SULPICE
leur conduite, avilissent le saint ministère dont ils sont revêtus! Hélas! mes frères, si le cœur sacerdotal de saint Sulpice était si vivement touché d'en voir dans ccs heureux temps , qui ne cherchaient, dans l'honneur du sacerdoce, destiné à la ruine du monde, qu'un moyen de s'y avancer et d'y faire fortune ; quels seraient ses larmes et ses sanglots aujourd'hui, où l'on en voit si peu qui entrent dans le ministère, avec un désir sincère de s'y consacrer entièrement au service de l'Église, et de se sacrifier pour Jésus- Christ]? Oui, nous devons le dire avec douleur et confusion, « ceux qui semblent porter la
• croix , la portent de manière qu'ils ont plus de . part à sa gloire, que de société avec ses souf- « franccs : • Hi qui putantur crucem portare , sic portant, ut plus habeantin crucis nomine dignitatis, quamin passions supplicii '. [Ils ignorent sans doute pourquoi ils sont prêtres; ils ne veulent pas entendre qu'lis n'ont été admis au sacerdoce de Jésus-Christ, que pour consommer l’œuvre de son Immolation. Mais que feront-ils, lorsque ce grand pontife, prêtre et victime, paraîtra, et cherchera, pour les associer à sa gloire, des ministres, qui, à l'innocence et à la pureté des mœurs, aient joint une mortification générale, une entière séparation de toutes les vanités et de tous les plaisirs du monde?] S’ils avaient de la foi , pourraient-ils y songer sans sécher d'effroi?
Saint Sulpice , touché de cette pensée , se retire, pour régler ses comptes avec Injustice divine. Il connaît la charge d'un évêque; il sait
• que tous doivent comparaître devant le tribu- > nal de Jésus-Christ, afin que chacun reçoive
• ce qui est dû aux bonnes ou mauvaises actions . qu'il aura faites , pendant qu’il était revêtu de . son corps : • Ut referai unusquisque propria eorporis, proulgessil'. . Si le compte est si exact « de ce qu'on fait en son propre corps , 4 com- « bien est-il redoutable de ce qu’on fait dans le
• corps de Jésus-Christ, qui est son Églisel » Si reddenda est ratio de his quœ quisque gessit in corpore suo, quid fiel de his quœ quisque gessit in corpore Christi 1 * 3 ! Il ne se repose pas sur sa vocation si sainte, si canonique; il sait que Judas a été élu par Jésus-Christ même , et que cependant, par son avarice , il a perdu la grâce de l'apostolat.
Justice de Dieu, que vous êtes exacte! vous comptez tous les pas , vous mettez en la balance tous les grains de sable. Il se retire donc, pour
' Salvian. de Gub. Dei. libr. lu, n* 3, p. 48.
* U. Cor. Y, 10.
* Serm. ad Cler. in conc. Rem. in Ap. op. S. Ben 1. 1. Il» col. 735.
PANÉGYRIQUE
se préparer à la mort, pour méditer la sévérité de la justice de Dieu. Il récompense un verre d'eau ; mais il pèse une parole oiseuse , particulièrement dans les prêtres, où tout, jusqu'au* moindres actions, doit être une source de grâces. Tout ce que nous donnons au monde , ce sont des larcins que nous faisons au* âmes fidèles.
A quoi pensons-nous, chrétiens? que ne nous retirons-nous, pour nous préparer ù ce dernier jonr? N’avons-nous pas appris de l'apôtre que nous sommes tous ajournés , pour comparaître personnellement devant le tribunal de Jésus- Christ? Quelle sera cette surprise, combien étrange et combien terrible, lorsque ces saintes vérités , auxquelles les pécheurs ne pensaient jamais, ou qu'ils laissaient inutiles et négligées dans un coin de leur mémoire, leur paraîtront tout d’un coup, pour les condamner? Aigre, Inexorable, inflexible, armée de reproches amers, te trouverons-nous toujours , ô vérité persécutante? Oui, mes frères, ils la trouveront : spectacle horrible à leurs yeux , poids intolérable sur leurs consciences, flammes dévorantes dans leurs entrailles. [Pour qu'elle nous soit alors favorable, il faut] se retirer quelque temps; afin d'écouter ses conseils, avant que d'être convaincus par son témoignage , jugés par scs règles, condamnés par ses arrêts et par scs sentences suprêmes. Acooutumons-nousnux yeux et à la présence de notre juge; [prévenons cette] solitude effroyable>où t'âme se trouvera réduite devant Jésus-Christ, [lorsqu’elle sera citée a son tribunal] pour lui rendre compte. Le remède le plus efficace, c'est une douce solitude devant luiméme , pour lui préparer ses comptes. Attendre à la mort , combien daugereux ! c'est le coup du souverain : Dieu presse trop violemment.
Mais cette solitude est ennuyeuse , [ et qui peut se résoudre à s’y enfoncer ]? « O que le père du « mensonge, ce malicieux imposteur, nous trompe • subtilement, pour empêcher que nos cœurs, « avides de joie , ne fassent le discernement des ■ véritables sujets de se réjouir 1 > Heu, r/unm tubtilite r nos itte decipiendi artifex fultit , ut non discemamus , gaudendi avidi unde venus gaudeamus ■ I [C'est dans la solitude que l'âme , dégagée des objets sensibles qui la tyrannisent, délivrée du tumulte des affaires qui l’accablent, peut commencer à goûter, dans un doux repos, les joies solides, et des plaisirs capables de la contenter. Là , occupée à se purifier des souillures qu’elle a pu contracter dans le commerce du
1 Julian. Pom. devita contemp. lib. ti, cap. un, tu/, oper. 3. Prvtp.
monde; plus elle devient pure et détachée, plus elle est en état de puiser à In source de ces voluptés célestes, qui l'élèvent, la transportent et l'ennoblissent, en l'attachant à l'auteur de tout bien.] Tous les autres divertissements [ne sont rien qu'un] charme de notre chagrin, qu’un amusement d’un cœur enivré. Vous sentez-vous dans ce tumulte, dans ce bruit, dans cette dissipation, dans cette sortie de vous-même? Avec quelle joie, dit David, «votre serviteur a trouvé « son cœur, pour vous adresser sa prière! • /»venit servus tuus cor suum, ut oraret te oratione hac'.
Mais l'on craint de passer pour un homme inutile, et de rendre sa vie méprisable : Sed ignnvam infamabis. Il faut faire quelque figure dans le monde;[y devenirimportant, nécessaire; servir l'État et la patrie : Patrice ctimperio, nique vivendum est'. Ainsi le temps s’écoule sanss'en apercevoir. Sous ces spécieux prétextes, on contracte chaque jour de nouveaux engagements avec le monde , loin de rompre les anciens. L'unique nécessaire est le seul négligé : tous les bons mouvements , qui nous portaient à nous en occuper, se dissipent; et enfin, après avoir été le jouet du temps, du monde et de soi-même, on est surpris de se voir arrivé , sans préparation , aux portes de l'éternité. ]
Madame, Votre Mnjesté doit penser sérieusement à ce dernier jour. Nous n'osons y Jeter les yeux ; cette pensée nous effraye , et fait horreur à tous vos sujets , qui vous regardent comme leur mère, aussi bien que comme celle de notre monarque. Mais, madame, autant qu’elle nous fait horreur, autant Votre Majesté se la doit rendre ordinaire et familière. Puisse Votre Majesté être tellement occupée de Dieu, avoir le cœur tellement percé de la crainte de ses jugements, l'âme si vivement pénétrée de l'exactitude et des rigueurs de sa justice, qu'elle se mette en état de rendre bon compte d'une si grande puissance , et de tout le bien qu'elle peut faire , et encore de tout le ma! qu'elle peut, ou empêcher par autorité, on modérer par conseils, ou détourner par prudence : c'est ce que Dieu demande de vous. Ah 1 si les vœux que je lui fais pour votre salut sont reçus devant sa face , cette salutaire pensée jettera Votre Majesté dans une humiliation si profonde, que méprisant autant sa grandeur royale, que nous sommes obligés de la révérer, elle fera sa plus chère occupation du soin de mériter, dans le ciel, une couronne immortelle.
' il. a-7 ■ vu, 17.
* Terlull. de Pallio. o* 5.
MMMM
DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
PANÉGYRIQUE
DE
SAINT FRANÇOIS DE SALES
La «dem*. do saint François do Sali**, taminraso, mais tMnmcnop pins ardonlo. Avne quel fruit il :i IravaiM fe difiraliun do l'Église. Son éloignetiirnl pour tous los objets de l'ambition : bol exemple do sa modération. Douceur extrême qu'il témoignait aux Ames qu’il conduisait. Olle douceur absolument nécessaire au directeur : trois vertus principales qu'elle produit. Combien le saint prélat tes possédait éminemment.
Ille erat lucrrna arde ns et lueem.
11 était une lampe ardente et luisante. Joan. v, 35.
Laissons un spectacle de cruauté * , pour arrêter notre vue sur l'image de la douceur même : laissons des petits enfants , qui emportent la couronne des hommes, pour admirer un homme qui a l'innocence et la simplicité des enfants : laissons des mères désolées , qui ne veulent point recevoir de consolation dans la perte quelles font de leurs fils , pour contempler un père toujours constant, qui a amené lui-même ses filles à Dieu, afin de les immoler de scs propres mains, par ta mortification religieuse. Il n'est pns malaisé , ce semble , de louer un père si vénérable devant des filles si respectueuses; puisqu'elles ont le cceur si bien préparé à écouter scs louanges : mais à le considérer par un autre endroit, cette entreprise est fort haute , parce qu'étant si justement prévenues d'une estime extraordinaire de ses vertus, il n'est rien de plus difficile que de satisfaire à leur piété, remplir leurs justes désirs , et égaler leurs grandes idées. C’est ce qui me fait désirer, mes sœurs, pour votre entière satisfaction , que l’éloge de ce grand homme eut déjà été fait en ce lieu auguste , où se prononcent les oracles du christianisme. Mais en attendant ce glorieux jour, trop éloigné pour nos vœux, qui ouvrira la bouche des prédicateurs, pour faire retentir, par toutes les chaires , les mérites Incomparables de François de Sales, votre trèssaint instituteur; nous pouvons nous entretenir en particulier de ses admirables vertus, et honorer, avec ses enfants, sa bienheureuse mémoire, qui est plus douce à tous les fidèles qu'une composition de parfums , comme parle l'Écriture sainte'. Commençons donc, chères âmes, cette sainte conversation avec la bénédiction du ciel ;
* Rois ti pt a prononcé ci* panégyrique dans un couvent de la Visitation , avant que saint François de Saies ertt élé canonisé, et par conséquent avant que sa fêle ei'it «Hé fuée au 29 Janvier. Il le prêcha le Jour des saints Innocenta, qui rsl le Jour de la mort de ce saint dvéquc : c'est ce qui explique le commencement de i'exorde, qui paraîtrait singulier si l'on ignorait i rtlc circonstance, {bdit. de t'crsailUs.)
' bec. XLIX , I.
et pour implorer son secoure, employons les prières de la sainte Vierge , en disant, Ave.
Il y a assez de fausses lumières, qui ne veulent briller dans le moude que pour attirer l'admiration par la surprise des yeux. Il est assez naturel aux hommes de vouloir s’élever aux lieux éminents, pour étaler de loin, avec pompe, l'éclat d'une superbe grandeur. Ce vice, si commun dans le monde, est entré bien avant dans l’Eglise, et a gagné jusqu'aux autels. Beaucoup veulent monter dans leschaires , pour y charmer les esprits par leur Bcience et l’éclat de leurs pensées délicates; mais peu s'étudient, comme il faut, à sc rendre capables d'échauffer les cœurs par des sentiments de piété. Beaucoup s'empressent, avec ardeur, de paraître dans les grandes pinces , pour luire sur ie cbandeiier ■ ; peu s'appliquent sérieusement à jeter, dans les âmes, ce feu céleste que Jésus a apporté sur la terre.
François de Sales, mes sœurs, votre saint et admirable instituteur, n'a pas été de ces faux luisants, qui n'attirent que des regards curieux et des acclamations inutiles. Il avait appris de l'Évangile, que les amis de l’Époux et les ministres de sa sainte Église devaient être ardents et luisants; qu’ils devaient non-seulement éclairer, mais encore échauffer la maison de Dieu : Itte crut h/ ce nia ardens et lueem. C'est ce qu'il a fidèlement accompli , durant tout le coure de sa vie; et il dc sera pas malaisé de vous le faire connaître fort évidemment, par cette réflexion.
Trois choses principalement lui ont donné beaucoup d'éclat dans le monde : la science, comme docteur et prédicateur ; l’autorité, comme évêque ; la conduite, comme directeur des âmes. La science l'a rendu un flambeau , capable d’illuminer les fidèles; la dignité épiscopale n mis ce flambeau sur le chandelier, pour éclairer toute l'Église ; et le soin de la direction a appliqué cette lumière bénigne à la conduite des particuliers. Vous voyez combien reluit ce flambeau sacré; admirez maintenant comme 11 échauffe. La scieuce, pleine d'onction, attendrit les cœurs; sa modestie , dans l'autorité , enflamme les hommes à la vertu ; sa douceur, dans la directiou , les gagne à l’amour de Notre-Seigneur. Voilà donc un flambeau ardent et luisant : si sa science reluit, parce qu'elle est claire, elle échauffe en même temps, parce qu’elle est tendre et affective ; s'il brille aux yeux des hommes par l'éclat dc sa dignité, il les édifie, les excite, les enflamme tout ensemble par l'exemple dc sa modération. Enfin , si ceux qu’il dirige sc trouvent
• Luc. tll, 49-
PANÉGYRIQUE
éclairé) fort heureusement par ses sages et salutaires conseils , ils sc sentent aussi vivement touchés par sa charmante douceur ; et c’est ce que je me propose de vous expliquer dans les trois parties de ce discours.
premier poi.vr.
