‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 171 sur 243 · I. Cor. xm · texte numérisé non relu

I. Cor. xm

* Art. IV, ÜO.

4C0 PANÉGYRIQUE

PANÉGYRIQUE

DE

L’APOTBE SAINT PAUL

Comment le Rranà apOtre dani se* pmllcatlafl» . dans se» combat», tlan» te gouven«roenIeccl«ia»lb|iie, ejtl-il toujours failslsr , et triomphe-t-il de tous le» obstacle» par se» faiblesses mûmes.

Plaçai mihi. In in/irmltahlnii meis : cum cium'tnjir-

tnor, tune païens sum.

Je ne me plais que dan* mes faiblesse* : car lorsque je me

sens faible , c'est alors que je suis puissant. //. Cor.

tu, 40.

Dans le dessein que je me propose de faire aujourd’hui le panégyrique du plus illustre des prédicateurs, et du plus zélé des apôtres , je ne puis vous dissimuler que je me sens moi-même étonné de la grandeur de mon entreprise. Quand je rappelle à mon souvenir tant de peuples que Paul a conquis , tant de travaux qu'il a surmontés , tant de mystères qu'il a découverts , tant d'exemples qu'il nous a laissés d’une charité consommée, ce sujet me parait si vaste, si relevé, si majestueux, que mon esprit se trouvant surpris, ne sait ni ou s’arrêter dans cette étendue , ni que tenter dans cette hauteur, ni que cholsirdans cette abondance; et j'ose bien me persuader qu'un ange même ne suffirait pas, pour louer cet homme du troisième ciel.

Mais ce qui m'étonne le plus, c’est que cet amour mêlé de respect que je sens pour le divin Paul, et duquel j'espérais de nouvelles forces donsun ouvrage qui tend à sa gloire, s'est tourné ici contre moi , et a confondu longtemps mes pensées ; parce que , dans la haute idée que j'avais conçue de l'apôtre, je ne pouvais rien «lire qui lui fût égal, et il ne me permettait rien qui fût au-dessous.

Que me reste-t-il donc , chrétiens, après vous avoir confessé ma faiblesse et mon impuissance, sinon de recourir à celui qui a inspiré à saint Paul les paroles que j'ai rapportées : Cum infirtnor, tune patent sum, • Je suis puissant, lors- • que je suis faible? • Après ces beaux mots de mon grand apôtre , il ne m’est plus permis de me plaindre; et je ne crains pas de dire avec lui, que - je me plais dans cette faiblesse, » qui me promet un secours divin : Ptaeeo mihi in infirmitatibus. Mais pour obtenir celte grâce , il nous faut encore recourir à eelle dans inquelle ic mystère ne s'est accompli qu'après qu’elle a reconnu qu'il passait ses forces; c’est la bienheureuse Marie, que nous saluerons en disant , Are.

extraordinaires , qui se présentent ensemble à ma vue , quand je considère l’histoire de l'incomparable docteur des Gentils, ne vous étonnez pas, chrétiens, si laissant à part ses miracles et ses hautes révélations, et cette sagesse toute divine et vraiment digne du troisième ciel, qui parait dans scs écrits admirables, et tant d’autres sujets illustres qui rempliraient d'abord vos esprits de nobles et magnifiques idées , je me réduis à vous faire voir les infirmités de ce grand apôtre, et si c'est sur ce seul objet que je vous prie d’arrêter vos yeux. Ce qui m'a porté à ce choix , c’est que, devant vous prêcher saint Paul, je inc suis senti obligé d’entrer dans l’esprit de saint i'au! lui-

même, et de prendre scs sentiments. C'est pourquoi l'ayant entendu nous prêcher avec tant de zèle, qu'il ne se glorlfle que dans ses faiblesses, et quo ses infirmités font sa force : Cum cnim iiifirmor, tune patent sum, je suis les mouvements qu'il m’inspire, et je médite son panégyrique, en tâchant de vous faire voir ces faiblesses toutes puissantes, par lesquelles il a établi l'Église, renversé la sagesse humaine , et captivé tout entendement sous l'obéissance de Jésus-Christ.

Entrons donc, avant toutes choses, dans le sens de cette parole, cl examinons les raisons pour lesquelles le divin Paul ne se croit fort que dans sa faiblesse : c’est ce qu’il m’est aise de vous faire entendre. Il se souvenait, chrétiens, de son Dieu anéanti pour l’amour des hommes; il savait que si ce grand monde, et ce qu'il enferme en son vaste sein, est l'ouvrage de sa puissance, il avait fait un monde nouveau, un monde racheté par son sang, et régénéré par sa mort, c’est-à-dire, sa sainte Eglise, qui est l’œuvre de sa faiblesse. C’est ce que regarde saint Paul ; et apres ces grandes pensees, il jette aussitôt les yeux sur luimême. C'est là qu'il admire sa vocation : il se voit choisi dès l'ctcrnité, pour être le prédicateur des Gentils; et comme l'Église doit être formée de ces nations infidèles, dont il est ordonné l'apôtre, il s'ensuit manifestement qu'il est le principal coopérateur de la grâce de Jesus-Christ dans l’établissement de l’Église.

Quels seront ses senUments , chrétiens , dans une entreprise si haute, où la Providence l'appelle? l'exécutera-t-il par la force? Mais, outre que la sienne n'y peut pas suffire , le Saint-Esprit lui a fait connaître que lu volonté du Père céleste, c'est que cet ouvrage diviu soit soutenu par 1'inlirmilé : - Dieu , dit-il * , a choisi ce qui est in- « firme, pour détruire ce qui est puissant. ■ Par conséquent , que lui reste-t-il , sinon de consacrer nu Sauveur une faiblesse soumise et obéissante,

Parmi tantd’actlons glorieuses, et tant dccboscs

' 1. Cor. l,J7.

DE SAINT PAUL

et de confesser son infirmité; aflnd'étre le digne ministre de ce Dieu , qui étant si fort par nature, 8*est fait infirme pour notre salut? Voilà donc la raison solide pour laquelle il se considéré cmnrfie un instrument inutile, qui n’a de vertu ni de force qu’a cause de la main qui l’emploie; et c'est pour cela , chrétiens , qu’il triomphe dans son impuissance , et qu'en avouant qu’il est faible , il ose dire qu’il est tout-puissant : Cumenim infirmor, tune potens sum.

