SUR LA TRISTESSE
donné d’abord; c’est la musique qu'on fait retentir dans toute la maison à votre retour. Voulez-vous donc demeurer dans cet état agréable, et y attacher votre cœur? Non , non , marchez , avancez : recevez oe que Dieu vous donne; mais élevez-vous plus haut, à la croix, a la souffrance, aux délaissements de Jesus-Christ, à la sécheresse qui lui a fait dire : « J'ai soif ‘ » où
neanmoins il ne reçoit encore que du vinaigre.
Hé bien! me voilà donc arrivé; j’ai passé par les épreuves, et Dieu m'a donné la persévérance : je n’ai donc qu’à m’arrêter. Non , marchez toujours. Êtes-vous plus avancé qu'un saint Paul, qui avait bu tant de fois le calice de la passion do son Sauveur? écoutez comme il parle, ou plutôt considérez comme il agit. Il dit aux Pbllippiens : ■ Mes frères, je ne crois pas être ur- « rivé*. » Eh quoi! grand apôtre, n'êtes-vons pas du nombre des parfaits? et pourquoi avez-vous dit dans cet endroit même : « Tout ce que nous « sommes de parfaits, ayons ce sentiment’? ■ Il est parfait et néanmoins : • Non, dit-il, mes
• frères, je ne suis pas encore où je veux aller, I
• et il ne me reste qu’une chose à faire4. ■ Entendez-vous : Il ne me reste qu’une chose à faire. Et quoi? • C'est qu’oubliant ce que j’ai fait, et
• tout l'espace que j'ai laissé derrière moi dans « la carrière où je cours, je m’étende à ce qui est « devant mol. ■ Je m'étende: que veut-il dire? Je fais continuellement de nouveaux efforts; je me brise, pour ainsi dire, et je me disloque moimême, par l’effort continuel que je fais pour m’avancer; et cela incessamment, sans prendre haleine, sans poser le pied un moment dans l’endroit de la carrière où je me trouve : « Je cours
• de toutes mes forces vers le terme qui m’est « proposé s. • Et encore, quel est ce terme , et verrons-nous une fin à votre course durant cette vie mortelle? Écoutez ce qu’il répond : ■ Soyez mes « imitateurs, comme je le suisde Jésus-Christ c. > Imitateur de Jésus-Christ ! je ne m’étonne donc plus si , après tant d’efforts , tant de souffrances , tant de conversions, tant de prodiges de votre vie, vous dites toujours que vous n'étes pas encore arrivé. Le terme où vous tendez , qui est d'imiter la perfection de Jésus-Christ , est toujours infiniment éloigné de vous : ainsi vous irez toujours , tant que vous serez en cette vie ; puisque vous tendez à un but où vous ne serez jamais arrivé parfaitement.
Et vous, mes frères, que ferez- vous, sinon
• Jonn. XW, SS.
• Philipp. in , 13.
> Ibid. I».
• Ibid. 13.
• Ibid. 14.
• f Cor. iv, KJ.
