’il punissait ici tous les réprouvés, la peine les discernerait d’avec les bons : or l'heure du discer-

' fret. ni, 17. '

* MuUk.x m, VS, 40.

I ne ment n'est pas arrivée; cela est réservé pour le jugement : ce n'est donc pas encore le temps de punir généralement tous 1rs criminels; parce que ce n’est pas encore celui de les séparer d'avec tous les justes. ■ Ne vois-tu pas, dit saint Augus- ■ tin ', que pendant l'hiver l'arbre mort et l'arbre

• vivant paraissent égaux? ils sont tous deux

• sans fruit et sans feuilles. Quand est-ce qu’on

• les pourra discerner? Ce sera lorsque le prln-

• temps viendra renouveler la nature, et que

• cette verdure agréable fera paraître dans toutes

• les branches la vie que la racine tenait en fer -

• mée. - Ainsi , ne t’impatiente pas , ô homme de bien ! laisse passer l'hiver de ce siècle, où toutes choses sont confondues : contemple ce grand renouvellement de la résurrection générale, qui fera le discernement tout entier, lorsque la gloire de Jésus-Christ reluira visiblement sur les justes. Si cependant ils sont mêles avec les Impies ; si l’Ivraie croit avec le bon grain , si même elle s'élève au-dessus, c'est-à-dire , si l'Iniquité semble triomphante, n'imite pas l'ardeur inconsidérée de ceux qui , poussés d'un zèle indiscret , voudraient arracher ces mauvaises herbes : c’est un zèle indiscret et précipité. Aussi le Père de famille ne le permet pas : - Attendez, dit-il, la

• moisson * , > c’est-à-dire la fin du siècle, où toutes choses seront démêlées; alors on fera le discernement : et ■ ce sera le temps de chaque

• chose, ■ selon la parole de l’Ecclésiaste J.

Ces excellents principes étant établis , je ne me

contente plus de vous dire que ce que Dieu tarde à punir les crimes , ce qu’il les laisse souvent prospérer, n’a rien de contraire à sa providence ; je passe outre maintenant, et je dis que c’est un effet visible de sa providence : car la sagesse ne consiste pas à faire les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu’il fout. Cette sagesse profonde de Dieu ne se gouverne pai per les préjugés ni par les fantaisies des enfants des hommes ; mais selon l'ordre immuable des temps et des lieux, qu’elle a éternellement disposé.

• C’est pourquoi , dit Tertullien , voici des paroles

• précieuses : Dieu ayant remis le jugement à la

• On des siècles ; il ne précipite pas le discerne- « ment, qui en est une condition nécessaire. En

• attendant, il se montre également à tous misé-

• ricordieux et sévère ; et il a voulu que les étran-

• gers eussent part aux biens, et que les siens

• eussent aussi part aux maux : • Qui semel oeternum judicium destinant post sœcvli finem ; non prœcipitat discrelionem , gua est conditio judicii ante sœculi finem. Æguahs est, intérim,

' /« Prnl. cxLvin, n* lo , col. icsi.

• Malth.x lit, 30.

> fret, lll , 17.

SUR LA PROVIDENCE

super omne hominum ycnus, cl indulyens, et inc rc pan s ; communia volait esse et commoda pro/anis et incommoda suis '. Remarquez cette excellente parole : il ne précipite pas le discernement. Précipiter les affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s’empresser dans L'exécution de ses desseins; parce qu’elle dépend des occasions , et que ces occasions sont certains moments dont la fuite précipitée cause aussi de la précipitation à ceux qui les cherchent. Mais Dieu qui est l'arbitre de tous les temps , qui sait que rien ne peut échapper de ses mains , il ne précipite pas ses conseils;jamaisil ne prévient le temps résolu, il ne s’impatiente pas : il se rit des prospérités de ses ennemis; • parce que, dit le • roi-prophète*, Il sait bien où il les attend : il « voit de loin le jour qu’il leur a marqué pour en i prendre une rigoureuse vengeance, » quoniam prospicil quod veniet dies ejus. Mais , en attendant ce grand jour, voyez comme il distribue les biens et les maux avec une équité merveilleuse , tirée de la nature même des uns et des autres.

Je distingue deux sortes de biens et de maux. Il y a les biens et les maux mélés , qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple , la maladie est un mal qui peut tourner en bien par la patience ; comme la santé est un bien qui peut dégénérer en mal , en favorisant la débauché : c'est ce que j'appelle les biens et les maux mêlés ; qui participent de la nature du bien et du mal , selon l’usage où on les applique. Mais il y n outre cela le bien souverain, qui jamais ne peut être mal ; comme la félicité éternelle : il y a aussi certains maux extrêmes , qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, comme les supplices des réprouvés. Cette distinction étant supposée : ic dis que ces biens et ces maux suprêmes , si je puis parler de la sorte , appartiennent an discernement général , où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies ; et qne ces biens et ces maux mêlés se distribuent avec équité dans le mélange des choses présentes.

Car il fallait que la Providence destinât certains biens aux justes , où les méchants n'eussent point de part ; et de même qu’elle préparât aux méchants des peines, dont les bons ne fussent jamais tourmentés. De là vient ce discernement éternel qui se fera dans le jugement. Et avant ce temps limité tout ce qu'il y a de biens et de maux devait être commun aux uns et aux autres, c’està-dire , à l’impie aussi bien qu’au juste ; parce que les élus et 1rs réprouvés étant en quelque façon confondus durant tout le cours de ee siècle , la justice et la miséricorde divine sont nussi par eonsé-

Page 1