DE HENRIETTE D’ANGLETERRE
pourrait penser, sans verser des larmes, aux marques d'estime et de tendresse que lui donna le roi son frère? Ce grand roi, plus capable encore d’élrc touché par le mérite que par le sang , ne se lassait point d’admirer les excellentes qualités de Madame. O plaie irrémédiable! ce qui fut en ce voyage le sujet d’une si juste admiration , est devenu pour ce prince le sujet d’une douleur qui n'a point de tomes. Princesse , le digne lien des deux plus grands rois du monde , pourquoi leur avei-vous été si tôt ravie? Ces deux grands rois se connaissent; c'est l'effet des soins de Madame : ainsi leurs nobles inclinations concilieront leurs esprits, et la vertu sera entre eux une immortelle médiatrice. Mais si leur union ne perd rien de sa fermeté nous déplorerons éternellement quelle ait perdu son agrément le plus doux , et qu'une princesse si chérie de tout l'univers ait été précipitée dans le tombeau , pendant que la conflance de deux si grands rois l'élevait au comble de la grandeur et de la gloire.
La grandeur et la gloire I Pouvons-nons encore entendre ces noms dans ce triomphe de la mort 1 ? Non , messieurs , je ne puis plus soutenir ces grandes paroles , par lesquelles l'arrogance humaine tâche de s’étourdir elle-même , pour ne pas apercevoir son néant. II est temps de faire voir que tout ce qui est mortel , quoi qu'on ajoute par le dehors pour le faire paraître grand , est par son ■ fond incapable d’élévation. Écoutez à ce propos le profond raisonnement , non d’un philosophe qui dispute dans une école , ou d’un religieux qui médite dans un cloître : je veux confondre le monde par ceux que le monde même révère le plus, par ceux qui le connaissent le mieux , et ne lui veux donner, pour le convaincre , que des docteurs assis sur le trône. ■ O Dieu , dit le roi-prophète,
< vous avez fait mes jours mesurables, et ma subs- - tance n’est rien devant vous*. ■ Il est ainsi, chrétiens : tout ce qui sc mesure finit ; et tout ce qui est né pour finir n’est pas tout à fait sorti du néant, où il est si tôt replongé. Si notre être, si notre substance n’est rien , tout ce que nous bâtissons dessus, que peut-il être? Ni l’cdifice n’est plus solide que le fondement , ni l’accident attaché à l’être, plus réel que l’être même. Pendant que
* On ne peut douter qur Bofsurt , en eompowinl cet élopr funèbre, ne fut profondément affecté, tant il y parte avec éloquence et de la misère et île la faiblesse île l'homme. Gomme il s'indigne de prononcer les mots de nrandeur et de ploire! Il peinl la terre sous t'Imane d’un débris vaste et universel ; il fait voir l'homme elierehanl toujours à s'élrver, el la puissance divine poussant rorpueil de l'homme Jusqu’au néant, et, pour étaler à Jamais les conditions, ne faisant de nous tons qu'une même cendre, rependani Bossue! , a travers ces Idées Kénérnles, revient toujours A la prineessr, et tous ses retours sont (les cris de douleur. ( Thomas , Essai sur 1rs f loges, cliap. xnv. I
1 Ecce menvurahiles posuisti dies meos , et substantia mea taoquaro nlhilum ante te. ( Pial, svvviir , 6, )
MÉUtl. — T. II.
la nature nous tient si bas, que peut faire la fortune pour nous élever ? Cherchez , imaginez parmi les hommes les différences les plus remarquables ; vous n'en trouverez point de mieux marquée , ni qui vous paraisse plus effective que celle qui relef c le victorieux au-dessus des vaincus qu'il voit étendus àscs pieds. Cependantce vainqueur, enflé de ses titres, tombera lui-méme à son tour entre les mains de la mort. Alors ces malheureux vaincus rappelleront à leur compagnie leur superbe triomphateur, et du creux de leur tombeau sortira cette voix , qui foudroie toutes les grandeurs :
> Vous voilà blessé comme nous; vous êtes devenu • semblable à nous '. » Que la fortune ne tente donc pas de nous tirer du néant, ni de forcer la bassesse de notre nature.
