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PANÉGYRIQUE
a-t- il d'autres , qui reprendrout peut-être ces sectateurs trop ardents des richesses et des délices. Pour nous, diront-ils, nous taisons prnfessinu d'honneur, nous ne recherchons rien avec tant de soin que ia réputation et la gloire. Si vous pénétrez dans leurs consciences, vous trouverez qu'ils s'estimeut les seuls honnêtes gens daus le monde : ils cousumcnt leur esprit de veilles et d'inquiétudes pour acquérir duerrdit, pour être élevés aux honneurs. Ce sont, h mon avis, les trois choses qui fout toutes les aflàircs du monde , qui nouent toutes les intrigues , qui enflamment toutes les passions , qui causent tous les empressements.
Ali ! que notre admirable François a bien reconnu l’illusion de tous ces bleus iinagiuaires! il dit que les richesses captivent le cœur, que les honneurs l'emportent, que les plaisirs rumollisseut ; que pour lui, il veut établir ses richesses dans la pauvreté, ses delices dans les souffrances, et sa gloire dans In bassesse. 0 ignorance !ô folie! hé Dieu, que pense-t-il faire? O le plus insensé des hommes selon la sagesse du siècle , mais le plus sage, le plus intelligent, le plus avise selon la sagesse de Dieu ! C'est ce que je lécherai de vous faire voir dans la suite de ce discours.
PltEUIEn POINT.
Quand je me suis proposé de vous entretenir aujourd'hui des trois victoires de saint François sur les richesses du monde, sur ses plaisirs et sur ses honueurs, je m'étais persuadé que je pourrais les représenter les unes après les autres ; mais je vois bien maintenant que c'est une entreprise impossible , et qu’ayant à commencer par la profession généreuse qu’il a faite de la pauvreté, je suis obligé de vous dire que, par cette seule résolution, il s’est mis infiniment au-dessus des honueurs et des opprobres , des incommodités et des agréments, et de tout ce que l'on appelle bien et mal dans le monde : car enfin ce serait mal connaître la nature de la pauvreté, que de la considérer comme un mal séparé des autres. Je pense pour moi, chrétiens , que, lorsqu'on a inventé ce nom, on a voulu exprimer non point un mal particulier, mais un abîme de tous les maux, et l'assemblage de toutes les misères qui affligent la vie humaine. Et certes, j’oserais quasi assurer que c'est quelque mauvais démon , qui , voulant rendre la pauvreté tout à fait insupportable, a trouvé le moyen d'attacher nux richesses tout ee qu'il y a d’honorable et de plaisant dans le. monde : c'est pourquoi notre langage ordinaire les nomme biens d'un nom général, parce qu elles sont l'instrument commun pour acquérir tous les autres. De sorte que uous (leur-
rions, au contraire, appeler la pauvreté un mal général , parce que les richesses ayant tiré de leur côté la joie , l'affluence , l'applaudissement , la faveur, il ne reste à la pauvreté que la tristesse et le disespoir, et l'extrême nécessité, et, ce qui est plus insupportable, le mépris et la servitude : et c’est ce qui fuit dire au Sage que la pauvreté entrait en une maison tout ainsi qu'un soldat armé : Pauptries quasi vir annotas L’ctrange comparaison!
Vous dirai-je ici, chrétiens, combien est effroynble en une pauvre maison une garnison de soldats? plût à Dieu que vous fussiez en état de l'apprendre seulement de ma bouche! Mais, hélas! uns campagnes désertes, et nos bourgs misérablement désolés , nous disent assez que c'est cette seule terreur qui a dissipé deçà et delà tous leurs habitants. Jugez , jugez par là combien la pauvreté est terrible; puisque la guerre, l'horreur du genre humain , le monstre le plus cruel que l'enfer ait jamais vomi pour la ruine des hommes , n'a presque rien de plus effroyable que cette désolât Ion , cette indigence , cette pauvreté qu'elle traîne nécessairement avec elle. Mais du moins n’est-ce pas assez que la pauvreté soit accablée de tant de douleurs, sans qu'on la charge encore d'opprobre et d'ignominie? Les lièvres, les maladies, qui sont presque nos plus grands maux, encore ont-elles cela de bon qu'elles ne font de honte à personne. Dans toutes les auties disgrâces, nous voyons que chacun prend plaisir de conter ses maux et ses infortunes ; la seule pauvreté a cela de commun avec le vice , quelle nous fait rougir, de même que si être pauvre, c'était être extrêmement criminel.
En effet combien y a-t-il de personnes qui se privent des contentements , et même des nécessités de la vie , afin de soutenir une pauvreté honorable! Combien d'autres en voyons-nous qui se font effectivement pauvres, tâchant de satisfaire à je ne sais quel point d'honneur , par une dépense qui les consume ! Et d'où vient cela , chrétiens , sinon que, dans l'estime drs hommes, qui dit pauvre, dit le rebut du monde? Pour cela, le prophète David, après avoir décrit les diverses roiscrcsdes pauvres .conclut enfin parcettcexcellente parole qu’il adresse à Dieu : Tibi dervlirlus est pauper * : ■ Seigneur, dit-il, on vous nban- « donne le pauvre; » et voyons-nous rien de plus commun dans le monde? Quand les pauvres s’adressent à nous , afin que nous Soulagions leurs nécessités , n’est-il pas vrai que la faveur In plus ordinaire que nous leur faisons , c’est desouhniter que Dieu les assiste? Dieu soit à votre aide! leur
1 Prnr. il. II.
» l’a. » , as.
DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE
disons-nous ; mais de contribuer de notre part quelque chose pour les secourir, c'est la moindre de nos pensées. Nous nous en déchargeons sur la miséricorde divine, ne considérant [>as que c'est par nos mains et par notre ministère , que Dieu a résolu de leur faire celte miséricorde que nous leur souhaitons : tant U est s rai que personne ne ! se met en peine des pauvres! Chacun s’inquiète, chacun s’empresse à servir les grands ; et il n’y a que Dieu seul à qui les pauvres ue soient point à charge : Tibi tlcrelictus est !
Cela étant ainsi, comme l'expérience nous le fait voir; quand un homme accommodé dans le siècle, comme saint François, prend la résolution de se plaire dans les bassesses de la pauvreté, ne faut-il pas que ce soit une âme extrêmement touchée du mépris de tous ces biens imaginaires , qui remportent parmi nous un si grand applaudissement? I-e voyez- vous , chrétiens ; François , ce riche marchand d' Assise , que son pere a envoyé à Rome pour les affaires de son négoce, le voyez-vous qui s’entretient avec uu pauvre au mitieu des rues? Hé Dieu 1 qu’a de commun le négoce avec cette sorte de gens ? Quel marché veut-il faire avec ce pauvre homme? Ah ! l'admirable trafic , le riche et précieux échange! il vent avoir l'habit de ce pauvre, et pour cela il lui donne le sien ; et après, ravi d'avoir fait un si bel échange, d'uu habit honnête contre un autre tout déchiré , Il parait tout Joyeux habillé en pauvre , pendant que le pauvre a peine à se reconnaître sous son habit de bourgeois.
Jésus, mon Sauveur, qui dites que l’on vous habille quand on couvre la nudité de vos pauvres, pourrais-je bien ici exprimer combien cette action vous fut agréable ? L'histoire ecclésiastique m’apprend que saint Martin, votre serviteur, ayant donné la moitié de son manteau à un pauvre qui lui demandait l’aumône, vous lui apparûtes la nuit dans une vision merveilleuse, paré superbement de cette moitié de manteau , vous glorifiant en la présence de vos saints anges que Martin , encore catéchumène, vous avait donné cet habit. Me permettrez-vous, ô mon Maître, une parole familière , que j'use ici avancer ensuite de ce que vous dites vous-mème? S'il est vrai que vous estimiez qu'on vous donne lorsqu’on fait largesse a vos pauvres' , combien vous glorifie- j rez-vous du don que vous fait François! Ce n’est pas de son manteau seulement qu’il se dépouille pour l’amour de vous : il veut vous revêtir tout entier ; il vous fait présent d’un habit complet. Bien plus : ayant appris de votre Évangile que , lorsque vous étiez sur la terre , vous vous étiez toujours plu dans la pauvreté, non content de
• Vous, xxv , ».
; vous avoir habillé, il semble vous demander à son tour que vous l’habilliez à votre façon : il se couvre d'un habit de pauvre , afin d’être semblable g vous.
Et dans ce merveilleux appareil , d’autant plus magnifique qu’il était abject, suivons-le, s’il vous plait , incs chers frères, nous verrons une action qui sans doute sera surprenante. Il s'en va à l'Église de Dieu , à ta mémoire des apôtres saint Pierre et saint Paul , ces deux pauvres Illustres qui ont vu les empereurs prosternés devant leurs tombeaux : lâ , sans considérer qu'il pourrait être aisément connu , et vous savez que le commerce donne toujours beaucoup d'habitudes, il se mêle parmi les pauvres qui sait être les frères et les biens-nimés du Sauveur; il fait son apprentissage de celte pauvreté généreuse a laquelle mon Maître l'appelle; il goûte à longs traits la honte et l'ignominie qui lui a été si agréable; il se durcit le front contre eette molle et lâche pudeur du siècle, qui ne peut souffrir les opprobres, bien qu'ils aient été consacrés en la personne du Fils de Dieu. Haï qu'il commence bien â faire profession de la folie de la croix, et de la pauvreté évangélique!
Mais avant que de passer outre à ses autres actions, fidèles, il est nécessaire, afin que nous en connaissions mieux le prix , que nous tâchions de nous détromper de cette folle admiration des richesses dans laquelle on nous a élevés : il faut que je vous fasse voir, par des raisonnements invincibles, les grandeurs de la pauvreté selon les maximes de l’Évangile ; d’où il vous sera aisé de conclure combien est injuste le mépris des pauvres , que je vous représentais tout a l'heure. Mais, afin de le faire avec plus de fruit, laissons, laissons, s’il vous plaît, aux orateurs du monde la pompe et la majesté du style panégyrique; ils ne se mettent point en peine que l’on les entende, pourvu qu'ils reconnaissent que l'on les admire. Pour nous qui sommes ici dans In chaire du sauveur Jésus, ornons notre discours de In simplicité de son Évangile , et repaissons nos âmes de vérités solides et Intelligibles.