Mais pour nous convaincre par expérience de la vérité qu’il nous prêche, il faut voir ce grand homme dans trois fonctions importantes du ministère qui lui est commis. Car ce n'est pas mon dessein, messieurs, de considérer aujourd’hui saint Paul dans sa vie particulière : je me propose de le regarder dans les emplois de l'apostolat , et je les réduis à trois chefs; la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique.

Entendez ceci, chrétiens, et voyez la liaison nécessaire de ces trois obligations dont le charge son apostolat. Car il fallait premièrement établir l'Église, et c'est ce qu’a fait la prédication : mais d'autant que ccttc Église naissante devait être dès son berceau attaquée par toute la terre , en même temps qu’on l’établissait, il fallait se préparer à combattre ; et parce qu’un si grand établissement se dissiperait de lui-même, si les esprits n’étaient bien conduits, apres avoir si bien soutenu l'Église contre ceux qui l'attaquaient au dehors, il fallait la maintenir au dedans par le bon ordre de la discipline. De sorte que la prédication devait précéder, parce que la foi commence par l’ouïe : après, les combats devaient suivre ; car aussitôt que l'Évangile parut, les persécutions s'élevèrent : enfin le gouvernement ecclésiastique deva it assurer les conquêtes, en tenant les peuples conquis dans l’obéissance par une police toute divine.

C'est , mes frères , à ces trois choses que sc rapportent tous les travaux de l'apêtre; et nous le pouvons aisément connaître par le récit qu’il en fait lui -même dans ce merveilleux chapitre onzième de la seconde aux Corinthiens. Il raconte premièrement ses fntigucs et ses voyages laborieux : et n'est-cc pas la prédication qui les lui faisait entreprendre, pour porter par toute la terre l'Évangile du Fils de Dieu? Il raconte aussi ses périls , et tant de cruelles persécutions qui ont éprouvé sa constance; et voilà quels sont ses combats. Enfin , il ajoute à toutes ses peines les inquiétudes qui le travaillaient dans le soin de conduire toutes les Églises : Sollicitudo omnium Ecctcsiarum 1 ; et c’est ce qui regarde le gouvernement.

1 II. for. »t, 38.

Ainsi, vous voyez en peu de paroles tout ce qui occupe l’esprit de saint Paul : il prêche, Il combat, il gouverne; et , messieurs, le pourrezvous croire? il est faible dans tous ces emplois. Et premièrement, il est assure que saint Paul est faible en préchant, puisque sa prédication n'est pas appuyée, ni sur In force de l’éloquence, ni sur ces doctes raisonnements que la philosophie a rendus plausibles : Aon in persuasibilibus humanœ sapientim vérins '. Secondement, Il n'est pas moins clair qu'il est faible dans les combats ; puisque, lorsque tout le monde l’attaque, il ne résiste à scs ennemis qu'en s'abandonnant à leur violence: Facti sumus sicut oves occisionis’ : il est donc faible en ces deux états. Mais peut-être que parmi ses frères, où la grâce de l’apostolat et l’autorité du gouvernement lui donnent un rang si considérable, ce grand homme paraîtra plus fort? Non , fidèles , ne le croyez pas : c'est là que vous le verrez plus infirme. Il se souvient qu'il est le disciple de celui qui a dit dans son Evangile, qu’il n'est pas venu pour être servi, mais afin de servir lui-même 1 : c’est pourquoi il ne gouverne pas les fidèles, en leur faisant supporter le joug d'une autorité superbe et impérieuse; mais il les gouverne par la charité, en se faisant infirme avec eux, Foetus sum infirmis infirmus, et se rendant serviteur de tous, Omnium me servumfeci *. Il est donc infirme partout, soit qu'il prêche, soit qu’il combatte, soit qtt il gouverne le peuple de Dieu par l'autorité de l'apostolat; et ce qui est de plus admirable, c'est qu'au milieu de tant de faiblesse, il nous dit d’un ton de victorieux, qu’il est fort, qu'il est puissant, qu'il est invincible : Cunl enim infirmor, tune potens sum.

Ah! mes frères, ne voyez-vous pas la raison qui lui donne cette hardiesse? C'est qu'il sent qu'il est le ministre de ce Dieu, qui se faisant faible n’a lias perdu sa toute-puissance. Plein decctte haute pensée, il voit sa faiblesse au-dessus de tout. Il croit que ses prédications persuaderont, parce qu elles n ont point de force pour persuader; 11 croit qu il surmontera dans tous les combats, parce qu’il n'a point d'armes pour se défendre; il croit qu’il pourra tout sur ses frères dans l'ordre du gouvernement ecclésiastique, parce qu'il s’abaissera à leurs pieds, et sc rendra l'esclave de tous par la servitude de la charité. Tant il est vrai que dans toutes choses il est puissant en ce qu'il est faible , puisqu'il met la force de persuader dans la simplicité du discours, puisqu'il n'espère vain-

• !. Cor. il, 4.

• Rom. vm, M.

» Matth. xx , 3R.

• I. Cor. ix, i», aa.

PANÉGYRIQUE

cre qu'en souffrant, puisqu'il fonde sur sa servitude toute l’autorité de son ministère. Voilà, messieurs, trois Infirmités, dans lesquelles je prétends montrer la puissance du divin apôtre : soyez, s'il vous plait, attentifs, et considérez dans ce premier point la faiblesse victorieuse de scs prédications toutes simples.

PnKHIEH POINT.

Je ne puis assez exprimer combien grand, combien admirable est le spectacle que je vous prépare dans cette première partie. Car ce que les plus grands hommes de l'antiquité ont souvent désiré de voir, c’est ce que je dois vous représenter : saint Paul prêchant Jcsus-Christ au monde , et convertissant les cœurs endurcis par ses divines prédications. Mais n’attendez pas, chrétiens, de ce céleste prédicateur, ni la pompe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses ; ou , pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand apôtre, il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme, pour vouloir corrompre par les vanités de l’éloquence séculière la vénérabtesimpllcité de l’Évangile de Jésus-Christ. Mais, afin que vous compreniez quel est donc ce prédicateur, destiné par la Providence pour confondre la sagesse humaine, écouter, la description que j’en al tirée de lui-méme dans la première aux Corinthiens.

