P». LXXIV, B
SUR LA PROVIDENCE
avec quelle facilité je Ica abandonne à mes ennemis : je dis à mes ennemis les plus implacables , à ceux auxquels ma juste fureur prépare des torrents de flammes éternelles. Regardez les républiques de Rome et d’Athènes; elles ne connaîtront pas seulement mon nom adorable, elles serviront les idoles. Toutefois elles seront florissantes par les lettres , par les conquêtes et par l’abondance , par toute sorte de prospérités temporelles : et le peuple qui me révère sera relégué en Judée, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles. Voyez ce Néron , ce Domiticn : ces deux monstres du genre humain , si durs par leur humeur sanguinaire, si efféminée par leurs infâmes délices, qui persécuteront mon Église par toute sorte de cruautés ; qui oseront même se bâtir des temples pour braver la Divinité : ils seront les maîtres de l'univers ; Dieu leur abandonne l’empire du monde , comme un présent de peu d'importance qu’il met dans les mains de ses ennemis.
Ah ! qu’il est bien vrai , ô Seigneur, que vos pensées ne sont pas les pensées des hommes , et que vos voies ne sont pas nos voies 1 i O vanité et grandeur humaine , triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parais peu à ma vue , quand je te regarde par cet endroit ! Ouvrons les yeux à cette lumière : laissons, laissons réjouir le monde , et ne lui envions pas sa prospérité. Elle passe , et le monde passe; elle fleurit avec quelque honneur dans la confusion de ce siècle : viendra le temps du discernement. - Vous la dissipc-
■ rez , ô Seigneur , comme un songe de ceux qui
■ s’éveillent; et pour confondre vos ennemis,
« vous détruirez leur image en votre cité, « in civitatc tua imaginem ipsorum ad nihUum rédigés’. Qu’est-cc à dire, vous détruirez leur image? C'est-à-dire vous détruirez leur félicité qui n’est pas une félicité véritable, mais une ombre fragile de félicité ; vous la briserez ainsi que du verre, et vous In briserez en votre cité, in civüaie tua, c'est-à-dire devant vos élus, afin que l’arrogance des enfants des hommes demeure éternellement confondue.
Par conséquent, A juste, A fidèle, recherche uniquement les biens véritables que Dieu ne donne qu'à ses serviteurs; apprends à mépriser les biens apparents , qui , bien loin de nous faire heureux, sont souvent un commencement de supplice. Oui , cette félicité des enfants du siècle, lorsqu’ils nagent dans les plaisirs illicites, que tout leur rit, que tout leur succède, cette paix, ce repos que nous admirons, - qui, selon ■ l'expression du prophète, fait sortir l'iniquité
- h. tv.a.
* rt. us», a».
aosvi er. — T. II.
» de leur graisse , - prodiit quasi cjc adipe ini r/uilas eurum ' ; qui les enfle, qui les enivre jusqu'à leur faire oublier fa mort : c’est un supplice, c’est une vengeance que Dieu commence d'exercer sur eux. Cette impunité , c'est une peine qui les précipite au sens reprouvé, qui les livre aux desire de leur cœur : leur amassant ainsi un trésor de haine dans ce jour d’indignation , de vengeance et de fureur éternelle. N’est-ce pas assez pour nous écrier avec l'incomparable Augustin , M/iil est infelicius felicilatc peccanlium qua pœnutis nutritur impunitas, et mata voluntas relut kostis inlcriur roboratur ‘ : « Il n’est rien " de plus misérable que la félicité des pécheurs qui •> entretient une impunité qui tient lieu dépeint-, « et fortifie cet ennemi domestique, je veux dire,
* la volonté déréglée, • en contentant ses mauvais désirs. Mais si nous voyons par là, chrétiens, que la prospérité peut être une peine, ne pouvons-nous pas faire voir aussi que l’affliction peut être un remède? Ainsi notre première partie ayant montre a l ltomme de bien qu'il doit considérer sans envie Irseufantsdu siecle qui se réjouissent, nous lui ferons voir dans le second point qu'd doit tirer de l'utilité des disgrâces que Dieu lui envoie.
deuxième roi vr.
