DE SAINT SULPICE
pour faire voir qu’il n'est rien ; c'est la puissance ecclésiastique.
Toutes nos actions, jusqu'aux moindres gestes du corps, jusqo'au moindre et plus délicat mouvement des yeux, doivent ressentir le mépris du monde. Si la vanité change tout, le visage, le regard , le son de la voix ; car tout devient instru-' ment de la vanité : ainsi la simplicité doit tout régler ; mais qu’elle ne soit jamais affectée , parce qu'elle ne serait plus simplicité. Entreprenons , messieurs , de faire voir à tous les hommes , que le monde n'a rien de solide ni de désirable ; et pour cela [imitons] la frugalité , la modestie et la simplicité du grand saint Sulpice. « Ayant donc ■ de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir,
« nousdevonsétre contents : • Hubentes alimenta et quibus tegamur, his contcnti simus *. Que nous servent ces cheveux coupés, si nous nourrissons au dedans tant de désirs superflus, pour ne pas dire pernicieux? [Saint Sulpice nous a appris, par sou exemple, à faire sur nous-mêmes de continuels efforts, pour les retrancher jusqu’à la racine].
Sa vie, tout ecclésiastique, annonçait un pasteur entièrement mort aux choses du siècle, uniquement dévoué aux intérêts de Jésus-Christ et nu salut des âmes. Loin de profiter des moyens que lui fournissait sa place, pour se procurer plus d'aisances, de commodités et d’éclH extérieur, il jugea, au contraire, que sa charge lui imposait une nouvelle obligation de faire chaque jour, dans sa vie, de plus grands retranchements. Déjà, n'étant qu’abbé de la chapelle du roi Clotaire second , il n’avait voulu retenir, pour sa subsistance et celle des clercs qu'il gouvernait, que le tiers des appointements que le roi lui donnait ; et il distribuait le reste aux pauvres. Mais lorsqu'il fut élevé sur le siège de Bourges, il crut encore devoir augmenter sa pénitence, redoubler scs austérités , et pratiquer un détachement plus universel. Rien de plus frugal que sa table ; on n’y donnait rien à la sensualité et au plaisir : rien de plus modeste que scs habits ou ses meubles; tout y ressentait la pauvreté de Jésus-Christ : rien enfin de plus simple que toute sa conduite , de plus affable que sa personne. Sa bonté , pleine de tendresse , le fit regarder comme le père de son peuple; et sa douceur, toujours égale, lui mérita le surnom de Débonnaire. Qu’il était éloigné de vouloir en imposer à ses peuples par la magnificence de ses équipages et la pompe de son cortège 1 Ministre de la loi de charité, il voulait inspirer l’amour, et non la terreur; et pour y réussir, il lui suffisait de sc montrer avec
l'appareil de ses vertus. Aussi les pauvres formaient-ils tout son train; et, à l’exemple d’un grand évêque , < il mettait toute sa sûreté dans le « secours de leurs prières » : Habeo defensionem, secl in orationibus pauperum. « Os aveugles,
• pouvait-il dire avec saint Ambroise , ces boi-
• teux, ces infirmes , ces vieillards, qui me sui- « vent et m’accompagnent, sont plus capables de
■ me défendre, que les soldats les plus braves et
■ les plus aguerris : » Cœci illi et elaudi, débités et sencs, robustis bellatoribus fortiores sunt
C’est ainsi , chrétiens , que Sulpice travaillait à retracer dans toute sa vie les mœurs apostoliques , et à fournir, à tous les siècles suivants , un modelé accompli de toutes les vertus qui doivent orner un ministre de Jésus-Christ. O que la frugalité de ce digne pasteur condamnera d’ecclésiastiques , qui prétendent se distinguer par ces profusions spleudides., ces délicatesses recherchées de leur table , dont la religion rougit pour eux! Comment le faste de leur ameublement somptueux pourra-t-il soutenir le parallèle de la modestie évangélique de ce saint évêque? L’aimable simplicité de scs manières ne suffit-elle pas pour confondre à jamais ces superbes hauteurs, que des]vicaircs de l’humanité et de la servitude de Jésus-Christ affectent à l’égard des peuples qui leur sont confiés ; le dirai-je , à l’égard même de leurs coopérateurs? Ont-ils donc oublié avec quelle force le souverain Pasteur leur interdit l’esprit de domination, et combien il leur recommande la douceur et la condescendance, dont il leur a donné de si grands exemples?