Trois choses contribuent ordinairement A rendre un orateur agréable et efficace ; la personne de celuiqui parle, la beauté des choses qu’il traite, la manière Ingénieuse dont il les explique : et la raison en est évidente; car l’estime de l’orateur prépare une attention favorable , les belles choses nourrissent l’esprit, et l’adresse de les expliquer d’une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœur. Mais de la manière, que se représente le prédicateur dont Je parle, il est bien aisé de juger qu’il n’a aucun de ces avantages.

Et premièrement, chrétiens, si vous regardez sou extérieur, 11 avoue lui-méme quesa mine n’est point relevée : Præscnlia corporis infirma ' ; et si vous considérez sa condition, il est pauvre, il est méprisable, et réduit à gagner sa 'le par l’exercice d’un art mécanique. De la vient qu il dit aux Corinthiens : * J’ai été au milieu de vous ■ avec beaucoup dccrnintcetd’inllrmités * : ■ d où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. Chrétiens, quel prédicateur pour convertir tant de nations!

Mais peut-être que sa doctrine sera si plau-

> II. Cor. I.IO.

> I. Cor. u , 3.

Bible et si bolle, qu’elle donnera du crédit à cet homme si méprisé. Non , il n’en est pasde la sorte : « il ne sait, dit-il, autre chose que son Maître

■ crucifié : » Aon judieavi meseire aiiquid inter vos, nisijesum Christumet hune crucfixum ■ : c'est-à-dire , qu’il ne sait rien que ce qui choque, que ce qui scandalise, que ce qui parait folie cl extravngance. Comment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient persuadés? Mais, grand Paul, si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile, cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Évangile , et ndoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. A Dieu ne plaise , répond ce grand homme , que je mêle la sagesse humaine ii la sagesse du Fils de Dieu : c’est la volonté de mon Maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine parait incroyable : Aon m persuasibilitms humante sapientiæ rerbis *. C'est ici qu'il nous faut entendre les secrets de la Providence. Élevons nos esprits, messieurs , et considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste a choisi ce prédicateur sans éloquence et sans agrément, pour porter par toute la terre, aux Romains , aux Grecs, aux Barbares, aux petits, aux grands, aux rois même l’ÉvauglIc de Jésus-Christ.

Pour pénétrer un si grand mystère, écoutez le grand Paul lui-même , qui, ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples, en rend cette raison admirable : c'est, dit-il , que « nous vous prêchons une sagesse qui • est cachée, que les princes de ce monde n’oul

■ pas reconnue : « Sapienliam quœ abscondita es/1. Quelle est cette sagesse cachée? Chrétiens, c'cst Jésus-Christ même. 1 1 est la sagesse du père ; mais il est une sagesse incarnée , qui , s’étant couverte volontairement de l’infirmité de la chair, s'est cochée aux grands de la terre par l’obscurité de ce voile. C’est donc une sagesse cachée; et c'cst sur cela que s’appuie le raisonnement de l’apôtre. Ne vous étonnez pas , nous dit-il, si prêchant une sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumières de l’éloquence. Cette merveilleuse faiblesse , qui accompagne la prédication , est une suite de l’abaissement par lequel mon Sauveur s'est anéanti ; et comme il a été humble en sa personne , il veut l'être encore dans son Evangile.

Admirable pensée de l'apôtre , et digne certainement d'être méditée. Mettous-la donc dans un plus grand jour, et supposons avant toutes choses que le Fils éternel de Dieu avait résolu da

' I. Cor. n. i.

• I. Cor. U, 7.

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DE SAINT PAUL

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paraître aux hommes en deux differentes manières. Premièrement , il devait paraître dans la vérité de sa chair : secondement , il devait paraître dans la vérité de sa parole. Car, comme il était le Sauveur de tous, il devait se montrer A tous. Par conséquent , il ne suffit pas qu'il paraisse en un coin du monde : il faut qu'il se montre par tous les endroits où la volonté de son Père lui a préparé des fidèles : si bien que ce même Jésus , qui n'a paru que dans la Judée par la vérité de sa chair, sera porté par toute la terre par la vérité de sa parole.

C'est pourquoi le grand Orlgène n'a pas craint de nous assurer que la parole de l’Evangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut, l'anis quem üominus corpus suum esse dicit, verbum est nulrilorium animarum ' . Qu'est-ce à dire ecci , chrétiens? et quelle ressemblance a-t-il pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Évangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que la sagesse éternelle, qui est engendrée dans le sein du père, s'est rendue sensible en deux sortes. Elle s'est rendue sensible en la chair qu’elle a prise au sein de Marie; et elle se rend encore sensible par les Écritures divines et par la parole de l'Évangile : tellement que nous pouvons dire que cette parole et ces Écritures sont comme un second corps quelle prend , pour paraître encore à nos yeux. C'est la en effet que nous la voyons : ce Jésus, qui a conversé avec les apôtres, vit encore pour nous dans son Évangile; et il y répand encore, pour notre salut , la parole de vie éternelle.

Apres cette belle doctrine, il est bien aisé de comprendre que la prédication des apôtres , soit qu'elle sorte toute vivante de la bouche de ces grands hommes, soit qu'elle coule dans leurs écrits, pour y être portée aux âges suivants, ne doit rien avoir qui éclate. Car, mes frères, n'entendez-vous pas. selon la pensée de saint Paul, que ce Jésus, qui nous doit paraître et dans sa chair et dans sa parole, veut être humble dans l'une et dans l'autre?

