‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 146 sur 243 · poc. xi · texte numérisé non relu

poc. xi

BOSHET. — TOUR 111.

partie secrète et inaccessible, que l’on appelait le sanctuaire et le Saint des saints. L'entrée de ce lieu était interdite, nul n’en approchait que le grand pontife ; et c’était là que Dieu reposait assis sur les chérubins, selon la phrase des Lettres sacrées. C'est la sainte virginité qui nous est représentée par cette figure : c'est elle qui se démêle de la multitude des objets sensibles qui nous environnent , et ne donne d’accès qu'au seul grand pontife. Voulez-vous entendre comment? écoutez le divin apôtre : - Celles, dit-il, qui sont « mariées , sont contraintes de s’occuper dans les

* soins du monde : • Sollicita est quw suât mtindi Voyez que la multitude y aborde : mais la sainte virginité, que fuit-elle ? Ah ! vousdit l’apôtre saint Paul, elle songe à plaire à Dieu seul : Quomodo ptaecat Deo C’est là que la multitude est exclue , c'est là qu’on ne vaque qu'à l’unique né cessaire , c’est là que l'on n’a d'epoux que Jésus tout seul : de sorte qu’on n’ouvre la porte qu’au seul grand pontife, c'est-à-dire, si nous l’entendons, à l’amour de Dieu, qui est la seule des affections de nos cœurs qui est capable de les consacrer, et qui a droit d'offrir devant Dieu des victimes spirituelles , agréables par Jésus-Christ, comme parle l’apôtre saint Pierre5. Aussi est-ce là le lieu du repos : c’est là que Jésus se plait d’habiter , parce que rien n’y entre que son saint amour, parce qu’il aime d’autant plus à remplir les âmes, qu'il les trouve plus vides de l’amour du monde.

Mais, mes sœurs, voulez-vous entendre les ravissements des vierges sacrées dans les chastes embrassements du Seigneur Jésus? Écoutez parler la pudique épouse, dés le commencement du divin cantique : Osculetur me oseulo oris sui * : « Qu’il me baise du baiser de sa bouche. » O amour impétueux de l'épouse ! « Elle ne demande . ni l’héritage, ni la récompense ; elle ne demande

* pas même la doctrine , nous dit le dévot saint

• Bernard*; elle ne demande que le baiser du « divin Jésus , à la façon d'une chaste amante qui

• respire un amour sacré , et qui ne veut pas dis- « simuler l’ardeur qui la presse. « Ah I ne soup çonnons rien ici de mortel ; tout est divin et spi rituel. Elle court après le sauveur Jésus ; elle veut aller recueillir toutes ses paroles, et alors elle croira baiser sa divine bouche. Elle veut l’embrasser par la charité, et elle croit que cet embrassement la rendra heureuse ; c’est pourquoi elle le demande avec tant d'ardeur. Mais quel autre peut

* I. Cor. vit, 33.

» Ibid. 32.

* I. Pelr. u, 5

1 Cant. l, |.

* In Cant. Serm. vn , n" 3, i. 1, coi. 1280.

POUR UNE PROFESSION

demander, à plus juste titre, les saints embrassements de l'Epoux des vierges que la pureté virginale? C'est à elle qu'il appartient d'embrasser Jésus , parce quelle n’a point d'autre époux que lui ; et c'est ce qui fait dire à l'apôtre , que ce sont les vierges chastes et pudiques qu'il destine à l’unique Époux . qui est le Sauveur, (Jni viro.

Quelle doit être votre joie, 6 vierges sacrées, dans cette mystérieuse union! C’est là, dit le pieux saint liernard ' , que les amertumes contentent , parce que la charité les change en douceur. Le monde ne comprend pas ces délices; la sainte pureté les entend, parce qu'elle les goûte dans la source même. Kxpliquez-lcs-nous , ô disciple vierge : disciple blen-aimé du Sauveur, ditesnous les chastes délices des vierges en la compagnie de l'Agneau. Écoutez comme il parle dans l'Apocalypse : « J’ai entendu , dit-il * , une voix