ee qu’ajoute le même apôtre dans son épitre aux Philippins •?• Soyez, mes frères, mes imitateurs,
• et proposez-vous l’exemple de ceux qui se con-
• dnisent selon le modèle que vous avez vu en « nous. ■ Il faut donc toujours avancer, toujours croître : en quelque degréde perfection qu’on soit, ne s’y reposer jamais , ne s'y arrêter jamais. Je m’en vais, Je m'en vais plus haut, et toujours plus près de mon Père: ratio ad Palrem. Le chemin où l’on marche, la montagne où l’on veut, pour ainsi dire , grimper, est si raide, que si l'on n'avance toujours, on retombe ; si l’on ne monte sans cesse, et qu’on veuille prendre un moment pour sc reposer, on est entraîné en bas par son propre poids. Il faut donc toujours passer outre, toujours s'élever, sans s’arrêter nulle part. C’est la péque de la nouvelle alliance , qu’il faut célébrer en habit de voyageur, le béton àla main, la robe ceinte, et manger vite l’agneau pascal : « car c’est la pâ-
• que , c’est-à-dire le passage du Seigneur * ; • et, comme Moïse l’explique après, ■ c'est la victime « du passage du Seigneur1, • qui nous apprend aussi à passer toujours outre, sans nous arrêter jamais : car Jésus-Christ, qui est cette victime, s’en va toujours à son Père , et nous y mène avec lui. Si nous ne faisons un continuel effort pour nous approcher de lui , et nous y unir de plus en plus , nous n’accomplissons pas le précepte :
- Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout
• votre cœur, de toutes vos pensées , de toutes vos « forces4. »
Mais , quand on sera arrivé à ce parfait exercice de l’amour de Dieu ; alors du moins il sera permis de s’arrêter, et de prendre du repos? Quoi ! vous ne savez donc pas qu’en aimant, on acquiert de nouvelles forces pour aimer? le cœur s’anime, se dilate ; le Saint-Esprit , qui le possède , lui inspire de nouvelles forces pour aimer de plus en plus. Ainsi vous n’almez point de toutes vos forces, si vous n’aimez encore de ces nouvelles forces que vous donne le parfait amour. Il faut donc croître en amour pendant tout le cours de cette vie : celui qui donne des bornes à son amour ne sait ce que c’est que d’aimer; celui qui ne tend pas toujours à un plus haut degré de perfection ne connaît pas la perfection , ni les obligations du christianisme. " Soyez parfaits, dit le Sauveur,
• comme votre Pure céleste est parfait1. « Pour avancer vers ce but, où l’on n’est jamais tout à fait en cette vie, Il faut croître en perfection , toujours aimer de plus en plus. Je ne sais si dans le
1 Philipp. lu, n.
1 F,xod. XII, II.
* Ibid. 17.
* Veut. VI , S.
1 Ibid.
■ UüUh. T, Iv
DES ENFANTS DE DIEU
ciel mime l'amour n'ira point toujours croissant , puisque l'objet qu'on aimera étant Infini , et infiniment parfait, il fournira éternellement à l'amour de nouvelles flammes. Si néanmoins il faut dire qu’il y a des bornes, c’est Dieu seul qui les donne; et comme, durant cette vie, on peut toujours avancer, toujours croître, II le faut donc toujours faire, toujours dire : « Je vais à mon « Père ; ■ c'est-à-dire , je marche , non-seulement pour y aller lorsque j'en suis éloigné; mais lors même que Je m’en approche et que je m’y unis, je tâche de m'en approcher et de m'y unir davantage , jusqu'à ce que je parvienne A cette parfaite unité où je ne serai avec lui qu’un même esprit , « où je lui serai tout à fait semblable , en le voyant « tel qu’il est ' : • où enfin , et pour tout dire en un mot , ■ où lui-méme sera tout en tous ■ , » et rassasiera tous nos désirs. Mais en attendant , qu'avons-nous à faire? C’est ce que je vous devais expliquer dans la seconde partie de ce discours , ou plutôt ce que Jésus-Christ vous expliquera lul-méme dans notre évangile.