Plusieurs considèrent Jésus-Christ comme un sujet de recherches curieuses, et pensent être savants dans son Écriture, quand ils y ont rencontré, ou des questions inutiles, ou des rêveries agréables. François de Sales, mes soeurs, a cherché une science qui tendit à la piété ; et afin que vous entendiez dans le fond, et de quelle sorte Jésus-Christ veut être connu, remontez avec moi jusqu'au principe.
Il y a deux temps à distinguer, qui comprennent tout le mystère du christianisme : il y a le temps des énigmes, et ensuite le temps de la claire vue; le temps de l’obscurité, et après, celui des lumières : enfin le temps de croire , et le temps de voir. Cette distinction étant supposée, tirons maintenant cette conséquence. Dans le temps de la claire vue , c'est alors que les esprits seront satisfaits par la manifestation de la vérité ; car « nous verrons Dieu face à face . » Videbimus fade ad faciem ' t et là , découvrant , sans aucun nuage, la vérité dans sa source, nous trouverons de quoi contenter toutes nos curiosités raisonnables. Maintenant quelle est notre connaissance obscure et enveloppée, qui nous fait entrevoir de loin quelques rayons de lumière, à travers mille nuages épais; connaissance, par conséquent, qui n'a pas été destinée pour nous satisfaire, mais pour nous conduire, et qui est plutôt pour le cœur que pour l’esprit. Et c'est ce qui a fait dire au divin Sauveur : Bcali tmindo corde, quoniam ipsi Dcum videbuiU * : * Bien-
• heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils « verront Dieu. » Vidcbunt; ils verront un jour, et alors ce sera le temps de satisfaire l’esprit ; maintenant c'est le temps de travailler pour le cœur, en le purifiant par le saint amour; et ce doit être tout l'objet de notre science.
Approfondissons davantage cette matière importante, et apprenons, par les saintes Lettres, quelle est la science de cette vie. L'apôtre saint Pierre la compare à un flambeau allumé parmi les ténèbres : Lucernm ardenti in caliginoso /oco ’. Traduisons mot à mot ces belles paroles :
• C'est une lampe allumée dans un lieu obscur. • [Plus la nuit qui nous environne est obscure, plus il est nécessaire que la lumière qui nous
* !. Cor. xm , n.
* NallA. y, n.
3 II. Petr. 1 1 lf.
éclaire soit vive , pour en pénétrer les ténèbres : mais plus les difficultés du chemiu sont grandes , plus il faut de courage pour les surmonter, plus nous avons besoin d être animés par l'éclat de In lumière qui nous-dirige] : c'est pourquoi si co flambeau a de la lumière, il doitavoirencore beaucoup plus d’ardeur, parce qu’elle doit attirer *.
C’est pourquoi notre saint évêque a étudié, dans l'Évangile de Jésus-Christ, une science lumineuse, à la vérité, mais encore beaucoup plus ardente; et aussi, quoiqu'il sût convaincre, U savait bien mieux convertir. Le grand cardinal du Perron en a rendu un beau témoignage. O rare et admirable génie , dont les ouvrages , presque divins, sont les plus fermes remparts de l’Église contre les hérétiques modernes, a dit, plusieurs fois , qu’il convaincrait bien les errauts ; mais que si l'on voulait qu'ils se convertissent, il fallait les conduire à notre prélat. Et en effet, il n'est pas croyable combien de brebis errantes il a ramenées au troupeau : c'est que sa science , pleine d’onction , ne brillait que pour échauffer. Des traits de flamme sortaient de sa bouche , qui allaient pénétrer dans le fond des cœurs. Il savait que la chaleur entre bien plus avant que la lumière : celle-ci ne fait qu’effleurer et dorer légèrement la surface; la chaleur pénètre jusqu'aux entrailles, pour en tirer des fruits merveilleux, et produire des richesses inestimables. C’est cette bénigne chaleur, qui donuait une efficace si extraordinaire à ses divines prédications, que dans un pays fort peuplé de son diocèse, où il n’y avait que cent catholiques quand il commença de prêcher, à peine y restait-il autant d’hérétiques quand il y eut répandu cette lumière ardente de l'Evangile.
Mais ne vous persuadez pas qu'il n'ait converti que les hérétiques; cette science ardente et luisante agissait encore bien plus fortement sur les domestiques de la fol. Je trouve, dans ces derniers siècles, deux hommes d'une sainteté extraordinaire , saint Charles Borromée et F rnnçois de Sales. Leurs talents étaient différents, et leurs conduites, diverses; car chacun a reçu son don par la distribution de l'Esprit : mais tous deux ont travaillé avec même fruit à l'édification de l’Église , quoique par des voies différentes. Saint Charles a réveillé, dans le clergé, cet esprit de piété ecclésiastique. L’illustre François de Sales a rétabli la dévotion parmi les peuples. Avant saint Charles Borromée , il semblait que l'ordre ecclésiastique avait oublié sa vocation, tant il
• Voyez le morceau qui est en note au commencement du premier point du Panégyrique de sainte Catherine. Bosauet y renvoie dans sou mauuscrit.
DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
avait corrompu scs voies ; et l'on peut «lire , mes soeurs, qu’avant votre saint instituteur, l'esprit de dévotion n’était presque plus connu parmi les gens du siècle. On relégunit dans les eloitres la vie intérieure et spirituelle, et on la croyait trop sauvage pour paraître dans la cour et dans le grand monde. François de Sales a été choisi pour l'aller chercher dans sa retraite, et pour désabuser les esprits de cette créance pernicieuse. Il a ramené la dévotion au milieu du monde ; mais ne croyez pas qu'il l'ait déguisée , pour la rendre plus agréable aux yeux des mondains : il l’amène dans son habit naturel , avec sa croix , avec ses épines , avec son détachement et ses souffrances. En l'état que la produit ce digne prélat, et dans lequel elle nous parait en son Introduction à la vie dévote, le religieux le plus austère la peut reconnaître , et le courtisan le plus dégoûte, s'il ne lui donne pas son affection, ne peut lui refuser son estime.
Et certainement , chrétiens, c’est une erreur intolérable, qui a préoccupé les esprits, qu’on ne peut être dévot dans le monde. Ceux qui se plaignent sans cesse que l’on n’y peut pas faire son salut, démentent Jésus-Christ et son Évangile. Jésus-Christ s'est déclaré le sauveur de tous; et par là il nous fait connaître qu'il n'y a aucune condition qu’il n’ait consacrée , et à laquelle il n’ait ouvert le chemin du ciel. Car, comme dit excellemment saint Jean-Chrysostôme', la docrine de l'Évangile est bien peu puissante, si elle ne peut policcr les villes, régler les sociétés et le commerce des hommes. Si, pour vivre chrétiennement, il faut quitter sa famille et la société du genre humain, pour habiter les déserts et les lieux cachés et inaccessibles , les empires seront renversés et les villes abandonnées. Ce n'est pas le dessein du Fils de Dieu : au contraire, Il commande aux siens de luire devant les hommes’. Il n’a pas dit dans les bois, dans les solitudes, dans les montagnes seules et inhabitées; il a dit dans les villes et parmi les hommes : c’est là que leur lumière doit luire, afin que l'on glorifie leur Père céleste. Louons donc ceux qui se retirent ; mais ne décourageons pas ceux qui demeurent : s'ils ne suivent pas la vertu, qu'ils n’en accusent que leur lâcheté, et non leurs emplois, ni le monde, ni lesattraitsdelacour, ni les occupations de la vie civile.
Mais que dis-je ici, chrétiens? les hommes abuseront de cette doctrine , et eu prendront un prétexte pour s'engager dans l'amour du monde. Que dirons-nous donc, mes frères, et ou nous
' In Ep. ad Rom. Hom. xxvi, n* 4t L tX, p. 717.
> Mallh. ▼, 10.
tournerons-nous désormais , si on change en venin tous nos discoure? Prêchons qu'on ne peut ss sauver dans le monde , nous désespérons nos au- «fiteurs ; disons, comme il est vrai, qu'on s'y peut sauver, ils prennent occasion de s'y embarquer trop avant. 0 mondains! ne vous trompez pas, et entendez ce que nous prêchons. Nous disons qu'on peut se sauver dans le monde; mais pourvu qu’on y vive dans un esprit de détachement : qu'on se peut sauver dans les grands emplois; mais pourvu qu’on les exerce avec justice : qu’on se peut sauver parmi les richesses; mais pourvu qu’on les dispense avec charité : enfin qu’on se peut sauver dans lesdignités ; mais pourvu qu’on en use avec cette modération , dont notre saint prélat nous donnera un illustre exemple dans notre seconde partie.
SECOND POINT
De toutes les passions humaines, la plus iière dans ses pensées , et la plus emportée dans ses désirs, mais la plus souple dans sa conduite, et la plus cachée dans ses desseins, c'est l’ambition. Saint Grégoire nous a représenté son vrai caractère, lorsqu'il a dit ces mots, dans son Pastoral, qui est un chef-d’œuvre de prudence, et le plus accompli de ses ouvrages : « L’ambition , dit ce ■ grand pontife ’, est timide quand elle cherche , • superbe et audacieuse quand elle a trouvé : . Pavida cum quœrit, audax cum pervenerit. Il ne pouvait pas mieux nous décrire le naturel étrange de l'ambition, que par l’union monstrueuse de ces deux qualités opposées, la timidité et l’audace. Comme la dernière lui est naturelle, et lui vient de son propre fonds; aussi la fait-elle paraître dans toute sa force , quand elle a sa liberté tout entière : Audax cum pervenerit. Mais en attendant, chrétiens, qu'elle soit arrivée au but, elle se resserre en elle-même , elle contraint ses inclinations : Timida cum quœrit. Et voici la raison qui l’y oblige : c’est , comme dit saint Jean-Chrysostûme ’ , que les hommes sont naturellement d'une humeur fâcheuse et contrariante, Conlentiosum hominum genus. Soit que le venin de l'envie les empêche de voir le progrès des autres d'un œil équitable ; soit qu'en traversant leurs desseins, une imagination de puissance, qu'ils exercent, leur fasse ressentir un plaisir secret et malin ; soit que quelque autre inclination malfaisante les oblige à s'opposer les uns aux autres, toujours est-il vrai de dire, que l'ardeur d'une poursuite trop ouverte nous attire infailliblement des concurrents et des opposants. Cest
1 Part. part, f, cap. ix, t n.col. 0.
» In Epist. a d Philipp. Hom. TH.n-B.t. XI, p. 2M.
PANÉGYRIQUE
pourquoi l’ambition raffinée a'avance d’un pas t imide ; et tâchant de se cacher sous son contraire, pour être mieux déguisée, elle se montre au public sous le visage de la retenue.
Voyez cet ambitieux, voyez Simon le Magicien devant les apûtres , comme il est rampant à leurs pieds , comme il leur parle d’une voix tremblante. Le même, quand il aura acquis du crédit, en imposant aux peuples et aux empereurs par ses charmes et par ses prestiges , à quel excès d'arrogance ne se laissera-t-il pas emporter ; et combien travaillera-t-il , pour abattre ces mêmes a pâtres , devant lesquels il paraissait si bassement respectueux.
Mais je ne m’étonne pas, chrétiens , que l'ambition se cache aux autres , puisqu'elle ne se découvre pas à elle-même. Ne voyons-nous pas tous les jours que cet ambitieux ne se connaît pas, et qu'il ne sent pas l’ardeur qui le presse et le brûle? Dans les premières démarches de sa fortune naissante , Il ne songeait qu’à se tirer de la boue; après, il a eu dessein de servir l'Église, dans quelque emploi honorable ; là , d’autres désirs se sont découverts, que son cœur ne lui avait pas encore expliqués : c’ est que ce feu , qui se preuait par le bas, ne regardait pas encore le sommet du toit : il gagne de degré en degré où sa matière l’attire, et ne remarque sa force qu’en s’élevant. Tel est le naturel des ambitieux , qui s’efforcent de persuader, et aux autres, et à euxmêmes, qu'ils n'ont que des sentiments modestes. Mais quelque profonds que soient les abîmes où ils tâchent de nous receler leurs vastes prétentions; quand ils seront établis dans les dignités, leur gloire, trop longtemps cachée, se produira malgré eux , par ces deux effets qui ne laissent pas de s’accorder, encore que d’abord ils semblent contraires : l'un est de mépriser ce qu’ils sont; l’autre , de le faire valoir avec excès.
