SUR LA TRISTESSE
. par la pénitence' ; » et encore : « Qui est celui . qui me peut donner de la consolation et de la
• joie, sinon celui qui s'afflige à mon sujet’; » à qui ma prédication et mes avertissements ont inspiré cette tristesse qui est selon Dieu , et le regret de leurs fautes ?
C'est , mes frères , pour vous inspirer cette tristesse salutaire, que j'ai appelé des prédicateurs qui vous prêcherout la pénitence dans le sac et sur la croix. Vous commencerez dès ce soir à les entendre ; et je fais l’ouverture de cette mission , dont j'espcrc tant de fruit. Laissez-vous donc affliger selon Dieu , et plongez- vous dans la tristesse de la pénitence. Je suis touché, il y a longtemps, de la tristesse que vous donnent tant de misères, tant de charges que vous avez beaucoup de peine à supporter, et que sans doute vous ne pouvez supporter longtemps malgré votre bonne volonté. Je vous plains ; je les resseos avec vous : et quelle serait ma joie , si je pouvais vous soulager de ce fardeau ! Mais il faut que je vous parle comme un père : quand vous exagéreriez vos maux , qui sont grands, vous n’allez pas à la source. Toutes les fois que Dieu frappe, et qu'on ressent des misères ou publiques ou particulières, qu'on est frappé dans ses biens , dans sa personne , dans sa famille; il ne faut pas s'arrêter à plaindre ses maux, et à pousser des gémissements qui ne les guérissent pas : il faut porter sa pensée à nos péchés qui nous lesattirent.
Voyez ce prodigue, dont nous vous parlions tout à l'heure, réduit à paître un troupeau immonde, et gagnant à peine du pain dans un service si bas et si indigne. Il ne se contente pas de dire : * Les moindres domestiques de mon père
• sont abondamment nourris, et moi qui suis son « fils je meurs ici de faim1; • car cette plainte stérile n’aurait fait qu'aigrir ses maux, au lieu de les soulager. Il va à la source : il sent que la source de ses >naux c'est d'avoir quitté son père , et sa maison où tout abonde; c’est de s'étre contenté des biens qui se dissipent si vite, et qu'il lui avait arrachés , parce que ce père si sage et si bon , qui en connaissait la malignité, avait peine à les lui donner. Il dit donc, dans cescntiment :• J'irai, » je me lèverai *, et je retournerai vers mon père; » et non content de le dire d’une manière faible et imparfaite, il se lève, il vient à son père, et il éprouve les douceurs de ses tendres embrassements. S’il s'était contenté de dire : Ah 1 que je suis malheureux! et que se prenant de ses maux, non point à soi-mème, mais à Dieu, il eût Mas-
1 11. Cor. vil , 0.
* Ibid. Il , X
» Luc. XV, 17.
•Ibid. 18.
pbémé contre le ciel, qu'aurait -Il fait autre chose que d'aggraver son fardeau ? Mais parce qu'il a dit dans sa misère : « Mou père, j’ai pé- ■ ché contre le ciel et contre vous, et je ne suis
• pas digne d’être appelé votre fils, • il a tout ensemble et effacé son péché , et fini les maux qui en faisaient le châtiment.
Mes bien-aimés, faites-en de même. Vous voyez tant d'ennemis conjures de tous eûtes contre vous; ne dites pas, comme faisaient autrefois les Juifs : C'est l'Égypte, ce sont les Chaldéens, c’est l'épéedu roi de Ilabylone, qui nous poursuit; dites : . Ce sont nos péchés qui ont mis la sépa-
• ration entre Dieu et nous ' ; > encore un coup, ce sont nos péchés qui soulèvent contre nous tant d’ennemis. Nos péchés accablent l'État, comme disait saint Grégoire ; ■ le royaume n’en peut plus « sous ce faix : • Peccatorum noslrorum onei'ibus premimur , </uœ reipubticœ vires yravanV. Venez donc gémir devant Dieu , A la voix de ces saints missionnaires qui viennent me seconder et me prêter leurs secours pour vous préparer à la grâce dn jubilé.
Vous me direz : Mais la grâce du jubilé est donnée pour nous soulager , et relâcher les peines que nous méritons par nos crimes; par conséquent pour nous donner de la joie, et non pas pour nous plonger dans la tristesse à laquelle vous nous exhortez. Vous n’entendez pas, mes bien-aimés, le mystère de l'indulgence et du jubilé , et la nature de cette grâce. Il y a une peine et une douleur que l'indulgence relâche : il y en a une autre qu'elle augmente. La peine qu’elle relâche, c'est cette affreuse austérité de la pénitence, dont nous devrions porter toutes les rigueurs , après avoir tant de fois péché contre Dieu et outragé son Saint-Esprit. Mais il y a une peine que l'indulgence doit augmenter; et c'est la peine que nous cause le regret d'avoir offensé Dieu. Et pourquoi l'indulgence vient-elle augmenter cette peine d'un cœur affligé de ses péchés, et percé de douleur d'en avoir commis un si grand nombre , si ce n’est , comme dit le Sauveur, que . celui à qui on remet davantage . aime aussi davantage1; • et qu'en aimant davantage son bienfaiteur, il doit aussi s’affliger davantage de l’avoir offensé par tant de crimes? C'est donc ainsi que l'indulgence augmente la peine ; cette peine d’avoir commis un péché mortel , cent péchés mortels, un nombre Infini de péchés mortels. C'est pour ceux en qui cette peine intérieure de la pénitence s'augmente , c'est pour ceux-là, mes bien-aimés , que l’indulgence est ac-
| ' h. lu . i.
i * ,4d Mamie. .4»y. lit», v, Bp. xx, t. n, col. 747.
