E SAINT PIERRE
l'almcr d'un amour parfait, il faut surmonter cette tendresse naturelle, qui voudrait le voir toujours dans la gloire , afin de prendre un amour fort et vigoureux, qui puisse le suivre dans l'ignominie. C'est ce que saint Pierre ne pouvait pas goûter. Il avait de la charité; mais cette charité était imparfaite , à cause d’une affection plus basse, qui se mêlait avec elle. C'est ce que nous voyons clairement au chapitre xvt de saint Matthieu.
« Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ,
« s'écrie cet apôtre : » 7u es Christus, E'ilius Dei vivi. Il dit cela, non-seulement avec beaucoup de lumière, mais avec beaucoup d'ardeur. C'est pourquoi il est heureux, Battus, parce qu’il avait la foi, et la foi opérante par la charité. Cette ardeur ne tenait rien de la terre; la chair et le sang n'y avaient aucuneport: Caroctsanguis non rcvelavit tibi'. Mais voyons ce qui suit après.
Jésus-Christ voyant sa gloire si hautement confessée par la bouche de Pierre, commence, Belon son style ordinaire , à parler de ses abaissements. • Dès lors il déclara à ses disciples,
* qu'il fallait qu'il souffrit beaucoup , et qu’il Rit
* mis à mort : » Exintic ccepil Jésus ostendere discipulis suis, quoniam oporteret eum mu/ta pâli, et occidi *. Et aussitôt ce même Pierre, qui avait si bien reconnu la vérité en confessant la grandeur du Sauveur du monde , ne la peut plus souffrir dans ce qu'il déclare de sa bassesse. « Sur quoi Pierre le prenant à part , se mit à le « reprendre en lui disant : A Dieu ne plaise , . Scigucur! cela ne vous arrivera pas : • Ccepil increpare ilium : Absit a te, Domine non erit tibi hoc s. Ne voyez- vous pas, chrétiens, qu'il n'aime pas Jésus-Christ comme il faut?II ne connaît pas le mystère du Verbe fait chair, c'est-àdire, le mystère d'un Dieu abaissé. Il confesse avec joie ses grandeurs , mais il ne peut supporter scs humiliations : de sorte qu’il ne l'aime pas comme Sauveur ; puisque scs abaissements n'ont pas moins de part à ce grand ouvrage, que sa grandeur divine et infinie. Quelle est la cause de la répugnance qu'avait cet npôtre à reconnaître ce Dieu abaissé? C'était cette tendresse naturelle qu’il avait pour le Fils de Dieu, par laquelle il le voulait voir honoré à la manière que les hommes le désirent. C'est pourquoi le Sauveur lui dit : « Retire-toi de mol , Satan , tu « m'es à scandale ; car tu n'as pas le sentiment
* des choses divines , mais seulement de ce qui « regarde les hommes 1 * 3 4. » Vovez l’opposition.
1 Matth. xvi , 17.
* Ibid. SI.
4 Ibid. 23.
I.à il dit : Rarjona, fils de la oolombe : ici, Satan. I.à il dit : Tu es une pierre sur laquelle je veux bâtir : ici , Tu es une pierre de scandale pour faire tomber. Là, Caro et sanguis non révélant tibi, sed Pater meus : ici , a (opposite, A 'on sapis ea quœ Dei sunt, sed ea quæ hominum. D'où vient qu'il lui parle si différemment, sinon à cause de ce mélange qui rend sa charité imparfaite? Il a de la charité : Caro et sanguis non revelavit : il a un amour naturel qui ne veut que de la gloire , et fuit les humiliations : Aon sapis quee Dei sunt. Cest pourquoi, quand on prend son Maître , il frappe de son épée , ne pouvant souffrir cet affront. Aussi Jésus-Christ ldi dit ’ : ■ Quoi , je ne boirai pas le calice que mon • Père m’a donné à boire? * Calieem quem dédit mihi Pater, non bibam ilium ?
C’est ce mélange d'amour naturel , qui rendait sa charité lente; car cet amour l’embarrasse, quoiqu'il semble aller à la même fin. Comme si vous liez deux hommes ensemble, dont l'un soit agile et l'autre pesant , et qu'en même temps vous leur ordonniez de courir dans la même voie : quoiqu'ils aillent au môme but , néanmoins ils s’embarrassent l'un l'autre; et pendant que le plus dispos veut aller avec diligence, retenu et accablé par la pesanteur de l'autre , souvent il ne peut plus avancer, souvent même il tombe , et ne se relève qu'à peine. Ainsi en est-il de ces deux amours. Tous deux, ce semble, vont à Jésus-Christ. Celui-là, divin et céleste, l'aime d'un amour que la chair et le sang ne peuvent inspirer; et l’autre est porté pour lui de cette tendresse naturelle, que nous vous avons tant de fois décrite. Le premier est lié avec le dernier; et étant enveloppé avec lui, non-seulement il est retardé , mais encore porté par terre par la pesanteur qui l’arrête.
C’est pourquoi vous voyez l'amour de saint Pierre , toujours chancelant , toujours variable. Il voit son Maftre, et il se jette dans les eaux pour venir à lui; mais un moment après il a peur, et mérite que Jésus lui dise : IHodicœ fidei, quare tlubitasli • ? • Homme de peu de foi , « pourquoi as-tu douté ? • Quand le Sauveur lui prédit snThute , il se laisse si fort transporter par la chaleur de son amour indiscret, qu'H donne le démenti à son Maître ; mais attaque par une servante, il le renie avec jurement. Qui est cause de cette chute , sinon sa témérité? Et qui l'a rendu téméraire , sinon cet amour naturel qu'il sentait pour le Fils de Dieu? il s’imaginait qu'il était ferme , parce qu’il expérimentait qu’il était ardent ; et il ne considérait pas que la Xer-
1 jtNin. xvm, it.