Donc, fidèles, pour vous faire voir combien les afflictions sont utiles, connaissons premièrement quelle est leur nature; et disons que la cause générale de toutes nos peines, c’cst le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or nous pouvons y être troublés en trois différentes manières , qui me semblent être comme les trois sources d'où découlent toutes les misères dont nous nous plaignons. Premièrement, on nous Inquiète quand on nous refuse ce que nous aimons; car il n'est rien de plus misérable que cette soif qui jamais n'est rassasiée , que ecs désira toujours suspendus qui courent éternellement sans rien prendre. On ne peut assez exprimer combien l'Ame est travaillée par ce mouvement. Maison l'afflige beaucoup davantage, quand on la trouble dans la possession du bien qu'elle tient : « parce que, dit saint Augustin1,
- quand elle possède ce qu'elle aimait, comme les « honneurs, les richesses, elle se l’attache A elle
- même par la joie qu’elle a de l'avoir; elle se « l'incorpore en quelque façon , si je puis parler
- de la sorte; cela devient comme une partie de
- nous-mêmes, et pour dire le mot de saint An- « gustin , comme un membre de notre coeur : *
1 Pt. ixxn , v
1 Kp. CXXXYUI, <rrf Marvrtl. D* 14 , t. IJ, ec'. itS.
1 U,- l.ib. UrUitr. IB), i , cap. xv, n* 33 , t. l. col. xs.'i.
SI R IA PROVIDENCE
île sorte que si on vient ;i nous l'arracher, aussitôt le eirur eu gémit; H est tout déchiré, tout ensanglanté par la violence qu'il souffre. La troisième espèce d'affliction , qui est si ordinaire dans la vie humaine , ne nous Aie pas entièrement le bien qui nous plait ; mais elle nous traverse de tant de côtés , elle nous presse tellement d'ailleurs, quelle ne nous permet pas d’en jouir. Vous avez acquis de grands biens, il semble que vous deviez être heureux , mais vos continuelles inlirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est avoir le verre en main et ne pouvoir boire, bien que vous soyez tourmenté d'une soif ardente, et cela nous cause un chagrin extrême.
Voilà les trois genres d’afflictions qui produisent toutes nos plaintes : n'avoir pas ce que nous aimons , le perdre après l'avoir possédé , le posséder sans en goûter In douceur, A cause des empêchements que les autres maux y apportent. Si donc je vous fais voir, chrétiens, que ces trois choses nous sont salutaires, n'aurai-je pas prouvé manifestement que c’est un effet merveilleux de lu bonté paternelle de Dieu sur les justes, de vouloir qu’ils soient attristés daus la vie présente, comme Jésus leur prédit dans notre évangile ? C’est cc que j'entreprends de montrer avec le secours de la grâce.
El premièrement il nous est utile de n’avoir pas ce que nous aimons; et c’est eu quoi le monde s’abuse , qui voyant un humme qui a cc qu'il veut s'écrie avec un grand applaudissement : Qu’il est heureux! qu'il est fortuné! Il a ce qu'il veut; est-il pis heureux? Il est vrai, le moude le dit; mais l'Évangile de Jésus-Christ s'y oppose : et la raison , c’est que nous sommes malades Je vous nie , délicats du siècle , que la misère consiste à n’avoir pas ce que vous aimez; c'est plutôt ù n’aimer pas ce qu'il faut : et de même la félicité n'est pas tant û posséder ce que vous aimez , qu'à aimer ce qui le doit être.
Pour entendre solidement cette vérité , remarquez que la félicité est la santé de l'âme. Nulle créature n'est heureuse si elle n’est saine ; et c'est la même chose a l’égard de l'âme, qu’elle soit heureuse et qu’elle soit saine : à cause qu'elle est saine quand elle est dans une bonne constitution, et cela même la rend heureuse. Comparez maintenant ces deux choses : n’avoir pas ce que nous aimons, et aimer ce qui ne doit pas être aimé; et considérez lequel des deux rend l’homme plus véritablement misérable. Direz-vous que c'est n’avoir pas ce que vous aimez ; mais quand vous n’avez pas cc que vous aimez, c'est un empêchement qui vient du dehors. Su contraire, quand
vous aimez ce qu'il ne faut pas , c'est un dérèglement au dedans. Le premier , c’est une mauvaise fortune; Il se peut faire que l'intérieur n’en soit point troublé : le second est une maladie qui l'altère et qui le corrompt. Et puisqu'il n’y a point de bonheur sans la santé et le bon état du dedans; il s’ensuit que celui-là est plus malheureux qui aime sans une Juste raison, que celui qui aime sans un bon succès : parce qu'il est plus déréglé, et par conséquent plus malade. Dans les autres maux , Déllvrcz-moi; mais où il y a du désordre et ensuite du péché : Ah ! guérissezmoi , s'écrie-t-il ; c’est qu'il y a du déréglement , et conséquemment de la maladie. D'où il résulte très-évidemment que le bonheur ne consiste pas à obtenir ce que l'on (h-sire.