Oui, je dis qu’ils méprisent ce qu’ils sont, puisque leur esprit n’en est pas content ; qu’ils se plaignent sans cesse de leur mauvaise fortune, et qu’ils pensent n’avoir rien fait. Leur vertu , à leur avis, mériterait un plus grand théâtre ; leur grand génie se trouve â l'étroit dans un emploi si borné : cette pourpre ne leur paraît pas assez brillante; et il faudrait, pour les satisfaire, qu’elle jetât plus de feu. Dans ces hautes prétentions, ils comptent pour rien tout ce qu'ils possèdent. Mais voyez l’égarement de leur ambition : pendant qu’ils méprisent eux-mêmes les honneurs dont Ils sont revêtus , ils veulent que tout le monde les considère comme quelque chose d’auguste ; et si peu qu’on ose entreprendre de toucher ce point
délicat, vousn’entcndrezsorlirdeleurboucheque des paroles d’autorité, pour marquer leur grandeur et leur puissance. Ainsi ce superbe Aman, tant de fois cité dans les chaires , comme le modèle d'une ambition démesurée, quoiqu'il veuille que toute la terre adore sa puissance prodigieuse, il la méprise lui-même en son coeur ; et il s’imagine n’avoir rien gagné, quand il regarde l'accroissement qui lui manque encore : litre rum omnia habeam, nihil me habere puto'. Tant l’ambition est injuste , ou de ne se contenter pas de ce qu’elle veut que le monde admire, ou d’exiger qu’on respecte tant ce qui n’est pas capable de la satisfaire.
Ceux qui s’abandonnent, mes sœurs, à ce* sentiments déréglés, peuvent bien luire et briller dans le monde par des dignités éminentes ; mais ils ne luisent que pour le scandale, et ne sont pas capables d’enflammer les cœurs au mépris des vanités de la terre, et à l'amour de la modestie chrétienne. C’est, mes sœurs, notre saint évêque qui a été véritablement une lumière ardente et luisante, lui qui, étant établi dans le premier ordrede la dignité ecclésiastique, s'est également éloigné de ces deux effets ordinaires de l’ambition; de vouloir s’élever plus haut, ou de maintenir avec faste l’autorité de son rang, par un dédain fastueux. Pour l'élever à l'épiscopat , il avait été nécessaire de forcer son humilité par un commandement absolu. Il remplit si dignement cette, place, qu’il n’y avait aucun prélat dans l'Église, que la réputation publique jugeât si digne des premiers sièges. Ce n'était pas seulement la renommée, dont le suffrage ordinairement n'est pas de grand poids. Le roi Henri le Grand le pressa souvent d’accepter les premières prélatures de ce royaume ; et sous le règne de son fils , un grand cardinal , qui était chef de ses conseils , le voulait faire son coadjuteur dons l'évêché de Paris , avec des avantages extraordinaires. Il était tellement respecté dans Rome , qu'il eût pu facilement s’élever jusqu’à la pourpre sacrée, si peu qu’il eût pris de soin de s’attirer cet honneur. Parmi ces ouvertures favorables , il nous eût été impossible de comprendre quel était son détachement, si la Providence divine n’eût permis, pour notre instruction, qu’il s’en soit lui-même expliqué à une personne confidente , comme s’il eût été à l’article de la mort, où tout le monde ne paraît que fumée.
Que je vous demande ici , chrétiens : Jlhltasar, ce grand roi des Assyriens, à la veille de cette nuit fatale en laquelle Daniel lui prédit , de la part de Dieu , la fin de sa vie , et la translation de son
oogle
» Acu nn, i», a*.
Eith. ▼, 13.
DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
trône, étalt-11 encore charmé de cette pompe royale , dans les npproches de la dernière heure ? Au contraire, ne vous semble-t-il pas qu’il voyait son sceptre lui tomber des mains , sa pourpre pdlir sur ses épaules , et l'éclat de sa couronne se ternir visiblement sur sa tête parmi les ombres de la mort, qui commençaient & l’environner? Pourrait-on encore se glorifier de la beauté d'un vaisseau , étaut tout près de l’écueil contre lequel on saurait qu’il se vabriser? Ces aveugles adorateurs de la fortune estimeut-ils beaucoup leur grandeur, quand ils voient que , dons un moment, toute leur gloire passera à leur nom , tous leurs titres à leur tombeau , et peut-être leurs dignités à leurs ennemis, du moins à des indifférents? Alors, alors, mes frères, toutes leurs vanités seront confondues ; et , s'il leur reste encore quelque lumière, ils seront contraints d’avouer que tout ce qui passe est bien méprisable. Mais ces sentiments forcés leur apporteront peu d’utilité : au contraire, ce sera peut-être leur condamnation, qu’il ait fallu appeler la mort au secours, pour les contraindre, eux où il semble que rien ne vive que l’ambition , de reconnaître des vérités si constantes.
François de Sales , mes sœurs , n’attend pas cette extrémité , pour éteindre en son cœur tout l’amour du monde : dans la plus grande vigueur de son âge , au milieu de l’applaudissement et de la faveur, il le considère des mêmes yeux qu’il ferait en ce dernier jour, où périssent toutes nos pensées; et il ne songe non plus à s'avancer, que s’il était un homme mourant. Et certainement, chrétiens , il n’est pas seulement un homme mou rant; mais il est en effet de ces heureux morts, dont la vie est cachée en Dieu , et qui s'ensevelissent tout vivants avec Jésus-Christ. Que s’il est si sage et si tempéré a l’égard des dignités qu’il n'a pas, il use, dans le même esprit, de la puissance qui lui est confiée. Il en donna un illustre exemple, lorsque son Introduction ù la vie dévote , ce chef-d'œuvre de piété et de prudence , ce trésor de sages conseils , ce livre qui conduit tant d’âmes à Dieu , dans lequel tous les esprits purs viennent goûter avec joie les saintes douceurs de la dévotion, fut déchiré publiquement, jusque dans les chaires évangéliques, avec toute l'amertume et l’emportement que peut inspirer uu zèle indiscret, pour ne pas dire malin. Si notre saint évêque se fût élevé contre ces prédicateurs téméraires, il aurait trouvé assez de prétextesde couvrir son ressentiment de l’intérêt de l'épiscopat qui était violé en sa personne , et dont l'honneur, disait un ancien ' , établit la paix de l'Église. Mais
1 TerimU. de Bnpt. n* I?
Il pensa , chrétiens , que si c’était une plaie â l’Église de voir qu'un évêque fût outragé , elle serait bien plus grande encore de voir qu’un évêque fût en colère, parût ému en sa propre cause, et animé daus ses intérêts. Ce grand homme se persuada que l’injure, que l'on faisait à sa dignité, serait bien mieux réparée par l’exemple de sa modestie, que par le châtiment de ses envieux : c’est pourquoi on ne vit ni censures, ni apologie, ni réponse ; il dissimula cet affront. Il en parle comme en passant en un endroit de ses œuvres, en des termes si modérés , que nous ne pourrions jamais nous imaginer l'atrocité de l'injure , si la mémoire n’en était encore toute récente. ( Mais si sa modération nous charme , sa douceur dans la conduite des âmes ne sera pas moins touchante ; c’est ma troisième partie. )
TROISIÈME P0I1VT
Qui que vous soyez, chrétiens, qui êtes appelés par le Saint-Esprit â la conduite des âmes que le Fils de Dieu a rachetées, ne vous proposez pas de suivre les règles de la politique du monde. Songez que votre modèle est au ciel, et que le premier directeur des âmes, celui dont vous devez imiter l’exemple , c’est ce Dieu même que nous adorons. Or, ce directeur souverain des âmes ne se contente pas de répandre des lumières dans l’esprit , il en veut nu cœur. Quand il veut faire sentir son pouvoir aux créatures inanimées, il ne consulte pas leurs dispositions; mais il les contraint et les force. Il n'y a que le cœur humain, qu’il semble ne régir pas tant par puissance, qu'il le ménage par art, qu’il le conduit par industrie, et qu'il l’engage par douceur. Les directeurs des consciences doivent agir par la même voie, et cette douceur chrétienne est le principal instrument de la conduite des âmes ; parce qu’ils doivent amener à Dieu des victimes volontaires, et lui former des enfants, et non des esclaves.
Four avoirune belle idée de cette douceurévangélique, ce serait assez, ce me semble, de contempler le visage de Françoisde Sales. Toutefois, pour remonter jusqu'au principe, allons chercher, jusque dans son cœur, la source de cette douceur attirante, qui n’est autre que la charité. Ceux qui ont le plus pratiqué et le mieux connu ce grand homme, nous assurent qu'il était enclin à la colère; c’est-à-dire, qu'il était du tempérament qui est le plus opposé à la douceur. Mais il faut ici admirer ce que fait la charité dans les cœurs, et de quelle manière elle les change; et tout ensemble vous découvrir ce que c'est que la douceur chrétienne, qui semble être la vertu particulière de notre illustre prélat. Pour bien entendre ces choses , il faut remarquer , s’il vous plaît ,
oogle
que le plus grand changement que la nature fasse dan» les hommes , c'est lorsqu’elle leur donne des enfants : c'est alors que les humeurs les plus aigres et les plus Indifférentes conçoivent une nouvelle tendresse, et ressentent des empressements qui leur étaient auparavant inconnus. 11 n’y a personne qui n’ait observé les inclinations extraordinaires qui naissent tout a coup dans le coeur des mères et des nourrices , qui sont comme de secondes mères. Or, j'ai appris de saint Augustin, que « la charité est une mère, et que la - charité est une nourrice : • Charilas nutrix ■ , chantas mater est *. En effet, nous lisons dans les Écritures , que la charité a des enfants : elle a des entrailles, où elle les porte; elle a des malmeiles qu’elle leur présente; elle a un lait qu’elle leur donne. Il ne faut donc pas s'étonner, si elle change ceux qu'elle possède , et surtout les conducteurs des âmes; ni si elle adoucit leur humeur, en leur inspirant dans le coeur des sentiments maternels.
C’est, mes soeurs, cette onction de la charité qui a changé votre bienheureux père ; c’est cette huile vraiment céleste , c’est ce baume spirituel qui a calmé ces esprits chauds et remuants, qui excitaient en lui la colère ; par où vous devez maintenant connaître ce que c’est que la douceur chrétienne. Ce n’est pas autre chose , mes soeurs, que la fleur de la charité, qui, ayant rempli le dedans, répand ensuite sur l’extérieur une grâce simple et sans fard , et un air de cordialité tempéré, qui ne respire qu’une affection toute sainte : c’est par là que François de Sales commençait à gagner les cœurs.
Mais la douceur chrétienne n’agit pas seulement sur le visage ; elle porte avec soi , dans l’intérieur, ces trois vertus principales qui la composent, la patience, la compassion, la condescendance : vertus absolument nécessaires à ceux qui dirigent les âmes; la patience, pour supporter les defauts ; la compassion , pour les plaindre ; la condescendance, pour les guérir. La conduite des âmes est une agriculture spirituelle ; et j’apprends de l’apôtre saint Jacques, que la vertu des laboureurs, c’est la patience : « Voilà, dit-il, que le • laboureur attend le fruit de la terre , suppor- ■ tant patiemment toutes choses : • Acre agricota erpectat pretiosum frucluin terra, patienter Jerens *.
Et en effet, chrétiens, pour dompter, si je puis parler de la sorte , la dureté de la terre, surmonter l’inégalité des saisons, et supporter, sans relâche, l’assiduité d’un si long travail, qu’y a-t-il
1 Dr rater h, rud. cap. xv, n'U,l. n, col. 279.
* Ad Marcel. Rp. CTXXIX , D* 3 , t. Il , col. 421
* Jac. r, 7
de plus nécessaire que la patience? Mais vous en avez d’autant plus besoin , 6 laboureurs spirituels! que le grain que vous semez est plus délient et plus précieux ; le champ que vous cultivez, plus stérile; les frultsque vous attendez, ordinairement plus tardifs ; et les vicissitudes que vous craignez, sans comparaison plus dangereuses. Pour vaincre ees difficultés, il faut une patience Invincible, telle qu’était celle de François de Sales. Rien loin de se dégoûter, ou de relâcher son application , quand la terre, qu’il cultivait, ne lui donnait pas des fruits assez tôt ; il augmentait son ardeur, quand elle ne lui produisait que des épines. On a vu des hommes ingrats, auxquels il avait donné tant de veilles, pour les conduire par la droite voie, qui, au lieu de reconnaître ses soins, s’emportaient jusqu’à cet excès de lui faire mille reproches outrageux. C’était un sourd qui n’entendait pas, et un muet qui ne parlait pas : Ego autem tunquam surdus non audiebam, et sieut mutus non opérions os suum *. Il louait Dieu dans son cœur, de lui faire naître cette occasion de fléchir, par sa patience, ceux qtd résistaient à ses bons conseils. Quelque étrange que fût leur emportement, il ne lui est jamais arrivé de se plaindre d'eux ; mais il n’a jamais cessé de les plaindre eux-mémes; et c’est le second sentiment d’un bon directeur.
Vous le savez, 6 pécheurs! lépreux spirituels que la Providence divine «dressait à cet Elisée; vous particuliérement, pauvres dévoyés de ce grand diocèse de Genève , et vous , pasteurs des troupeaux errants, ministres d'iniquité, qui corrompez les fontaines de Jacob, et tâchez de détourner ses eaux vives sur une terre étrangère : lorsque votre bonheur v ous a fait tomber entre les mains de ee pasteur charitable, vous avez expérimenté quelles étaient ses compassions.