De là ce rapport admirable entre la personne de Jesus-Christ et la parole qu'il a inspirée. Lac est credentibus, cibus est intetligentibus. La chair qu’il a prise a été infirme , la parole qui le prêche est simple : nous adorons eu notre Sauveur la bassesse mêlee avec la grandeur. Il en est ainsi de son Écriture, tout y est grand, et tout y est lias; tout y est riche , et tout y est pauvre; et en l'Évangile , comme en Jésus-Christ , ce que . l’on volt est faible, et ce que l'on croit est divin. U y a des lumières dans l'un et dans l'autre ; mais

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ces lumières dans l’un et dans l'autre sont enveloppées de nuages : en Jésus, par l'infirmité de la chair; et en l'Écriture divine, par la simplicité 1 de la lettre. C'est ainsi que Jésus veut être prêché, et il dédaigne pour sa parole, aussi bien que pour sa personne, tout ce que les hommes admirent.

N’attendez donc pas de l'apôtre, ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu’il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Écoutez ce qu'il dit lui-même : * Nous prêchons une sagesse cachée ; nous prêchons « un Dieu crucifié. • Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu , qui rejette tout l’éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissonsnous donc à ccs humbles; faisons-leur des prédications , dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix , et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.

C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours , bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs , parait inégal et sans suite â ceux qui ne l'ont pas assez pénétré ; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais , mes frères , n'en rougissons pas. Le discours de l’apôtre est simple ; mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s’il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira , cet ignorant dans l’art de bien dire , avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étrauger, il ira en cette Grèce polie, la mèredes philosophes et des orateurs ; et malgré la résistance du monde , il y établira plus d'Églises , que Platon n'y a gagné de disciples par ectte éloquence qu'on a crue divine. Il prècheraJésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l’Aréopage en l'école de ce Barbare. Il poussera encore plus loin scs conquêtes , il abattra aux pieds du Sauveür la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul , adressée a ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a euten ducs de son Cicéron.

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F.t d'où vient cela, chrétiens? C’est que Paul n des moyens pour persuader que la Grèce n 'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirâbles Épi très une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant, qu'elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse, qu’il avnit acquise aux montagnes d'où il tire son origine ; ainsi cette vertu céleste , qui est contenue dnns les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité, de style conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel , d'où elle descend.

C'est par cette vertu divine que la simplicité de l’apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire; enfin, dans ses admirables Ëpltres, elle a expliqué de si grands secrets, qu’on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur, ou ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l’école de Jésus-Christ, sous la discipline de Paul.

Aimons donc, aimons, chrétiens , la simplicité de Jésus; aimons l’Évangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude, et prolltons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit; n’exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique , mais la doctrine des Écritures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint à chercher des ornements étrangers, pour nous attirer par quelque moyen à l’Évangile du sauveur Jésus; distinguons l'assaisonnement , de la nuurriture solide. Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien de digne de nous que les enseignements qui édifient; et accoutumonsnous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul dans l i pureté naturelle de ses vérités toutes saintes , q je nous voyions encore régner dans l’Eglise cette première simplicité , qui a fait dire au divin apôtre : Cum infirmer, tune potens sum : - Je . suis puissant, parce que je suis faible; • mes discours sont forts, parce qu’ils sont simples; c’est leur simplicité innocente qui a confondu la sagesse humaine. Mais , grand Paul , ce n'est pas assez : la puissance vient au secours de la fausse sagesse ; Je vols les persécuteurs qui s'élèvent

Apres avoir fait des discours , où votre simplicité persuade, il faut vous préparer aux combats, ou votre faiblesse triomphe; c'est ma seconde partie.

SECOXD FOIXT.

C’est donc un décret de la Providence, qne pour annoncer Jésus Christ les paroles ne suffisent pas : il faut quelque chose de plus violent pour persuader le monde endurci. Il faut lui parler perdes plaies, il faut l'émouvoir pardu sang; et c'est à force de souffrir, c’est parles supplices , que la religion chrétienne doit vaincre sa dureté obstinée C'est, messieurs, cette vérité, c'est cette force persuasive du sang épanché pour le Fils do Dieu, qu'il faut maintenant vous faire comprendre par l’exemple dudivin apôtre; mais pour cela, remontons à la source.

Je suppose donc, chrétiens, qu'encore que la parole du Sauveur des âmes ait une efficace dlvinc, toutefois sa force de persuader consiste principalement en son sang; et vous le pouvez aisément comprendre par l’histoire de son Évangile. Car qui ne sait que le Fils de Dieu , tant qu'il a prêché sur la terre, a toujours eu peu de sectateurs, et que cc n’est que depuis sa mort que les peuples ont couru à ce divin Maître? Quel est , messieurs, ce nouveau miracle? Méprisé et abandonné pendant tout le cours de sa vie, il commence à régner après qu'il est mort. Ses paroles toutes divines, qui devaient lui attirer les respects des hommes , le font attacher à un bois infâme; et l’Ignominie de cc bois, qui devait couvrir ses disciples d'une confusion éternelle, fait adorer par tout l’univers les vérités de son Évangile. N'est-ce pas pour nous faire entendre que sa croix , et non ses paroles , devait émouvoir les cœurs endurcis, et que sa force de persuader était eu son sang répandu, et dans ses cruelles blessures?

I.a raison d’un si grand mystère mériterait bien d’être pénétrée, si le sujet que j’ai à traiter me laissait assez de loisir pour la mettre ici dans son jour. Disons seulement en peu de paroles, que le Fils de Dieu s'était incarné, afin de porter sa parole en deux endroits différents : il devait parler à la terre , et il devait encore parler nu ciel. Il devait parler à la terre par ses divines prédications; mais il avait aussi à parler au ciel par l'effusion de son sang , qui devait fléchir sa rigueur, en expiant les péchés du monde. C’est pourquoi l'apôtre saint Paul dit que ■ le sang du « sauveur Jésus crie bien mieux que celui d'A- • bel-: » lUelius clamantem quam Abel • ; parc»

■ Hrb. xn , u.

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DE SAINT PAUL

que le sang d'Abel demande vengeance, et le sang de notre Sauveur fait descendre la miséricorde. Jésus-Christ devait donc parler à son Père, aussi bien qu'aux hommes; nu ciel, aussi bien qu'a la terre.