Je dis donc , ô riches du siècle , que vous avez tort de traiter les pauvres avec un mépris si injurieux : afin que vous le sachiez , si nous voulions monter à l'origine des choses, nous trouverions peut-être qu'ils n'auraient pas moins do droit que vous aux biens que vous possédez. Lu nature ou plutôt , pour parler plus chrétiennement, Dieu, le Père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal a tous ses en faulssur toutes les choses dont ils ont besoiu pour la conservation de leur vie. Aucun de nous ne se peut vanter d'étre plus avantagé que les
PANÉGYRIQUE
autres par la nature ; mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pût durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage el à la propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de la esl né ce mot de mien et de tien , cette parole si froide , dit l'admirable saint Jean-Chrysostûme1; de là cette grande diversité de conditions, tes uns vivant dans l'affluence de toutes choses , les autres languissant dans une extrême indigence. C est pourquoi plusieurs des saints Pères ayant eu égard , et à l’origine des choses, et à cette libéralité générale de la nature envers tous les hommes, n’ont pas fait de difficulté d'assurer que c'était en quelque sorte frustrer les pauvres de leur propre bien , que de leur dénier celui qui nous est superflu.
Je ne veux pas dire par là, mes frères, que vous ne soyez que les dispensateurs des richesses que vous avez; ce n'est pascequejeprétends. Car ce partage de biens s’étaut fait d'un commun consentement de toutes les nations, et ayant été autorisé par la loi divine, vous êtes les maîtres et les propriétaires de la portion qui vous est échue : mais sachez que , si vous en êtes les véritables propriétaires selon la justice des hommes, vous ne devez vous considérer que comme dispensateurs devant la justice de Dieu, qui vous en fera rendre compte. Ne vous persuadez pas qu'il ait abandonné le soin des pauvres : encore que vous les voyiez destitués de toutes choses , gardez-vous bien de croire qu'ils aient tout à fait perdu ce droit si naturel qu'ils ont de prendre dans la masse commune tout ce qui leur est nécessaire. Non, non, ô riches du siècle, ce n'est pas pour vous seuls que Dieu fait lever sou soleil . ni qu'il arrose la terre, ni qu'il fait profiter dans son sein une si grande diversité de semences ; les pauvres y ont leur part aussi bien que vous. J’avoue que Dieu ne leur a donné aucun fonds en propriété; mais il leur a assigné leur subsistance sur les biens que vous possédez, tout autant que vous êtes de i iehes. Ce n’est pas qu’il n'eût bien le moyen de les entretenir d’une autre manière, lui sous le règne duquel les animaux, même les plus vils, ne manquent d’aucunes des choses convenables à leur subsistance : ni sa main n’est point raccourcie, ni ses trésors ne sont point épuisés; maisil a voulu que vous eussiez l'honneur de faire vivre vos semblables. Quelle gloire en vérité, chrétiens, si nous la savions bien comprendre! Par conséquent , bien loin de mépriser les pauvres , vous les devriez respecter, les considérant comme des personnes que Dieu vous adresse et vous recommande.
1 Uom. rfc J Philoq. n* I, I. I, p. 193-
Car enfin méprisez-les , traltez-les indignement tant qu'il vous plaira , il faut néanmoins qu'ils vivent à vos dépens , si vous ne voulez encourir l'indignation de celui qui parmi ces noms si augustes d'Éternel et de Dieu des armées, se glorifie encore de se dire le Père des pauvres. Vive Dieu, dit le Seigneur, c'est jurer par moi-méme, le ciel et la terre et tout ce qu'Us enferment est à moi : vous êtes obligés de me rendre la redevance de tous les biens que vous possédez. Mais certes pour moi je n'ai que faire ni de vos offrandes ni de vos richesses : je suls votre Dieu , et n'ai pas besoin de vos biens. Je ne peux souffrir de nécessité qu'eu la personne des pauvres , que j’avoue pour mes enfants ; c’est à eux que j’ordonne que vous payiez fidèlement le tribut que vous me devez. Voyez- vous, mes frères; ces pauvres que vous méprisez tant, Dieu les établit ses trésoriers et ses receveurs généraux : H veut que l'on consigne en leurs mains tout l'argent qui doit entrer dans ses coffres. Il ne leur donne ici-bas aucun droit qu’ils puissent exiger par une justice étroite; mais il leur permet de lever sur tous ceux qu'il a enrichis un impût volontaire, non par contrainte , mais par charité. Que si on les refuse, si on les maltraite, il n'entend pas qu'ils portent leur plainte par-devant des juges mortels; lui-même H écoutera leurs cris du plus haut des cieux : comme ce qui est dû aux pauvres ce sont ses. propres deniers, il en a réservé la connaissance à son tribunal. C'est moi qui les vengerai, dit-il : je ferai miséricorde à qui leur fera miséricorde , je serai impitoyable à qui sera Impitoyable pour eux. Merveilleuse dignité des pauvres! la grâce, la miséricorde, le pardon est entre leurs mains; et il y a des personnes assez insensées pour les mépriser : mais encore n'estcc pas là par où saint François les considère le plus.
Ce petit enfant de Bethléem , c'est ainsi qu'il appelle mon Maître, ce Jésus * qui étant si ri- « ehe s'est fait pauvre pour l'amour de nous, « afin de nous cnrichirpar son Indigence, * comme dit l’apotre saint Paul ' ; ce roi pauvre , qui venant nu monde n’y trouve point d'habit plus digne de sa grandeur que celui de la pauvreté, c’est là ce qui touche son âme. Ma chère pauvreté , disait-il , si basse que soit ton extraction , selon le jugement des hommes , je ne puis que je ne t’estime depuis que mon Maître t'a épousée. Et certes il avait raison , chrétiens. Si un roi épouse une fille de basse extraction, elle devient reine : on en murmure quelque temps ; mais enfin on la reconnaît : elle est anoblie parle mariage du prince ; sa noblesse passe à sa maison, ses pa-
1 u. Cm. vin , 9
oogle
de Saint François d’assise.
