‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 122 sur 243 · S80 POUR LA FÊTE DU ROSAIRE · texte numérisé non relu

S80 POUR LA FÊTE DU ROSAIRE

qu'il sc compare, daus son Evangile, à cc merveilleux grain de froment qui se multiplie eu tombant par terre, et devient fécond par sa mort : /Yi.vi yrnnum frumenti cadcns in terrain mnrtuum fuerit, ipsum solum inanet; si autrui mort uum/ue rit, multum fructum offert'.

En effet, tous les mystères du sauveur Jésus sont une chute continuelle. Il est tombé du ciel en la terre , de son trône dans une crèche ; de la bassesse de sa naissance il est tombé, par divers degrés, aux misères qui ont affligé sa vie : de là il a été nlnissé jusqu'à l’ignominie de la croix; de la croix il est tombé au sépulcre, et c'est là que finit sa chute : parce qu'il ne pouvait descendre plus bas. Aussi n’est-il pas plutôt arrivé à ce dernier anéantissement , qu'il a commencé de montrer sa force; et ce germe d'immortalité, qu'il tenait caché en lui-méme, sous l'infirmité de sa chair, s’étant développé par sa mort, on a vu ce grain de froment se multiplier avec abondance, et duuuer partout des enfants à Dieu. D'où je tire cette conséquence infaillible; que cette fécondité bienheureuse , par laquelle il nous engendre à son Père, est dans sa mort et dans ses souffrances. Vene2 donc, divine Marie, venez à la croix de votre cher lils ; afin que votre amour maternel vous unisse à ces souffrances fécondes , par lesquelles il nous régénère.

Qui pourrait vous exprimer, chrétiens , cette sainte correspondance , qui fait ressentir à Marie toutes les douleurs de son Ris? Elle voyait cet unique et cc bien-aimé attaché à un bois infâme, qui étendait ses bras tout sanglants à un peuple Incrédule et impitoyable ; ses yeux meurtris inhumainement , et sa face devenue hideuse. Quelle était l'émotion du sang maternel , en voyant le sang de cc fils qui se débordait avec violence de scs veines cruellement déchirées! Saint Basile de Séleucie voyant laChananée aux pieds du Sauveur, et lui faisaut sa triste prière en ces mots :

• Fils de David , ayez pitié de moi ; car ma fille

- est tourmentée par le démon ’ , « paraphrase ainsi ses paroles : « Ayez pitié de moi , car ma

• fille souffre ; je suis tourmentée en sa personne :

- à elle la souffrance , à moi l'affliction. Le démon

• la frappe , et la nature me frappe moi-même : je « ressens tous ses coups en mon cœur, et tous les

• traits de la fureur de Satan passent par elle

• jusque sur moi-même1. » Voyez la force de la nature et de l'affection maternelle. Mais comme le divin Jésus surpasse infiniment tous les fils, la douleur des mères communes est une image trop imparfaite de celle qui perce le cœur de

• /oeil». XII,

» Malfh. XV , 23.

* Qrat. xx , in Chanan.

Mark*. Son affliction est comme une mer, dans laquelle son âme e>t tout abîmée. Et par là vous voyez comme clic est unie aux souffrances do son cher fils, puisqu'elle a le cœur percé de ses clous, et blessé de toutes ses plaies.

Mais admirez la suite de tout ce mystère. C’est au milieu de' ces douleurs excessives; c’est dans cette désolation, par laquelle elle entre en société des supplices et de la croix de Jésus, que son fils l’associe aussi à sa fécondité bienheureuse.

« Femme, lui dit-il, voilà votre fils. * Femme qui souffrez avec moi , soyez aussi féconde avec moi ; soyez mère de ceux que j'engendre par mon sang et par mes blessures. Qui pourrait vous dire, fidèles, quel fut l’effet de cette parole? elle gémissait au pied de la croix; et la force de la douleur l'avait presque rendue insensible. Mais aussitôt qu’elle entendit cette voix mourante du dernier adieu de son fils , ses sentiments furent réveillés par cette nouvelle blessure; il n'y eut goutte de sang en son cœur, qui ne fut aussitôt émue , et toutes ses entrailles furent renversées. « Femme, voilà votre fils : » Eccc filius tuus\ Quoi! un autre eu votre place, un autre pour vous ! quel adieu me dites- vous, ô mon fils 1 est-ce ainsi que vous consolez votre mère? Ainsi cette parole la tue; et pour accomplir le mystère, ccttc môme parole la rend féconde.