Et certainement, chrétiens, il n’est rien de plus efficace, pour toucher les cœurs, que cette sincère démonstration d'une charité compatissante. La compassion va bien plus au cœur, lorsqu'elle montre le désir de sauver ; et les larmes du père affligé, qui déplore les erreurs de son prodigue , lui font bien mieux sentir son égarement, que les discours subtils et étudiés, par lesquels il aurait pu le convaincre. C’est ce qui faisait dire à saint Augustin1, qu’il fallait rappeler les hérétiques , plutôt par des témoignages de charité, que par des contentions échauffées. La raison en est évidente; c’est que l’ardeur de celui qui dispute peut naître du désir de vaincre : la compassion est plus agréable, qui montre le désir de sauver, l’n homme peut s’aigrireontre vous, quand vous choquez ses pensées; mais il vous sera toujours
* Pi. XXXVfl, 14.
* InJoan. Tract, ti, n* 16, t m, part, il, col. 337
DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
obligéque vous désiriez son salut : il craint de servir de trophée à votre orgueil ; mais il ne se fâche jamais d’étre l'objet de votre charité. Entrez par cet abord favorable ; n’attaquez pas cetto place du côté de. cette éminence, où la présomption se retranclie ; ce ne sont que des hauteurs immenses, et des précipices escarpés et ruineux : approchez par l'endroit le plus accessible; et par ce cœur, qui s’ouvre A vous, tâchez de gagner l’esprit qui s’éloigne.
Jamais homme n'a mieux pratiqué cette ruse innocente , et cette salutaire intelligence , que le saint évéquedont nous parlons. Il ne. lui était pas difficile de persuader aux pécheurs , et particuliérement aux hérétiques qui conversaient avec lui , combien II déplorait leur misere : c’est pourquoi aussitôt ils étalent touchés; et il leur semblait entendre une voix secréte , qui leur disait dans le fond du cœur ces paroles de saint Augustin : Veni, columba le vocal, gemendo le vocal': pécheurs, courez U la pénitence; hérétiques , venez à l'Église ; celui qui vous appelle c'est la douceur môme ; ce n’est pas un oiseau sauvage, qui vous étourdisse par scs cris importuns, ou qui vous déchire par scs ongles; c’est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer, en gémissant, par l’effort d’une compassion plus que paternelle: Veni, columba te vocal, gemendo le rocat. Un homme si tendre, mes sœurs, et si charitable , sans doute n’avait pas de peine à se ralraisscr par une miséricordieuse condescendance, qui est la troisième partie de la douceur chrétienne, et la qualité la plus nécessaire à un fidèle conducteur des âmes : condescendance , mes sœurs , que fonction de la charité produit dans les cœurs; et voici en quelle manière.
Je vous parlais toutàl’hcuredeceschaugcments merveilleux , que fait dans les cœurs l'amour des enfants, entre lesquels le plus remarquable est d’apprendre A sc rabaisser. Car voyez cette mère et cette nourrice , ou ce père même , si vous voulez, comme il se rapetisse avec cet enfant, si je puis parler de la sorte. Il vient du palais , dit saint Augustin * , où il a prononcé des arrêts, où il a fuit retentir tout le barreau du bruit deson éloquence : retourné dans son domestique, parmi ses enfants , Il vous parait un autre homme : ce tonde voix magnifiqueadégénéré, et s’est changé en un bégayement ; ce visage, naguère si grave, a pris tout A coup un air enfantin ; une troupe d'enfants l’environne, auxquels il est ravi de céder; et ils ont tant de pouvoir sur scs volontés , qu’il ne peut leur rien refuser que ce qui leur nuit.
1 le Joan. TrucL vi, u* la, t. in, part, a col. Ml.
• Ibul.
WMSVI.t. — TOSE UE
Puisque l’amour des enfants produit ces effet», il faut bien que la charité chrétienne , qui donne des sentiments maternels, particulièrement aux pasteurs des âmes, inspire en même temps la condescendance : elle accorde tout, excepté ce qui est contraire au salut. Vous le savez, ô grand Pauli qui êtes descendu tant de fois du troisième ciel, pour bégayer avec les enfants; qui paraissiez vous-même, parmi les fidèles, ainsi qn’un enfant : Facli sumus parculi in me dio vestrum ' ; petit avec les petits, gentil aveu les gentils , infirme avec les infirmes , tout a tous, afin de les sauver tous.
Que dirai-je maintenant de saint François de Sales? [Ce sera, mes frères, vous représenter nu naturel les saints artifices de sa charitable condescendance pour les âmes , que de vous exposer ici les vrais caractères de la charité pastorale, que saint Augustin nous a si tendrement exprimés.] « La charité , nous dit-il , enfante les « uns, s'affaiblit avec les autres; elle a soin d’é-
• difier ceux-ci, elle craint de blesser ceux-là;
« elle s'abaisse vers les uns, elle s’élève vers les
• autres : douce pour certains, sévère A quelqucs- «uns, ennemie de personne, elle se montre la
• mère de tous ; elle couvre de ses plumes molles « ses tendres poossins ; elle appelle d'une voix
• pressante ceux qui se plaignent ; et les super- « bes, qui refusent de se rendre sous scs ailes «caressantes, deviennent la proie des oiseaux « voraces : » Ipsa charitas alios parlurit, cun i aliis infirmalur; alios curai œdificare, alios conlremiscit offendere ,- ad alios sc inclinai, ad alios se erigit; aliis blanda , aliis severa; nulli inimica, omnibus mater * ... languidutis plumis teneros fœtus operit, et susurrantes pullos contracta voce adeocat ; cujus Mandas alas refugientes superbi , prœda fiunt atilibus 3. Elle s'élève contre les uns sans s’emporter, et s’abaisse devant les autres sans se démettre : sévère a ceuxlà sans rigueur, et douce à ceux-ci sans flatterie : elle se plaît avec les forts; malselle les quitte pour courir aux besoins des faibles *.
1 I. Theu. il, 7.
• S. Aug. de cat. rud . cap. xv, n* 23, 1. vt col. 279.
• Ibid. cap. x , n* 15 , I. vi , col. 271.
• Bossuet renvoie, pour Hoir son sermon , au Panégyrique de saint Thomas de Villeneuve, que toutes nos rechercti'« n’ont pu nous procurer. (Édit, de Diforiu. )
PANÉGYRIQUE
SAINT PIKRRE NOLASQUE.
Avec tpiel rrlf saint Pieere ISulasque, pour imitée Pt honorer ta charité do dtvto Sauveur, a consacra au soulagée meut et a la délivrance de ta frères captifs, ica soins, sa personne et ses disciples.
Dedi t temrllptum pro nobit.
Il s'est douté lui-mCme pour doue. Tit. Il, l i.
C’est un plus grand bonheur, dit le Fils de Dieu , de donner que de recevoir. Cette parole était digne de celui qui a tout donné jusqu'à son sang, et qui se serait épuisé lui-même, si ses trésors n’étaient infinis aussi bien que ses largesses. Saint Paul , qui a recueilli ce beau sentiment de la bouche de notre Sauveur, le propose à tous les fldêles, pour servir de loi à leur cbarité. Souvenez-vous , leur dit-ll , de cette parole du Seigneur Jésus,* qu’il vaut mieux donner que de ■ recevoir ■ ; • parce que le bien que vous recevez est une consolation de votre indigence, et celui que vous répandez est la marque d’une plénitude qui s’étend à soulager les besoins des autres.
Jamais ii n'y a eu sur la terre un homme plus libéral que le grand saint Pierre Nolnsquc , fondateur de l’ordre sacré de Notre-Dame de la Merci, dont nous honorons aujourd'hui la bienheureuse mémoire: car il ne s’est rien proposé de moins que l'immense profusion d’un Dieu, qui s’est prodigué lui-méme, et de lâ U a conçu le dessein de dévouer sa personne , et de consacrer tout son ordre aux nécessités des misérables.
Tous les fidèles serviteurs de Dieu ont imité quelques traits du Sauveur des âmes : celui-ci a cette grâce particulière , de l’avoir fidèlement copié dans le caractère par lequel ii est établi notre rédempteur. Pour entendre un si grand dessein, et imiter un si grand exemple, demandons l’assistance, etc. Ave.
La manière la plus excellente d’honorer les choses diviues, c'est, messieurs, de les imiter, Dieu nous ayant fait cet honneur de nous former à sa ressemblance, le plus grand hommage que nous puissions rendre à la souveraine vérité de. Dieu, c'est de nous conformer à ce qu’il est; car alors nous célébrons ses grandeurs , non point par nos paroles , ni par nos pensées , ni par quelques sentiments de notre cœur ; mais, ce qui est bien plus relevé , par toute la suite de nos actions, et par tout l’état de notre personne.
Nous pouvons donc honorer eu deux façons
• jet. xs , sa-
les mystères de Jésus-Clirist, ou par des actes particuliers de nos volontés , ou par tout l’état de notre vie. Nous les honorons par des actes , en les adorant par fol , en les ressentant par reconnaissance, en nous y attachant par amour. Mais voici que je vous montre avec l'apôtre une voie bien plus excellente ; Excellentiorem viam vobis demonstro C’est d’honorer ees divins mystères par quelque chose de plus profond, eu nous dévouant saintement à Dieu , non-seulement pour les aimer et pour les connaître , mais encore pour les imiter, pour en porter sur nous-mêmes l'impression et le caractère , pour en recevoir en nous-mêmes la bénédiction et la grâce.
C’est en cette sorte, mes frères, que saint Pierre Nolasque a été choisi pour honorer le mystère de la rédemption. Il l'a honoré véritablement, entrant dans les devoirs, dans la gratitude , dans toutes les dépendances d’nne créature rachetée. Mais , afin qu'il fût lié plus intimement a la grâce de ce mystère, il a pin au Saint-Esprit qujl se dévouât volontairement â l’imitation de cette immense charité , par laquelle - Jésus -
• Christa donné son âme, pour être, comme ü le
• dit lui-même*, la rédemption de plusieurs. » S’il y a quelque chose au monde , quelque servitude capable de représenter â nos yeux la misère extrême de la captivité horrible de l'homme , sous la tyrannie des démons, c'est l'état d'un chrétien captif, sous la tyrannie des mahométans. Car et lo corps et l’esprit y souffrent une égale violence, et l'on n’est pas moins en péril de son salut que de sa vie. C'est donc au soulagement de cet état misérable qu’est appliqué saint Pierre Nolasque , pour honorer les bontés de Jésus délivrant les hommes de la tyrannie de Satan. Il se donne de tout son cœur â ces malheureux esclaves, et il s’y donne dans le même esprit que Jésus s’est donné aux hommes captifs, pour les affranchir de leur servitude : Dédit semetipsum pro nobis.
Jcsus-Christ a donné aux hommes et à l'œuvre de la rédemption , premièrement ses soins paternels ; secondement, sa propre personne; troisièmement , ses disciples. Il nous a donné ses soins, parce qu’il a toujours eu l'esprit occupé de la pensée de notre salut : il nous a donné sa propre personne , parce qu’il s’est immolé pour nous : il nous a donné ses disciples , qui étant la plus noble partie du peuple qu'il a racheté , est appliquée par lui-même, et entièrement dévouée: à coopérer par sa cbarité à la délivrance de tous les mil res.
C'est ainsi que le Fils de Dieu a consommé l’œuvre de notre rédemption , et c’est par les
1 I. Cor. xn , 30.
* Uaith. xx , ta.
DE SAINT PIERRE NOLASQUE
mimes voles que le saint que nous révirons a Imité Sun amour et honore son mystère. Fidèle imitateur du Sauveur des âmes , il a été touché , aussi bien que lui, des cruelles extrémités où sont réduits les captifs ; U leur a donné, aussi bien que lui, premièrement, tous ses soins ; secondement, toute sa personne ; troisièmement , tous scs disciples , et l'ordre religieux qu’il a établi dans l'Église. C’est ce que nous aurons à considérer dons les trois points de ce discours.
FBKUIEB POINT.
L'une des raisons principales qui a rendu les infidèles si fort incrédules au mystère du Verbe incarné, c'est qu'ils n’ont pu se persuader que Dieu eût tant d’amour pour le genre humain , que les chrétiens le publiaient. Celse, dans cet écrit si envenimé qu’il a fait contre l’Évangile , auquel le docte Origine a si fortement répondu ' , se moque des chrétiens , de ce qu'ils osaient présumer que Dieu même était descendu du ciel pour venir à leur secours. Ils trouvaient indigne de Dieu d’avoir un soin si particulier des choses humaines; et c’est pourquoi l’Écriture sainte, pour établir dans les cœurs la croyance d’un si grand mystère , ne cesse de publier la bonté de Dieu et son amour pour les hommes. C'est aussi ce qui a obligé l’apôtre saint Jean à confesser en ces termes la foi delà rédemption : • Pour nous ,
• nous croyons , dit-il ’ , à la charité que Dieu a
• eue pour les hommes. » Voilà une belle profession de foi , et conçue d'une façon bien singulière ; mais absolument nécessaire pour combattre et déraciner l'incrédulité. Car c’est de même que s’il disait : Les Juifs et les Gentils ne veulent pas croire que Dieu ait si fort aimé la nature humaine, que de s’en revêtir pour la racheter. Mais pour nous , dit ce saint apôtre , nous n’ignorons pas ses bontés; et connaissant , comme nous faisous , scs miséricordes et scs entrailles paternelles, nous croyons facilement cet amour immense qu’il a témoigné aux hommes , en se livrant lui-même pour eux : Et nos cognovimus et credidimus chnritati quam habet Deus in nobis.