• du ciel, comme le bruit de plusieurs eaux, et

• comme le bruit d'un grand tonnerre, et comme

• le bruit d'instruments de musique : et ils chan-

• talent un nouveau cantique devant le trône,

• et nul autre qu’eux ne pouvait l'apprendre. » Quel est donc ce nouveau cantique , qui se cirante avec tant de bruit , qu'il est semblable à un grand tonnerre , et avec une si juste harmonie , qu’on le compare à une musique? Cantique éclatant qui éclate ainsi qu’un tonnerre , qui est si secret néanmoins et si rare , que personne ne l’entend ui ne le sait que ceux qui le chantent Qui nous développera ces mystères? Ce sera le diseiple bien-aime lui-même. « Ce sont ceux-ci, dit-il }, ■ qui sont vierges , et ils suivent l'Agneau partout . où il va. * SI les vierges suivent l’Agneau , je ne m’étonne pins de leur chant , parce que je vais le principe de leur joie. C’est aux vierges qu'appartient le nouveau cantique, puisque la virginité est une vertu qui est propre à la nouvelle alliance : aucun n’apprend ce cantique que ceux qui le chantent, pareeque c’est de la virginité que le Sauveur dit : • Tout le monde n'entend pas « cette parole ; mais ceux à qui appartient ce « don 4. • Au reste , si le cantique des vierges éclate avec bruit, c’est qu’il vientd’une joie abondante ; s'il résonne avec justesse , c'est qu’il naît d'une joie réglée , qui n a rien du débordement ni de la dissolution de la joie mondaine.

Courage donc , mes très-chères sœurs , joignezvous à cette troupe innocente , apprenez ce nouveau cantique. Voyez cette sainte compagnie qui vous tend Ica bras : Venez , disent-elles , venez avec nous, pour chanter les louanges de l’Agneau

• Ht div. Semt. XCT, n® a, 1. S, Col. 121 7.

■ Jpor. UT, a, S.

• ma. i.

• M'itth. XIX, II.

sans tache , qui a purgé par son sang les péchés du monde : la les Agnès, les Agat lies, les déciles, les Crsules, les Luces , vous montrent déjà la place qui vous est marquée , si vous gardez la foi à l'Epoux céleste, auquel l'apôtre vous a promises. Ah ! souvenez-vous , chères sœurs , que vous êtes fiancées ô ce seul Époux , et ainsi que vous devez être généreusement séparées. Si vous voulez lui être saintement unies, réglez les passions de votre âme , et apprenez de saint Augnstin , • qu'il « vous est plus aisé de les modérer, qu'aux nma- « teurs du monde de les contenter : . Faciliut rcsecanlur in eis fui Deum diligunt eupidilates istrr, quam in eis qui mutufum diligunt aliqvando saliantur'. Conservez votre onie; c’est par là qu'Eve a été séduite : gardez soigneusement votre vue ; car ce n'est pas en vain qu'on vous donne un voile , comme un rempart de votre pudeur, dit le grave Tcrtullien , qui retient vos yeux et exclut ceux des antres : Valium veneaindi/r, quod nec luos emiltat ohilos , nec admitlat aliénas ’. Que votre âme ne s’épanche pas en des discours inconsidérés, parce que si vous ne demeurez unies en vous-mêmes, vos forces aussitôt seront dissipées. Ne dédaignez pas les petits désordres, parce que c'est par là que les grands commencent : craignes où il n'y a rien à appréhender, et vous trouverez la sûreté dans lu péril même. Vous devez croire qu'il est bienséant à des vierges d’étre timides, puisque vous voyez la très-sainte V ierge être même troublée à l'aspect d’un ange 5 : et ce qui doit vous obliger à craindre toujours , c'est que l’Epoux , que vous donne le saint apôtre , n'a pas moins de jalousie que d’amour pour vous.

Voulez-vous voir qu’il a de l’amour? écoutez le divin Psalmiste : « Le roi , dit-il , désirera votre « beauté1. • Voulez-vous voir qu'il adelajalousie? • Je suis jaloux de vous, dit l'apôtre, de la jalou- « sle de Dieu. » Voyezque cet excellent maître des Gentils, vous montrant l'amour de Jésus, pour exciter votre confiance, vous parle en même temps de sa jalousie, pour vous retenir toujours dans la crainte. De là vient qu'en lisant le sacré cantique , nous remarquons deux regards du divin Époux : il y a un regard qui admire , et c'est le regard de l'amont ; Il y a un regard qui observe, et c’est celui de la jalousie. Que vous êtes belle , ô fille du prince , dit l'Époux à la chaste épouse 5 ! Cette ardente exclamation ne vientelle pas d'un regard qui admire ? c’est ce que

* Ad Bmif. Ep. ccxx, n" B, L ir.col. 8(3.