Mais il faut remarquer ici un secret de la Providence : c'est que c'était au ciel qu'il fallait parler, afin que la terre fût persuadée. Et cela , pour quelle raison? c'est que la griiee divine , qui devait amollir les cœurs , devait être envoyée du ciel. Par exemple, vous avez beau semer votre grain surcetteterretoutedejséchée, vous recueillerez peu de fruit, si In pluie du ciel ne la rend féconde. Il en est à peu près de même dans la vérité que je vousexplique. Lorsque mon Sauveur a parlé aux hommes, il a seulement semé sur In terre , et cette terre ingrate et stérile lui a donné peu de sectateurs : il faut donc maintenant qu'il parle à son Pcre ; il faut que , se tournant du eûté du ciel, il y porte la voix de son sang. C’est alors , messieurs, c’est alors que In grâce tomlmnt avec abondance, notre terre donnera son fruit : alors le eiel apaisé persuadera aisément les hommes ; et la parole qu'il a semée fructifiera par tout l’univers. De là vient qu'il a dit lui-mème: Quand j'aurai été élevé de terre , quand j'aurai été mis en croix, quand j'aurai répandu mon sang, je tirerai à moi toutes choses : Omnialmham ad mcipsum nous montrant, par cette parole, que sa force était en sa croix , et que son sang lui devait attirer le monde.

Cette vérité étant supposée , je ne m'étonne pas, chrétiens, que l'Église soit établie par le moyen des persécutions. Donnez du sang , bienheureux apôtre; votre Maître lui donnera une voix capable d'émouvoir le ciel et la terre. Puisqu’il vous a enseigné que sa force consiste en sa croix , portez-la par toute la terre , eette croix victorieuse et toute-puissante; mais ne la portez pas imprimée sur des marbres inanimés, ni sur des métaux insensibles; portez -la sur votre corps même, et abandonnez-lc aux tyrans, afin que leur fureur y puisse graver une image vive et naturelle de iesus-Christ crucifié.

C’est ce qu'il va bientôt entreprendre : il ira par toute la terre. Chrétiens , pour quelle raison ? c'est afln, nous dit-il lui-méme, « c’est afin de ■ porter partout la mort et la croix de Jésus, im- • primée en son propre corps : » Mortificalioncm Jesu in corpore, noslro ci reumf errâtes ■ ; et c'est peut-être pour cette raison qu'il a dit ces belles paroles, écrivant aux Colossiens: Adimpleo ea quœ désuni passionum Christi J : « Je veux ,

* Joam. id, as.

» n. Cor. nr, 10.

* Colot. I, 34.

•owurr. — t. in

* dit-il , accomplir ce qui manque aux souffrances . de Jésus-Christ. • Que nous dites- vous , ô grand Paul? Peut-il donc manquer quelque chose au prix et à la valeur infinie des souffrances de votre Maître? Non, ee n'est pas là sa pensée. Ce grand homme n'ignore pas que rien ne manque à leur dignité; mais ce qui leur manque, dit-il, c’est que Jésus n'a souffert qu'en Jérusalem; et comme sa force est toule en sa croix , il faut qu'il souffre par tout le monde , afin d'attirer tout le monde. C'est ce que l'apôtre voulait accomplir. Les Julfsont vu la croix de son Maître;. il la veut montrer aux Gentils, dont il est le prédicateur. Il va donc , dans cette pensée , du levant jusqu'au couchant, de Jérusalem jusqu'à Home, portant partout sur lui-méme la croix de Jésus, et accomplissant scs souffrances; trouvant partout de nouveaux supplices , faisant partout de nouveaux fidèles, et remplissant tant de nations de son sang et de l'Évangile.

Mais je ne croirais pas, clirétieus, m'etre acquitté de ce que je dois a la gloire de ce grand apôtre, si , parmi tant de grands exemples que nous donne sa bol le vie , je ne choisissais quelque action illustre, ou vous puissiez voir en particulier combien ses souffrances sont persuasives. Considérez donc ce grand homme fonelté à Philippcs par main de bourreau ' , pour y avoir prêché Jésus-Christ ; puis jeté dans l'obscurité d’un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui élait entrouvert par force et les pressait ensuite avec violence; qui cependant triomphant de joie de sentir si vivement en lui-méme In sanglante impression de la croix, avec Silos son cher compagnon , rompait le silence de la nuit en offrant à Dieu , d'une fime contente , des louanges pour sej supplices, des actions de grâces pour scs blessures. Voilà comme il porte la croix du Sauveur; et aussi, dans ce même temps, le Sauveur lui veut faire voir une merveilleuse représentation de ce qui s'est fait à In sienne. Lii du sang, et ici du sang; là, messieurs, » la terre a trem-

• blé ’ , » et ici elle tremble encore : Terrœ motus factus est magnus J : là les tombeaux ont été ouverts, qui sont comme les prisons des morts, et des morts sont ressuscités*; ici 1rs prisons sont ouvertes, qui sont les tombeaux obscurs des hommes vivants : Aperla sunt omnia ostia s: et pour achever cette ressemblance , là celui qui garde la croix du Sauveur le reconnaît pour le Fils de Dieu , Vere FUius Bei crat iste « ; et ici

1 Act. XVI , 23 et teqq.

* Matth. xj vu, si.

1 Act. XVI, 2fl.

1 Matth. xxvii, 52.

* Act. xvi , 2c.

* MaUh. xxvu, SI.

PANÉGYRIQUE

celui qui garde saint Paul se jette aussitôt à ses pieds : Procidil ad pedcs ‘ , et se soumet à son Évangile. Que ferai-je, dit-il, pour Otre sau'é? Quid meoportet /iiccre, ut satcus fam ■? Il lave premièrement les plaies de l'apôtre : l'apôtre après lavera les siennes par lu grâce du saint liaptème; et ce bienheureux geôlier se prépare à cette eau céleste, en essuyant le sang de l’apôtre, qui lui Inspire l'ninour de la croix et l'esprit du christianisme.

