‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 137 sur 243 · SIR · texte numérisé non relu

SIR

POUR UNE VÊTURE

arrive* à la pane et à la damnation qui leur est 1 due : et voilà la servitude véritable que leur aveuglement leur cache. Ainsi , dit le grand saint Augustin, étrange misère I en allant par le sentier que jechoisissals, j’arrivais nu lieu que je fuyaisle plus; en faisant ce que je voulais, j'attirais ce que je ne voulais pas : la vengeance , la damnation , une dure nécessité de pécher, que je me faisais à moimême par la tyrannie de l’habitnde : Du m consuctutlini non resislitur, facta est nécessitas Je croyais être libre ; et je ne voyais pas, malheureux I que je forgeais mes chaînes. Par l'usage de ma liberté prétendue je mettais un poids de fer sur ma tête que je ne pouvais plus secouer; et je me garrottais tous les jours de plus en plus , par les liens redoublés de ma volonté endurcie. Telle était la servitude du grand Augustin , lorsqu'il jouissait , dans le siècle , de la liberté des rebelles. Mais voyez maintenant, ma sœur, comme il goûte , dans la retraite , la sainte liberté des enfonts.

Quand il ent pris la résolution , que vous avez prise , de renoncer tout à fait au siècle , d'en quitter tous les honneurs et tous les emplois, de rompre, d'un même coup, tous les liens qui l'y attachaient , pour se retirer avec Dieu ; ne croyez pas qu'il s’imaginât qu’une telle vie fût contrainte. Au contraire, ma chère sœur, combien se trouva-t-il allégé! quelles chaînes crut-il voir tomber de ses mains! quel poids de dessus ses épaules! Avec quel ravissement s’écria-t-ii : O Seigneur, vous avez rompu mes liens ! Quelle douceur inopinée se répandit tout à coup dans son âme, de ce qu'il ne goûtait plus ces vaines douceurs qui l’avaient charmé si longtemps : Quam suave subito mihi factum est carere suavitatibus nugarum ■ ! Mais avec quel épanchement de joie vit-il naître sa liberté , qu’il n'avait pas encore connue ; liberté paisible et modeste ,qui lui fit baisser humblement la tète sous le fardeau léger de Jésus- Christ, et sous son joug agréable : De quoimo attaque secreto evocatum est in momento liberum arbitrium meum, quo subderem cervicem tevi jugo luo3 1 C’est lui-méme qui nous raconte ses joies avec un transport incroyable.

Croyez-moi, ma très-chère sœur, ou plutôt croyez le grand Augustin , croyez une personne expérimentée; vous éprouverez les mêmes douceurs et la même liberté d'esprit dans la vie dont vous commencez aujourd'hui l’épreuve, si vous y êtes bien appelée. Vous y serez dans la dépendance; mais c'est en cela que vous serez libre, de ne dépendre que de Dieu seul , et de rompre

• Confetti, lib. VIU, cap. V* 1. 1, col. HS.

1 Ibid. Ith. ix , cap. i , 1. 1 , col. 1 1»7.

» Ibid.

• tons les autres nœuds qui tiennent les hommes asservis au monde : vous y souffrirez de la contrainte ; mais c'est pour dépendre d’autant pins de Dieu. Et ne vous avons-nous pas montré clairement, que la liberté ne consiste que dans cette glorieuse dépendance ? Vous perdrez une partie de votre liberté , au milieu de tant d’observances de la discipline religieuse : il est vrai , je vous le confesse; mais si vous savez bien entendre quelle liberté vous perdez , vous verrez que cette perte est avantageuse.