* De f’irg. vcland. n* 10.

| 1 Iaxc. i , ».

| * P*. xijt , 12.

> 4 tant Vil ,1,0-

POUR UNE PROFESSION

{'appelle le regard de l'amant. Voulez-vous voir le regard du jaloux? « Mon bien-aimé est verni , « dit l'épouse , regardant par les fenêtres , guet-

• tant par les treillis1. • Ne voyez-vous pas le regard qui observe? c'est le regard de la jalousie. Aimez le regard de l'amant ; craignez le regard de la jalousie, qui vous veille et qui vous observe.

Chères sœurs, votre bien-aimé est jaloux de la jalousie la plus délicate : s'il voit que votre cœur se partage , il se pique et il se retire ; il vous veut posséder tout seul. C'est pourquoi, en le choisissant pour époux , vous vous êtes entièrement dépouillées : vous avez joint à la sainte virginité une pauvreté désintéressée , qui ne laisse rien sur la terre que vous puissiez justement estimer à vous. Vous abandonnez même votre volonté; et quittant ce qui est le plus en votre pouvoir, ne déclarez-vous pas devant Dieu, que vous ne vous retenez aucun bien au monde ? Vous confirmez, par la religion de vos vœux, ccs généreuses résolutions ; et ces vœux , ne sontce pas des contrats sacrés , par lesquels vous cédez à Dieu, et lui transportez en fonds tout ce que vous êtes? Votre profession est un sacrifice ; et les \ œux que vous prononcez sont un glaive spirituel, qui vous immole au Sauveur des âmes.

Vivez donc, mes très-chères sœurs, comme des victimes volontairement consacrées : humiliez-vous sous la main de Dieu, et ne souffrez pusque l'orgueil prostitue votre virginité à Satan, qui est le prince des esprits superbes. Ah! sans doute vous n'ignorez pas jusqu’à quel point l'orgueil est à craindre, et que c’est le plus dangereux de nos ennemis. C'est celui qui lâche le dernier prise , et qui sait même profiter de la déroute de tous les autres. Que dis-je, de la déroute de tous les autres? il profite de sa propre défaite. C'est le seul de nos ennemis de la défaite duquel il est dangereux de se réjouir, parce qu'en se réjouissant de l'avoir vaincu , on le rétablit dans ses droits, et souvent même on lui augmente ses forces. Lorsque nous pensons quelquefois avoir si bien réglé notre vie , que nous avons surmonté jusqu'à l'orgueil même , c'est là , dit saint Augustin , qu'il lève la tête : ■ Et de quoi

• triomphes-tu, nous dit-il? je vis encore, et -> c'est ton triomphe qui me donne la vie : > Eccr. ego vivo, quid Iriumphas? et ideo vivo, quia triumphas * ; ou plutôt ton triomphe , c’est moi-même.

Munissez-vous , mes sœurs, contre ce poison qui a gâté les plus grandes âmes, et ruiné les vertus les plus éminentes. Étudiez la science de

* CanJ. U , 9.

» Dr Net. et Grat. n* 36, t. x , col. 142.

l'humilité, qui est la vraie science des enfants de Dieu. C’est elle qui vous ouvrira les secrets célestes ; c'est par elle que les grandeurs de Jésus vous sont accessibles; c'est elle qui mérite d obtenir de Dieu ce qu'elle ne peut jamais exprimer assez : c’est elle qui vous bâtira sur la terre un édifice spirituel , dont le faite s'élèvera jusqu'aux cieux ; où les vierges saintement soumises, étant associées avec les saints anges, chanteront avec eux aux siècles des siècles, devant le trône de l'Agneau saus tache, la gloire éternelle et indivisible du Père, du Fils et du Saint-Esprit, dise».

HHISH

SERMON

POUR UNE PROFESSION

QaH «t Ip inonde auquel H nous faut renoncer. Combien ce renoncement doit être étendu dans une reliKlmse. Km-c quel soin Hle doit persévérer dans la guerre quVIle déclare au inonde, et éviter Ira moindres relnclicaicnts. Obligation que u vocation lui impose, d’avancer toujours, et de tondra sans cesse k la perfection.