Vous voyez déjà, chrétiens, ce que peut la croix de Jésus, imprimée sur le corps de Paul ; mais renouvelez vos attentions pour voir la suite de cette aventure, qui vous le montrera d'une manière bien plus admirable. Que fera le divin apôtre , sortant des prisons de Philippes ? Qu'il vous le dise de sa propre bouche, dans une lettre qu'il n écrite aux habitants de Thessahuiique :

■ Vous savez , leur dit-il , mes frères , quelle a

• été notre entrée chez vous, et quelle n'a pas - été Inutile : » Quia non inanis fuit1. Pour quelle raison, chrétiens, son abord à Thcssalonique n'a-t-il pas été inutile? Vous serez surpris de l'apprendre : • C'est, dit-il , qu'avant été toar-

• mentés et traites indignement a Philippes , cela » nous ri donné l'assurance de vous annoncer l'É-

■ vangile : • Serf ante passi, et contumeliis afftcli, sicut scitis, in Philippin , Jiduciam habuimusin Deo nostro , lorjui ad vos Evangelium lin t.

Quand je considère , messieurs , ces paroles du divin apôtre, j'avoue que je ne suis plus à moimême, et je ne puis assez admirer l'esprit céleste qui le possédait. Car quel est le victorieux , dont le cœur puisse êtrenutantcxcité par l’image glorieuse et tranquille de la victoire tout nouvellement remportée , que le grand Paul est encouragé par le souvenir des souffrances dont il porte encore les marques, dont il sent encore les vives atteintes ? Son entrée sera fructueuse , parce qu'elle est précédée par de grands tourments; il prêchera avec confiance , parce qu'il a beaucoup enduré ; et si nous savons pénétrer tout le sens de cette parole , nous devons croire, que le grand apôtre, sortant des prisons de Philippes, exhortait par cette pensée les compagnons de son ministère : Allons, mes frères, à Thcssalonique ; notre entrée n'y sera pas inutile, puisque nous avons déjà tant souffert ; nous avons assez répandu de sang, pour oser entreprendre quelque grand dessein. Allons donc en celte ville célèbre ; faisons-y profiter ce sang répandu ; portons-v la

1 Art. x*i , ».

■ Ji. as.

J I. Thêta, n, I.

Ibid. X

croix de Jésus, récemment imprimé sur noua par nos plaies encore toutes fraîches; et que ces nouvelles blessures donnent au Sauveur de nouveaux disciples, il y vole dans cette espérance , et son attente n’est pas frustrée.

Mais pourquoi m'arrêter, messieurs, a vous raconter le fruit qu’il n fait dans la ville de Théssaloniquc? Il en est de même de toutes les au très qu'il éclaire par sa doctrine, et qu'il attire par ses souffrances. Il court ainsi par toute la terre, portant partout la croix de Jésus; toujours menacé, toujours poursuivi avec une fureur implacable; sans repos durant trente années, il passe d'un travail à un autre, et trouve partout de nouveaux périls; des naufrages dans ses voyages de mer, des embûches dans ceux de terre; de la haine parmi les Gentils, de la rage parmi 1rs Juifs; des calomniateurs dans tous les tribunaux, des supplices dans toutes les villes; dans l'Église même et dans sa maison , des faux frères qui le trahissent : tantôt lapidé et laissé pour mort, tantôt battu outrageusement et presque déchiré par le peuple; il meurt tous les jours pour le Fils de Dieu, Qnoiidie morior' , et il marque l’ordre de ses voyages par les traces du sang qu’il répand, et par les peuples qu’il convertit; car il joint toujours l’un et l’autre : si bien que nous lui pouvons appliquer ces beaux mots de Tertullicn : « Ses blessures font ses conquêtes; il « ne reçoit pas plutôt une plaie, qu’il la couvre « par une couronne; aussitôt qu’il verse du sang, « il acquiert de nouvelles palmes ; il remporte * plus de victoires qu’il ne souffre de violen- « ces : « Coron» p remit ruinera t patina sanguine m ob.scurat, plus vicloriarum est quant in « } u ri arum'.

C’est pourquoi le sauveur Jésus voulant encore abattre à ses pieds l’impérieuse majesté de Rome, il y conduit enlln le divin apôtre, comme le plus illustre de ses capitaines. Mais, mes frères, il faut plus de sang pour fonder cette illustre Église , qui doit être la mère des autres : saint Paul y donnera tout le sien; aussi y trouvera-t-il un persécuteur qui ne le sait pas répandre à demi , je veux dire le cruel Néron , qui ajoutera le comble uses crimes, en faisant mourir cet apôtre.

Vous raconterai-je, messieurs, combien son sang sc multipliera , quelle suite de chrétiens sa fécondité fera naître , combien il animera de martyrs, et avec quelle force il affermira cet empire spirituel, qui se doit établir à Rome, plus illustre que celui des Césars? Mais quand est-ce que j’achèverai , si j’entrepn nJs de vous rapporter toutes les grandeurs de l’apôtre? J’en ai dit

• I. Cor. xv, SI

* Scorp. n" fl.

DF. SAINT PAUL

asa-z, chrétiens, pour nous inspirer l'amour de In croix, si notre extrême délicatesse ne nous In rendait odieuse. O croix ! qui donnez la xictoire n Paul, et dont lu faiblesse le rend tout-puissuut, notre siècle délicieux ne peut souffrir votre dureté ? Personne ne veut dire avec l'apùtrc : - Je ne

• me plais que dans mes souffrances , et je ne suis

• fort que dans mes faiblesses. • Nous roulons être puissants dans le monde, c'est pourquoi nous sommes faibles selon Jésus-Christ; et l'amour de la croix de Jésus étant éteint parmi les fldèles, toute la force chrétienne s'est évanouie. Mais , mes freres , je ne puis vous dire ce que je pense sur ce beau sujet Le grand Paul me rappelle encore : apres avoir vu les faiblesses que la croix lui a fait sentir, il faut achever ce discours, en considérant les infirmité-s que la charité lui inspire dans le gouvernement ecclésiastique.

TBOISIÉUE POIXT.

