‹ suvres de Bossuet Oraisons funèbresChapitre 5 sur 282 · DE HENRIETTE D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE HENRIETTE D'ANGLETERRE

sommes réduits à faire l'histoire d une admirable mais triste mort. A la vérité, messieurs , rien n'a jamais égalé la fermeté de son ilme , ni ce courage paisible , qui , sons faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, Madame fut douce envers la mort , comme elle l'était envers tout le monde. Son grand coeur ni ne s'aigrit, ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave non plus avec fierté ; contente de l'envisager sans émotion , et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque, malgré ce grand courage , nous l’avons perdue 1 C’est la grande vanité des choses humaines. Après que , par le dernier effort de notre courage , nous avons , pour Ainsi dire , surmonté la mort , elle éteint en nous jusqu'il ce courage par lequel nous semblions la défier. la voilà , malgré ce grand coeur, cette princesse si admirée et si chérie 1 la voilà telle que la mort nous l a faite ‘ ; encore ce reste tel quel va-t-il disparaître : cette ombre de gloire va s'évanouir, et uous l'allons voir dépouillée même de cette triste décoration ’. Elle va descendre aces sombres lieux , à ces demeures souterraines , pour y dormir dans la poussière avec les grands de la terre ], comme parle Job , avec ces rois et ces princes anéantis , parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés , tant la mort est prompte à remplir ces places! Mais ici notre imagination nous abuse encoro. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place , et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature. Notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre , dit Tertullien ' , parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine , ne lui demeure pas longtemps ; il devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue; tant il est vrai que tout meurt en lui , jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes I

* Il y a une sorte d'expressions familières qui choqueraient dans un écrivain médiocre, parce quYUrs tiendraient de 1 i faiblesse , et qui plaisent chez Bossuet; d’abord parce qu’elles ne peuvent paraître une Impuissance de dire mieux dans un homme dont l'élocution est ordinairement si élevée, cn&uile parce qu'elles sont de nature à faire mieux sentir que leur extrême simplicité est ce qu’il y « de mieux pour ta force du sens et le dessein de fauteur. ( La Harpe. )

1 Jamais les rois ont-ils reçu de pareilles leçons? Jamais la philosophie s'exprima-t-elle avec autant d'indépendance ? Le diadème n'est rien aux yeux de l'orateur ; par lui le pauvre est égal au monarque, et le potentat le plus absolu du globe est obligé de s'entendre dire devant des milliers de témoins que ses grandeurs ne sont que vanité, que sa puissance n’est qu’un songe , et qu’il n’est lui-même que poussière. ( .V. de Chateaubriand. )

* Job, cap. xxi, M.

4 Cadit in originem lerram , et cadaveris nomen , ex lato quoque Domino peçltura , in nullum Inde Jam uornen , in omets jain vocabuli niortem. ( Tertull. de Resur. caruia , n* i. )

C’est ainsi que la puissance divine , justement irritée contre notre orgueil , le pousse jusqu'au néant ; et que , pour égaler à jamais les conditions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendre '. Peut-on bâtir sur ces ruines? peut-on appuyer quelque grand dessein sur cc débris inévitable des choses humaines? Mais quoi , messieurs, tout est-il donc désespéré pour uous? Dieu , qui foudroie toutes nos grandeurs, jusqu'à les réduire en poudre, ne nous laisse-t-il aucune espérance? Lui , aux yeux de qui rien ne sc perd , et qui suit toutes les parcelles de nos corps, en quelque endroit écarté du monde que la corruption ou le hasard les Jette , verra-t-il périr sans ressource ce qu'il a fait capable de le connaître et de l'aimer? Ici un nouvel ordre de choses se présente à moi : les ombres de la mort sc dissipent : * les voies me sont ouvertes à la véritable • vie » Madame n’est plus dans le tombeau; la mort , qui semblait tout détruire , a tout établi : voici le secret de l'Ecclésiaste , que je vous avais marqué dès le commencement de ce discours, et dont il faut maintenant découvrir le fond.