, rente ordinairement sont appelés aux plus belles charges, et ses enfants sont les héritiers du royaume. Ainsiaprès que le Fils de Dieu népousé la pauvreté ; bien qu'on y résiste , bien qu'on en murmure , elle est noble et considérable par cette alliance. Les pauvres, depuis ce temps-là , sont les confidents du Sauveur, et les premiers ministres de ce royaume spirituel qu'il est venu établir sur la terre. Jésus même , dans cet admirable discours qu'il fait a un grand auditoire sur cette mystérieuse montagne, ne daignant parler aux riches, sinon pour foudroyer leur orgueil , adresse la parole aux pauvres, ses bons amis, et leur dit avec une incroyable consolation de son âme : « O • pauvres, que vous êtes heureux, parce qu'à « vous appartient le royaume de Dieu I • lirait paupcres, quia vestrum est regnum Dci ■ I
Heureux donc mille et mille fois le pauvre François, le plus ardent, le plus transporté, et, si j’ose parler de la sorte , le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans l'Église. Avec quel excès de zèle ne l'a-t-il point embrassée! combien belle, combien généreuse, combien digne d’être consacrée a la mémoire étemelle de la postérité, fut cette réponse qu'il fit a son père lorsqu’il le pressait , en présence de l'évêque d' Assise, de renoncer à ses biens! Il accusait son fils d'être le plus excessif en dépense, qui fût dans tout le pays. Il ne saurait, disait-il, refaser un pauvre : il ne peut souffrir qu'il y ait dans la ville des familles nécessiteuses. Il vend toutes mes marchandises, et leur en distribue le prix. Et en effet, chrétiens, à voir comme François en usait, on eût dit qu’il avait engagé son bien aux pauvres de la province , et que l’aumône qu'il leur faisait était moins un bienfait qu'une dette. Et parce que tout son patrimoine ne pouvait suffire a payer ces dettes infinies d'une charité immense et sans bornes , son père soutenait qu'il était obligé à faire cession de biens ; d'autant plus, disait-il, qu'il était incorrigible, et qu’il n'y avait aucune apparence qu’il devint meilleur ménager.
Que répondra François à des accusations si pressantes, faites avec toute la véhémence de l'autorité paternelle? O Dieu étemel, que vous inspirez de belles réponses à vos serviteurs quand ils se laissent conduire à votre Esprit saint ! Tenez, dit François animé d’un instinct céleste, tenez , 6 mon père , je vous donne plus que vous ne voulez; et dans le même moment, jetant à ses pieds ses habits : Jusqu’ici , poursuit-il , je vous avais appelé mon père; maintenant que je n’attendrai plus aucun bien de vous , j’en dirai plus hardiment et avec une confiance plus pleine :
< Lut. n, so.
sot
Notre Père, qui êtesaux deux. Quelle éloquence assezforte, quels raisonnements assez magnifiques pourraient ici égaler la majesté de cette parole? O la belle banqueroute que fait aujourd'hui ce marchand ! O homme, non tant incapable d’avoir des richesses , que digne de n'en avoir pas, digne d'être écrit dans le livre des pauvres évangéliques, et de vivre dorénavant sur le fonds de la Providence! Enfin il a rencontré cette pauvreté si ardemment désirée, en laquelle il avait mis son trésor : plus on lui ôte , plus on l'enrichit Que l'on a bien fait de le dépouiller entièrement de ses biens; pulsqu'aussi bien on voulait lui ravir ce qu'il estimait de plus beau dans toutes ces possessions, qui était le pouvoir de les répandre abondamment sur les pauvres! Il a trouvé un Père qui ne l’empêchera pas de donner, ni ce qu’il gagnera par le travail de ses mains, ni ce qu’il pourra obtenir de la charité des fidèles. Heureux , de n'avoir plus rien dans le siècle, son habit même lui venant d’aumône ! Heureux , do n’avolr d’autre bien que Dieu , de n'attendre rien que de lui , de ne recevoir rien que pour l'amour de lui! Grâce à la miséricorde divine. Il n'a plus aucune affaire que de servir Dieu : toute sa nourriture est de faiire sa volonté. Que son état est différent de celui des riches 1 vous le verrez dans ma seconde partie.
Quand je vous considère, ô riches du siècle, vous me semblez bien pauvres en comparaison de François. Vous ne sauriezavoir tant de richesses, que vos passions déréglées n'en consument encore davantage. Il vous en faut pour la nécessité , pour la vanité, pour le luxe, pour les plaisirs, pour la pompe, pour la parade, pour mille superfluités. François, au contraire, ne saurait avoir ni un habillement si sordide , ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait; tout prêt même à mourir de faim , si telle est la volonté de son Père. Il s'en va tantôt dans une sombre forêt , tantôt sur le haut d'une montagne, admirant les ouvrages de Dieu, invitant toutes les créatures à le louer et à le béair, leur prêtant pour cela son intelligence et sa voix, passant les jours et les nuits à prononcer, à méditer, àgoôter cette pieuse parole : « Notre Père, qui êtes aux • deux; *et cette autre : « Mon Dieu et mon tout, ■ qu'il avait sans cesse à la bouche , Drus meus et omnia. 11 court par toutes les villes, par toutes les bourgades , par tous les hameaux ; Il lève hautement l'étendard de la pauvreté; il commence à exercer un nouveau genre de négoce , Il établit le plus beau et le plus riche commerce dont on se puisse iamais aviser. O vous, disait-il, vous
*«• PANÉGYRIQUE
qui désirez acquérir cette perle unique de l'Évangile, venez, associons-nous, afin de trafiquer d ans le ciel : vendez tous vos biens , donnez tout aux pauvres, venez avec moi, libres de tous soins séculiers : venez , nous ferons pénitence ; venez , nous louerons et servirons notre Dieu en simplicité et en pauvreté.
