LE QUATRIÈME DIMANCHE DE L’A VENT, SUR LA VÉRITABLE CONVERSION
Nécessité d<* la solitude, pour parvenir à une solide coorrrlion : caractère d'un vrai pénitent : remèdes propres a sa rucrison : combien difficile le chanRumrnt des inclinations d'un pécheur d*habUude, quelle doit être son épreuve, quelles dispositions lui sont nécessaires pour être réconcilie avec Dieu.
Kgo vo* clamanlis in deserto.
Je. suis la voix de celui qui crie dans le désert. Joan. if 23.
Les hommes, dont la passion a corrompu le jugement, ne savent pas suivre les traces de la vérité , ne s'accordent ni avec elle ni avec euxmêmes ; et la lumière elle-même les conTond et les égare. La vie étonnante de saint Jean-Ilaptiste cause une telle admiration au conseil des Juifs qui était à Jérusalem, qu'ils envoient dans notre Evangile une solennelle députation pour lui demanders'il n'est point El ie, s'il n'est point ce grand prophète promis par Moise ; enfin s'il n'est point le Christ. Jean, cet humble et Adèle ami de l'Époux , qui ne songe plus qu'à décroître et à s’abaisser aussitôt que Jésus-Christ veut paraître , pour lui donner la gloire qui lui est duc, se sert de cette occasion pour découvrir aux Juifs ce divin Sauveur qui était au milieu d'eux sans qu'ils voulussent le connaître. Mais de qoelle erreur ne sont point capables des hommes préoccupés , et dont le sens est dépravé 1 Ils s'adressent à saint Jean- Baptiste pour apprendre de lui-même quel il est, et le consultent sur ce qui le touche, tant il leur parait digne d'être cru , et ils le jugent tout ensemble si peu digne de créance , qu'ils rejettent le témoignage sincère qu’il rend à un autre. Ils ont conçu une si haute estime de sa personne , qu'ils le prennent pour un prophète , et doutent même s'il n'est point le Christ ; et en même temps ils font si peu d'estime de son jugement , qu'ils ne veulent pas reconnaître ie Christ qu'il leur montre : tant Il esterai, chrétiens, qu'il n'y a point de contradiction ni d’extravagance où ne tombent ceux que leur présomption aveugle , et qui osent mêler leurs propres pensées aux lumières que Dieu leur présente.
Allons , mes frères , à saint Jean-Baptiste dans un esprit opposé à celui des Juifs , puisque l'Église nous fait entendre ses divines prédications pour préparer les voies an Sauveur naissant , et lui fait faire par ce moyen encoremne fois son office de précurseur. Écoutons attentivement cette voix qui nous doit conduire à la parole étemelle. Mais pour nous rendre capables de proRtcr de ses ins-
tructions, prions la très-sainte Vierge qu'elle nous obtienne la grâce d'être émus à ia voix de saint Jean-Raptiste comme Jean-Baptiste fut ému lui-même à la voix de cette Vierge bénite , lorsqu’elle alla lui porter jusque dans les entrailles de sa mère une partie de la grâce qu'elle avait reçue avec plénitude. Ave.