Cela est bon quand on est en lionne santé. On accorde à un homme sain de manger à son appétit; mais il y a des appétits de malade, qu'il est nécessaire de tenir en bride : et ce serait une opinion bien brutale d'établir la félicité à contenter les désirs Irréguliers qui sont causés par la maladie. Or, fidèles, toute notre nature est remplie de ces appétits de malade, qui naissent de la faiblesse de notre raison et de la mortalité qui nous environne. N'est-ce pas un appétit de malade que cet amour désordonné des richesses, qui nous fait mépriser les biens éternels? n'estce pas un appétit de malade que de courir après les plaisirs, et de négliger en nous la partie céleste pour satisfaire la partie mortelle ? Et parce qu'il naît en nous une infinité de ces appétits de malade, de là vient que nous lisons dans les saintes lettres : que Dieu se venge souvent de scs ennemis en satisfaisant leurs désirs. Étrange manière de se venger, mais qui de toutes est la plus terrible.
C'est ainsi qu'il traita les Israélites qui murmuraient au désert contre sa bonté. * Qui est-ce, « disait ce peuple brutal, qui nous donnera de « la chair? nous ne pouvons plus souffrir cette « manne1. » Dieu les exauça en sa fureur ; et leur donnant les viandes qu'ils demandaient, sa colère en même temps s'éleva contre eux. C'est ainsi que, pour puuir les plus grands pécheurs , nous apprenons du divin apôtre * ; qu'il les livre à leurs propres désirs; comme s’il disait : Il les livre entre les mains des bourreaux, ou de leurs plus cruels ennemis. Que s'il est ainsi, chrétiens, comme l'expérience nous l'apprend assez , que nous nourrissons en nous-mêmes tant de désirs qui nous sont nuisibles et pernicieux : donc c’est un effet de miséricorde , de nous contrarier souvent dans nos appétits ; d'appauvrir nos convoi-
1 A'um. XI, 4. P. Pi. i.xxvh,2I, Î7, 31.
i Kim. I , Si.
SL'll LA PROVIDENCE.
fiscs, qui sont infinies , en leur refusant ce qu'elles demandent; et le vrai remède de nos maladies c’est de contenir nos affections déréglées , par une discipline forte et vigoureuse, et non pas de les contenter par une molle condescendance. Vos autan contristabimini , - pour vous, vous ■ serez dans la tristesse -en n'ayant pas ce que v ous aimez ; c'est la première peine qui vous est utile.
Mais, fidèle, il 11e t’est pas moins salutaire qu'on t'enlève quelquefois ce que tu possèdes. Connaissons-le par expérience. Quand nous possédons lesbiens temporels, il se fait certains noeuds secrets qui engagent le cœur insensiblement dans l’ainourdes choses présentes; et cet engagement est plus dangereux, en ce qu’il est ordinairement plus imperceptible. Ledésirse fait mieux sentir, parce qu'il a de l’agitation et du mouvement ; mais la possession assurée c'est un repos, c’est comme un sommeil : on s’y endort, on ne le sent pas. C’est ce que dit l'apôtre salut Paul , que ceux qui amasscut de grandes richesses » tombent dans les lacets, ■ incidunt in laqueum '. C'est que la possession des richesses a des filets invisibles où le cœur se prend insensiblement. Peu a peu il se détache du Créateur par l'amour désordonné de la créature , et à peine s'aperçoit-il de cet attachement vicieux. Mais qu'on lui dise que cette maison est brûlée , que cette somme est perdue sans ressource par la banqueroute de ce marchand; aussitôt le cœur saignera , la douleur de la plaie lui fera sentir « combien ces richesses
• étaient fortement attachées aux fibres de l'âme, . et combien il s'écartait de la droite voie par cet
• attachement excessif : * Quantum luxe amando peccaverint , perdendo senserunt , dit saint Augustin *. Il verra combien ces richesses pouvaient être plus utilement employées; et qu’enfin il n’a rien sauvé, de tousses grands biens, que ce qu’il a mis en sûreté dans le dcl , l’y faisant passer par les mains des pauvres : il ouvrira les yeux aux biens éternels qu’il commençait déjà d’oublier. Ainsi ce petit mal guérira les grands , et sa blessure sera son salut.