Mais peut-être , nu défaut de la fortune , les qualités de l’esprit , les grands desseins , les vastes pensées pourront nous distinguer du reste des hommes. Gardez-vous bien de le croire, parce que toutes nos pensées , qui n’ont pas Diçu pour .objet , sont du domaine de la mort. - Ils mourront ,
- dit le roi-prophète , et en ce Jour périront tou- ^ ■ tesleurspcnsces1 * * *:» c'est-à-dire, lespenséesdcs conquérants, les pensées des politiques, qui auront imaginé dons leurs cabinets des desseins où le monde entier sera compris. Ils sc seront munis de tous côtés par des précautions infinies ; enfin ils auront tout prévu, excepte leur mort, qui emportera en un moment toutes leurs pensées. C'est pour cela que l'Erclésiaste , le roi Salomon , fils du roi David (car je suis bien aise de vous faire voir la succession de la même doctrine dans un même trône ) ; c'est , dis-je , pour cela que l'EcclésiasIe , faisant le dénombrement des illusions qui travaillent les enfants des hommes , y \ comprend la sagesse même. - Je me suis , dit- il , \ « appliqué à la sagesse , et j’ai vu que c’était en- / « core une vanité 5 , » parce qu’il y a une fausse sagesse , qui , sc renfermant dans l'enceinte des choses mortelles , s’ensevelit avec cites dans le néant. Ainsi jen’ai rien fait pour Madame, quand je vous ai représenté tant de toiles qualités qui la rendaient admirable au monde, et capable des plus hauts desseins ou une princesse puisse s'élever. Jusqu'à ce que je commence à vous raconter ce qui l’unit à Dieu , une si illustre princesse ne paraîtra, dans ce discours, que comme un exemple le plus grand qu’on se puisse proposer, et le plus capable de persuader aux ambitieux
1 Eett* lu vulneralu* es sicul et nos; nostrf similis effccliit
es. ( Isn. cap. xnr, 10. )
1 In ilia die prribunt orrmes cogilationrs eorum. ( PmI. MIT, 4. )
» Transi» l ad contimplamlam saplcntlam innilusqi?*
mm mente mra , anlmad verti quod hor qitoque ftsrt vanilas ( F.cclet. cap. H, 12, l&. )
ORAISON FUNÈBRE
qu'ils u'unt aucun moyen de se distinguer, ni pur leur naissance , ni par leur grandeur, ni par leur esprit; puisque la mort, qui égale tout, les domine de tous cillés avec tant d'empire , et que , d'une main si prompte et si souveraine, elle renverse les têtes les plus respectées.
Considères , messieurs , ees grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe, pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu , qu'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens , ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle , puisque, comme vous le verrez dans la suite , Dieu lu sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantes de l'amour du monde, celul-d est assez grand et assez terrible. U nuit désastreuse ' I ônuit effroyable 1 où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre , cette étonnante nouvelle : Madame se meurt! Madame est morte* ! Qui de nous ne se sentit frappé à oc coup , comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille! Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut & Saint-Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné , excepté le cœur de cette princesse : partout on entend des cris ; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le roi , la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple , tout est abattu , tout est désespéré ; et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète : « Le roi
• pleurera, le prince sera désolé, et les mains
• tomberont au peuple , de douleur et d’étonne-
• ment3. »
Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain ; en vain Monsieur, en vain le roi même tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre , avec saint Ambroise, Strinqebam brachia, sed jam amiscram quant lencbam * : » Je serrais les
• bras ; mais j’avais déjà perdu ce que je tenais. > La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entreces royales mains3. Quoi donc ! elle
1 Lorsque nprè* cent cinquante ans nous rcllson» dons Bossuet cos sombre» et lamentables expressions, U n’est personne, pour ainsi dire, qui n'entende retentir à son oreille ce coup de tonnerre qui couvrit de deuil cette nuit désastreuse. ( Le c ordinal de liausset. )
' Ici Pondeur se troubla et fut Interrompu par ses propres tanplot». Tout son auditoire fondait en larmes.
5 ttex lugrbit, et princeps induetur marron, et manus FOpuli trrrw crmlurbabuntur. ' Ezech. cap. vil, 27. )
« Oral, de Ob. Sat. fr.
‘ Celle Infortunci; princesse, après avoir pris un verre d’eau de chicorée, sentit tout t> coup des douleur» niKufe;
devait périr si têt 1 Dans lu plupart des homme* les changements se font peu à peu , et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs ’. le matin elle fleurissait ; avec quelles grâces I vous ic savez : le so r, nous In vîmes séchée; et ces fortes expressions, par lesquelles l'Écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines , devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. Hélas! nous composions son histoire de tout cc qu’on peut imaginer de plus glorieux. Le passé et le présent nous garantissaient l'avenir, et on pouvait tout attendre de tant d'excellentes qualités. Elle allait s'acquérir deux puissants royaumes, par des moyens agréables : toujours douce , toujours paisible autant que généreuse et bienfaisante , son crédit n'y aurait jamais été odieux : on ne l’eût point vue s’attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée; elle l'eût attendue sans impatience , comme sûre de la posséder. Cet attachement , qu'elle a montré si fidèle pour le roi jusques à la mort, lut en donnait les moyens. Et certes, c’est le bonheur de nos jours que l'estime] se puisse joindre avec le devoir, et qu’on puissel autant s’attacher au mérite et à la personne dul prince , qu’on en révère la puissance et la maj jesté. Les inclinations deMADAHEnel’attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs : la passion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur, n'avait point de bornes. Pendant que ce grand prince , marchant sur les pas de son invincible frère , secondait avec tant de valeur et de succès ses grands et héroïques desseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette princesse était incroyable. C’est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l'agréable histoire que nous faisions pour Madame; et, pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les nnnées eussent dû manqueràunejeunessequi semblaltsi vive?Toutefols , c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie , nous
et (le* symptômes (le la nature la plu* alarmante ne lainerent pas même une faible espérance, n parait que, dans le premier moment de trouble ou un événement si terrible avait Jeté tous les esprits, tes médecins qu’un avait appelé» de Paris et de Versantes, ne voulant ou n'osant s’expliquer sur les cause» réelle* ou présumées d’une crise si extraordinaire, se méprirent dan» le choix des rrmisles. Prut-étre en refonnufenl-its 1'lnutilllé. ( U cardinal de Dausset. 1 1 Homo, sicut (renum die* ejtts, tanquam 11. i - ngri sic erdorebil ; Pt. ai , 15.)