Vous venez entendre aujourd'hui un grand et excellent prédicateur, c’est le célèbre Jean- Baptiste, flambeau devant la lumière, voix devant la parole, ange devant l'ange du grand conseil, médiateur devant le médiateur, c’est-à-dire, médiateur entre la loi et l'Évangile, précurseur de celui qui le devance; dont la main , qui s'estime iudigne d'approcher seulement des pieds de Jésus, est élevée même dessus sa tête ; qui baptise au dehors celui qui le baptise au dedans , et répand de l'eau sur la tête de celui qui répand le feu et le Saint-Esprit dans les cœurs. Voilà , mes frères, le prédicateur qui demande votre audience. Il a raison de dire en se définissant luimême , qu’il est une voix , parce que tout parle en lui; sa vie, ses Jeûnes, ses austérités, cette pâleur, cette sécheresse de son visage, l'horreur de ce ciliée de poil de chameau qui couvre son corps, et de cette ceinture de cuir qui serre ses reins, sa retraite, sa solitude, le désert affreux qu’il habite ; tout parle , tout crie , tout est animé. Tels devraient être les prédicateurs ; » Il faudrait « que I nul fût pariant et résonnant en t-ux : » Tolum se vocale m débet verbi nunlius exhiberc, comme disait cet ancien Père. A voir ce prédicateur si exténué , ce squelette , eet homme qui n'a point de corps , dont le cri néanmoins est si perçant , on pourrait croire qu'en effet ce n’est qu'une voix ; mais une voix que Dieu fait entendre aux mortels pour leur inspirer une crainte salutaire. Au bruit de cette voix , non-seulement le désert est ému , mais les villes sont troublées , les peuples tremblants, les provinces alarmées. On voit accourir aux pieds de saint Jean-Baptiste toute la Judce saisie de frayeur, tant il annonce fortement aux hommes les sévères jugements de Dieu qui les pressent et qui les poursuivent. « Race de vipères « qui vous a avertis de fuir la colère à venir ' 7 » Il a donc raison de dire qu’il n’est point ce que les Juifs ont pensé. Il n'est point le prophète , il n'est point le Christ, il n'est point Élie. Il est une voix, il est un cri , qui avertit les pécheurs de leur ruine prochaine et inévitable , s’ils ne font bientôt pénitence. Prêtons , mes frères , l’oreille attentive à ce divin prédicateur, prophète et plus que prophète. Oui; puisqu'il est tout voix
• SIsllS. lu , t.
SUR I.A VÉRITABLE CONVERSION.'
pour nous parler, soyons tout oreilles pour l'entendre. « Je suis, dit-il, la voix de celui qui crie dans « le désert : Préparez la voie du Seigneur; redres-
• sez dans la solitude les sentiers de notre Dieu : • Voxclamantis in de serin : Parafe viarn Dont i ni ; rectos facile m solitudine semitus Dei nostri. Ecoutons donc la voix qui nous parle , laissonsnous frapper distinctement par tous ses sons : voyons tout le mystère de la pénitence , tout l'ordre de l'expiation des crimes, toute la méthode pour les traiter et pour les guérir. Telle est la voix qui nous parle ; il reste que nous entendions ce que c'est que ce désert ou elle crie , quelle préparation elle nous demande , quelle droiture elle nous prescrit. Voilà sans détour et sans circuit le partage de mon discours et le sujet de vos attentions.
PHEMlEa pot ST.
La voix qui nous invite à la pénitence se plaît à se faire entendre dans le désert. 11 faut quitter le grand monde et les compagnies ; il faut aimer la retraite , le silence et la solitude , pour écouter cette voix qui ne veut point être étourdie par le bruit et le tumulte des hommes.
La première chose que Dieu fait quand il veut toucher un homme du monde, c'est de le tirer à part pour lui parler en secret. • J'ai trouvé , « dit-il , cette âme mondaine avec tous les orne- « ments de sa vanité : » Ornabatur in aurc sua et moniti suo. Elle ne songeait qu'à plaire au monde , à voir et à être vue ; « Elle courait comme
• une insensée après ses amants, après ceux « qui flattaient ses mauvais désirs , et elle m'ou ■ bliait , dit le Seigneur : > Et ibat post amatores siios, et obtiviscebatur mei, dicit Dominus'. « Et moi je commencerai de l’allaiter; * je lui ferai ressentir une goutte des douceurs célestes : - Je l'attirerai à la solitude , et je par-
• lerai à son cœur : « Propter hoc, ego laetabo eam, et ducam eam in solitudine m , et loquar ad corejus'. Je lui dirai des paroles de consolation et d'instruction divine.
