DE SAINT SULPICE
J'ai dit ces choses, mes frères, afin que vous connaissiez que cc n'est pas une obligation particulière des religieux de mépriser le monde; mais que la nécessité de s'en séparer est la première, la plus générale , la plus ancienne obligation de tous les enfants de Dieu.
Si nous en croyons l'Évangile, rien de plus opposé que Jésus-Christ et le monde; et de ce monde , messieurs , la partie la plus éclatante , et par conséquent la plus dangereuse , chacun sait assez que c'est la cour. Comme elle est le principe et le centre de toutes les affaires du monde , l'ennemi du genre humain y jette tous scs appAts, y étale toute sa pompe.
Saint Sulpice , nourri à la cour dès sa jeunesse, [triompha, parun miracle singulierde la grâce, de ses artifices et de sa séduction. Il sut vivre sans ambition au milieu des honneurs qui l'environnaient ; sans volupté parmi tous les plaisirs qui le sollicitaient; saus partialité, malgré tous les intérêts qui divisent d’ordinaire les courtisans; sans avarice, quoiqu'il ne vit que des hommes occupés à tout attirer à eux , soigneux de tout ménager, pour parvenir au terme de leurs espérances. Tant de périls ne servirent qu'à faire mieux éclater l’innocence de Sulpice : la candeur de ses mœurs , su simplicité , sa modestie , sa douceur, forcèrent de le respecter dans un lieu où ces vertus trouvent si peu d'accès , et où tous les vices opposés régnent souverainement. Un si bel exemple fit impression; et l'on vit, par les conversions extraordinaires qu'il produisit , combien la vertu pure et sincère a d'empire sur les cœurs les moins disposés à l'embrasser. ]
Sulpice, chaste dans un âge [où la pureté fait les plus tristes naufrages, après avoir résisté à toutes les caresses du monde, voulut, pour af-
fermirdavantagesa vertu contre les écueils qu'elle
avait à craindre, sceller ses résolutions par des engagements, qui ne pussent lui permettre d'écouter aucune espèce de proposition. Il lit donc vœu de virginité; et déjà Irréprochable dans toute sa conduite, il se montra encore plus sévère , et porta les précautions jusqu'à la dernière délicatesse.]
O sainte chasteté! (leur de la vertu , ornement Immortel descorpsmortels , marque assuréed'une âme bien faite, protectrice de la sainteté et de la foi mutuelle dans les mariages, Adèle dépositaire de la pureté du sang des races, et qui seul en sais conserver la trace! quoique tu sois si nécessaire au genre humain , où te trouve-t-on sur la terre? O grand opprobre de nos mœurs! l'un des sexes a honte de te conserver ; et celui auquel il pourrait sembler que tu es échue en partage, ne se pique guère moins de te perdis
dans les autres, que de te conserver en sutmême. Confessez-vous à Dieu devant ces autels , vaincs et superbes beautés, dont la chasteté n'est qu'orgucil ou affectation et grimace : quel est votre sentiment , lorsque vous vous étalez avec tant de pompe, pour attirer les regards? ditesmoi seulement ce mot? Quels regards désirezvous attirer? sont-ce des regards indifférents? Ah! quel miracle, que saint Sulpice, jeune et agréable, n'ait jamais été pris dans ces pièges : sachant qu'il ne devait l’amour qu’à son Dieu, Jamais il n'a souillé dans son cœur la source de l’amour. Ange visible, [tandis que son cœur brûlait du feu céleste de la charité, son corps, embrasé de cette divine Aamme , se consumait tout entier au service de son Dieu , dans les exercices de la piété chrétienne et les austérités de la pénitence]. Scs autres vertus n'étaient pas de ces vertus du monde et de commerce, ajustées non point à la règle, elle serait trop austère; mais à l’opinion et à l'humeur des hommes : ce sont là les vertus des sages mondains, ou plutôt c'cst le masque spécieux sous lequel ils cachent leurs vices.
[Que la vertu de Sulpice avait des caractères bien différents ! Parce qu’elle était chrétienne et véritable, elle était sévère et constante, fermement attachée aux règles , incapable de s'en détourner pour quelque prétexte que ce pût être]. Sa bonne foi [dans les affaires ne reçut jamais la mondre atteinte]; sa probilé, [supérieure à toutes les vues d’intérêt , demeura toujours inaltérable] ; sa justice [ ne connut aucune de ces préférences , que suggèrent la cupidité ou le respect humain]; sa candeur [ne permettait pas même de suspecter sn sincérité]; et son innocence, [qui s'affermissait de plus eu plus , par tous les moyens qui auraient pu l’affaiblir, embellissait toutes ses autres vertus. Le plusbcauetle plus grand encore, c’est qu'au milieu de tant de faveurs et de considérations que lui procurait son mérite, il savait toujours conserver une] admirable modération. Mais peut-être ne durera-t-elle que jusqu'à ce qu'elle ait gagné le dessus : car le génie de l’ambition,c'cst d'être tremblante etsouplclorsqu'elle a des prétentions; et quand elle est parvenue à scs Ans, la faveur la rend audacieuse et insupportable : Vantla cum quant, audax cum pervenerit '.Un habile courtisan disait autrefois, qu'il ne pouvait souffrir à la cour l’insolence et les outrages des favoris , et encore moins , disaitil, leurs civilités superbes et dédaigneuses, leurs grâces trop engageantes, leur amitié tyrannique, qui demande, d'un homme libre, une dépeu-
■ S. Crrj V. P'ttl part. I, cap II, t. U, col. ».
PANÉGYRIQUE
(lance servile : Cotitumeliosam humanitatem' .