En effet, nous sommes trop libres; trop libres à nous porter au péché , trop libres à nous jeter dans la grande voie qui nous mène àla perdition. Qui nous donnera que nous puissions perdre cette partie malheureuse de notre liberté, par laquelle nous nous égarons , par laquelle nous nous rendons captifs du péché? O liberté dangereuse, que ne puis-je te retrancher de mon franc arbitre! que ne puis-je m’imposer moi-mémecette heu reuse nécessité de ne pécher pas ! Mais cela ne se peut durant cette vie ; cette liberté glorieuse , de ne pouvoir plus servir au péché , c'est le partage des saints, c'est la félicité des bienheureux. Nous aurons toujours à combattre cette liberté de pécher, tant que nous vivrons en ce lieu d'exil et de tentations.

Que faites- vous ici , mes très-chères sœurs , et que fait la vie religieuse? Elle voudrait pouvoir s'arracher cette liberté de mal faire : elle voit qu'il est impossible , elle la bride du moins autant qu'il se peut; elle la serre de près par une discipline sévère , de peur qu'elle ne s’échappe : elle se retire , elle se sépare , elle se munit par une clôture; c'est pour détourner les occasions, pour empêcher, s’il se peut, de pouvoir jamais servir au péché : elle se prive des choses permises, afin de s'éloigner d'autant plus de celles qui sont défendues; elle est bien aise d'être observée , elle cherche des supérieurs qui la veillent : elle veut qu’on la conduise de l'œil , qu'on la mène toujours par la main , afin de se laisser moins de liberté de s’écarter de la droite vole; et elle a raison de ne pas craindre que ces salutaires contraintes lui fassent perdre sa liberté. Ce n'est pas s'opposer à un fleuve , ni bâtir une digue en son cours pour rompre le fll de ses eaux , que d'élever des quais sur ses rives, pour empêcher qu'il ne se déborde et ne perde ses eaux dans la campagne; au contraire c'est loi donner le moyen de couler plus doucement dans son lit , et de suivre plus certainement son cours naturel. Ce n'est pas perdre sa liberté , que délai donner des bornes deçà et delà, pour empêcher quelle ne s'égare ; c’est l'adresser plus assurément A la voie qu’elle doit tenir. Par une telle précaution , on ne la gêne pas ; mais on

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la conduit ; ceux-là la perdent , ceux-là la détruisent, qui la détouriieut de son naturel, c'est-àdire, d'aller à son Dieu.

Ainsi la discipline religieuse, qui travaille avec tant de soin à vous rendre la voie du salut unie, travaille, par conséquent, à vous rendre libre; et j’ai eu raison de vous dire , dès le commencement de ce discours , que la clôture que vous enbrassez n'est pas une prison où votre liberté soit opprimée : c'est plutôt un asile fortifié* où elle se défend contre le péché, pour s'exempter de sa servitude. Mais, pour l'affermir davantage ; si elle prend garde nu péché par la discipline, elle fait quelque chose de plus , clic monte encore plus haut : elle va jusqu’à la source, et elle dompte les passions par les exercices de la mortification et de la pénitence ; c’est ma seconde partie.

secoko rot ST.

Je ne m'étonne pas, chrétiens, si les sages instituteurs de la vie religieuse et retirée ont jugé à propos de l'accompagner de plusieurs pratiques sévères, pour mortifier les sens et les appétits : c’est qu’ils ont considéré l’homme comme un malade qui avait besoin de remèdes forts, et par conséquent violents; c’est qu’ils ont vu que ses passions le tenaient captif par une douceur pernicieuse, et ils ont voulu la corriger par une amertume salutaire. Que celte conduite soit sage, il est bien aisé de le justifier. Dieu même en use de la sorte, et il n’a pas de moyen plus efficace de nous dégoûter des plaisirs, où nos passions nous attirent , que de les mêler de mille douleurs, qui nous empêchent de les trouver doux. C'est ce qu’il nous a montré par plusieurs exemples; mais le plus illustre de tous, c’est celui de saint Augustiu. Il faut qu’il vous raconte lui-même la conduite de Dieu, dans sa conversion; qu’il vous dise par quel moyen il a modéré l’ardeur de ses convoitises , et abattu leur tyrannie. Écoutez, il vous le va dire ; nous nous sommes trop bien trouvés de l’entendre , pour lui refuser notre audience.