Il me souvient ici, chrétiens, de ces mères infortunées à qui on déchire les entrailles pour en arracher leurs enfants, et qui meurent pour les mettre nu monde. C’est ainsi , ô bienheureuse Marie, que vous enfantez les fidèles : c’est par le cœur que vous enfautez, puisque, ainsi que nous avons dit, vous engendrez par la charité. Ces paroles de votre fils qui étaient son dernier adieu , entrèrent dans votre cœur comme un glaive tranchant , et y portèrent jusqu'au fond , avec une douleur excessive, un amour de mère pour tous les fidèles : ainsi l’on peut dire que vous nous avez enfantés d’un cœur déchiré, parla violence d’une affliction sans mesure. Et lorsque nous paraissous devant vous, pour vous appeler notre mère, vous vous souvenez de ces mots sacrés, par lesquels Jésus- Christ vous établit dans cette qualité : de sorteque vos entrailles s’émeuvent sur nous, comme sur les enfants de votre douleur.

Souvenons-nous donc, chrétiens, que nous sommes enftuits de Marie, et que c’est a la croix qu’elle nous engendre. Méditons ces belles paroles , que nous adresse l'Ecclésiastique : Gemitus mains tuœne obliviscaris * : « N’oublie pas « les gémissements de ta mère. ■ Quand le monde

1 Joan. xix, 2fl.

* JTccf. Vil, 20.

SOU L’UNITÉ

t'attire par ses voluptés; pour détourner l'Imagination de ses délices pernicieuses , souviens-toi des pleurs de Marie ; et n'oublie jamais les gémissements de cette mère si charitable : A'e obliriscaris gemitus. Dans les tentations violentes, lorsque tes forces sont presque abattues, que tes pieds chancellent dans la droite voie, que l'occasion, le mauvais exemple ou l'ardeur de la jeunesse te presse, n'oublie pas les gémissements de ta mère : souviens-toi des pleurs de Marie et des incroyables douleurs qui oni déchiré son Ame au Calvaire. Misérable, que veux-tu faire? veux-tu elever encore une croix, pour y attacher Jésus- Christ? veux-tu faire voir à Marie son (ils crucifié encore une fois , couronner sa tête d’épines , fouler aux pieds, à ses yeux, le sang du Nouveau Testameut, et, par un si triste spectacle , rouvrir encore toutes les blessures de son amour maternel?

Ah! rats frères, ne le faisons pas : souvenonsnous des pleurs de Marie , souvenons-nous des gémissements parmi lesquels elle nous engendre; c'est assez quelle ait souffert une fois, ne renouvelons pas scs douleurs. Au contraire, expions nos fautes par l'exercice de la pénitence : songeons que nous sommes enfants de douleurs , et que les plaisirs ne sont pas pour nous. Jésus- Christ nous enfante en mourant, Marie est notre mère par l'nflliction ; et nous engendrant de la sorte, tous deux nous consacrent à la pénitence. Ceux qui aiment la pénitence sont les vrais enfants de Marie : car où a-t-elle trouvé ses enfants ? l-cs a-t-elle trouvés parmi les plaisirs, dans la pompe, dans les grandeurs et dans les délices du monde? Non, ce n’est pas là qu'elle les rencontre : elle les trouve avec Jésus-Christ, et avec Jésus-Christ souffrant; elle les trouve nu pied de sa croix , se crucifiant avec lui , s'arrosant de sou divin sang, et buvant l'amour des souffrances aux sources sanglantes de ses blessures. Tels sont les enfants de Marie. Ah! mes (rères, nous n'en sommes pas, nous ne sommes pas de ce nombre. Nous ue respirons que l'amour du monde, son éclat, son repos et sa liberté : liberté fausse et imaginaire, par laquelle nous nous trouvons engagés à la damnation éternelle.

Mais, ô bienheureuse Marie, nous espérons que par vos prières nous éviterons tous ces maux qui menacent notre impénitence, faites doue, mère charitable , que nous aimions le Père céleste, qui nous adopte par son amour, et ce Rédempteur miséricordieux , qui nous engendre par ses souffrances, faites que nous aimions la croix de Jésus, afin que nous soyons vos enfants; aflnque vous nous montriez un jour, dans le ciel, lefruitde vos bcnitesentrailles, et que nous jouis-

DE L'ÉGLISE

sions avec lui de la gloire que sa bonté nous a préparée. Amen.

SERMON

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