Et certes nous errons dans le principe , si nous croyons que l'esprit de componction et de pénitence puisse subsister dans ce commerce étemel du monde, auquel nous abandonnons toute notre vie. Un pénitent est un bomme pensif et attentif à son âme : Cogitabo pro peccato meo1 * 3 : - Mon péché occupe toutes mes pensées. » Un pénitent est un homme dégoûté et de lui-même et du monde : Dormi ta vit anima mea prœ liedio * : ■ Mon âme languit d’ennui. -Un pénitent
1 Oi. Il, is
1 Ibid. M.
3 H». xmTH . la.
* Ibid, omii, ’»•
est un homme qui veut soupirer, s'affliger, qui veut gémir : Laboravi in yemitu meo' : « J'ai « été pressé par mes sanglots. - Un tel homme veut être seul , veut avoir des heures particulières ; le monde l'importune et lui est à charge.
Je vous étonnerais, mes frères, si je vous racontais les lois de l'ancienne pénitence. On tirait le soldat de la milice, le marchand du négoce, tout chrétien pénitent des emplois du siècle. Ils priaient, ils méditaient nuit et jour; ils regrettaient sans cesse le bien qu'ils avaient perdu. Ils n'étnient ni des fêtes, ni des jeux , ni des affaires du monde. Ils se nourrissaient dans leurs maisons du pain de larmes. Ils ne sortaient en public que pour aller se confondre à la face de l'Eglise , et implorer aux pieds de leurs frères le secours de leurs prières charitables; tant ils estimaient la retraite et la solitude nécessaires.
Qu'est-ce en effet qui nous a poussés dans ces prodigieux égarements? qu’cst-ce qui nous a fait oublier et Dieu et nous-mêmes, si ce n'est qu'étourdis par le bruit du monde, nous n’avons pas même connu nos excès? Notre conscience , témoin véritable, ami Adèle et incorruptible, n'a jamais le loisir de nous parler ; et toutes nos heures sont si occupées , qu'il ne reste plus de temps pour cette audience. Et cependant il est véritable que qui Ate à l'esprit la réflexion , lui ôte toute sa force. Car il y a cette différence entre la raison et les sens , que les sens font d'abord leur impression ; leur opération est prompte, leur attaque brusque et surprenante; au contraire la raison a besoin de temps pour ramasser ses forces , pour ordonner ses principes, pour appuyer ses conséquences, pouraffermir ses résolutions; tellement qu'elle est entraînée par les objets qui se présentent, et emportée , pour ainsi dire , par le premier vent , si elle ne se donne à elle-même par son attention un certain poids, une certaine consistance, un certain arrêt : Iniquitates noslra quasi ventus abstulerunt nos’ : » Nos iniquités nous ont em- • portés comme un vent. . Ce vent ne manquera jamais de nous emporter, si notre âme ne se roidit , et ne s’affermit elle-même par une attention actuelle. Si donc on lui ôte la réflexion, on lui Ate toute sa force, on la laisse découverte et à l'abandon pour être la proie du premier venu. C'est , mes frères , ce que fait le monde : Il sait remuer si puissamment je ne sais quoi d'inquiet et d'impatient que nous avons dans le fond du eceur, qu’il nous tient toujours en mouvement. Toutes les heures s’écoulent trop vite, toutes les journées flnissent trop tôt; en sorte qv’
1 Pi. VI , «.
' lt. imv, e.
SUR LA VÉRITABLE CONVERSION
jamais nn moment il soi : et qui n'est pas à soimême , de qui ne devient-il pas le captif?