Élevons donc nos voix, mes frères, et confessons hautement que nous croyons à la charité que le Fils de Dieu a eue pour nous. Nous croyons qu’il s'est fait homme pour notre salut : nous croyons qu’il n’a vécu sur la terre que pour travailler à ce grand ouvrage. Il nous a toujours portes dans son cœur, dans sa naissance et dans sa mort, dans son travail et dans sou repos , dans ses conversations et dans ses «retraites , dans les villes et dans le désert , dans la gloire et dans les
1 Orig. cont. Cell. Ub. V, t I, p»(. STS fl tfqq.
1 1. Jean, tv, le.
opprobres , dans ses humiliations et dans ses miracles. Il n’a rien (ait que pour nous durant tout le cours de sa vie mortelle; et maintenant qu’il est dans le ciel à la droite de la majesté de Dieu son Père , dans les lieux très-hauts 1 , ii ne nous a pas oubliés. Au contraire , dit le saint apôtre , il y est monté pour y être notre avocat, notre ambassadeur et notre pontife : il traite nos affaires auprès de son Père; - toujours vivant,
• dit leméme apôtre, afin d'intercéder pour nous; • Semper vivent, ad interpeltandum pro nobis': comme s’il n’avait ni de vie, ni de félicité, ni de gloire que pour l'avantage et le bien des hommes.
Ce n'est pas assez , chrétiens : si nous croyons véritablement que Dieu nous a aimés avec tant d'excès , U faut qu'uu si grand amour, qui s’est étendu sur nous avec tant de profusion , nous fasse aussi dilater nos cœurs sur les besoins de nos frères. * Si Dieu, dit saint Jean1, nous a
• tant aimés, nous devons nous aimer les uns les
• autres ; ■ nous devons reconnaître ses soins paternels , en nous revêtant , à son exemple , de soins charitables; et nous ne pouvons mieux confesser la miséricorde que nous recevons , qu'en l’exerçant sur les autres en simplicité de cœur : Eslote miséricordes *.
Le saint que nous honorons était pénétré de ces sentiments, lt avait toujours devant les yeux les charités infinies d’un Dieu rédempteur; et pour se rendre semblable à lui , il se laissait percer par les mêmes traits ; il avait sucé cet esprit dans les plaies de Jésus-Christ, dans la source même des miséricordes. Il pouvait dire avec Job 1 que • la tendresse , la compassion , la miséricorde
• était crue avec lui dès son enfance ; • et c’était par de telles victimes qu'il croyait devoir honorer les bontés inexprimables d’un Dieu rédempteur.
Et en effet, chrétiens, pour rendre le souverain culte à la souveraine majesté de Dieu , il me semble que nous lui devons deux sortes de sacrifices. Je remarque , dans les Écritures, qu'il y a un sacrifice qui tue, et un sacrifice qui donne la vie. Le sacrifice qui tue est assez connu ; témoin le sang de tant de victimes et le massacre de tant d'animaux. Mais, outre ce sacrifice qui détruit, je vois dans les saintes Lettres un sacrifice qui sauve : car , comme dit le sage Ecclésiastique , « celui-là offre un sacrifice , qui exerce la miséri- ■ corde : • Qui Jacil miscricordiam, offert sacrificium * D'où vient cette différence, si ce n’est
' N*br. i, a.
» Ibid. Yll , V».
* \.Joan. iv. II.
4 Luc. ti , 3«.
‘ Job. xx»l* IS.
* Ber. iut, 4.
PANÉGYRIQUE
que l'un des sacrifices a lté divinement établi [Kjur honorer la bonté de Dieu , et l’autre pour apaiser sa sainte justice? La justice divine pour' suit les pécheurs à main armée, elle lave ses mains dans leur sang, elle les perd et les extermine; elle veut qu’ils soient dissipés devant sa face, comme la cire fondue devant le feu : Perçant peccatores a Jade l)ei Au contraire , la miséricorde, toujours douce, toujours bienfaisante, ne veut pas que personne périsse : elle attend les pécheurs avec patience ; elle pense , dit l'Écriture , des pensées de paix et non des pensées d’affliction : Kgo cogita cogitai ioncs pacis , et non afjticlionis *.
Voiiàune grande opposition : aussi honore-t-on ces deux attributs par des sacrifices bien opposés. A celte justice rigoureuse qui tonne, qui fulmine, qui rompt et qui brise, qui renverse les montagnes et arrache les cèdres du Liban ; c’est-à-dire , qui extermine les pécheurs superbes , il lui faut des sacrifices sanglants et des victimes égorgées , pour marquer la peine qui est due au crime. Mais pour cette miséricorde toujours bienfaisante, qui guérit ce qui est blessé , qui affermit ce qui est faible, qui vivifie ce qui est mort, il faut présenter en sacrifice non des victimes détruites , mais des victimes conservées; c’est-à-dire, des pauvres soulagés, des infirmes soutenus, des morts ressuscités dnn^les pécheurs convertis. Telles sont les véritables hosties qui honorent la miséricorde divine.
Ainsi saint Pierre Nolasqne étant toujours occupé des soins , des compassions , des bontés de Jésus pour le genre humain , et sentant son cœur empressé dans le désir de les reconnaître, il s'écrie nvec le Psalrniste : Quid rétribuant Domino pro omnibus quai retribuit mihi ’? « Que rendrai-je ■ au Seigneur pour tous les biens qu’il m’a faits, et à toute la nature humaine? Quelle victime, quel sacrifice lui offrirai-je en actions de grâces? Ah! poursuit-il avec le prophète, Calieem salutaris accipiam * : « Je prendrai le calice du Snu- > veur, * je boirai le même breuvage que Jésus a bu ; c'est-à-dire, jemeremplirai, je m'enivrerai de sa charité , par laquelle il a tant aimé la nature humaine. Je dilaterai mon cœur , comme 11 a dilaté le sien ; j'offrirai , à ce Dieu amateur et conservateur des hommes , des victimes qui lui plaisent , des hommes sauvés et délivrés.
Il cherche donc dans toute l'Église tous les Infirmes , tous les malheureux , résolu de leur consacrer ses affections et scs soins. Dieu lui fuit arrêter
1 Pial. LXTII , 3.
* Jrrtm. XXIX , II
» Ptalm. cxr, 3.
- Ibid. 4.
les yeux sur ces misérables captifs qui gémissent sous la tyrannie des mahométans. 11 voit leur corps dans l'oppression, leur esprit dans l'angoisse , leur cœur dans le désespoir , leur foi même dans un péril évident. Il offre à Dieu leurs cris, leurs gémissements, les larmes de leurs amis, la désolation de leur famille. Peut-être ne le fontils pas, peut-être sont-ils de ceux qui s'élèvent contre Dieu même, sous les coups de sa main puissante; serviteurs rebelles et opiniâtres, châtiés et non corrigés, frappés et non convertis, abattus et non humiliés, atterres , comme dit David, sans être touchés de componction : Dissipâti sunl, non compuncti '. C’est ce qui afflige son cœur. Quoiqu'il pense toujours à eux avec un empressement charitable, néanmoins, deux fois le jour et deux fols la nuit, il se présente pour eux devant la face de Dieu , et cherche auprès d'un Père si tendre les moyens de soulager ses enfants captifs.
Mes frères, cet objet lugubre d'un chrétien captif dans les prisonsdes mahométans, me jette dans une profonde considération des grands et épouvantables progrès de cette religion monstrueuse. O Dieu! que le genre humain est crédule aux impostures de Satan ! O que l’esprit de séduction et d'erreur a d'ascendant sur notre raison 1 Que nous portons en nous-mêmes , au fond de nos cœurs, une étrange opposition à la vérité, dans nos aveuglements, dans nos ignorances, dans nos préoccupations opiniâtres I Voyez comme l'ennemi du genre humain n’a rien oublié pour nous perdre , et pour nous faire embrasser des erreurs damnnbles. Avant la venue du Sauveur , il se faisait adorer par toute la terre , sous les noms de ces fameuses idoles devant lesquelles tremblaient tous les peuples ; il travaillait de toute sa force à étouffer le nom du vrai Dieu. Jésus-Christ et ses martyrs l'ont fait retentir si haut , depuis le levant jusqu'au couchant, qu’il n’y n plus moyen de leteindre ni de l'obscurcir. Les peuples qui ne le connaissaient pas, y sont attirés en foule par la croix de Jésus-Christ ; et voici que cet ancien imposteur, qui, dès l'origine du monde, est en possession de tromper les hommes, ne pouvant plus abolir le saint nom de Dieu , frémissant contre Jésus-Christ qui l'a fuit connaître à tout l'univers, tourne toute sa furie contre lui et contre son Évangile : et trouvant encore le nom de Jésus trop bien établi dans le monde par tant de martyrs et tant de miracles, il lui déclare la guerre en faisant semblant de le révérer, et il inspire à Mahomet, eu l’appelant un prophète, de faire passer sa doctrine pour une imposture ;
• Psatrn. XXX !V, 10.
DE SAINT PIERRE NOLÀSQUE
et cette religion monstrueuse , qui se dément ellemême, a pour toute raison son ignorance, pour toute persuasion sa violence et sa tyrannie, pour tout miracle ses armes, armes redoutables et victorieuses , qui font trembler le monde , et rétablissent par force l’empire de Satan dans tout l'univers.
O Jésus ! Seigneur des seigneurs , arbitre de tous les empires, et Prince des rois de la terre, jusqu'à quand endurerez-vous que votre ennemi déclaré , assis sur le trôue du grand Constantin , soutienne avec tant d'armées les blasphèmes de son Mahomet , abatte votre croix sous son croissant, et diminue tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées ? Est-ce que vous réservez cette redoutable puissance , pour faire souffrir à votre Église cette dernière et effroyable persécution que vous lui avez dénoncée? Est-ce que, pour entretenir votre Égliso dans le mépris des grandeurs , comme elle y a été élevée , en même temps que vous lui donnez la gloire d'avoir des rois pour enfants , vous abandonnez , d'un autre côté , à votre ennemi capital , comme nn présent de peu d'importance, le plus redoutable empire qui soit éclairé par le soleil ? Ou bien est-ce qu'il ne vous plaît pas que votre Église, nourrie dans les alarmes , fortifiée par les persécutions et par les terreurs, jouisse dans la paix même d'une tranquillité assurée? Et c’est pour cette raison que vous lui mettez, comme sur sa tète, cette puissance redoutable qui ne cesse de la menacer de la dernière désolation.
En effet , chrétiens , ç’a été le conseil de Dieu que l’Église fût établie au milieu des flots , qui frémissent impétueusement autour d'elle , et menacent de l'engloutir. C’est pourquoi saint Augustin, expliquaut ces paroles du sacré Psalmiste, Lœtentur insulte multos dit que ces fies vraiment fortunées, qui doivent se réjouir du régne de Dieu, sont les Églises chrétiennes, env ironnées • de toutes parts d'une mer irritée , qui menace de les engloutir et de les couvrir sous ses ondes. Tel est le conseil de Dieu ; et je regarde la puissance mahométane comme un océan indomptable, toujours prêt à inonder toute l’Église, sa furie n’élant arrêtée que par des digues entrouvertes ; ce sont les puissances chrétiennes , toujours cruellement divisées. Et n’étaient-ce pas ces divisions qui avaient ouvert autrefois aux sultans, successeurs de Mahomet, une entrée si large, que du temps de Pierre Nolnsquc les lispagnes même étaient entièrement inondées?
C’est ce qui lui perce le cœur. Il est nuit et jour persécuté des cris des captifs; il faut qu'il
■ In Plat. ICTI, O* », t. IV, col. IIHJ.
coure A leur délivrance. Ne lui dites pas que la noblesse de son extraction , et le crédit qu’il a auprès du roi d’Aragon, dont il a été précepteur, l'appelle à de* emplois plus illustres : il court après ces captifs. Il fallait qu'il deseenditde bien haut à l'humiliation d'un emploi si bas selon l'estime du monde, pour mieux imiter celui qui est descendu du ciel en la terre : imiter un Dieu rédempteur, c’est toute la gloire qu’il se propose. Par mille traverses, par mille périls il va délivrer scs frères : content de tout donner, de tout sacrifier, pourvu qu'il leur procure la liberté, ou dn moins quelque soulagement à leurs maux, pour les leur rendre plus supportables. Et pourrais-je vous exprimer les empressements de sa sollicitude pour subvenir à leurs besoins, les attendrissements de sa chnritéà la vue de leurétat, tous les efforts de son zèle en faveur de ces infortunés captifs? Il sent toutes leurs peines, il est pénétré de leurs dangers; et plus prisonnier qu'eux tous , par ces chaînes invisibles dont la charité le serre , il porte tout le poids de la misère de chacun de ses frères , il s’en voit continuellement pressé, il n'est occupé qu’à y apporter quelques remèdes. Qui souffre dans ces noirs cachots, sans qu’il souffre avec lui ? Qui est faible au milieu de tant d’épreuves , sans qu'il s'efforce de le soutenir? Qui est scandalisé sans que son cœur brûle du désir de le relever 1 ?