’ NaUh. xiv, 31
PANÉGYRIQUE
meté vient de la grâce , et non pas des efforts de la nature : tellement quêtant tout ensemble et faible et présomptueux ; d«^t par son propre amour, il promet beaucoup, et surpris par sa faiblesse, il n'accomplit rien : au contraire, il renie son Maître; et pendant que la lâcheté des autres fait qu’lis évitent la honte de le renier par celle de leur fuite , le courage faible de saint Pierre fait qu'il le suit , pour le lui faire quitter plus honteusement : de sorte qu'il semble que son amour ne l'engage à un plus grand combat, que pour le faire tomber d'une maniéré plus ignominieuse.
Ainsi se séduisent eux-mêmes, ceux qui n'aiment pas Jésus-Christ selon les sentiments qu'il demande, c'est-à-dire, qui n’aiment passa croix, qui attendent de lui des prospérités temporelles, qui le louent quand ils sont contents, qui l'abandonnent sur la croix et dans les douleurs. Leur amour ne vient pas de la charité qui ne cherche que Dieu, mais d'une complnisancequ'ilsont pour eux-mêmes : c’est pourquoi ils sont téméraires; parce que la nature est toujours orgueilleuse, comme la chnrlté est toujours modeste. Voila les causes de la langueur et ensuite de la chute de notre apôtre : mais voyons son amour épuré et fortifié par les Inrmes de la pénitence.
SF.COM) POINT.
Saint Augustin nous apprend 1 qu’il est utile aux superbes de tomber , parce que leur chute leur ouvre les veux , qu'ils avaient aveuglés par leur amour-propre. C'est ce que nous voyons eu la personne de notre apôtre. Il a vu que son amour l'avait trompé. Il se figurait qu’il était ferme , parce qu'il se sentait ardent, et il se fiait sur cette ardeur : mais ayant reconuu par expérience que cette ardeur n’était pas constante , tant que la nature s'en mêlait, Il a purifié son cœur, pour n’y laisser brûler que la charité toute seule. Et la raison en est évidente : car de même que dans la comparaison que j'ai déjà faite d'un homme dispos , qui court dans la même carrière avec un autre pesaut et tardif, l’expérience ayant appris au preipier que le second l'empêche et le fait tomber, l'oblige aussi à rompre les liens qui l'attachaient avec lui : ainsi l'apôtre saint Pierre ayant reconnu que le mélange des sentiments naturels rendait sa charité moins active, et enfin en uvait éteint toute la lumière , il a séparé bien loin toutes ces affections qui venaient du fond de la nature , pour laisser aller la charité toute seule. Que me sert, disait-il en pleurant amèrement sa chute honteuse, que me sert cette ar-
r lh Civil. IX i, lib. xrv, cap. xm, I. vu , col. 3«C.
deur indiscrète, à laquelle je me suis laissé séduire? Il faut éteindre ce feu volage, qui s'exhale par son propre effort , et se consume par sa propre violence, et ne laisser agir en mon âme que celui de la charité, qui s'accroît continuellement par son exercice. C'est ce qui lui fait dire , aussi bien qu’à son collègue saint Paul : • Si nous avons
• connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant
• nous ne le connaissons plus de celte sorte : > Et si cognovimus secundum carnem Cliristum, sed nunc jam non novimus La chair, qui se plaît dans la pompe du monde , ne veut voir Jésus-Christ que dans sa gloire, et ne peut supporter son ignominie. Mais la charité ne l'aime pas moins sur le Calvaire que sur le Thabor ; et je devnis avoir dit du premier ce que j'ai dit autrefois de l'autre : Il • nous est bon d'être ici ; ■ lionum est nos hic esse '.
Voilà donc saint Pierre changé, et sa chute l'a rendu savant. Car sachant qu'un empire trèsnoble et très-souverain était préparé à notre Sauveur, il ne pouvait comprendre qu’il le pût jamais conserver au milieu des ignominies, auxquelles il disait si souvent lui-même que sa sainte humanité était destinée : si bien que ne pouvant concilier ces deux vérités, le désir ardent qu'il avait de voir Jésus-Christ régnaut, i'empêeliait de reconnaître Jésus-Christ souffrant Mais sa chute l'a désabusé de cette erreur : car dans la chaleur de son crime, ayant senti son cœur amolli par un seul regard de son Maître, il est convaincu par sa propre expérience qu’il n'a rien perdu de sa puissance , pour être entre les mains des bourreaux. Il voit ce Jésus méprisé, ce Jésus abandonné aux soldais, régner en victorieux sur les cœurs les plus endurcis. Il croyait qu'il perdrait son empire parmi les supplices ; et il sent par expérience que jamais il n’a régné plus absolument. Ses yeux, quoique déjà tout meurtris , ne laissent pas , par un seul regard , de faire couler des larmes amères. Ainsi , persuadé par sa chute , et par les larmes de sa pénitence, que le royaume de Jésus-Christ se conserve et s'établit l>ar sa croix, Il purifie son amour par cette perséc ; et lui , qui avait tant de répugnance à considérer Jésus-Christ en croix, reconnaît avec une fermeté incroyable, que son règne et son pouvoir est en la croix. ■ Que toute la maisou d’Israël
• sachedonctrès-certainemcnt,queDleuafaitSci- ■ gneur et Christ ce Jésus que vous avex cruci-
• fié : « Certissimc sciât ergo munis domus Israël, quia et Dominum eum et Christum fecit Deus, hune Jesum mtem vos intoremistis *.
1 n. Cor. v, le.
* y a II h- XVII, 4.
3 JcL n , 16-
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