0 sainte compagnie , qui commencez il vous assembler sous la conduite de saint François, puissiez-vous , en vous étendant de toutes parts, inspirer à tous les hommes du monde un généreux mépris des richesses , et porter tous les peuples à l’exercice de la pénitence! Mais que prétendezvous faire avec ces habits d une forme si singulière, si pesants en été, si peu propres à vous garantir des rigueurs du froid? pourquoi n’avezvous plus d’égard à la nécessité ou à la faiblesse de la chair? Fidèles, le pauvre François, qui leur a donné ce conseil , ne comprend pas ce discours : il est prévenu d'antres maximes plus mêles et plus élevées. Il se souvient de ces feuilles de figuier qui couvrirent, dans le paradis, la nudité de nos premiers parents, sitôt que leur désobéissance la leur eut fait connaître. Il songe que l'homme a été nu , tant qu’lia été innocent ; et par conséquent que ce n'est pas la nécessité, mais le péché et la honte qui ont fait tes premiers habits. Que si c’est le péché qui a habillé la nature corrompue, il juge qu'il sera bienséant que la pénitence l'habille après qu’elle a été réparée.
Mais pourquoi vous exténuez-vous par tant de jeunes? pourquoi vous consumez-vous par tant de veilles? pourquoi vous jetez-vous sur ces neiges? pourquoi vois-je ce cilice inséparable de votre corps , que l'on pourrait prendre pour une autre peau qui se serait formée sur la première? Répondez, François, répondez : vos sentiments «ont si chrétiens que je croirais diminuer quelque chose de leur générosité, si je ne vous les faisais exposer à vous-même. Qui êtes -vous dira-t-il, vous qui me faites cette question ? ignorez-vous que le nom de chrétien signifie un homme souffrant? Ne vous souvenez-vous pas de ces deux braves athlètes, Paul et Rarnabé, qui allaient confirmant et consolant les Églises? et que leur disaient-ils pour les consoler? . Qu'il « fallait par de longs travaux, et une grande • suite de tribulations , parvenir au royaume des ■ deux : » Quia per mu/tas angustins et tribulationes oportet pervenire ad regnum Dei \ Sachez, poursuivra-t-il ; et pardonnez-moi, chrétiens, si je prends plaisir aujourd'hui à vous faire parler si souvent ce merveilleux personnage . sachez donc , dira-t-il , que nous autres chrétiens - nous avons un corps et une âme qui
1 jtcl. Il*, si.
« doivent être exposés à toute sorte d'iucommo- « dités : » Ipsam animam ipsumque corpus e. rpositum omnibus ad injuriam gerimus *. Et c'est ainsi que pour suivre le commandement de l’apôtre * , afin de ne point courir en vain , ■ je > travaille à dompter mon corps, et à réduire en ■ servitude l'appétit de ces voluptés qui , par leur
• délicatesse, rendent molle et efféminee cette
• mâle vertu de la foi : • Discutiendœ sunt deliciœ, quorum moltilia elfluxu Jidei vin us efjeminari potest 5. Après tout . quelles plus gran-
• des délices à un chrétien, que le dégoût des « délices? - Quœ major voluptas, quam/astidiutn ipsius voluptalis <? . Quoi! ne pourruns- » nous pas vivre sans plaisir, nous qui devons - mourir avec plaisir? . flion possutuus vivere sine mluptate, qui mon cum voluptate debemus s? Ce sont les' paroles du grave Tertullien qu'il prêtera volontiers aux sentiments de François, si dignes de cette première vigueur et fermeté des mœurs chrétiennes.
Sévère mais évangélique doctrine, dures mais indubitables vérités , qui faites frémir tous nos sens, et paraissez si folles a notre aveugle sagesse : c'est vous qui avez rendu l'inimitable François si heureusement insensé; c'est vous qui l'avez enflammé d'un violent désir du martjre, qui lui fait chercher de toutes parts quelqucinfldèicqui ait soif deson sang. Et certesilest véritable, cueore que tous nos sens y répugnent, qu'un chrétien qui est blessé de l'amour de notre Sauveur n a pas de plus grand plaisir que de répandre son sang pour lui. C'est là, peut-être, le seul avantage que nous pouvons remporter sur les anges. Ils peuvent bien être les compagnon! de la gloire de Notre-Scigneur, mais ils ne peuvent pas être lescompagnonsde sa mort. Ces bienheureuses intelligences peuvent bien paraître devant la face de IJicu commedes victimes brûlantes d’une charité éternelle, mais leur nature impassible ne leur permet pas de faire une généreuse «■preuve de leur affection parmi les souffrances, et de recevoir cet honneur, si doux a celui qui aime, d aimer jusqu à mourir , et même de mourir par amour. Tour nous, nu contraire, nous jouissons de ce précieux avantage ; car des deux sortes de vies qu'il a plu à Dieu nous donner, I une, immortelle et incorruptible, fera durer notre amour éternellement dans le ciel ; et pour I autre, qui est périssable, nous la lui pouvons immoler pour signaler cet amour sur la terre. Et c’est, comme je vous disais tout à l’heure, ce
1 Ttri/iH. rie Patient. »* *.
* I. Cur. i\, 26, 27.