Si guis vuitpost ne venire, abneget semetipsum , et tottat crucem sitam quotidie , et sequatur ne.

Si quelqu’un veut venir après mot, qu’il renonce h soimême, qu’il porte sa croix tous les joure, et qu’il me suive. Luc. ix, 13.

Vous avez désiré , ma très-chère sœur, d'entendre de mol , en ce jour , une exhortation chrétienne, espérant peut-être que ce grand prédicateur des cœurs donnerait par sa vertu quelque prix à mes pensées, parce qu'il les verrait naître d'une charité fraternelle, il faut, s’il se peut, satisfaire ce pieux désir ; et pour faire de mon côté ce qui sera nécessaire, je tirerai des paroles de notre Sauveur, que je vous ai récitées, trois instructions Importantes qui vous pourront servir, avec la grâce de Dieu , pour tout le reste de votre vie. Seulement je vous conjure de joindre vos prières aux miennes , afin qu'il plaise à cet Esprit qui souffle où il veut 1 , de répandre sur mes lèvres ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne ; je veux dire la simplicité et la vérité. Après quoi , pour une plus claire Intelligence de cet entretien , je vais tâcher de vous expliquer l’intention de notre bon Maître dans le lieu que je viens d’alléguer.

Comme un sage capitaine , se préparant à une expédition difficile, déclare à ceux qui viennent servir sous ses ordres, à quelles conditions II les reçoit dans ses troupes : de même le sauveur Jésus étant descendu du ciel pour foire la guerre à

' I. j0Q4t. III, 9.

POUR UNE PROFESSION

Satan, pour inviter tons les hommes A ectle entreprise, il propose en peu de mots les quotités néeessaires pour pouvoir être ranges sous ses étendards. « Quiconque, dit-il, désire venir après moi, « c'est-à-dire, quiconque mo veut reconnaître ■> pour son capitaine, il faut, poursuit- II, qu’il

• renonce à sol-même; » Abneget semetipsum : » puis, qu'il prenne une généreuse résolution de

- porter sa croix tous les jours , » et tollnt crurent suam quotidie; ■ et qu’il me suive enfin par

• mille embarras de périls, de supplices et <Ti-

- gnominics, » et sequatur me. C’est en abrégé ce qu’il faut quitter, et ce qu’il faut faire à sa suite : voilà les lois et les ordonnances de cette milice. C’est pourquoi je me suis résolu d’appliquer à l'état que vous allez embrasser les ordres généraux de Jésus-Christ notre chef, et de vous faire voir dans le sens littéral de mon texte , selon le dessein que je vous ai déjà proposé; premièrement , jusqu’à quel point votre condition vous oblige de renoncer au monde, en second lieu, comment il vous faut persévérer dans cette sainte résolution , et enfin , comment , non contente de persévérer , vous devez toujours croître, et toujours enchérir par-dessus les actions passées. Ce seront les trois avertissements que comprendra ce discours , que je prie Dieu de graver pour jamais au fond de votre Ame.

PBEMIZU POINT.

Lorsqu'on vous prêche si souvent , ma trèschère sœur, qu'il faut renoncer, il est nécessaire que vous entendiez que ce monde, auquel il faut renoncer, réside en vous-même. Le disciple bienaimé vous le montre fort à propos , quand il dit : Nolite diligere mundum, neque ea qute in mundo sunl : « Gardez-vous bien d'aimer le « monde, ni ce qui est dans le monde; • d’autant, ajoute-t-il peu après , « qu’il n’y a dons le

- monde que concupiscence de la chair , et con- ■ cupiscence des yeux, et superbe de vie :> Omne quod est in mundo, concupiscentia cumis est , et concupiscentia ocutorum , et superbia vitw Cet orgueil et cette double concupiscence, que peut-ce être autre chose que le trouble de nos passions? Et ce trouble , n'est-ce pas le fruit maudit de l'amour aveugle que nous avons pour nousmêmes? Par conséquent, ce monde qu'il nous faut quitter, c'est nous-mêmes : Abneget semelipsum.