Tels sont les sentiments que la charité forme dans l'àme de Pierre Nolnsque , téllc est la conduite qu’elle lui inspire-. El que ne produirait-elle pas en vous , si vous étiez animés du même esprit? • Revêtez-vous donc comme des élus de • Dieu , saints et bien-aimés , d’entrailles de mi-
■ séricorde , de bonté , d'humilité , de douceur,
■ de patience, » afin de vous secourir mutuellement avec tout l'épanchement d'uue tendresse vraiment chrétienne : Induite vos cryo sicut clccti Dci, suncti et dilecti, viscera misericordiœ , bcniçjnilalnn , humilitatem , motlestiam , palientiam *.
Dieu commence, pour vous donner l'exemple; imitez sa charité si prévenante, si bienfaisante : qu’il sc fasse comme un combat entre nous et la miséricorde divine ; et soyons jaloux de ne pas nous laisser vaincre en munificence. Dieu commence par nous enrichir de ses biens, imitez-le en vous prodiguant à sa gloire et au salut de vos frères. ■•Soyez miséricordieux, comme votre Pe- - re céleste est miséricordieux : • Estote miséricordes, sicut Pater rester ccelestis misericors est*. C'est alors que vous recevrez an centupla
1 II. Cor. st, 2S.
1 Coloss. lu, 12.
1 Luc. VI , 36.
PANEGYRIQUE
tout ce que vous aurez généreusement donné. Cm' Dieu revient à la charge , et il nous imite & son tour : • Bienheureux ceux qui sont mlséri- « cordieux , parce qu’ils obtiendront eux-mémes . miséricorde : » Beali miserieontes , quoniam ipsi misericordiam consequentur'. Par IA il se fait un flux et reflux de miséricorde : Dieu, qui aime un tel sacrifice , multiplie scs dons. Allant ainsi en augmentant, aprésavoir donné vos soins, vous donnerez à la iln votre propre personne, comme saint Pierre Nolasque.
SECOND POINT
Ce fut , messieurs, un grand spectacle , lorsqu'on vit sur le Cal vairc le Fils uniquemeu t agréable se mettre en la place des ennemis ; l lnnocent, K juste, la sainteté même se donner en échange pour les malfaiteurs ; celui qui était inflnimeut riche , se constituer caution , et se livrer tout entier pour les insolvables.
Vous savez assez, chrétiens, quelle dette le genre humain avait contractée envers Dieu et envers sa sainte justice. Nous sommes naturellement débiteurs à ses lois suprêmes. Et qu'est-cc que nous leur devons? une obéissance fidèle. Mais lorsque nous manquons volontairement à lui payer cette dette, nous entrons dans une autre obligation : nous devons notre tête à ses vengeances , nous ne pouvons plus le payer que par notre mort et notre supplice.
En vain les hommes , effrayés par le sentiment de leurs crimes , cherchent des victimes et des holocaustes pour les subroger en leur place. Dussent-ils massacrer tous leurs troupeaux , et les immoler à Dieu devant ses autels ; il n’est pas possible que la vie des bêtes paye pour la vie des hommes. la compensation n’est pas suffisante : Impossibile enim est sanguine taurorum ethircorum auferri pcccatu'. De sorte que ceux qui offraient de tels sacrifices faisaient bien , à la vérité, une reconnaissance publique de ce qu’ils devaient à Injustice divine; mais ils n’avaient pas pour cela le payement de leurs dettes. Il fallait qu’un homme payât pour les hommes ; et c’est pour cela qu’un Dieu s’est fait homme.
Ce Dieu-Homme, avidede nous racheter, livre à l’abandon sa propre personne à la justice de Dieu, à l'injustice des hommes, A la furie des démons. Dieu, les hommes, les démons exercent sur lui toute leur puissance. Il s'engage, il se prodigue de tous côtés; et il ne lui importe pas comment il se donne, pourvu qu'il paye notre prix et qu’il nous rende uotre liberté et notre franchise.
■ Matth. v , 7.
' Uvir r. J , *.
Je ne puis vous dire , mes frères, dans quels excès nous doit jeter la contemplation de ce mystère. Jésus-Christ se donnant pour moi , et devenant ma rançon , m’apprend deux choses contraires. Il m’apprend A m’estimer, il m'apprend A me mépriser, l’un et l’autre jusqu’à l’infini. Mon cœur incertain et irrésolu ne sait A quoi se déterminer, au milieu de telles contraintes. M'estimerai-je, me mépriserai-je, ou joindrai-je l’un et l’autre ensemble , puisque mon Sauveur m’apprend l’un et l’autre?
Oui, chrétiens, mon Sauveur m’apprend A m’estimer jusqu'à l'infini. Car la règle d'estimer les choses, c’est de connaître le prix qu'eliescoûtent. Ecoutez maintenant l’apôtre' , qui vous dit que vous avez été rachetés, non par or ni par argent, ni par des richesses corruptibles; mais par le sang d’un Dieu , par la personne d’un Dieu immolé pour vous. O âme ! dit saint Augustin ' , apprends à t’estimer par cette rançon; voilà le prix que tu vaux : O anima! érigé te, tanti voles. O homme ! celui qui t'a fait s'est livré pour toi ; celui dont la sagesse infinie sait donner si justement la valeur nux choses, a mis ton âme a ce prix. Qu’est-ce donc que la terre, qu'est-eeque le ciel , qu'est-ce que toute la nature ensemble , en comparaison de ma dignité?
Mais ce qui m’apprend A m'estimer, m'apprend A me mépriser jusqu’à l’excès. Car quand je vois un Dieu qui se ruvilit jusqu'à vouloir se donner lui-même pour racheter ses esclaves : que dis-je, ses esclaves ? cette qualité est trop honorable , les esclaves du démon et du péché ; il me sembio qu'il se rabaisse , non plus jusqu'au néant, mais infiniment au-dessous. Et en effet , chrétiens , su rendre semblable aux hommes , c’est se ravaler jusqu'aa néant; mais selivrer pour les hommes, mourir pour les hommes , créature si vile par son extraction , et si ravilie par son crime , c’est plus que s'anéantir ; puisque c'est mettre le néant audessus de soi , c’est se mépriser pour le néant même.
Après l’exemple d'un Dieu, à qui l'excès de sa charité rend sa propre vie méprisable, pourvu qu'il puisse A ce prix racheter les Ames, y a-t-il quelque esclave assez malheureux, pour lequel nous devions craindre de nous prodiguer? Saint Paul aussi ne sait plus que faire : • Je donnerai « volontiers pour vous tout ce que j'ai : • Ego autem impendam. Ce n'est pas assez, H faut inventer un terme nouveau pour exprimer une ardeur nouvelle : et superimpendar ipse pro animabus vestris J : * et je me donnerai encore moi-même
' Pelr. t. I», 19.
■ /» />«/. cu.n-o.t. IV, cul. m».
* IL. Cor. xii , 15.
DE SAINT PIERRE NOLASQUE
» pour le salut de vos émes. » Un martyre, c'est la privation du martyre , le vrai néant. C'est ce qui touche saint Pierre Nolasque; sa personne ne lui est plus rien, quand il voit un Dieu se donner lui-même : il n'y a point de cachots dans lesquels il n’aille chercher de pauvres captifs, pour leur rendre leur liberté aux dépens de sa propre vie.
Le voyez-vous, messieurs, traitant nvec cc barbare de la délivrance de ce chrétien? S'il manque quelque chose au prix , Il offre un supplément admirable : il est prêt à donner sa propre personne ; il consent d'entrer dans la même prison , de se charger des mêmes fers, de subir les mêmes travaux , et de rendre les mêmes services. O grâce de la rédemption ! que vous opérez dans son âme ! Il a un cœur de Jésus , qui n’a ni de vie ni de liberté que pour la rédemption de ses frères. Ccst l’esprit d’un Dieu rédempteur, qui le rend capable de ces sentiments : car admirez la suite de cette action. Prisonnier entre les main3 des pirates, pour ses frères qu’il a délivrés, il préfère son cachot à tous les palais, et ses chaînes à tous les trésors. Il n’y a rien qui puisse égaler sa joie ; et je ne m’en étonne pas. La liberté plaît à la nature; la captivité, â la grâce; et saint Pierre Nolasque goûte l’une et l’autre, portanten lui-même la captivité, et possédant la liberté dans ses frères , qu’il a heureusement affranchis d’une misérable servitude. 11 est satisfait, puisque ses frères le sont ; et pour ce qui regarde sa liberté propre , il la méprise si fort , qu’il est toujours prêt de l’abandonner pour le moindre des chrétiens captifs, ne désirant d’être libre que pour s'engager de nouveau en faveur des autres esclaves. Voyez ce que lui apprend un Dieu rédempteur. On veut l'engager à la cour, dans les liens de la fortune : il le refuse , et il court pour se charger d'autres liens; ce sont les liens de Jésus-Cbrlst.
Je ne sais si je pourrai vous faire comprendre ce que Dieu me met dans l'esprit , pour exprimer les transports de la charité de ce grand homme. Il me semble en vérité, chrétiens, qu’il goûte mieux dans les autres la douceur de la liberté, qu’il ne le ferait en lui-même. Car le plaisir d'être libre, quand il s’attache à nous-mêmes, étant un fruit de notre amour-propre, le chrétien doit craindre de s'abandonner à cette douceur trop sensible. Quand est-ce donc un homme de Dieu goûtera le plaisir de la liberté dans toute son étendue? Quand il ne la goûtera que daus ses frères affranchis. Telles sont les délices de Pierre Nolasque. Pendant qu’il est dans les fers, il ressent tout le plaisir et toute la joie de ceux qu'il a délivrés; et il le ressent d'autant plus, que cette joie ne le flatte qu’en le dépouillant de lui-même,
pour lui faire trouver son repos dans le repos de ses frères.
Telle est la joie du Dieu rédempteur. Écoutez le divin apôtre : Proposito sibi gaudio suslinmt cnicem ' : « Il a enduré la croix , s’étant proposé
• une grande joie. > Quelle joie pouvait goûter ce divin Sauveur dans cette langueur, dans cette tristesse, dans cet ennui accablant dans lequel sa sainte âmeétait abîmée? Quelle joie, dis-je, pouvait-il goûter, qui ait fait dire à l'apôtre : Proposilo sibi gaudio ? Joie divine, joie toute céleste et digne d’un Dieu Sauveur, la joie d’affranchir les hommes captifs, en donnant son âme pour eux.
Pour tirer quelque utilité ü’un si grand exemple, faisons cette observation, que nous devons honorer la charité d’un Dieu rédempteur en deux manières différentes. Nous la devons honorer par une généreuse indépendance , nous la devons honorer par une extrême sujétion. Car, ainsi que nous avons dit, un Dieu sc prodiguant pour les âmes, nous apprend également à nous estimer et à nous mépriser nous-mêmes. L’estime que nous devons avoir de nous-mêmes nous rend libres et indépendants ; le mépris que nous devons faire de nous-mêmes nous doit rendre esclaves volontaires , pour honorer la charité de celui qui, étant libre et indépendant, s’est assujetti pour notre salut à des extrémités si cruelles.
Saint Paul parle ainsi aux fidèles : ■ Vous avez ■ été achetés d’un prix infini , ne vous rendez pas « esclaves des hommes \ * Rachetés d’une si grande rançon, ne ravilissez pas votre dignité : vous qu’un Dieu a daigné payer au prix de son sang , ne soyez pas dépendants des hommes mortels ; ne prodiguez pas une liberté qni a tant coûté â votre Sauveur. Tel est le précepte de l’apôtre ; et il semble que Pierre Nolasque agit au contraire; et je vois que pour imiter unDieu rédempteur, il se rend esclave des hommes, et des hommes ennemis de Dieu. Entendons le sens de l’apôtre : « Vous qui êtes rachetés par un si grand
* prix, ne vous rendez pas, dit-il , serviteurs des » hommes. » Ne vous rendez pas lès esclaves de leurs vanités ; mais rendez-vous esclaves de leurs besoins. Ne vous rendez pas leurs esclaves en adhérant à leurs erreurs; mais leurs esclaves en soulageant leurs nécessités. Ne vous rendez pas leurs esclaves par une vaine complaisance ; mais rendez-vous leurs esclaves par une charité sincère et compatissante : Per charitatem servile invicem *.
Entrons dans le détail de cette morale. Un de vos amis vous aborde , un de ces amis mondains
1 Hrbr. XII, a.
* 1. for. vil , 13.