Le pourrez-vous croire, messieurs, que l'Eglise de Jésus-Christ se gouverne par la faiblesse; que l'autorité des pasteurs soit appuyée sur l'infirmité ; que le grand apôtre saiut Paul , qui commande avec tant d'empire , qui menace si hautement les opiniiltres, qui juge souverainement les pécheurs , eulin qui fait valoir avec tant de force la dignité de son ministère , soit infirme parmi les fidèles, et que ce soit une divine faiblesse qui le rende puissant dans l’Église? Cela vous parait peut-être incroyable ; cependant c'est une doctrine que lui-même nous a enseignée, et qu'il faut vous expliquer en peu de paroles.

Pour cela vous devez entendre que l’empire spirituel, que le Fils de Pieu donne a son Église, n'est pas semblable à celui des rois. Il n'a pas cette majesté terrible; il n’a pas ce faste dédaigneux, ni ce superbe esprit de grandeur dont sont enflés les princes du monde. - Les rois des

• nations les dominent , dit le Fils de Pieu dans

• son Évangile1 ; mais il n'en est pas ainsi parmi

• vous, où le plus grand doit être le moindre,

• et ou le premier est le serviteur. »

Le fondement de cette doctrine , c’est que cet empire divin est fondé sur la charité. Car, mes frères, cette charité peut prendre toutes sortes de formes. C'est clic qui commande dans fis pasteurs , c’est elle qui obéit dans les peuples : mais soit qu’elle commande , soit quelle obéisse , elle retient toujours ses qualités propres, elle demeure toujours charité, toujours douce, toujours patiente , toujours tendre et compatissante , jamais fiere ni ambitieuse.

Le gouvernement ecclésiastique, qui est ap-

1 Luc. XXII , , 2G.

puyé sur Ja charité , n’a donc rien d’aiticr ni do violent : son commandement est modeste, son autorité est douce et paisible. Ce n'est pas une domination qu’elle exerce : Dominantur , vos autem non sic ; c’est un ministère dont elle s’acquitte, c’cst une économie quelle ménage par la sage dispensation de la charité fraternelle.

Mais cette charité ecclésiastique, qui conduit le peuple de Dieu , passe encore beaucoup plus loiu. Au lieu de s'élever orgueilleusement pour faire valoir son autorité , elle croit que pour gouverner il faut quelle s'abaisse, qu’elle s’affaiblisse, qu'elle se rende infirme elle-même, afin de porter les infirmes. Car Jésus- Christ, son original, en venant régner sur les hommes a voulu prendre leurs infirmités : ainsi les apôtres, ainsi les pasteurs doivent se revêtir des faiblesses des troupeaux commis à leur vigilance; afin que de même que le Fils de Dieu est un pontife compatissant, qui ressent nos infirmités, ainsi les pasteurs du peuple fidèle sentent les faiblesses de leurs frères, et portent leurs infirmités en les partageant. C'est pourquoi le divin apôtre, plein de cet esprit ecclésiastique , croit établir son autorité en se faisant infirme aux infirmes, et sc rendant serviteur de tous

Mais voulez- vous voir, chrétiens, dans un exemple particulier, jusqu’à quel point cet homme admirable ressent les iufirmités de scs frères; représentez-vous ses fatigues, ses voyages, ses inquiétudes , ses peines pour résister à taut d'ennemis , scs soins pour enseigner tant de peuples, scs veilles pour gouverner tant d' Eglises : cependant, accablé de tous ces travaux, il s'impose encore lui-même la nécessité de gagner sa vie à la sueur de son corps, opérantes manibus no si iis \

Que l'ancienne Rome ne me vante plus ses dictateurs pris à la charrue, qui ne quittaient leur commandement que pour retourner à leur labourage : je vois quoique chose de plus merveilleux en la personne de mon grand apôtre, qui même au milieu de ses fonctions , non moius augustes que laborieuses, renonce volontairement aux droits de sa charge; et refusant de tous les fidèles la paye honorable qui était si bien due a son miuistère, ne veut tirer que de ses propres mains ce qui est nécessaire pour sa subsistance.

Cela , mes freres, venait d’un esprit infiuimeut au-dessus du monde; mais vous l'admirerez beaucoup davantage, si vous pénétrez le motif de cette action glorieuse. Écoutez donc ccs be lles paroles de l’admirable saint Augustin, par lesquelles il cutre si bien dans les sentiments dis

• I. Cor. n , 22.

* Ibid. IT , 19.

PANEGYRIQUE

grand Paul : Infinnorum periculis, ne fulsis auspicionibua agitati odissenl quasi venate Evangelium, tanquam palemis matcrnisquc visccribus treme/uctua hoc fecil \ Qui vous oblige, 6 divin apôtre, à travailler ainsi de vos mains? « C'est à cause, dit saint Augustin,

• qu'ayant une tendresse plus que maternelle - pour les peuples qui lui sont commis , il tremble

• pour les périls des infirmes qui, agités par de ■ faux soupçons, pourraient peut-être haïr i’E-

• vangile , en s'imaginant que l’apôtre le prêchait . pour son intérêt. - Quelle charité de saint Paul ! Ce qu'il craint, ce n'cst qu'un soupçon, et un soupçon mal fondé, et un soupçon qu'il eût démenti par toute la suite de sa vie céleste , si épurée des sentiments de la terre : toutefois ce soupçon fait trembler l'apôtre, il déchire ses entrailles plus que maternelles; ce grand homme, pour éviter ce soupçon, veut bien veiller nuit et Jour, et ajouter le travail des mains à toutes scs autres fatigues I

Qui pourrait doue assez expliquer combien vivement il sentait toutes les infirmités des fidèles? Celui qui tremblait pour un seul soupçon , et qu’une ombre de mal épouvantait , en quel état était-il, mes frères, quelle était son inquiétude, quand il voyait des maux véritables , des scandales parmi les fidèles , des péchés publics ou particuliers? Que ne puis-je entrer dans ce coeur tout ardent des flammes de la charité fraternelle, pour y voir de quel sentiment le grand Paul disait ces beaux mots : « Qui est Infirme parmi les . fidèles, sans que je sois infirme avec lui?et qui » peut les scandaliser, sans que je sois moi-même

bridé de douleur?* Quis injirmalur, cl ego non infirmât? Quis scanilalizalur , et ego non uror

