DE HENRIETTE D’ANGLETERRE
notre néant, pour\u que cet autel, où Ion offre tous les jours pour nous une victime d'un si grand prix, nous apprenne en même temps notre dignité. I-a princesse que nous pleurons sera un témoin fidèle de l'un et de l'autre. Voyons ce qu’une mort soudaine lui a ravi , voyons ce qu’une sainte mort lui a donné. Ainsi nous apprendrons à mépriser ce qu’elle a quitté sans peine , afin d’attacher toute notre estime à ce qu’elle a embrassé avec tant d’ardeur, lorsque son Ame, épurée de tous les sentiments de la terre, et pleine du ciel où elle touchait, a vu la lumière toute manifeste. Voilà les vérités que j’ai àtraiter, et quej’ai crues dignes d'être proposées à uu si grand prince , et à la plus illustre assemblée de l’univers.
« Nous mourons tous ' , disait cette femme dont
* l’Écriture a loué la prudence au second livre
* des Rois, et nous allons sans cesse ou tombeau ,
« ainsi que des eaux qui se perdent sans retour *. - En effet , nous ressemblons tous à des eaux courantes. De quelque superbe distinction que se flattent les hommes , ils ont tous une même origine ; et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots: ils ne cessent de s’écouler; tynt qu’en lin après avoir fait un peu plus de bruit, et traversé un peu plus de pays les uns que les autres , ils vont tous ensemble se confondre dans un abime où l’on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom
««Jet* île méditation qui écrasent ou qui humilient l'Imagination (1rs autres hommes, semblent être le domuino de ; Bossuet rt la pairie de bon génie. On sait qu'il respire plus a son aise à ta hauteur ou le place ce grand spectacle <Ju temps et de l'éternité; et c’est de cette hauteur qu'il considère les rois, les tnSoes , et toutes les grandeurs de la terre, comme placées sous 1a main de Dieu, pour servir de simples témoignages de sa tou le- puissance, lorsqu'il Juge à propos de les briser, de les anéantir et de les faire disparaître comme la paille légère emportée par le vent. ( Le cardinal de Bnuwt. )
* « Il y a beaucoup de raisons de nous comparer à des eaux courantes , comme fait récriture sainte. Car, de même que , quelque inégalité qui paraisse dans le cours des rivières qui arruseul la surface de la terre , elles onl I (Miles cela de commun, qu'elles viennent d'une petite origine; que, dans le progrès de leur course, elles roulent leurs nota en bas par une chute continuelle, et qu'elles vont enfin perdre li-ura noms avec leur» eaux dans le sein Immense de l'océan, où l'on ne distingue point le Ilhln , ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés d’avec les rivières les plus inconnues : ainsi tous 1rs hommes commencent par les mêmes infirmités. Dans le progrès de leur Age, les années se poussent les unes le# autres comme des flots, leur vie roule cl descend sans cesse à la mort , par sa pesaoteur naturelle ; el enfin après avoir fait , ainsi que des fleuves , un peu plus de bruit le» uns que les autres, ils vont tous se confondre dans ce gouffre Infini du néant, où ne se trouvent plus ni roi», ni prince», ni capitainrs, ni tous ces augustrs noms qui nous séparent 1rs uns des autres, mais la corruption el 1rs vers, la cendre et ta pourriture qui nous égalent. • ( Oral*, fuu. de Henri de liomny )
* Ornnes mnrimur, et quasi «qu.T dilsbimur in terrain, qu* non revertunlur. ( Il Rrg. cap. xrv, y. iv )
et sans gloire , mêlés dans l’Océan avec les rivières les plus inconnues.
Et certainement , messieurs , si quelque chose pouvait élever les hommes au-dessus de leur inîirmité naturelle; si ('origine qui nous est commune sonfl'rait quelque distinction solide et durable entre ceux que Dieu a formés de la même terre , qu’y aurait-il dans l’univers de plus distingué que la princesse dont je parle? Tout ce que peuvent faire non-seulement la naissance et la fortune , mais encore les grandes qualités de l’esprit , pour l’élévation d'une princesse , se trouve rassemblé , et puis anéanti dans la nôtre. De quelque cité que je suive les traces de sa glorieuse origine , je ne découvre que des rois , et partout je suis ébloui de l'éclat des plusaugustes couronnes. Je vois la maison de France, la plus grande, sans comparaison , de tout l’univers , et à qui les plus puissantes maisons peuvent bien céder sans envie, puisqu'elles tâchent de tirer leur gloire de cette source. Je vois les rois d'Écossc, les rois d’Angleterre, qui ont régné depuis tant de siècles sur une des plus belliqueuses nations de l’univers plus encore par leur couage que par l’autorité de leur sceptre. Mais cette princesse , née sur le trône , avait l’esprit et le cœur plus haut que sa naissance. Les malheurs de sa maison n’ont pu l’accabler dans sa première jeunesse ; et dés lors on voyait en elle une grandeur qui ne devait rien à la fortune. Nous disions , avec joie , que le ciel l’avait arrachée , comme par miracle , des mains des ennemis du roi son père, pour la donner à la Fronce : don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable '! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m’interrompre? Hélas 1 nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la gloire de la princesse , sans que la mort s'y mêle aussitôt , pour tout offusquer de son ombre. O mort, éloigne-toi de notre pensée, et laisse-nous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur, par le souvenir de notre joie. Souvenez vous donc, messieurs, de l'admiration qne la princesse d'Angleterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux , avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous Ire peuples ; et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. Aussi la reine sa mere, dont elle a toujours été la consolation , ne l'aimait pas plus tendrement que faisait Anne d'Espagne. Anne , vous le savez , messieurs , ne trouvait rien au-dessus de cette princesse. Après nous avoir donné une reine , seule capable par sa piété , et
1 propria Ii.tc si don.*» fuissent !