Hommes errants , hommes vagabonds , déserteurs de votre dme et fugitifs de vous-mêmes,
« prévaricateurs, retournez au cœur : ■ Redite, prœvaricalores , ad cor'. Commencez à rénéchir, et à entendre la voix qui vous rappelle au dedans. Si vous vous êtes perdus par cette prodigieuse dissipation, il faut qu’un recueillement salutaire commence votre guérison. Une partie de votre mal consiste dans un certain étourdissement que le bruit du monde a causé, et dont votre tête est tout ébranlée; il faut vous mettre à l'écart, il faut vous donner du repos. Voici le médcciu qui vous dit lui-même , par la bouche de son prophète. Si nvertamini et quiescatis , satvi eritis : in silentioetin spe crû fortitudo vestra ’ : • Si vous
• sortez de ce grand tumulte et que vous preniez - du repos, vous serez sauvés; et en gardant le « silence vos forces commenceront de se rétn-
* blir. ■
Le docte saint Jean-Chrysostômc 1 a renfermé en un petit mot une sentence remarquable , quand il a dit que pour former les mœurs , et peut-être en pourrions-nous dire autant de l’esprit, il faut désapprendre tous les jours. En effet, mille faux préjugés nous ont gâté l’esprit et corrompu le jugement ; et la source de ce désordre , c’est qu'aussitôt que nous avons commencé d’avoir quelque connaissance , le monde a entrepris de nous enseigner, a joint aux tromperies de nos sens celles de l’opinion et de la coutume. C’est de là que nous avons tiré ces belles leçons , qu’il faut tout mesurera notre intérêt , que la véritable habileté c est de faire tout servir à notre fortune qu'il faut venger les affronts. Endurer, c’est s’attirer de nouvelles insultes; cette grande modération, c'est la vertu des esprits vulgaires ; la patience est le partage des faibles et la triste consolation de ceux qui ne peuvent rien : dans une vie si courte et si malheureuse que la nôtre , c’est folie de refuser le peu de plaisir que la nature nous donne. Voilà les grandes leçons que nous apprenons tous les jours dans les compagnies ; si bien que tous les préceptes de Dieu et de la raison demeurent ensevelis sous les maximes du monde.
Après cela, mes frères, vous comprenez aisément la nécessité de désapprendre ; mais certes , pour oublier de telles leçons, il faut quitter l'école et le maître. Car considérez, je vous prie, de quelle sorte le riionde vous persuade. Ce maître dangereux n'agit pas à la mode des antres maîtres : il enseigne sans dogmatiser : il a sa mé-
' II. * LVl , H
1 Ibid. XXX, I».
1 S. CAryi. Ilvmîl. XI , la Genei. t. IV, p. U.
SOS
thode particulière de ne prouver pas ses maximes , mais de les imprimer dans le coeur sans qu’on y pense. Ainsi il ne suffît pas de lui opposer des raisons et des maximes contraires , parce que cette doctrine du monde s'insinue plutôt par une insensible contagion, que par une instruction expresse et formelle. Oui certes, autant d’hommes qui nous parlent , autant d’organes qui nous les inspirent. Nos ennemis par leurs menaces, nos amis par leurs bons offices concourent également à nous donner de fausses idées des biens et des maux. Tout ce qui se dit dans les compagnies, et l'air même qu’on y respire, n’imprime que plaisir et que vanité. Ainsi nous n'avançons rien de n'avaler pas tout à coup le poison du libertinage , si cependant nous le suçons peu à peu , si nous laissons gagner jusqu’au cœur cette subtile contagion , qu'on respire avec l'air du monde dans ses conversations et dans ses coutumes. Tout nous gôte , tout nous séduit : et le grand malheur de la vie humaine , c'est que nul ne se contente d'être insensé seulement pour soi, mais veut faire passer sa folie aux autres; si bien que ce qui nous serait indifférent, souvent, tant nous sommes faibles, excite notre imprudente curiosité par le bruit qu’on en fait autour de nous. Dans cet étrange empressement de nous entre-eommuniquer nos erreurs et nos folies, l'esprit se corrompt tout à fait ; et si nous demandons à Tcrtullicn ce qu'il craint pour nous dans le monde : Tout , nous répondra ce grand homme , jusqu’à l'air, qui est infecté par tant de mauvais discours , par tant de maximes antichrétiennes : fpsumque aerem, scetestis vocibus constupratum '.