3 Calai. V, 13.
PANÉGYRIQUE
qui vous aiment pour le siècle et les vanités : Il vous veut donner un sage conseil. Comme il vous honore et qu'il vous estime, il désire votre avancement : c'est pourquoi il vous exhorte de vous embarquer dans cette intrigue, peut-être malicieuse ; d’engager ce grand dans vos intérêts , peut-être au préjudice de votre conscience. Prenez garde soigneusement, et ne vous rendez pas esclaves des hommes. Entrez en considération de ce que vous êtes, pensez ce qu'un Dieu a donné pour vous. Quand on vous représente ce que vous valez, pour vous engager dans des desseins ambitieux : Vous ne me connaissez pas tout entier, je vaux Infiniment davantage : ne vous mettez pas tout seul dans la balance, pesez- vous, dit salut Augustin, avec votre prix : Appcndc le cum pretio luo 1 ; et si vous savez estimer votre âme , vous verrez qu'aucune chose n'est digne de vous , qui ne soit digne premièrement de Jésus-Christ même. Vons êtes digne de cet emploi , vous diton : mais est-il digne de ce que je suis, devez-vous répondre? Ne soyons donc pas si vils à nousmêmes, nous qui sommes si précieux au Dieu rédempteur, que nous nous rendions esclaves des complaisances mondaines. C’est ainsi que nous devons estimer notre âme pour laquelle Jésus- Christ a donné la sienne.
Mais apprenons aussi à nous mépriser, et à dire avec l'apôtre : ■ Mon âme ne m'est pas précieuse ’. - Si nos frères ont besoin de notre secours , quelque indignes qu'ils nous paraissentde cette assistance , ne craignons pas de nous prodiguer pour les secourir. Car Jésus n'a pas dédaigné de prodiguer et sa vie, et sa divine personne, pour le salut des pécheurs. Méprisons donc saintement notre âme, ayons-la toujours en uos mains pour la prodiguer au premier venu : Anima mea in manilnis mois seui/ier J. O sainte charité ! rendezmoi captif des nécessitésdes misérables , disposez en leur faveur, non-seulement de mes biens, mais de ma vie et de ma personne. C'est ici qu'il faut pratiquer toutes ces contrariétés évangéliques, de perdre son âme pour la conserver, de In gagner en la prodiguant , de b rendre estimable par le mépris même.
Car en effet, chrétiens, quelle gloire, quelle grandeur, quelle dignité dans ce mépris! Saint Pierre Nolasquc ne s'estime rien , il s'appelle un vrai néant, et préféré la liberté du moindre esclave a la sienne. Et vous voyez qu'en se méprisant, il participe à la dignité du Sauveur des âmes, qui s'est montré non-seulement le Sauveur,
1 Zs. ir. U , in Pmi. 1XXU , I , t. IV, col. ISO.
■ Ad- xx, 21.
3 JV civiu, iee.
mais encore le maître et le Dieu de tous, en se donnant volontairement pour tous.
Ha! le zèle de Dieu me presse. Je ne veux plus que mon âme soit à moi-même. Venez, pauvres; venez misérables, faites de moi ce qu'il vous plaira, je suis à vous, je suis votre esclave. Ce n'est pas moi , messieurs , en particulier qui vous parleainsi ; mais Je vous ex prime, comme je peux, les sentiments d'un vrai chrétien. O Dieu, qui nous donnera que des âmes de cette sorte , libres pnrleurservitude, dégngéeset indépendantes par leur dépendance, travaillent au salut des hommes? l'Égliseaurait bientôt conquis tout le monde. Cartelle est larèglede l'Évangile : il faut que nous nous donnions à ceux que nous voulons gagner à Jésus-Christ. Voulons-nous les assujettir, il faut nous assujettir à leur service; et nous devons, pour ainsi dire, être leur conquête, pour les rendre capables d’être la nôtre. Pourquoi est-ce qu'un Paul, un Céplins, unApol!o,ct tant d’autres ouvriers fidèles ont conquis tant d'âmes .i notre Sauveur? C'est à cause qu’ils sc donnaient sans retenue aux âmes : Omnia veslra sunt;
• Tout est fi vous , dit l'apôtro ' , et Paul , et Cé-
* plias, et Apollo; » tout est A vous, encore une fois. C'est pourquoi tout était a eux , parce qu'ils étaient A tous sans réserve.
Dieu nous a fait connaître, en la vie de notre grand saint , l’efficace de cette charité si bienfaisante. Ou a vu un mahométan, astrologue, médecin , parent du roi maure d’Andalousie ; c'est- A-dire, si nous l'entendons, un homme dans lequel tout cohnbattnit contre l’Évangile; la religion, la science, la curiosité, la fortune; qui baissa néanmoins la tête sous le joug aimable de Jésus-Christ , convaincu par le seul miracle de la charité de saint Piprre Nolasque. il voyait un homme qui se donnait pour des inconnus; l'image du mystère de la rédemption lui fit adorer l'original : il crut A la charité que Dieu a eue pour les hommes, en voyant celle que ce même Dieu inspirait aux hommes pour leurs semblables. 11 n'eut point de peine A comprendre que ce grand œuvre de la rédemption, que les chrétiens vantaient ax cc tant de force , était réel et véritable ; puisque l'esprit en durait encore, et se déclarait A ses yeux avec une telle efficace dans cet illustre disciple de la croix. Il sc jette donc entre ses bras; et non content de recevoir de lui le baptême, il lui demande l’habit de son ordre, avide de pratiquer ce qui l'avait gagné A l’Église : Si comprehendam in quo et coniprehciisus sum a CAristo Jesu1. Ha! si l’on voyait reluire en l’Église cette charité désintéressée toute la terre se
1 l. Cor. in , 21.
1 Phitipp.Ul, 12-
DE SAINT PIERRE NOLASQLE
convertirait. Car qu'y aurait-il de plus efficace, pour faire adorer un Dieu se livrant pour tous, que d'imiter son exemple? Hoc enim sentite in vobis quod et in Christ b Je su > : « Soyez
• dans la même disposition où a été Jésus-Christ. » Renonçons donc à nous-mêmes , pour Rainer nos frères; c’est à quoi nous invite saint Pierre No- Insquc. Il y iirvite les autres; mais, mes pères, il vous y a dévoués : c’est le sujet de ma troisième partie.
TROISIEME POI.VT
C'est un précepte de l'apôtre, de ne jK>înt considérereequi nous touche, mais ce qui touche les autres : Non quoi sua sunt singuli considérantes , sed ea quœ aliorum ’. C'est la perfection de la charité , et e’est par là que nous nous montrous les véritables disciples de celui qui a méprisé son honneur, qui a oublié sa propre personne , qui a donné enfin son il me pour nous.
Ce précepte de saint Paul prend son origine de celui de Jésus-Christ même. Car écoutez comme il parle à ses saiuts disciples la veille de sa passion douloureuse : - Je vous donne, dit-il, un « nouveau commandement , qui est que vous
• vous aimiez les uns les autres comme Je vous
• ai aimés : > Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem sicut ditexi vos J. La force de ce précepte est dans ces paroles, « Comme je « vous ai aimés : » et par là it faut que nous entendions, que, comme il nous a aimés jusqu’à s'oublier soi-même pour notre salut; ainsi pour aimer nos frères dans la perfection qu'il désire, nous devons regarder avec saint Paul , non ce qui nous touche en particulier, mais ce qui touche les autres.
N’cst-ce pas pour cette raison qu'il nousa donné son saint corps, mémorial éternel de la charité infinie par laquelle il s’est donné pour notre salut? Il ne nous donne son corps que pour nous donner son esprit; car c'est lui qui nous a dit que > c’est l’esprit qui vivifie, et que la chair par
• elle-même ne profite pas4. « Il nous donne son corps , afin de nous donner son esprit : et quel est l'esprit de Jésus , sinon cet esprit de charité pure , tou jouis prête à renoncer à soi-même, pour servir aux utilités et au salut du prochain? Ainsi ce divin Sauveur, non content d'avoir pratiqué cette charité excellente, de se donner pour ses amis, nous a laissé son esprit, afin que nous ne soyons plus à nous-mêmes, mais à ceux qu’il a faits nos frères, et non seulement nos frères, mais nos propres membres.
* Phidpp. il, &.
* Ibid. 4.
1 J»an. Xlll , A4
* Ibid. VI , *4.
C’est ici, mes révérends pères, que votre saint patriarche a Imité parfaitement son divin modèle. Car après avoir pratiqué dans une si haute perfection cette grande charité du Sauveur des âmes, il en a fait votre loi, et la règle de tout son ordre; et il vous a obligés, non-seulement à exposer votre liberté , mais encore à l’engager effectivement pour délivrer vos frères captifs. Il a voulu par là vous conduire au point le le plus éminent de la vie règulièreet religieuse.
En effet, qu'ont prétendu les auteurs de ces saintes Institutions , sinon de conduire leurs disciples à l’entière abnégation de soi-même? On le peut faire de deux sortes. On renonce premièrement à sol-même , en mortifiant ses désirs par l’exercice de la pénitence. Mais on y renonce secondement , et d’une manière beaucoup plus parfaite . par la pratique de la charité fraternelle. Votre bienheureux instituteur n’a pas dédaigné la première vole : la vie qu'il vous a prescrite, est une vie pénitente et mortifiée. Mais il a eu encore un dessein plus noble, et il a cru qu’il n'y avait rien de plus efficace pour vous détacher de vousmêmes, que de vous nourrir dans cet esprit vraiment saint et vraiment chrétien , qui fait que votre vie, votre liberté, vos personnes même sont entièrement dévouées au service et au salut du prochain.
Voilà une méthode admirable de surmonter l'amour-propre ; car la nature de l'amour-propre, c'est de se borner en soi-même, de se nourrir de sol-même , de vivre entièrement pour sol-même. Voilà un amour captif, qui ne sort ni ne se répand au dehors. Voulez-vous vous affranchir de sa tyrannie? Dilatez-vous : DUatamini et vos ■. Laissez sortir ce captif, laissez couler sur le prochain cet amonr que vous avez pour vousmèmes; aimez vos frères comme vous-mêmes, selon le précepte de l'Évangile *. Ne voyez-vous pas, chrétiens, que l’amour, auparavant trop captif, commence à s’affranchir en se dilatant? Ce n’est plus un amour-propre , qui n'aime rien que soi-même ; c'est un amour de société , qui aime le prochain comme soi-même; et s'il peut aller à ce point, que de l'aimer plus que soimême, le préférer à soi-même, procurer son bien et son avantage aux dépens de sa liberté et de sa propre personne, comme saint Pierre Nolasque l’a pratiqué , et comme il l'a ordonné à scs religieux. Amour-propre, tu es détruit jusqu'à la racine, un amour divin et céleste a succédé en ta place, qui , nous arrachant à nousmêmes , fait que nous nous retrouvons plus par-
■ II. Cor. vl, 13.
1 J Marc, vu, 21.
PANÉGYRIQUE
faitement dans l'amour d« Jésus-Christ notre Sauveur, et dans l'unité de ses membres.
PANÉGYRIQUE
DR
SAINT JOSEPH
RKÉCHÉ DEVANT LA REINS tffcftE, EN IGGO, DANS LÉCU8E DES RÉVÉRENDS PÈRES FEUILLANTS.
Trois dépôts confiés k saint Joseph par la Provklencedlvio?, la virginité d* Marie, la personne de Jé*u*-Chri»t , le secret du Père éternel dans l'incarnation de son Fils. Pureté angélique, fidélité persévérante de ses soin»', amour de la vie cachée , trois vertus en salut Joseph qui répondent aux trois dépôts qui lui sont commis, et qui les lui font garder invio iabiement.
Drposïtum custodi.
Gardez le dépôt. I. Timoih. yi, 3(1.
C'est une opinion reçue et un sentiment commun parmi tous les hommes, que le dépAt a quelque chose de saint, et que nous le devons conserver à celui qui dous le confie, non-seulement par fidélité, mais encore par une espèce de religion. Aussi apprenons-nous du grand saint Ambroise , au second livre de ses Offices ' , que c'était une pieuse coutume établie parmi les fidèles, d'apporter aux évéques et à leur clergé ce qu’ils voulaient garder avec plus de soin, pour le mettre auprès des autels ; par une sainte persuasion qu'ils avaient, qu'ils ne pouvaient mieux placer leurs trésors qu'où Dieu même confie les siens , c'est-à-dire , ses sacrés mystères. Cette coutume s'était introduite dans l’Église par l'exemple de la Synagogue ancienne. Nous lisons dans l’Histoire sainte, que le temple auguste de Jérusalem était le lieu du dépôt des Juifs; et nous apprenons des auteurs profanes * , que les païens faisaient cet honneur à leurs fausses divinités, de mettre leurs dépôts dans leurs temples, et de les confier à leurs prêtres : comme si la nature nous enseignait que l'obligation du dépôt ayant quelque chose de religieux, il ne pouvait être mieux placé que dans les lieux où l'on révère la Divinité , et entre les mains de ceux que la religion consacre.
Maiss'lly eut jamais un dépôt qui méritâtd'être appelé saint , et d'étre ensuite gardé saintement , c’est celui dont je dois parler, et que la providence du Père éternel commet à la foi du juste Joseph : si bien que sa maison me parait un temple, puisqu'un Dieu y daigne habiter, et s'y est
• Cafi. TX1\, I. if, col. 106.
* UtrvUian Hùi. lib. I.
mis lui-même en dépôt; et Joseph a dû êtrccon sacre, pour garder ee sacré trésor. En effet il l’a etc, chrétiens : son corps la été par la continence, et son âme par tons les dons de la grâce.