Il faut donc penser, chrétiens , qu'outre le rapport que nous avons du côté du corps avec la nature changeante et mortelle , nous avons d'un autre côté un rapport intime et une secrète affinité avec Dieu , parce que Dieu même a mis quelque chose en nous , qui peut confesser la vérité de son être , en adorer la perfection , en admirer la plénitude; quelque chose qui peut sc soumettre àsasouverainc puissance’, s'abandonner A sa haute et incompréhensible sagesse , se

' Nul n’a tiré un plu* grand parti que Bossuet tir» Idoes de mort, de destruction, d'anéantissement , *i fréquente» chez le» anciens, qui connaissaient le pouvoir quel ira oui »ur noire imagination , sur relie etrauge faculté qui régna dans non» si Impérieusement, qn’ellc nous rend avides de» impressions mêmes qui effraient notre raison et humilient notre orgueil. Mai» ce* idées lugubre* ont ici un autre résultat que chez les ancien» : ils appelaient la pensée de la mort comme un avertissement de Jouir du moment qui passe et qui peut être le dernier. On conçoit au contraire qu'une religion qui ne considère le temps que comme un pu>*age à l>temHé fournit à l’éloquence dp» instructions d’un ordre bien plu» relevé; et nulle part elle» ne «ont plu» frappante» que dans Bossuet. ( La Harj>c.)

1 Nota» mihi fecisti via* ( Pial. xv, 10.)

1 Ne parait-il pas singulier d'énoncer comme un titre de grandeur une faculté de soumission? Non-seulement ce constrate d'idée» et d’expression» est sublime, mal» il présente nn mérite propre a Bossuet : c'wt fie jeter rapidement de» idée» étendues sans s'arrêter a le» développer. On trouve ici an grand fonds d'idée* philosophique* Indiqué en peu do mots. En effet, quoiqu'il y ait Infiniment moins de distance de la hétc b l’homme que de l'homme à Dieu, cependant l'instinct de la bête ne va pas jusqu’à connaître la prodigieuse supériorité de la raison humaine; et ta raison humaine, tout imparfaite qu’elle est, s’est élevée jusqu’à l’idée de l'intelligence divine, c’est-à-dire Jusqu'il l’idée de l'infini : et comme la conséquence nécessaire de cette idée est un sentiment de soumission, i! est rigoureusement vrai que ce sentiment tient a en qu'il y » de plus grand dans l'homme, à sa raison, qui a conçu l'Infini (La Harpe.)

Su

ORAISON FUNEBRE

ronfler en sa bonté , craindre wi Justice , espérer son éternité. De ce cAté, messieurs, si l'homme croit avoir en lui de l'élévation, il ne te trompera pas. Car, comme ii est nécessaire que chaque chose soit réunie à son principe, et que c'est pour cette raison, (lit l'Ecclésiaste, * que le corps

• retourne a la terre , dont il a été tiré 1 ; » il faut , par la suite du même raisonnement , que ce qui porte en nous la marque divine , ce qui est capable de s’unir à Dieu , y soit aussi rappelé. Or, ee qui doit retourner à Dieu , qui est la grandeur primitive et essentielle, n'est-il pas grand et ! élevé? C'est pourquoi , quand je vous ai dit que la grandeur et la gloire n'étaient parmi nous que des noms pompeux , vides de sens et de choses, je regardais le mauvais usage que nous faisons de ces termes. Mais, pour dire la vérité dans toute son étendue, ee n'est ni l'erreur ni la vanité qui ont inventé ces noms magnifiques; au contraire, nous ne les aurions jamais trouvés, si nous n’en n\ ions porté le fonds en nous-mêmes : car ou prendre ces nobles idées dans le néant? La faute que nous faisons, n’est donc pas de nous être servis de ces noms ; c’est de les avoir appliqués à des objets trop indignes. Saint ChrysostArne a bien compris cette vérité , quand il a dit : < Gloire, richesses, noblesse, puissance,

• pour les hommes du monde ne seront que des

• noms ; pour nous , si nous servons Dieu , ce

• sont des choses. Au contraire , la pauvreté ,

• la honte, la mort, sont des choses trop effec- « tives et trop réelles pour eux ; pour nous, ce « sont seulement des noms * ; •* parce que celui qui s’attache A Dieu ne perd ni ses biens , ni son honneur, ni sa vie. Ne vous étonnez donc pas si l’Ecclésiaste dit si souvent : * Tout est vanité. « Il s’explique, ■ tout est vanité sous le soleil » c’est-à-dire , tout ce qui est mesuré par les années , tout ce qui est emporté par la rapidité du temps. Sortez du temps et du changement, aspirez à l'éternité; la vanité ne vous tiendra plus asservis. Ne vous étonnez pas si le même Ecclésiaste4 méprise tout en nous, jusqu’à la sagesse, et ne trouve rien de meilleur (]ue de goûter en repos le fruit de son travail. La sagesse dont il parle en ce l ieu , est cette sagesse Insensée ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent , qui

' Rrvertntur pulvis ad Icrram Miam, ur>de oral. (Eccl. r*p. xii, 7. J Spiritus mirât ad Itaim, qui ürtlit ilium.

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