fie vous étonnez donc pas si je dis que le premier instinct que ressent un homme touché de Dieu est celui de se séquestrer du grand monde. La même voix qui nous appelle à la pénitence, nous appelle aussi au désert, c'est-à-dire, au silence, à la solitude et à la retraite. Écoutez ce saint pénitent : Similis faclus sum pellicano solitudinis ,/actus sum sicut nycticorax in domicilia; vigilavi, et faclus sum sicut passer solitarius in tecta ’ : « Je suis , dit-il , devenu sem-
• bloblc au pélican des déserts et au hibou des
• lieux solitaires et ruinés : j’ai passé la nuit en « veillant, et je me trouve comme un passereau ■ tout seul sur le toit d’une maison. » Au lieu de cet air toujours complaisant que le monde nous inspire, l’esprit de pénitence nous met dans le cœur je ne sais quoi de rude et de sauvage. Ce n'est plus cet homme doux et galant qui liait toutes les parties : ce n’est plus cette femme commode et complaisante , trop adroite médiatrice et
' De Speet. n*27-
» Pt ». Cl , 7, H.
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amie trop officieuse , qui facilitait ces secrètes correspondances : ce ne sont plus ces expédients, ces ouvertures, ces facilités : on apprend un autre langage , on apprend à dire Non , à dire Je ne puis plus, Â payer le monde de négatives sèches et vigoureuses. On ne veut plus vivre comme les autres ni avec les autres ; on ne veut plus s’approcher : on ne veut plus plaire, on se déplnft & Boi-méme. Un pécheur qui commence à sentir son mal , est dégoûté tout ensemble et du monde qui l'a déçu , et de lui-méme qui s’est laissé prendre à un appât si grossier. Il $c souvient, hélas! à combien de crimes il s'est engagé par ses malheureuses complaisances. Il ne songe plus qu’a se séparer de cette subtile contagion qu'on respire avec l'air du monde dans ses conversations et dans scs coutumes. Un roi même, pénitent au milieu de sa cour et des affnires, entre dans cet esprit de solitude. Il se retire souvent dans son cabinet. Si les affaires du jour ne lui permettent pas d'être seul , il passe la nuit en veillant ; et dans ce temps de silence et de liberté il s'abandonne au secret désir qui le pousse à soupirer et à gémir. Loin du monde , loin des compagnies , il n'a plus que Dieu devant les yeux pour s’affliger en sa présence, pour lui dire du fond de son cœur : • J'ai péché contre vous et devant vous seul , « et je veux aussi m’affliger en votre seule présence : seul et invisible témoin de mes sanglots et de mes regrets , ah ! écoutez la voix de mes larmes : Tibi soli peccavi' .
Et certes si nous examinonsattentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos cours cette source amère de regrets , Il nous sera aisé de comprendre que c'est pour nous affliger, non tant de nos malheurs, que de nos fautes. Les maux qui nous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation : c’est une nécessité, on se résout. Mais il n'y a rien qui aigrisse tant nos douleurs, que lorsque notre malheur vient de notre faute. Ainsi ce sont nos péchés qui sont le véritable sujet de nos larmes; et il ne se faudrait jamais consoler d’avoir commis tant de fautes , n'était qu’en les déplorant on les répare : et c'est une seconde raison pour laquelle les saints pénitents s'abandonnent il la douleur. Dans toutes nos autres pertes , les larmes et les regrets nous sont inutiles. Une personne qui vous était chère vous a été ravie par la mort ; pleurez jusqu'il la fin du monde , quelque effort que vous fassiez pour la rappeler, votre douleur impuissante ne la fera pas sortir du tombeau , et si vives que soient vos douleurs , elles ne ranimeront pas ses cendres éteintes. Mais en déplorant vos péchés , vous les effacez par vos 1 Pi. gv
larmes ; en disant avec le prophète : - La éoit- « ronne de notre tête est tombée ; malheur â nous , ■ car nous avons péché 1 ; » nous remettons sur cette tête dépouillée de son ornement la même couronne de gloire. En déplorant l'audace insensée qui vous a fait violer la sainteté de votre baptême , vous vous en préparez un second. C’est ce qui porte un pénitent à pleurer sans fin , et à chercher le secret et la solitude pour s’abandonner tout entier à une douleur si juste cl si salutaire.