Sulpice, toujours modéré, sut se tenir dans les bornes que l'humilité chrétienne lui prescrivait. Pour se détromper du monde, il allait sc rassasier de la vue des opprobres de Jésus-Christ dans les hôpitaux et dans les prisons. [Il voyait nne ] image de la grandeur de Dieu dans le prince , [et il trouvait une] Image de la bassesse de Jésus-Christ et de ses humiliations dans les pauvres. Le favori de Clotaire , aux pieds d’un pauvre ulcéré, adorant Jésus-Christ sous des haillons, et expiant la contagion des grandeurs du monde ; quel beau spectacle 1 Mais 11 évitait , le plus qu’il était possible, les regards des hommes, et ne cherchait qu'à leur cacher [ses bonnes œuvres; bien éloigné d’imiter ] ces vertus trompeuses , qui se rendent elles-mêmes captives des yeux qu’elles veulent captiver. [C’est ainsi que Sulpice a su se conserver pur et sans tache , au milieu de toutes les faveurs les plus capables d’amollir un coeur tendre, et de lui inspirer l'amour du monde. Il a vaincu le monde dans sa partie la plus séduisante et la plus redoutable : voyons comment, après en avoir triomphé lui-méme , il va travailler À détruire sou empire dans les autres. ]
second point.
La grâce du baptême porte une efficace , pour nous détacher du monde; la grâce de l'ordination porte une efficace divine , pour imprimer ce détachement dans tous les cœurs.
Le royaume de Jésus-Christ n’est pas de ce monde. Il y a guerre déclarée entre Jésus-Christ et le monde , une Inimitié immortelle ; le monde le veutdétruire,etil veut détruire le monde. Ceux qu’il établit ses ministres doiventdonc entrer dans ses intérêts : s'il y a en eux quelque puissance, c’est pour détruire la puissance , qui lui est contraire. Ainsi, toute la puissance ecclésiastique est destinée à abattre les hauteurs du monde : Ad deprimendam altitudinem soecuti hujus.
On reçoit le Saint-Esprit dansle baptême, dans une certaine mesure; mais on en reçoit la plénitude dans l’ordination sacrée; et c’est ce que siguifle l'imposition des mains de l’évêque : car, comme dit un ancien écrivain’, ce que fait le pontife mû de Dieu , animé de Dieu , c'est l’image de ce que Dieu fait d'une manière plus forte et plus pénétrante. L’évêque ouvre les mains sur nos têtes; Dieu verse, à pleines mains, dans les âmes la plénitude de son Saint-Esprit. C'est ce qui fait dire A un saint pape : « La plénitude de • l'Esprit saint opère dans l’ordination sacrée : > IHcnitudo Spiritus in saeris ordinalionibus
• Scnee. Epiât IT.
* Diomy*. de Kcclet. Hicrac. cap. ▼, p. 127 rt seqq.
operatur'. Le Saint-Esprit, dans le baptême, nous dépouille de l'esprit du monde : Non eniw spiritum hujus mundi accepimus. La plénitude du Saint- Esprit doit faire dans l'ordination quelque chose de beaucoup plus fort : elle doit se répandre bien loin au dehors, pour détruire, dans tous les cœurs, l'esprit et l'amour du monde. Animons-nous, mes frères; c’est assez pour nous d’être chrétiens, trop d'honneur de porter ce beau caractère : Propter nos nihil sufficientius est. Si donc nous sommes ecclésiastiques, c'est sans doute pour le bien des autres.
Que n'a pas entrepris le grand saint Sulpice , pour détruire le règne du monde? Mais c'est peu de dire qu'il a entrepris : ses soins paternels opéraient sans cesse de nouvelles conversions. Il y avait dans ses paroles et dans sa conduite une certaine vertu occulte, mais toute-puissante, qui inspirait le dégoût du monde. Nous lisons dans 1 histoire de sa vie, que, durant son épiscopat, tous les déserts à l'entour de Bourges étaient peuplés de saints solitaires. Il consacrait tous les Jours à Dieu des vierges sacrées; [il apprenait aux familles à user de ce monde , comme n'en usant pas ; et partout 11 répandait un esprit de détachement ; qui portait les cœurs à ne soupirer qu’après les biens célestes. ]
D’où lui venait ce bonheur, cette bénédiction , cette grâce, d’inspirer si puissamment le mépris du monde? Qu'y avait-il dans sa vie et dans sa personne, qui fût capable d'opérer de si merveilleux changements? C'est ce qu’il faut tâcher d'expliquer en faveur de tant de saints ecclésiastiques, qui remplissent ce séminaire et cette audience. Deux choses produisaient un si grand effet : la simplicité ecclésiastique, qui condamnait souverainement la somptuosité , les délices , les superfluités du monde; un gémissement paternel sur les âmes, qui étaient captives de scs vanités.
La simplicité ecclésiastique, c'est un dépouillement intérieur, qui , par une sainte circoncision , opère au dehors un retranchement effectif de toutes superfluités. En quoi le monde paralt-il grand? Dans ses superfluités : de grands palais, de riches habils , une longuesuite de domestiques. I.’homme si petit par lui-méme, si resserré en lui-même, s'imagine qu'il s'agraudit, et qu'il se dilate, en amassant autour de sol des choses qui lui sont étrangères. Le vulgaire est étonné de cette pompe , et ne manque pas de s'écrier : Voila les grands, voilà les heureux. C'est ainsi que la puissance du monde tâche de faire voir que ses biens sont grands. Une autre puissance est établie,
1 liinocrnt. I" ai Mes. Ep. xuy, pa*. Epiai Uaat