Mais si Dieu laisse à scs serviteurs quelque possession des biens de la terre , ce qu'il peut faire de meilleur pour eux , c'est de leur en donner du dégoût , de répandre mille amertumes secrètes sur tous les plaisirs qui les environnent, de ne leur permettre jamais de s’y reposer, de secouer et d’abattre cette fleur du monde qui leur rit trop agréablement ; de leur faire naître des difficultés, de peur que cet exil ne leur plaise et qu’ils ne le prennent pour la patrie; de piquer leur cœur jusqu'au vif, pour leur faire sentir la
1 I. Ttm. vi, 9.
1 lit Civ. Dei , lib. 1, cap. x, l. Vit, col. il.
misère de ce pèlerinage laborieux , et exciter leurs affectionsendormies à la jouissance des hier» véritables. C'est ainsi qu'il vous faut traiter, 6 enfants de Dieu , jusqu'à ec que votre santé soit parfaite : cette convoitise, qui vous rend malades, demande nécessairement celte médecine. Il importe que vous ayez des maux à sonfrir, tant que vous en aurez à corriger ; il importe que vous avez des maux h souffrir, tant que vous serez au milieu des biens où il est dangereux de se plaire trop. Si ces remèdes vous semblent durs, « iis - excusent, dit Tertuliien, le mal qu’ils vous font ,
« par l’utilité qu’ils vous apportent , » emolumento curalionis of/ensam stti excusant '.
Mais admirez la bonté de notre Sauveur, qui , de peur que vous soyez accablés , vous donne de quoi vous mettre au-dessus de tous les malheurs de la vie. Et quel est ce secours qu’il vous donne? c’est une espérance assurée que la joie de l’Immortalité bienheureuse suivra de prés vos afflictions. Or il n'est rien de plus solide que cette espérance, appuyée sur la parolequi porte le monde, et si évidemment attestée par toute la suite de notre évangile. Attestée, premièrement, par la joie du siècle : car si Dieu donne de la joie à ses ennemis, songez ce qu’il prépare à scs serviteurs; si tel est le contentement des captifs, quelle sera la félicité des enfants? Attestée , en second lieu , par la tristesse des justes : car si tel est le plaisir de Dieu , que durant tout le cours de la vie présente la vertu soit toujours aux mains avec tant de maux qui l’attaquent ; si d’ailleurs, selon la règle Immuable de la véritable sagesse, la guerre se fait pour avoir la paix ; donc cette vertu , qu'on met à l'épreuve , enfin un jour se verra paisible, et ce Dieu qui l'a fait combattre lui donnera un jour la paix assurée. Et si nous apprenons de saint Paul* , que - la souffrance pro- • duit l’épreuve ; ■ si lorsque le capitaine éprouve un soldat , c'est qu’il lui destine quelque bel emploi : console-toi , 6 juste souffrant ! puisque Dieu t’éprouve par la patience , c’est une marque qu'il veut t’élever; et tu dois mesurer ta grandeur future par la difficulté de l'épreuve. Et c'est pourquoi l'apôtre ayant dit que la souffrance produit l'épreuve , il ajoute aussitôt après que « l'épreuve « produit l'espérance1. »
Mais quelle parole pourrait exprimer quelle est In force de celte espérance? C’est elle qui nous fait trouver un port assuré parmi toutes les tempêtes de cette vie. C'est pourquoi i’apôtre l'appelle notre ancre * : et de même que l’ancre
1 De Panil. n* lo.
J Puni, r, 2.
• llrbr. n. 19.
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