Mais que prétendent les ecclésiastiques , qui , loin d’imiter lo scie de saint Sulpice , pour ruiner l'esprit du monde, semblent au contraire, par une vie toute profane, n'étre appliqués qu’à le faire vivre, l’étendre et l’affermir? Croient-ils que, par des mœurs si opposées à celles de nos pères , ils sc rendront plus recommandables dans le monde, qu’ils cultivent avec taut de soin ? Mais ce monde même, dont ils veulent se montrer amis, et obtenir la considération, les méprise souverainement, parce qu’il sait quelle doit être la vie d’un ministre des autels; et , aveugles qu’ils sont, ils ne voient pas qu’il ne fait effort, pour les entraîner dans ses mœurs dépravées , qu’afin de les avilir et les dégrader, et de faire rejaillir ensuite, sur la religion qu’ils doivent maintenir, l'opprobre dont il les aura couverts. S’ils veulent donc vraiment se distinguer, qu’ils pensent sérieusement à sc séparer de la multitude, par la sainteté d’une vie qui les élève autant au-dessus
» I- Timoth. Vi, tk
1 S. Amlr. Srrm. ton/. Aux. 0*33, t. U, col. 873.
PANÉGYRIQUE
du commun des hommes, qu'ils leur sont supérieurs par l'éminence de leur caractère.] . Car . la dignité sacerdotale exige, de ceux qui eu sont « rev étus , une gravité de mœurs peu commune ,
. une vie sérieuse et appliquée , une vertu toute . singulière : ■ Sobriam a turbis gravitatem, seriam vitam , singutare pondus , dignitas sibi vindicat sacerdotalis Sont-ils jaloux de soutenir en eux l’autorité du sacerdoce; qu'ils pensent à l'assurer par le mérite de leur foi et la sainte té de leur vie : Dignilalis suie auclurilalcm fidei et vila menti s quœranl *. (Mais que jamais ils ne se fassent assez d’illusion , pour croire se rendre vénérables par uuc pompe extérieure, qui ne peut qu’éblouir les yeux des ignorants , et qui leur attire une amère critique de la part de ceux qui réttechisseut.] ■ Le vrai ecclesiastique s'étudie . à prouver sa profession par son habit , sa dé- « marche et toute sa conduite : il li a garde de « chercher à se donner un faux éclat par des or . nements empruntés : • Clericus professionem srnm.et in habitu , et in incessu probet , et nee vestibus , nec calccamentis decorem qua nd .
[Voilà les leçons que les Pères et les conciles ont données aux ecclésiastiques, ou plutôt ils n'ont fait que renouveler celles que Jésus-Christ lui-mème leur avait laissées dans scs exemples. Ou’il nous exprime admirablement] la simplicité de sa vie, lorsqu'il nous dit : ■ Les renards ont . îles tanières, et les oiseaux du ciel out des nids « et des retraites; mais le Vils de 1 homme lia „ pas où reposersa télé : ■ Yulpes/oveas habent, et vatucres cali nul os; Fitius autem hominis non babel ubi caput reclinct •>. [Sou dessein , en nous tenant ce discours, n’est pas d exciter en nous] des sentiments de pitié [sur un état, qui parait à la nature si digne de compassion : mais il veut nous] donner du courage , [et nous inspirer un généreux détachement de tout ce qui peut paraître le plus nécessaire; parce que la foi d un ministre de Jésus-Christ ne connaît d autre nécessité , que celle de tout sacrifier pour son Dieu et le salut des âmes.