C V% ry. fcneld. Tl , 87S.)
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ORAISON FUNÈBRE
par scs autres vertus royale* , de soutenir la réputation d'une tante si illustre, elle voulut, pour mettre dans sa famille ce que l'univers avait de plus grand , que Philippe de France , sou second iils, épousât la princesse Henriette ; et quoique le roi d'Angleterre , dont le cœur égale la sagesse , sût que la princesse sa sa ur , recherchée de tant de rois, pouvait honorer un trône , il lui vit remplir avec joie la seconde place de France , que la dignité d'un si grand royaume peut mettre en comparaison avec les premières du reste du monde.
Que si son rang la distinguait , j'ai eu raison de vous dire qu'elle était encore plus distinguée par son mérite. Je pourrais vous faire remarquer quelle connaissait si bien la beauté des ouvrages de l'esprit , que l'on croyait avoir atteint la perfection, quand on avait su plaire à Madame. Je pourrais encore ajouter, que les plus sages et les plus expérimentés admiraient cet esprit vif et perçant , qui embrassait sans peine les plus grandes affaires , et pénétrait avec tant de facilité dans les plus secrets intérêts. Mais pourquoi m’étendre sur une matière où je puis tout dire en un mot? Le roi, dont le jugement est une régie toujours sure, a estimé la capacité de eette princesse, et l’a mise par son estime au-dessus de tous nos éloges.
Cependant , ni cette estime , ni tous ces grands avantages , n'ont pu donner atteinte à sa modestie. Tout éclairée qu elle était , elle n'a point présumé de ses connaissances, et jamais ses lumières ne l'ont éblouie. Rendez témoignage à ce que je dis , vous que cette grande princesse a honorés de sa confiance. Quel esprit avez-vous trouvé plus élevé , mais quel esprit avez-vous trouvé plus docile? Plusieurs, dans la crainte d'être trop faciles, se rendent inflexibles à la raison , et s'affermissent contre elle. Madame s'éloignait toujours autant de la présomption que de la faiblesse ; également estimable, et de ce quelle savait trouver les sages conseils, et de cc quelle était capable de les recevoir. On les sait bien connaître, quand on fait sérieusement l'étude qui plaisait tant à cette princesse. Nouveau genre d'étude, et presque inconnu aux personnes de son âge et de son rang ; ajoutons , si vous voulez , de son sexe. Elle étudiait ses defauts ; elle aimait qu’on lui en fit des leçons sincères : marque assurée d'une âme forte, que ses fautes ne dominent pas , et qui ne craint point de les envisager de près, par une secrète confiance des ressources qu’elle sent pour les surmonter. C’était le dessein d'avancer dans eette étude de sagesse, qui la tenait si attachée â la lecture de l’histoire, qu'on appelle avec raison la sage conseillère des princes. C'est là que les plus grands rois n'ont plus de rang que par leurs ver-
tus, et que , dégradés à jamais par les mains de la mort, ils viennent subir, sans cour et sans suite, le jugement de tous les peuples et de tous les siècles. C'est là qu’on découvre que le lustre qui vient de la flatterie est superficiel , et que les fausses couleurs, quelque industrieusement qu'on les applique , ne tiennent pas. Là notre admirable princesse étudiait iesdevolrs de ceux dont la v:e compose l'histoire : elle y perdait Insensiblement le goût des romans, et de leurs fades héros; et, soigneuse de se former sur le vrai , elle méprisait ees froides et dangereuses fictions. Ainsi sous un visage riant , sous ect air de jeunesse qui semblait ne promettre que des jeux , elle cachait un sens et un sérieux , dont ceux qui traitaient avec elle étaient surpris.
Aussi pouvait-on sans crainte lui confier les plus grands secrets. Loin du commerce des affaires , et de la société des hommes , ces âmes sans force , aussi bien que sans foi , qui 11e savent pas retenir leur langue indiscrète ! « Us ressemblent , ■ dit le Sage , à une ville sans murailles , qui èst « ouverte de toutes parts ' , »et qui devient la proie du premier venu. Que Madame était au-dessus de cette faiblesse! Ni la surprise, ni l'intérêt, ni la vanité, ni l'appât d'une flatterie délicate, ou d'une douce conversation, qui souvent épanchant le cœur, en fait échapper le secret’, n'était capable de lui faire découvrir le sien ; et la sûreté qu'on trouvait en eette princesse, que son esprit rendait si propre aux grandes affaires, lui faisait confier les plus importantes.
Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d'Ktat , discourir sur le voyage d’Angleterre , ni que j’imite ees politiques spéculatifs, qui arrangent suivant leurs idées les conseils des rois , et composent , sans Instruction , les annales de leur siècle. Je ne parlerai de ce voyage glorieux , que pour dire que Madame y fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu’avec transport de la bonté de cette princesse , qui , malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d'abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens , et a terminer tous les différends d’une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. Mais qui
1 Sicut ori» païen* -! .ibsqup murorum nrabltu , Ita virqni non potesl lu loquendo 'cohiberc spiriluni suum. { Prov. cap. xxv, v. 28. )
1 On a souvent admiré dans Bossuet In hauteur dus pensées ; mais ce qu’on n'a peut-être pas assez remarqué , c’est son expression, qui souvent, dans 1rs plus peliles choses, anime et colorie tout. Ici, par exemple, à quoi tient le mérite de la phrase? A cette Image si naturrlli* et si juste, qui nous représente le cteur humain, s’mnrant aux séduction* comme un vase qui se répand quand on l'a penché. ( La Harpr. )