Que si vous me demandez d’où nous vient celte dure nécessité , que notre adversaire nous soit si proche, et que nous soyons, pour ainsi dire , si fort omis de notre ennemi , qu’il vous sou-

• I. Joan. il, lb.

vienne de ce bienheureux état d'innocence, où la partie supérieure conduisait si paisiblement les mouvements Inférieurs, où le corps se trouvait si bien du gouvernement de l'esprit; parce que l’homme tout entier conspirait à la même fin. En ce tcmps-Ia , on n'entendait point parler de ces fàchenx termes de renoncer à soi-même. Mais la vanité, fille et mère du désordre , pervertit bientôt cetto douce disposition , et ayant fait révolter l’esprit contre Dieu , souleva par un même coup la chair contre la raison. La désobéissance est vengée par la désobéissance : l'homme , aiusi que l’enseigne saint Paul ' , veut en même temps cc qu’il ne vent pas , et sentant en soi deux volontés discordantes , il ne saurait plus reconnaître laquelle est la sienne : si bien que, dans cette Incertitude et cette impuissance , il faut nécessairement qu’il se perde pour se sauver ’. On ne lui dit plus, comme auparavant, qu’il commande à toutes les créatures J; mais on l’avertit de se défier de toutes les créatures. Pour le punir d’avoir voulu se satisfaire contre la loi de son Dieu , il est ordonné à jamais qu’il renoncera A ses propres inclinations , s'il se veut bien remettre en ses bonnes grAces. Et lui qui croyait se pouvoir faire plus de bien qu'il n’en avait reçu de la main de son Créateur, sera condamné, par une juste vengeance, A être lui-même son plus cruel et irréconciliable ennemi.

C'est pourquoi je vous en conjure, ma trèschère soeur, par ce Dieu que vous servez; après avoir compris combien il est nécessaire de quitter le monde , considérez attentivement la hauteur de cette entreprise. Le monde qu’il faut mépriser, ce n’est ni le ciel , ni la terre; ce ne sont ni les compagnies , ni cette vaine pompe , ni les folles intrigues des hommes : certes, il ne serait pas d'une si prodigieuse difficulté de s'en séparer. Mais quand il s’agit de se diviser de soi-même, de quitter, dit saint Grégoire ,, non ce que lions possédons , mais ce que nous sommes , où trouverons-nous une main assez industrieuse ou assez puissnnte, pour délier ou pour rompre un noeud si étroit ? Quelles chaînes assez fortes pourront jamais contraindre cet homme animal . qui règne en nos membres, à subir le joug de l'homme spirituel? Sans doute il retournera toujours à ses inclinations corrompues. Comme une personne que l'on attache contre son gré à quelque sorte d'emploi , dans le temps que vous l'v croyez la plus occupée, s'eutretient souvent dans des coneep-

' Rom. VH, 19.

1 Luc. IX, 94.

1 Gènes. I , SS.

* In Evang. Iil>. Il, Ihm. uni, U* I, fl sopi. , t. l,col. ISKC rt anjq.

Digiti;

POUR UNE PROFESSION

tlons creuses et extravagantes : de même ce vieil Adam , quand vous lui aurez arrache ce qu'il poursuit avec plus d'ardeur, quand vous aurez tenté toutes sortes de voies pour lui faire suivre la raison , il n’y aura ni erreur ni chimères où il ne s'amuse plutôt ; • d'autant , dit saint Paul , qu'il

• est incapable de goûter ce qui est de Dieu : > Animait* homo non percipil ea quœ sont spiritus Dei

Et ne vous tenez point assurée sur votre vertu; car il se sert contre nous de la vertu même. Ceux qu’il n'a pu vaincre par un combat opiniâtre, souvent il les renverse par l’honneur de in victoire; et lorsqu’ils s'imaginent être devenus extrêmement humbles , il les rend orgueilleux par cette humilité prélendue. Combien en voyonsnous qui, séduits par ces artifices, pensent, en se jetant dans un cloître , quitter les vanités pour la mortification, et ne font, à le bien prendre, que quitter des vanités pour des vanités ; en cela d'autant plus criminels et plus misérables , qu'ils vont porter le monde jusqu'au fond de la solitude, qu'ils se vont perdre dans le lieu où les autres cherchent leur refuge, et qu'ils joigneut nonseulement Jésus-Christ avec Bélial, mais qu’ils sacrifient à Bélial dans le temple et sur les autels de Jésus-Christ même.