Au reste ne croyez pas que je vous faase ici des discours en l’air, ni que je vous prêche des regrets et des solitudes imaginaires. Toutes les histoires ecclésiastiques sont pleines de saints pénitents , qu'une douleur immense de leurs péchés a poussés dans les déserts les plus reculés ; qui ne pouvant plus supporter le monde , dont Us avaient suivi les attraits trompeurs, ont été enfin remplir les déserts de leurs pieux gémissements. Ils ne pouvaient se consoler d'avoir violé leur baptême, profané le corps de Jésus-Christ, outragé l’esprit de grâce, foule aux pieds son sang précieux dont ils avaient été rachetés, crucifié leur Sauveur encore une fois. Ils reprochaient à leur âme, épouse infidèle, blanchie au sang de l’Agneau , qu'au ml I leu des bienfaits de son Épou x , dans le lit même de son Époux , elle s’était abandonnée à son ennemi. Les jugements de Dieu [les pénétraient d'une sainte frayeur]. Ils versaient des ruisseaux de larmes. Ils ne pouvaient plut supporter le monde qui les avait abusés, ni ses | fêtes , ni ses vanités, ni son triomphe qui détruit le règne de Dieu. Iis allaient chercher les lieux solitaires pour donner un cours plus libre à leur douleur : on les entendait non gémir, mais hurler et rugir dans les déserts : Rugiebam ’. Je n’ajoute rien à l’histoire : il semblait qu’ils prenaient plaisir à ne voir plus que des objets qui eussent quelque chose d'affreux et de sauvage, et qui leur fussent comme une image de l’effroyable désolation où leurs péchés les avaient réduits.
L’épouse du saint cantique aime la campagne et la solitude : le tumulte des compagnies et la vue même des hommes la détourne et l’étourdit. Pourquoi ? parce qu’elle a le cœur touché. - Viens,
« mon bien-aimé , dit réponse , sortons à la eam- « pagne; allons demeurer aux champs : levons- « nous du matin pour aller visiter nos vignes, pour • voirsielles commencent A pousser leurs fleurs *. » Il n’y a aucune de ces paroles qui ne respire un air de solitude et les délices de la vie champêtre. L’amour, ennemi dn tumulte et occupé de soimême, cherche les lieux retirés, dont le silence
» Thrtn. x. 16-
* Ps. XXXTJI, 3.
* Cant. vil, II, l!L
SUR LA VÉRITABLE CONVERSION
et la solitude entretiennent son oisiveté toujours agissante. Amour innocent ; amour pénitent : délicieuses méditations de l'amour innocent. Dans le cantique, solitudes agréables et solitudes affreuses. L’amour pénitent , outré de douleur et inconsolable : l’épouse délicate , qui déplore ses honteuses infidélités. [L’Époux] appelle sa bienaimée, non plus des jardins et des prairies, mais du milieu des rochers et des déserts les plus effroyables. - Lève-toi, dit-il, mu bien-aimée, quoi- » qu’infidèle , mais pénitente : sors des trous des . rochers, sors des cavernes profondes. Viens du ■ Liban , mon épouse , viens du sommet des mon-
- tagnes et du creux des précipices ; sors des ta-
- nières des lions, des retraites des bêtes ravts- •> santés \ ■ Ses douleurs, ses regrets et ses désespoirs sont des bêtes farouches qui la déchirent.