Madame, comme les vertus sont modestes et élevées dans la retenue, elles ont hontede se montrer elles-mêmes ; et elles savent que ce qui les rend plus recommandables, c'est le soin qu'elles prennent de se cacher, de peur de ternir, par l'ostentation et par une lumière empruntée, l'éclat naturel et solide que leur donne la pudeur qui les accompagne. Il n'y a que l'obéissance dont on se peut glorifier sans crainte : elle est la seule entre les vertus , que l'on ne blâme point de se produire , et dont on se peut vanter hardiment , sans que la modestie en soit offensée. C'est pour cette raison , madame, que je supplie Votre Majesté de permettre que je publie hautement les soumissions que je rends aux commandements que j’ai reçus d'elle. Il lui plaît d'ouïr de ma bouche ce panégyrique du grand saint Joseph: elle m'ordounede rappeler en mon souvenir des idées que le temps avait effacées. J'y aurais de la répugnance, si je ne croyais manquer de respect, eu rougissant de dire ce que Votre Majesté veut entendre. Il ne faut donc point étudier d'excuse ; il ne faut point se plaindre du peu de loisir, ni peser soigneusement les motifs pour lesquels Votre Majesté me donne cet ordre. L’obéissance est trop curieuse, qui cherche les causes du commandement. Il ne lui appartient pas d'avoir des yeux , si ce n’est pour considérer sou devoir : elle doit chérir son aveuglement , qui la fait marcher avec sûreté. Votre Majesté verra donc Joseph dépositaire du Père éternel : il est digne de ce titre auguste , auquel il «'est préparé par tant de vertus. Mais n'est-il pas juste, madame, qu'après vous avoir témoigné mes soumissions, je demande à Dieu cette fermeté qu'il promet aux prédicateurs de son Évangile , et qui , bien loin de se rabaisser devant les monarques du monde , y doit paraître avec plus de force?
Je m'adresse à vous , divine Marie , pour m’obtenir de Dieu ccttc grâce : j’espère tout de votre assistance , lorsque je dois célébrer la gloire de votre époux. O Marie, vous avez vu les effets de la grâce qui l'a rempli , et j’ai besoin de votre secours pour les faire entendre à ce peuple. Qnand est-ce qu’on peut espérer de vous des intercessions plus puissantes , que où 11 s’agit du pudique époux que le Père vous a choisi , pour conserver cette pureté qui vous est si chère et si précieuse? Nous recourons donc à vous, ô Marie, en vous saluant avec l'ange , et disant : Aie, Maria.
DE SAINT JOSEPH
Dans le dessein que je me propose d’appuyer les louanges de saint Joseph , non point sur des conjectures douteuses, mais sur une doctrine solide tirée des Écritures divines et des Pères leurs interprètes fidèles, je ne puis rien faire de plus convenable à la solennité de cette journée , que de vous représenter ce grand saint comme un homme que Dieu choisit parmi tous les autres, pour lui mettre en main son trésor, et le rendre ici-bas son dépositaire. Je prétends vous faire voir aujourd'hui que , comme rien ne lui convient mieux, il n'est rien aussi qui soit plus Illustre; et que ce beau titre de dépositaire, nous découvrant les conseils de Dieu sur ce bienheureux patriarche, nous montre la source de toutes ses grâces, et le fondement assuré de tous ses éloges.
Et premièrement, chrétiens, Il m'est aisé de vous faire voir combien cette qualité lui est honorable. Car si le nom de dépositaire emporte une marque d'estime, et rend témoignage à la probité ; si , pour confier un dépôt , nous choisissons ceux de nos amis dont la vertu est plus reconnue , dont la fidélité est plus éprouvée, enfin les plus intimes, les plus confidents : quelle est la gloire de saint Joseph, que Dieu fait dépositaire, non-seulement de la bienheureuse Marie, que sa pureté angélique rend si agréable à ses yeux; mais encore de son propre Fils, qui est l’unique objet de ses complaisances et l'unique espérance de notre salut : de sorte qu’en la personne de Jésus-Christ, saint Joseph est établi le dépositaire du trésor commun de Dieu et des hommes. Quelle éloquence peut égaler la grandeur et la majesté de ce titre?
Si donc, fidèles, ce titre est si glorieux et si avantageux à celui dont je dois faire aujourd'hui le panégyrique, il faut que je pénètre un si grand mystère avec le secours de la grâce; et que recherchant dans nos Écritures ce que nous y lisons de Joseph, je fasse voir que tout se rapporte à cette belle qualité de dépositaire. En effet, je ' trouve dans les Évangiles trois dépôts confiés nu juste Joseph par la Providence divine ; et j'y ; trouve aussi trois vertus qui éclatent entre les autres, et qui répondent à ces trois dépôts; c’est ce qu'il nous faut expliquer par ordre : suivez , s'il vous plaît , attentivement.
Le premier de tous les dépôts qui a été commis à sa foi (j’entends le premier dans l'ordre des temps), c'est la sainte virginité de Marie, qu’il lut doit conserver entière sous le voile sacré de son mariage , et qu’il a toujours saintement gardée , ainsi qu’un dépôt sacré qu’il ne lui était pas permis de toucher. Voilà quel est ; le premier dépôt. Le :ccoud et le plus auguste ,
c’est la personne de Jésus-Christ, que le Père céleste dépose en ses mains , afin qu'il serve de père à ce saint Enfant, qui n’en peut avoir sur la terre. Vous voyez déjà , chrétiens , deux grands et deux illustres dépôts confiés aux soins de Joseph; mata j’en remarque encore un troisième, que vous trouverez admirable, si je puis vous l’expliquer clairement. Pour l’entendre, il faut remarquer que le secret est comme un dépôt. C’est violer la sainteté du dépôt, que de trahir le secret d’un ami ; et nous apprenons par les lois, que si vous divulguez le secret du testament que je vous confie, je puis ensuite agir contre vous comme ayant manqué au dépôt : Depositi actions tecum agi poste, comme parlent les jurisconsultes. Et la raison en est évidente, parce que le secret est comme un dépôt. Par où vous pouvez comprendre aisément que Joseph est dépositaire du Père éternel , parce qu’il lui a dit son secret. Quel secret? Secret admirable, c’est l'incarnation de son Fils. Car, fidèles , vous n’igoorez pas que c'était un conseil de Dieu , de ne pas montrer Jésus-Christ au monde , jusqu’à ce que l'heure en fut arrivée; et saint Joseph a été choisi, non -seulement pour le conserver, mais encore pour le cacher. Aussi lisons-nous dans l 'évangéliste 1 , qu’il admirait avec Marie tout ce qu’on disait du Sauveur : mais nous ne lisons pas qu’il parlât ; parce que le Père éternel , en lui découvrant le mystère, lui découvre le tout en secret et sous l’obligation du silence; et ce secret, c’est un troisième dépôt que le Père ajoute aux deux antres, selon ce que dit le grand saint Bernard , que Dieu a voulu commettre à sa foi le secret le plus sacré de son coeur : Cui tuto etmmitteret secrctissimum atque. saerntissimum sui cordis arcanum *. Que vous êtes chéri de Dieu , 6 incomparable Joseph ! puisqu'il vous confie ces trois grands dépôts , la virginité de Marie, In personne de son Fils unique, le secret de tout son mystère.
Mais ne croyez pas , chrétiens , qu’il soit méconnaissant de ces grâces. Si Dieu l’honore par ces trois dépôts, de sa part il présente à Dieu le sacrifice des trois vertus , que je remarque dans l’Évangile. Je ne doute pas que sa vie n’ait été ornée de toutes les autres; mais voici les trois principales que Dieu veut que nous voyions dans son Écriture. La première , c’est sa pureté , qui paraît par sa continence dans son mariage ; lu seconde, sa fidélité; la troisième, son humilité, et l’amour de la vie cachée. Qui ne voit la pureté de Joseph par cette sainte société de désirs pudiques , et cette admirable correspondance avec
1 Lue. h , .11.
1 Super V ta us est, hem u, n" W,t. lrcuL 741
PANÉGYRIQUE
la virginité de Marie dans leurs noces spirituelles? La seconde , sa fidélité dans les soins infatigables qu’il a de Jésus , au milieu de tant de traverses qui suivent partout ce divin Enfant, des le commencement de sa vie. La troisième, son humilité, en ce que possédant un si grand trésor, par une grâce extraordinaire du Père éternel , bien loin de se vanter de ses dons ou de faire connaître ses avantages, il se cache, autant qu'il peut, aux yeux des mortels, jouissant paisiblement avec Dieu du mystère qu'il lui révèle, et des richesses infinies qu’il met en sa garde. Ah! que je découvre ici de grandeurs, et que j’y découvre d’instructions importantes! Que je vois de grandeurs dans ces dépôts, que je vois d’exemples dans ces vertus ; et que l’explication d’un si beau sujet sera glorieux à Joseph, et fructueux â tous les fidèles! Mais afin de ne rien omettre dans une matière si importante, entrons plus avant au fond du mystère, achevons d’admirer les desseins de Dieu sur l’incomparable Joseph. Après avoir vu les dépôts, après avoir vu les vertus, considérons le rapport des uns et des autres , et faisons le partage de tout ce discours.
Pour garder la virginité de Marie sous le voile du mariage , quelle vertu est nécessaire à Joseph? Une pureté angélique , qui puisse en quelque sorte répondre à la pureté de sa chaste Epouse. Pour conserver le sauveur Jésus parmi tant de persécutions qui l'attaquent dès son enfance, quelle vertu demanderons-nous? Une fidélité Inviolable , qui ne puisse être ébranlée par aucuns périls. Enflu , pour garder le secret qui lui a été confié, quelle vertu y emploiera-t-il , sinon cette humilité admirable , qui appréhende les yeux des hommes, qui ne veut pas se montrer au monde, mais qui aime a se cacher avec Jésus- Christ? Depositum custodi : O Joseph! garder, le dépôt ; gardez la virginité de Marie ; et pour la garder dans le mariage , joignez-y votre pureté. Gardez cette vie précieuse , de laquelle dépend le salut des hommes ; et employez à la conserver parmi lant de difficultés, la fidélité de vos soins. Gardez le secret du Pcrc éternel : il veut que son Fils soit caché au monde ; servezlui d’un voile sacré, et enveloppez-vous avec lui dans l’obscurité qui le couvre , par l’amour de la vie cachée. C'est ce que je me propose de vous expliquer, avec le secours de la grâce.
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Pour comprendre solidement comhicu Dieu honore le grand saint Joseph, lorsque sa providence dépose en ses mains la virginité de Marie, il importe que nous entendions avant toutes choses combien cette virginité est chérie du ciel ,
combien elle est utile à la terre; et ainsi nous jugerons aisément , par la qualité du dépôt, de In dignité du dépositaire. Mettons donc cette vérité dans son jour; et faisons voir, par les saintes Lettres, combien la virginité était nécessaire pour attirer Jésus-Christ au monde. Vous n’ignorex pas, chrétiens , que c’était un conseil de la Providence, que comme Dieu produit son Fils dans l'éternité par une génération virginale, aussi quand il naîtrait dans le temps il sortit d’une mère vierge. C’est pourquoi les prophètes avaient annonce qu’une vierge concevrait un fils ■ ; nos pères ont vécu dans cette espérance, et l’Évangile nous en a fait voir le bienheureux accomplissement. Mais s’il est permis à des hommes de rechercher les causes d'un si grand mystère, il me semble que j’en découvre une très-considérable ; et qu'examinant la nature de la sainte virginité selon la doctrine des Pères, j’y remarque une secrète vertu, qui oblige en quelque sorte le F’ils de Dieu à venir au monde par son entremise.
En cfTet, demandons aux anciens docteurs de quelle sorte ils nous définissent la virginité chrétienne. Ils nous répondront , d’un commun accord , que c'est une imitation de la vie des anges; qu'elle met les hommes ati-dessus du corps, par le mépris de tous ses plaisirs ; et qu'elle élève tellement la chair, qu'elle l'égale en quelque façon, si nous l'osons dire, à la pureté des esprits. Expllquez-le-nous, 6 grand Augustin! et faitesnous entendre en un mot quel le estime vous faites des vierges. Voici une belle parole: llabenlaliquid jam non carnis in carne \ Ils ont , dit-il , en la chair quelque chose qui n'est pas de la chair, et qui tient de l’ange plutôt que de l'homme : Habent aliquid jam non carnis in came. Vous voyez donc que, selon ce Père, la virginité est comme un milieu entre les esprits et les corps , et qu’elle nous fait approcher des natures spirituelles : et de lâ il est aisé de comprendre combien cette vertu devait avancer le mystère de l’incarnation. Car qu'est-cc que le mystère de l’incarnation? C’est l’union très-étroite de Dieu et de l'homme, de la Divinité avec la chair. • Le > Verbe u été fait chair, * dit l’évangéliste 3; voilà l'union, voilà le mystère.
Mais , fidèles , ne semble-t-il pas qu’il y a trop de disproportion entre la corruption de nos corps et la beauté immortelle de cet esprit pur; et ainsi qu’il n'est pus possible d'unir des natures si éloignées? C'est aussi pour cette raison que la sainte virginité se met entre deux, pour les approcher par son entremise. Et eu effet , nous voyous que
1 H. vu, u.
* I/r mnetn f'irÿinit. u* 12, t. Tl , oui. 31s.
3 John. 1,11.
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