C’est , ma trés-chèrc sœur, ce que vous avez particuliérement à méditer en ce jour. Si vous envisagez bien l'action que vous allez faire, vous trouverez que toutes ses circonstances vous prêchent le mépris du monde. Parcourons-les, s’il vous plaît , et vous découvrirez clairement ce que je vous dis.

Dites-moi , y a-t-il rien qui rende une personne plus vile que la pauvreté? Quand vous entendez dire de quelqu'un que c'est un homme d" néant , ne jugez-vous pas incontinent qu’on parle d'un pauvre? D'où vient que David, après avoir dépeint les diverses calamités des pauvres, conclut enfin par ces paroles qu'il adresse à Dieu : Tibi derelictus est pauper • : « O Seigneur, on vous

• abandonnele pauvre; » voulantdirequechacun court avec ambition au service des grands , et qu'il n'yaque Dieuscul à qui les pauvres ne soient point a* charge. Et il est si vrai , ce que dit un poète J, que la pain reté rend les hommes ridicules , que ceux qui y sont réduits ont je ne sais quelle honte de l'avouer, et quelquefois ledeviennent de crainte de le paraître. Je sais bien que celle que vous professez , d’un côté vous est honorable ; mais elle a aussi d'autre part quelque chose de beaucoup plu6 rude , en ce quelle res-

i 1. Cor. H, l|.

* Pi. I\, 7b.

* Juvtna / Sutyr. ni.

semble ù la pauvreté des esclaves , qui non-seulement ne possèdent rien , mais de plus sont incapables de rien posséder. V ous perdez toutes sortis de droits; on en vient jusque-là que de ne vous plus compter parmi les vivants : si bien que vous pouvez dire avec le Psalmistc : « Tous mes pro- . elles m’ont abandonné , mais le Seigneur acu la . bonté de me recevoir ■; . et avec Notre-Seigneur : « Mon père et ma mère , mes frères et mes " sœurs, ce sont ceux qui écoutent et observent . la parole de mon Dieu '. •

Quant à cette fleur sacrée de votre virginité , que vous allez présenter pour être en bonne odeur au Verbe divin votre Époux ; ô Dieu 1 qui vous pourrait assez exprimer combien elle vous obligo de vous tenir nette de toutes les affections de la terre? Sachez que votre virginité vous prépare un lit nuptial, où vous posséderez , dans le repos de votre âme, Jésus, l'amoureux des vierges; mais qui les aime avec une extrême jalousie. C'est pourquoi son zélé disciple prenant part aux nf.èctions de son maître : «Je suis jaloux de vous, . dit-il , de la jalousie de Dieu; » Aimulorcnin. vos Dei œmulatione; parce que, ajoute-t-il , • je « vous ni fiancée , comme une vierge chaste, à un > seul homme, qui est Jésus-Christ : • Despondi vos uni viro,virginemcastam exhibe re Christo ’. Or, pensez quel serait le sentiment d'une fllle chaste et pudique, si on lui parlait de rompre, avant son mariage , ccttc foi qu’elle conserve uniquement pour son cher époux. Telle doit être votre pudeur, je ne dis pas à l'égard des voluptés bestiales; mais je dis à l’égard des moindres sollicitations de ce monde.

Car la jalousie de Jésus ne regarde pas seulement les hommes ; son amour est si tendre , qu’il s'offense et se pique si vous choisissez la moindre chose hors de lui. Toutes ces douces contraintes où vous êtes sont autant d'effets de sa jalousie. Y a-t-il aucun de nos sens par lequel nous touchions les choses plus légèrement queparceluidelavue? Et toutefois il témoigne, par ce voile qu'il vous impose, qu’il ne vous permet pas cette sorte de jouissance. Et le docte Tcrtulllen dit que l'on en couvre les vierges, de peur qu’elles ne soient souillées des moindres regards; estimant la virginité une chose si délicate, quelle peut être en quelque façon violée par les yeux, surtout par ces yeux que l'apôtre appelle si élégamment ■ yeux ■ pleins d’adultère : • Oculos adu/teri plenos i. D'où vient que ce grand homme, selon sa gravite ordinaire , nous a dépeint de la sorte ce voile des

Page 1