1 7c-r/f<//, de C'ttllu femtH C*
* ftlcm rf,- Spect. d'* 29.
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DE SAINT FRANÇOIS D'ASSISE. su
qui peut arriver de plus doux à une Ame vraiment contenance Ils allaient se présenter an supplice, percée des traits de l'amour divin. Une sainte et divine joie éclatait dans leurs yeux
Ne voyez- vous pas , chrétiens , que le sauveur et sur leurs visages , par je ne sais quelle ardeur Jésus durant le cours de sa vie mortelle n’a point plusqu’humainequi étonnait tous les spectateurs, eu de plus délicieuse pensée, que celle qui lui Cestqu'ilsconsidéraient en esprit ces torrents du représentait la mort qu'il devait endurer pour sang de Jésus , qui se débordaient sur leurs âmes l'amour de nous? et d'ou loi venait ce goût, ce par une inondation merveilleuse, plaisir ineffable qu'il ressentait dans la consldé- Je ne m'étonne donc plus si l'incomparable ration de maux si péuibles et si étranges? C'est François désire si ardemment le martyre, lui qui parce qu’il nous aimait d'une charité immense, ne perdait jamais de vue le Sauveur attaché & la dont nous ne saurions jamais uous former qu’une croix , et qui attirait continuellement , de ses adotrcs-faible idée. C'est pourquoi il brille d'impn- râbles blessures, cette eau céleste de l'amour de tience de voir bieutôt luire au monde cette pâque Dieu , qui jaillit jusqu'à la vie étemelle. Enivré si mémorable', qu'il devait sanctifier par sa mort, decedivin breuvage, il court au martyre comme Il soupire sans cesse apres ce baptême de sang * un insensé : ni les fleuves , ni les montagnes , ni et après cette heure dernière, qu'il appelait aussi les vastes espaces des mers ne peuvent arrêter sou heure par excellence3, comme étant celle où sonardeur.il passe en Asie , en Afrique, partout son amour devait triompher. Lorsque Jeau-liap- où il pense que la haine soit la plus échauffée tiste, son saint précurseur, voit reposer le Saint- contre le nom de Jésus. Il prêche hautement A Esprit sur sa tète s, que le ciel s'entr'ouvre sur ces peuples la gloire de l'Évangile : il découvre lui, que le Père le reconnaît publiquement pour les impostures de Mahomet, leur faux prophète, son Fils; ce n'est pas là, chrétiens, ce qu'il ap- Quoi! ces reproches si véhéments n'animent pas pelle son heure. Cette heure, qui est la sienne, cesbarbarcscontrclegénéreuxFrançois?auconselon sa façon de parler ordinaire, et selon la traire ils admirent sou zèle infatigable, sa fermeté phrase de l'Ecriture, c'est celle A laquelle, por- invincible, ce prodigieux mépris de toutes les tant nos iniquités sur le bois, il se doit immoler choses du monde : Ils lui rendent mille sortes pour nous par uu sacrifice de charité. d'honneurs. François indigné de se voir ainsi
Que si le Créateur trouve une joie ai parfaite respecté par les ennemis de son Maître , recoma mourir pour sa créature, quel contentement mence ses invectives contre leur religion monsdoit éprouver la créature de mourir pour son trueuse : mais, étrange et merveilleuse insensibl* Créateur ! Et c'est ici où l'âme fidele ressent de lité! ils ne lui témoignent pas moins dedéférence; merveilleux transports dans la contemplation de et le brave athlète de Jésus-Christ , voyant qu'il notre Maître crucifié. Ce sang précieux, qui ruis- ne pouvait mériter qu’il lui donnassent la mort : sèle de toutes parts de scs veines cruellement dé- Sortons d'ici , mon frère , disait-il A son eorapachirées , devient pour clic comme un fleuve de gnon ; fuyons , fuyons bien loin de ces barbares flammes, qui l’embrase d'une ardeur invincible trop Immains pour nous, puisque nous ne les de se consumer pour lui. Et pourrions-nous voir pouvons obliger ni A adorer notre Maître, ni à notre brave et victorieux capitaine verser son nous persécuter, nous qui sommes ses serviteurs, sang pour notre salut avec uoe si grando joie, O Dieu! quand mériterons-nous le triomphe du saus que le mitre s'échauffât en nous-mémes par martyre, si nous trouvons des honneurs même ce spectacle d'amour? Les médecins nous appren- parmi les peuples les plus Infidèles? Puisque Dieu nent que ce sont certains esprits chauds, et par ne nous juge pas dignes de In grâce du martyre, conséquent actifs et vigoureux, qui sc mêlant ni de participer à ses glorieux opprobres, allons» parmi notre sang le font sortir ordinairement nnus-en,monfrére,allonsachevernotrevicdnns avec une grande impétuosité sitùt que la veine lemartyredelapénitencc;oucherchonsquelque est ouverte. Ah ! que le sang de Jésus-Christ , qui endroit de la terre , où nous puissions boire A longs est coulé dans nos veines par la vertu de ses sa- traits l'ignominie de la croix, crements, auinie le sang des martyre d'une sainte Ce serait en cet endroit, chrétiens, qu'il so-
ct divine chaleur, qui le fait jaillir d'ici-bas jus- rait beau de vous représenter le dernier trait de que sur le Irène de Dieu, lorsqu'une épée infidèle folie du sage et admirable François. Que vous l'épanche pour La confession de la foi ! Regardez seriez ravis , de lui voir établir sa gloire sur le ces bienheureux soldats du Sauveur, avec quelle mépris des houneure! Quelles louanges ne donneriez-vous pas à la naïve enfance de son inno-
« Luc. xvu, ix rente simplicité , et à cette humilité si profonde,
• Vni T P«r laquelle il sc considérait comme le pins grand