Voici qu’il élève à Dieu la voix de son cœur, pour lui rendre ses actions de grâce. Mais de quoi pensez- vous qu’il le remercie? est-ce de lui avoir donné tant de bons succès, de lui avoir fait trouver des amis fidèles, et tant d’autres choses que le monde estime? Non , ma sœur, ne le croyez pas : autrefois ces biens le touchaient, Il témoignait de la joie dans In possession de ces biens ; il parle maintenant un autre langage. Je vous remercie , dit-il , A Seigneur, non des biens temporels que vous m’accordiez , mais des peines et des amertumes que vous mêliez dans mes voluptés illicites. J’adore votre rigueur miscricor-

dicuse , qui , par le mélange de cette amertume, travaillait à m’Atcr le goût de ces douceurs empoisonnées. Je reconnais, A divin Sauveur, que vous m'étiez d’autant plus propice que vous me troubliez dans la fausse paix que mes sens cherchaient hors de vous , et que vous ne me permettiez pas de m’y reposer : Te propilio tnnto magis, quanta minus sinebus mihi dulcescere quod non era t tu

Connaissons , par ce grand exemple , combien la sévérité nous est nécessaire. I-es liens dont nos passions nous enlacent ne peuvent être brisés sans effort ; les nœuds en sont trop serrés et trop délicats, pour pouvoir être défaits doucement : il faut rompre, il faut déchirer, Il faut que l’âme sente de la violence , de peur de se plaire trop dans ses convoitises. C’est ainsi que Dieu délivre ses amis fidèles de la servitude de leurs passions. Vous le voyez en saint Augustin*. Il était assoupi dans famourdes plaisirs du monde, emporté par ses passions, et enchanté par les maux qui plaisent; il était blessé jusqu'au cœur, et il ne sentait pas sa blessure. Dieu a appuyé sa main sur sa plaie, pour lui faire connaître son mal, et lui faire tendre les bras a son médecin : Sensum vutneris tu pungebas Il l’a piqué jusqu'au vif par les afflictions, pour le détourner de scs convoitises , et exciter ses affections endormies à la recherche du bien véritable. C’est rendre l'esprit plus libre, que de brider son ennemi et le tenir en prison tout couvert de chaînes.

Subissez donc le joug du Sauveur; et aimez toutes ses contraintes , qui vont vous rendre aujourd'hui son affranchie : Si vos Fitius libéra • veril, vere liberi eritis. « Je ne travaille pas en

* vain, dit l'apôtre5, mais je châtie mon corps

• et je le réduis en servitude; de peur qu'ayant « prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi- « même. » Ce n’est pas travailler en vain que de mettre en liberté mon esprit. J’ai, dit-il, un ennemi domestique; voulez-vous que je le fortifie, et que je le rende invincihle par ma complaisance? ne vaut-il pies bien mieux que j'appauvrisse mes convoitises, qui sont infinies, en leur refusant ce quelles demandent? Tellement que la vraie liberté d'esprit , c’est de contenir nos affections déréglées parune discipline forte et vigoureuse , et non pas de le contenter par une molle condescendance.

' Cnn/tu. lit). Tl , nap. TT, t I , col. 123.

• * Et si vous voul« savoir la raison de celle conduite ad- « uilrable, le même Aaint Augustin vous 1'expliqurra par une « excellente doctrine du livre v contre Julien. Il nous apprend « qu’il y a en noua deux sortes de maux , » etc. Nous avon« ld retranché plusieurs pages, parce qu’elles se retrouvent, uiol à mot, dans le second point du sermon prêché à la Téture de mademoiselle de Bouillon. { Édit. <f« Déjoris.)

* lonfesa. Iil>. VI, Cnp. VI, t. I, COl. 129-

> I. Cor. x, 2«, 27.

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