I * Luc. ni, 47
DES ENFANTS DE DIEU
cordée. « Ceux qui font la pénitence indifférem- « ment , comme parle le saint concile de Nicée 1 ,
- il n'y a point d'iiululgence pour eux. ■ I.’espril de l'Église est d'accorder l'indulgence à ceux qui sont pénétrés et comme accablés par la douleur de leurs crimes.
Mais je veux encore remonter plus haut, et vous remettre devant les yeux l’exemple de saint Paul. C’est la pénitence imposée et l'indulgence accordée à ce Corinthien incestueux , qui a donné lieu à l'excellente doctrine que je vous ai rapportée de ce grand apôtre sur la tristesse de la pénitence. Saint Paul avait prononcé contre ce pécheur scandaleux une dure et juste sentence,
■ jusqu'à le livrer a Satan, pour l'affliger selon . la chair, et le sauver selon l'esprit » L'Église
de Corinthe, vivement touchée du reproche que saint Paul lui avait fait de souffrir un si grand scandale au milieu d'elle, avait mis ce pécheur en pénitence ; et depuis , touchée de ses larmes , elle en avait adouci la rigueur, suppliant le saint apôtre d'agréer ce charitable adoucissement. Et sur cela voici l'indulgence qu'accorda saint Paul : voici le premier exemple de cette indulgence apostolique qui a été de tous temps si prisée et si estimée dans l'Église. Eh bien I dit-il, • c'est - assez que le pécheur scandaleux ait reçu la « correction, ait subi la peine que vous lui avez « imposée dans votre assemblée par la multi- « tude, » dit-il, par l’Église, par les pasteurs, avec le consentement de tout le peuple ; car c’est sans doute ce que veulent dire ces mots : Suffteit oljuryatia htre, quwfil a pluribus J. Ainsi loin de trouver mauvais ce que votre charité a fait |iour lui , et l'adoucissement de sa peine , je vous exhorte au contraire de le tralteravec indulgence, de le consoler par ce moyen dans l'extrême confusion et affliction que lui cause son crime; - de * peur, dit cet apôtre, qu'il ne soit accablé par « un excès de tristesse : • ne forte abundanliori tristitia absorbealur*.
Vous voyez maintenant , mes blen-aimés , ce qui le rendit digne de l'indulgence de l'Église et de saint Pnul;c'est que s'étant livré sans bornes à cette tristesse salutaire de la pénitence, il s'y plongea Jusqu’à faire craindre qu'il en serait accablé , que sa douleur ne l’absorbât , ne nbsorbeulur, ne l'ablmât; en sorte qu'il ne la put pas supporter. Livrez-vous donc, à son exemple, à la douleur de la péniteuee, afin de vous rendre dignes de l’indulgence, des consolations, de la charité de l'Église.
1 Cas, xii, Lttbb. I. il, col. 42.
* I. Cor. T, 5.
* H. Cor. n, o
* Ibid. Il,7.
Mais , mes frères , n'oubliez pas un caractère de cette tristesse qui est selon Dieu , marqué par saint Paul dans le passage que nous traitons, lai tristesse qui est selon Dieu, produit, dit-il, ■ une
• pénitence : » mes frères, quelle pénitence? • une
• pénitence stable , > prrnilentiam stabilem ' ; non pas de ces douleurs passagères que la première attaque des sens et de la tentation emporte aussitôt , et sans résistance. Cette tristesse produit la mort , aussi bien que celle dusiccle ; parce qu’elle n'a servi au pécheur que pour lui faire faire une confession qui n'ayant point eu de bons effets n'en peut avoir eu que de très-mauvais , en donnant lieu à une rechute plus dangereuse que le premier mal. La pénitence que je vous demande est une pénitence durable , affermie sur de solides maximes et sur une épreuve convenable. Et en quoi consiste la stabilité de cette tristesse? L'apôtre dit, quand elle est parfaite, quelle doit produire • une pénitence stable pour le salut : . elle a donc la stabilité qui lui convient, lorsqu'elle vous mène jusqu'au salut, jusqu’à la parfaite union avec Dieu , et au dernier accomplissement de cette parole ; « Je vais à mon Père. • Alors il vous arrivera ce que Jésus-Christ a promis dans notre évangile; ce qui devait faire le dernier point de ce discours, et que je tranche en un mot.
« Alors, dit-il , votre tristesse sera changée en
• joie , et en une joie que personne ne vous Ôtera ■ jamais : • Gaudium veslrum nemo tollet a vobis >. Voilà , mes frères , la joie que je vous souhaite ; non pas ces joies que le monde donne et que le monde ôte : il les donne , non par raison , mais par humeur, par bizarrerie , par caprice; et il les ôle sans savoir pourquoi , avec aussi peu de raison qu'il en a eu à les donner. Loin de nous ccs joies trompeuses : loin de nous l'aveuglement qu'elles produisent dans les cœurs , et le criminel attachement avec lequel on s'y abandonne. Je vous souhaite cette joie qui ne change pas , parce que celui qui la donne est immuable.
Mais, mes frères, n'oubliez jamais qu'il y faut venir par la tristesse , par la tristesse qui est selon Dieu , par la tristesse de la pénitence. C’est ce que Jésus-Christ nous explique à la fin de notre évangile, par une comparaison admirable et bien naturelle. • line femme, dit-il , a de la douleur . pendant quelle enfante, parce que son heure -est venue; mais, lorsqu'elle a enfanté un fils,
* elle ne se souvient plus de ses maux , dans la . joie qu'elle ad'nvoir mis un homme au monde \ • Voilà le modèle de cette douleur de la pénitence
1 11. Cor. TJI, 10.
* Jnam. XVI, 25.
* Ibid. 21.