• MHth. iis, it. ! des pécheurs; et A cette confiance fidèle, qui lui
SIS PANÉGYRIQUE
faisait fonder tout l'appui de son espérance sur les mérites du Fils de Dieu ; et à cette crainte si humble qu'il avait de faire paraître ces sacrés caractères de la passion du Sauveur, que Jésus crucifié, par une miséricorde ineffable, avait imprimés sur sa chair! Mais combien seriez-vous étonnés quand je vous dirais que François, François, cet admirable personnage , quia mené une vie plus angélique qu'humaine, refuse la sainte prêtrise, estimaut cette dignité trop 'pesante pour ses épaules ! Hélas ! quelque imparfaits que nous soyons, nous y courons souvent sans y être appelés , avec une hardiesse , une pré’ cipitation qui fait frémir la religion : témérairts, qui ne comprenons pas la hauteur des mystères de Dieu et la vertu qu'ils exigent dans ceux qui prétendent en être les dispensateurs. Et François au contraire , cet ange terrestre , après tant d'actions héroïques, et un si long exercice d’une vertu consommée, bien que tout l’ordre ecclésiastique lui tende les bras comme il un homme qui devait être un de ses plus beaux iuminaires, tremble et frémit au seul nom de prêtre, et n'ose, malgré la vocation la plus légitime , regarder que de loin une dignité si redoutable! Mais certes, si je commençais à vous raconter ces merveilles , j'entreprendrais un nouveau discours; et sur la fin de ma course, Je m’ouvrirais une carrière immense. Puis doue que nous faisons dans l’Église les panégyriques des saints , moins pour célébrer leurs vertus, qui sont déjà couronnées, que pour nous en proposer l'exemple; il vaut mieux que nous retranchions quelque chose des éloges de saint François , afin de nous réserver plus de temps pour tirer quelque utilité de sa vie.
Que choisirons-nous , chrétiens , dans les actions de saint François, pour y trouver notre instruction? Ce serait peut-être une entreprise trop téméraire, que de rechercher curieusement celle de ses vertus qui serait la plus éminente : il n'appartient qu’à celui qui les donne, d'en faire l'estimation. Que chacun prenne donc pour soi ce qu'il sent en sa conscience lui devoir être le plus utile; et moi, pour l’édification de l'Église, je vous proposerai ce qui me semble le plus profitable au salut de tous : et je ne sais quel sentiment me dit au fond'de mon cœur que ce doit être le mépris des richesses , auxquelles il est tout visible que nous sommes trop attachés. L'apôtre parlant a Timothée, instruit en sa personne les prédicateurs comment Ils doivent exhorter les riches : • Commandez, dit-il, aux riches du siè-
• cle, qu’ils se gardent d'être hautains, et de « mettre leur espérance dans l’incertitude des ri-
• ch esses : • Divitibus hujus tœntli principe non tublime supert, neque spcmrc in incerto ilivi-
tiarum C’est ce que dit l'apôtre saint Paul, où il touche fort à propos les deux principales maladies des riches : la première, ce grand attachement à leurs biens; la seconde, cette grande estime qu’ils font ordinairement de leurs personnes : parce qu'ils voient que leurs richesses les mettent en considération dans le monde.
Or, mes frères , quand je ne ferais ici que le personnage d'un philosophe , je ne manquerais pas de raisons pour vous faire voir que c'est une grande folie de faire tant d'état de ces biens qui nous peuvent être ravis par une infinité d'accidents , et dont la mort enfin nous dépouillera sans ressource , après que nous aurons pris beaucoup de peine à les sauver des autres embûches que leur dressera la fortune. Que si la philosophie a si bien reconnu la vanité des richesses , nous autres chrétiens combien les devons-nous mépriser; nous, dis-je, qui établissons ce mépris non sur des raisonnements humains, mais sur des vérités qne le Fils du Père éternel a scellées et confirmées par son sang! S'il est donc vrai que l'héritage céleste , que Dieu nous a préparé par son Fils unique, soit l’unique objet de nos espérances , nous ne devons par conséquent estimer les choses que selon qu’elles nous y conduisent, et nous devons détester au contraire tout ce qui s'oppose à un si grand bonheur. Mais de tons les obstacles que le diable met & notre salut, il n'y en a aucun ni plus grand ni plus redoutable que les richesses. Pourquoi? Je n’en alléguerai aucune raison ; je me contenterai d'employer un mot de notre Sauveur, plus puissant que toutes les raisons. Il est rapporté par trois évangéllstrs, mais particulièrement par saint Marc avec une merveilleuse énergie.
Mes enfants bien-aimés , dit notre Maître à ses ehers disciples; après les avoir longtemps regardés , afin de leur faire entendre que ce qu’il avait à leur enseigner était d’une importance extraordinaire : « mes enfants bien-aimés, ô qu'il est - difficile que les riches puissent être sauvés ! Je • vous dis en vérité, qu’il est plus aisé de faire ■ passer un câble ou un chameau par l'ouverture « d’une aiguille ■ Ne vous étonnez pas de cette façon de parler, qui nous parait extraordinaire. C’était un proverbe parmi les Hébreux , par lequel Ils exprimaient ordinairement leschoses qu’ils croyaient impossibles; comme qui dirait parmi nous : Plutôt le ciel tomberait, ou quelque autre semblable expression. Mais ce n'est pas là où il faut s'arrêter : voyez , voyez seulement en quel rang le Sauveur a mis le salut des riches. Vous me direz peut-être que c’est une exagération : sans
* I. Tint. vit 17.