Arrêtons ici, chrétiens, et que la méditation d'un si grand exemple fasse le fruit de tout ce discours. Car quelle âme de fer et de bronze ne "se sentirait attendrie par les saintes infirmités que la charité inspire 4 l'apôtre? Voyait-il un membre affligé, il ressentait toute sa douleur. Voyait-Il des simples et des Ignorants, il descendait du troisième ciel pour leur donner un lait maternel , et bégayer avec ces enfants. Voyait-il des pécheurs touchés , le saint apôtre pleurait avec eux pour participer 4 leur pénitence : en '•oyait-il d'endurcis, il pleurait encore leur aveuglement. Partout où l'on frappait un fidèle, il se sentait aussitôt frappé ; et la douleur passant jusqu’à lui par la sainte correspondance de la charité fraternelle, il s’écriait aussitôt, comme blessé et ensanglanté : Quis infirmatur, et ego non

* V‘ ojtrre Mttnnrh. H* 13,1- I, col- 4BR.

» U Cor xi, 29.

infirmor? • Qui est infirme, sans que je le sois? « Je suis brûlé intérieurement, quand quelqu'un « est scandalisé. * Si bien qu’en considérant ce saint homme répandant ses lumières par toute l'Eglise, recevant de tous eàtés des atteintes de tous les membres affligés, je me le représente souvent comme le cœur de ce corps mystique : et de même que tous les membres, comme ils tirent du cœur toute leur vertu , lui font aussi promptement sentir, par une secrète communication, tous les maux dont ils sont attaqués, comme s’ils voulaient l’averti r de l’assistance dont ils ont besoin ; ainsi tous les maux qui sont dans l'Eglise se réfléchissent sur le saint apdtre, pour solliciter sa charité attendrie d’aller au secours des infirmes : Quis infirmatur, et ego non injirmor?

Mais je passe encore plus loin, et j’apprends de saint Chrysostôme, qu’il n’est pas seulement le cœur de l’Eglise, « mais qu’il s’afflige pour « tous les membres , comme si lui seul était toute « l'Église : * Tanquam ipse uni versa orbis Ecc le sia es set, sic pro membris singulis discru ciabatur Que ne me reste-t-il assez de loisir pour entrer nu fond de cette pensée , et pour vous montrer, chrétiens , cette étendue de la charité , qui ne permet pas à saint Paul de se resserrer en lui-même. qui le répand dans toute l'Église , qui le mêle avec tous les membres , qui fait qu’il vit et qu'il souffre en eux : Tanquam ipse uni versa or! >is Ecclcsia esse(f sic pro membris singulis discruciabatur. C’est là, c’est là, si nous l'cntcudons, le comble des infirmités de l'apAtre.

Grand Paul, permettez-moi de le dire, j’ai médité toute votre vie , j'ai considéré vos infirmités nu milieu des persécutions; mais je ne craindrai pas d’assurer qu’elles ne sont pas comparables à celles qui sont attirées sur vous par In charité fraternelle. Dans vos persécutions, vous ne portiez que vos propres faiblesses; ici vous êtes chargé de celles des autres : dans vos persécutions , vous souffriez par vos ennemis; ici vous souffrez par vos frères, dont tous les besoins et tous les périls ne vous laissent pas respirer : dans vos persécutions , votre charité vous fortifiait et vous soutenait contre les attaques ; ici c’est votre charité qui vous accable : dans vos persécutions , vous ne pouviez être combattu que d’un seul endroit dans un même temps ; ici tout le monde ensemble vient fondre sur vous et vous devez en soutenir le faix.

C’est donc ici l’accomplissement de toutes ces divines faiblesses dont l’apétre se glorifie, et c’est ici qu’il s’écrie avec plus de joie : Qtm tnfirmor ,

lit Epitl. il tld Cor. /hm. XXV, D* 1,1. I, pflg 611.

àoogle

DE SAINT PAUL

tune potens sum : * Je ne suis puissant que dans • ma faiblesse. « Car quelle est la force de Paul , qui se fait infirme volontairement afin de porter les infirmes ; qui partage avec eux leurs infirmités , afin de les aider à les soutenir ; qui s'abaisse jusqu'à terrepnrlacharitc, pour lesmettre sur ses épaules et les élever avec lui au ciel ; qui se fait esclave d'eux tous, pour les gagner tous à son Maître? N'est-ce pas là gouverner l'Église d’une manière digne d’un apôtre, n’est-ce pas imiter Jesus-Christ lui-même, dont le trouble nous affermit , et dont les infirmités nous guérissent?

INe voulez- vous pas, chrétiens, imiter uu si grand exemple? Que d’iulimics à supporter, que d’ignorants à instruire, que de pauvres à soulager dans l'Église! Mon frère, excitez votre zèle : cet homme qui vous hait depuis tant d'années, c'est un infirme qu’il vous faut guérir. Mais sa haine est invétérée : donc son infirmité est plus dangereuse. Mais il vous a, dites-vous, maltraité souvent par des injures et par des outrages: soutenez son infirmité, tout le mal est tombé sur lui; ayez pitié du mal qu'il s’est fait, et oubliez celui qu'il a voulu vous faire. Gourez à ce pécheur endurci, réchauffez et rullumez sa charité eteinte ; tendez-lui les bras, ouvrez-lui le cœur, tâchez de gagner votre frère.

Mais jetez encore les yeux sur les nécessités temporelles de tant de pauvres qui crient après vous. Ne semble-t-il pas que la Providence ait voulu les unir ensemble dans cet hôpital merveilleux, afin que leur voix fût plus forte, et qu'ils pussent plus aisément émouvoir vos cœurs? Ne voulez-vous pas les enteudre, et vous joindre à tant d'âmes saintes qui, conduites par vos pasteurs, courent au soulagement de ces misérables? Allez à ces infirmes, mes frères, faitesvous infirmes avec eux, sentez en vous-mêmes leurs infirmités, et participez à leur misère. Souffrez premièrement avec eux; et ensuite soulagezvous avec eux , en répandant abondamment vos aumônes. Portez ces faibles et ces impuissants; et ces faibles et ces impuissants vous porteront après jusqu'au ciel. Amen.

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