Quels exemples nous proposez-vous [me dirat-on peut-être]! Voulez-vous déserter le monde? 11 ne faut plus espérer de pareils effets de la pénitence en nos jours. Saint Jean-Baptiste en personne pourrait prêcher encore une fois ; il ne nous persuadai ait pas de quitter le monde pour aller pleurer nos péchés dans quelque coin inconnu , dans quelque vallée déserte. Notre salut ne nous est pas assez, cher, nous ne mettons pas notre âme h un si haut prix ; elle ne nous est pas assez précieuse, quoiqu’elle ait coûté le même sang. Je veux bien le dire , es saintes extrémités ne nous sont pas précisément commandées , ni peut-être absolument nécessaires ; mais du moins , ne nous livrons pas tout à fuit nu monde , ayons des temps de retraite : ni à ses divertissements , un cœur contrit , un cœur affligé n’est plus sensible ù ces vaines joies. N’exposez pas au monde l’esprit de la grâce : ne vous répandez pas si fort au dehors. Faites entrer le bon grain dans la terre ; c’est pour l’avoir négligé et pour l’avoir laissé trop à l'abandon qu’il n’a pu prendre racine ; les passants font foulé aux pieds , les oiseaux du ciel l’ont mangé, ou les soins du monde l’ont étouffé : votre moisson est ravagée par avance dans le temps même de la culture et du labourage. Si votre pénitence n’est pas gémissante , qu’elle soit du moins «érieuse, du moins qu’elle ne soit pas emportée. Tout le monde ne peut pas gémir, ni répandre des pleura effectifs ; la douleur peut subsister sans toutes ces marques : mais le cœur doit être brisé au dedans. Mais du moins faut-il tenir pour certain que ces emportements de joie sensuelle sont incompatibles avec cette sainte tristesse de la pénitence, [puisqu’elle exige qu’on sache se priver] même des choses permises : etiam a li-
citis [Une âme sincèrement touchée] médite contre soi-même des choses extrêmes. Soyons donc attentifs à notre salut : « L’attention de l’es- « prit se fait à soi-même une solitude : > Sibi ipsa mentis intentio solitudinem giynit, dit saint Augustin ’. Faisons-nous une solitude par notre attention , par notre recueillement. Nous voilà dans le désert , où la voix de saint Jean-Baptiste nous a conduits : déjà nous y avons appris à pleurer nos crimes ; faut-il quelqu’autre préparation pour ouvrir la voie à Dieu et le faire entrer dans notre âme? C’est ce que [nous verrons dans] la seconde partie.
DEUXlàxa POINT.
N’en doutez pas , mes frères , que la pénitence ne demande de plus intimes préparations que celles que j’ai déjà rapportées : la retraite et la solitude éloignent le mal plutôt qu’elles n’avancent le bien. Les regrets , dont j’ai tant parlé , seraient suffisants, pourvu qu’ils fussent sincèrement dans le fond du cœur : mais comme nous sommes instruits qu’il y a de fausses douleurs et de fausses componctions , c’est ce qui nous oblige à nous éprouver, et c’est ce que j’appelle préparer les voies avec attention et exactitude.
[Toutes les conditions de cette épreuve , pour qu’elle soit solide , sont représentées dans ces parolesd’Isaïe : ] Lavamini, mundi estote; auferte matum cogitationum veslrarum ab oculis meis; quiescitc agere perverse; discite bene/acere; quœritc judicium; subvenite oppressa; judicate pupille; defendite viduam ; et vende , et aryuite me , dieit Dominas. Si fuerint peccata vestru ut coccinum , quasi nir alba erunt; et sijuerint rubra ut vcrmiculus, sieut lana alba erunt1: « Lavez-vous , purifiez- vous ; fttez de devant mes « y eux la malignité de vos pensées ; cessez de faire . le mal ; apprenez à faire le bien ; recherchez ce ■ qui est juste; assistez l’opprimé; faites justice
• à l’orphelin; défendez la veuve; et après cela « venez , et soutenez votre cause contre moi , dit
• le Seigneur. Quand vos péchés seraient comme . l’écarlate , ils deviendront blancs comme la
• neige; et quand ils seraient rouges comme le « vermillon , ils seront blancs comme la laine la « plus blanche. •
Un sage médecin attend à donner certains grands remèdes , quand il voit que la nature reprend le dessus : ici quand la grâce le reprend , quand elle commence à gagner un cœur, à dompter et à assujettir la nature.
Vous n’avez pas gardé pour Dieu votre force,
• S. Crefor. Vnj». III). V, in np I* Job. L I, col. I4«.
• Dt die . quetl. tid. Sbnplic. Ilb II. t. VI , col. HS-