Telles sont les dispositions avec lesquelles on doit entrer dans le sacerdoce de Jésus-Christ, pour continuer son œuvre]; et malheur a ceux qui , poussés du désir de s'élever, cherchent, dans l'honneur attaché au sacerdoce, un moyen de se procurer les avantages du monde, qu il ava t pour objet de détruire : Mundi lucrum quœnlur subejus honoris specic, quomundi destru i tuera debucrunt s.
■ S. Ambr. » rl Iren. EpM. xxvin , « • eo^tol
* Conc.Carthag . IT, cap. XY. Lab. ConcU. I. Il, Col. ISO » Ibid. cnp. Xl.v.col. 1-201.
* Mütth YIII.SO. . «,,1 o
* 5. Crrgor. .Vr> j. Patl l, part- cap. vm, t il, col. 9.
[Au reste, je ne prétends pas, mes frères, qu’on refuse aux prêtres l'honneur qui leur est dû par tant de titres. Si, dans l’ancienne loi, l’ordre sacerdotal était si fort distingué , et jouissait des plus grandes prérogatives ; il convient que dans la nouvelle , dont le sacerdoce est autant au-dessus de celui d’Aaron, que la vérité l’emporte sur la ligure, l'honneur rendu aux prêtres réponde à l’excellence de leur dignité , et à l'éminence du pontife qu'ils représentent sur la terre.] Il faut honorer scs ministres pour l’amour de celui qui a dit :« Qui vous reçoit me reçoit'. » [Mais plus les peuples leur témoignent de vénération et de déférence, moins aussi doivent-ils faire paraître d'empressement, pour recevoir ces marques de distinction; et ils ucsnuraient trop erniudre de les aimer et de s’en réjouir. Pour éviter cette funeste disposition] , la simplicité ecclésiastique suit cette belle règle ecclésiastique : - elle se montre un ■ exemple de patience et d'humilité , en recevant . toujours moins qu'on ne lui offre ; mais quoi- * qu'ellen'acceptejnmnis le tout, elle a laprudcnco . de ne point tout refuser : ■ Seipsum prœbeul patientiœ algue humililutis exemption, minus sibi assumendoquam offertur; sed tamen ub eis qui se honorant neclotum neenihilaceipiendo \
Il ne faut pas recevoir tout ce qu’on nous offre, de peur qu'il ne paraisse que nous nous repaissons de cctto fumée ; il ne faut pas le rejeter tout à fait , à cause de ceux à qui on ne pourrait se rendre utile, si l’on ne jouissait de quelque considération : Proptcr illos accipiatur quibus eonsulere non potesl, si nimia drjectione viteseat.
[Mais apres avoir imité le saint dépouillement de Sulpice, à l’égard de toutes les vanité-s du siècle , il faut encore entrer dans son esprit de] gémissement [ sur les âmes qui en sont malheureusement captives]. L’état de l'Église , durant cette vie, c'cst un état de désolation, parce que c'est un état de viduité : Pion passant filii sponsi tugere , quaindiu cum iltis est sponsus 3. Elle est séparée de son cher Époux, et elle ne peut se consoler d’avoir perdu plus de la moitié d elle-même. Cet état de désolation et de viduité de l'Église doit paraître principalement dans l'ordre cccléj siastique. Le sacerdoce est un état de pénitence ,
1 pour ceux qui ne font pas pénitence ; les prêtres 1 doivent les pleurer, avec saint Paul, d'un cœur ; pénétré de la plus vive douleur : Lugcam multos qui nonegerunt pcenitentiavi*. [Car il ne faut pas s'imaginer qu'il suffise de se conduire d'unu 1 manière irréprochable, de donner à tous des
’ MalUl.X.f o.
i » S. August. a d Aurel. Epiai, u® ï|tll» col. 1®.
I * Mail h. IX, 15.
1 * 11. Cor. 111,31.
Cookie