DEUXIÈME POINT
Ce que vous avez à faire, dit-il , en attendant le jour de votre délivrance, c'est que « vous pleu-
• rerez et vous gémirez, et le monde se réjouira;
• mais vous, vous serez dans la tristesse, « vos autem contristobimini 5. Pour entendre cette tristesse, H faut écouter le saint apôtre, qui nous dit qu'il y a de deux sortes de tristesse : • Il y a la
• tristesse du siècle, la tristesse selon le monde,
« et la tristesse selon Dieu 4. » Ne croyez pas , mes frères, sous prétexte que Jésus-Christ a prononcé que le monde serait dans la joie ; ne croyez pas , dis-je, qu'il ait voulu dire que ses joies seront sans amertume, ou qu’elles ne seront pas suivies de douleur. Qui ne voit, par expérience, que ceux qui niment le monde ont presque toujours à pleurer la perte de leurs biens, de leurs plaisirs , de leur fortune , de leurs espérances , et en nn mot de ce qu’ils aiment ? Si donc Jésus-Christ a dit que le monde se réjouira , c'est qu’il cherchera toujours à se réjouir : c’est là son génie , c’est là son caractère ; mais quoiqu’il cherche toujours la joie , il ne lui arrive jamais de la trouver à son gré : c'est-à-dire pure et durable. Salomon a dit : 1 1 y a longtemps que ces deux qualités manquent aux joies de la terre. ■ I.e ris sera mélé de - douleur9; • les joies du monde ne sont donc jamais pures : ■ les pleurs suivent de près la joie ; » elle ne sera donc jamais durable ; et quelque heu-
1 I Joon. ni, 2.
* I. Cor. \y, 2*.
* Joa n. xvi, 20.
4 II. Cor. vu, 10.
» Prov. xiv , il.
reux qu'on soit dans le monde, Il y a plus d 'afflictions que de plaisirs; c’est donc là cette tristesse du siècle dont saint Paul vous a parlé.
Mais qu'en a dit ce bienheureux apôtre? • La ■tristessedu siècle produit la mort ■; » parce qu'elle vient de l'attachement aux biens périssables. A cette tristesse du siècle saint Paul oppose la tristesse qui est scion Dieu , et qui est le vrai caractère de ses enfants. La tristesse qui nous peut venir du côté du monde, par la perte des biens de la terre ou par l'infirmité de la nature, par les maladies, par les douleurs, noua est commune avec les impies ; ainsi ce n'est pas là cette tristesse que le Sau veur donne en partage à ses fidèles , en leur disant : . Vous pleurerez. » Cest, mes frères, cette douleur selon Dieu dont il veut parler; et quel en est le sujet, sinon qu’ordinairement le monde persécuteur fait souffrir les gens de bien et les tientdansl’oppresslonîAjoutons que Dieu, comme un bon père, châtie les Justes comme ses enfants , et leur fait trouver leurs maux en ce monde, afin de leur réserver leurs biens dans la vie future. Vous voyez bien déjà quelque chose de cette tristesse qui est selon Dieu. Soumettezvous-y , mes chers frères , soumettez-vous à l’ordre qu'il n établi dans sa famille; et si lorsqu’il a résolu de punir le monde , Il commence le jugement par sa maison , par les justes qui sont ses enfants ; tendez le dos humblement à cette main paternelle, et laissez-lul exercer une rigueur si remplie de miséricorde.
Mais voici encore une autre espèce de cette tristesse scion Dieu. Assis sur les fleuves de Babylone et au milieu des biens qui passent, les fidèles sentent leur bannissement et pleurent en se souvenant de Sion leur chère patrie. Ah ! mes chers enfants , si quelque goutte de cette tristesse entre dans vos cœurs, et que, pleins de dédain et de dégoût pour ce qui passe, vous vous sentiez affligés de ne pas jouir encore du bien qui est éternel, après lequel vous soupirez; c'est là la tristesse selon Dieu que je vous souhaite.
Mais ce n’est pas encore celle que j'ai dessein de vous prêcher aujourd'hui avec saint Paul.
• Cette tristesse , qui est selon Dieu , produit , dit
• ce saint apôtre, une pénitence stable*. > C'est donc là principalement cette douleur que je vous souhaite , le regret de vos péchés , la tristesse et l'amertume de la pénitence. Si je puis vous inspirer cette douleur ; alors , alors , mes chers frères , Je vousdiraiavccl'apôtre : « Ah ! mesbien-aimes,
« je me réjouis non pas de ce que vous êtes eon-
• tristes , mais de ce que vous l'êtes selon Dieu
* II. Car. vu , 10.
' Ibid.