* Marc, x , S*.
DE SAINT FRANÇOIS D’ASSISE
doute vous vous flatterez de celle priiséc ; et inol je soutiens au contraire, qu'il faut entendre cette parole à la lettre. J'espère vous le prouver par la suite de l’Évangile : rendez-vous attentifs; c'est le Sauveur qui parie : Il est question d'entendre sa parole, qui est la vie éternelle.
Quand un homme parle avec exagération, cela se remarque ordinairement à son action, à sa contenance , et surtout au sentiment qne sou discours imprime sur l'esprit de ses auditeurs. Par exemple , s'il m’était arrivé de dire quelque chose de cette sorte ; vous le connaîtriez beaucoup mieux et vous en seriez meilleurs juges, que ceux qui ne m’ont pas entendu : rien de plus constant que cette vérité. Or qui sont ceux qui ont écouté le Sauveur? ce sont les bienheureux apAtres. Quel sentiment ont-ils eu de son discours? ont-ils cru que celle sentence fût prononcée avec exagération? Jugez-en vous-mêmes par leur étonnement et par leur réponse. A ces paroles du Sauveur, dit l'évangéliste, ils demeurent entièrement interdits, admirant sans doute la véhémence extraordinaire avec laquelle leur mattre avait avancé cette terrible proposition. Faisant ensuite réflexion en eux-mêmes sur l’amour désordonné des richesses , qui règne presque partout, ils se disent les uns aux autres : ■ Et qui * pourra donc être sauvé ? ■ Et quis potest saints Jieri ■? Ha! qu’il est bien visible, par cette réponse , qu’lis avaient pris à la lettre cette parole du Fils de Dieu ! car il est très-certain qu’une exagération ne les aurait pas si fort émus. Mais Jésus n’en demeure pas là : au contraire, les voyant étonnés ; bien loin de leur lever ce scrupule, comme les riches le souhaiteraient, il appuie encore davantage. Vous dites, fl mes disciples , que, si cela est ainsi, le salut est donc impossible : aussi est-il impossible aux hommes, mais à Dieu il n’est pas impossible ; et il en ajoute la raison : parce que, dit-il, tout est possible a Dieu.
Que vous dirai-je ici, chrétiens? il pourrait sembler d'abord que le Fils de Dieu se serait beaucoup relâché de sa première rigueur. Mais certes ce serait mal entendre la force de scs paroles; cxpHquons-lcs par d’autres endroits. Je remarque dans les Écritures , que cette façon de parler n’y est jamais employée que dans une prodigieuse et invincible difficulté. Cest alors en effet, quand toutes les raisons humaines défaillent, qu'il semble absolument nécessaire d'alléguer, pour dernière raison , la toute puissance divine. C’est ce que l'ange pratique h l'égard de la sainte Vierge, lorsque, lui voulant faire entendre qu'elle pourrait enfanter et demeurer
* Mare, x , M.
I vierge, il lui apporte l'exemple d'une stérile qui a conçu ; parce qu'enlln , poursuit-il , devant Dieu rien n est impossible. Faites comparaison de ees choses. Une vierge peut concevoir, une stérile peut enfanter, un riche [veut être sauvé; ce sont trois miracles dont les saintes Lettres ne nous rendent point d’autre raison , sinon que Dieu est tout-puissant. Donc il est vrai, fl riche du siècle, que ton salut n'est point un ouvrage médiocre ; donc il serait impossible , si Dieu n’était pas tout-puissant ; donc cette difficulté passe de bien loin nos pensées, puisqu'il faut , pour la surmonter, une puissance inflnie.
Et ne me dites pas que celle parole ne voua touche point, parce que peut-être vous n’étes pas riches. Si vous n’étes pas riches , vous avez envie de le devenir, et ces malédictions des richesses doivent tomber non tant sur les riches , que sur ceux qui désirent de l’être. C'est de ceuxlà que l’apôtrc prononce ■ , qu'ils s’engagent dans le piège du diable , et dans beaucoup de mauvais désirs, qui précipitent l'homme dans la perdition. Le Fils de Dieu , dans le texte que je vous citais tout à l'heure , ne parle pas seulement des riches, mais de ceux -qui se Dentaux richesses confidentes in pecuniis. Or le désir et l'espérance étant inséparables, Il est impossible de les désirer sans y mettre son espérance.
Vous raconterai-je ici tous les maux que ce maudit désir des richesses a apportés au genre humain? les fraudes, les volerics, les usures, les injustices , les oppressions , les inimitiés , les parjures, les perfidies, c'est le désir des richesses qui les a ordinairement amenés sur la terre Aussi l'apfltre à-t-il raison de dire , que - le désir « des richesses est la racine de tous les maux : » lladix omnium malorum est cupidilas ■. Pourquoi l’avaricieux , mettant sa joie et son espérance dans quelque mauvaise année et dans In disette publique , prépare et agrandit-ll ses greniers, afin d'y engloutir toute la substance du pauvre, qu’il lui fera acheter au prix de son sang, lorsqu'il sera réduit aux abois? Pourquoi le marchand trompeur prononce-t-il plus de mensonges , plus de faux serments qu'il ne débite de marchandises? Pourquoi le laboureur impatient maudit-il si souvent son travail et la Providence divine? Pourquoi le soldat impitoyable exercet-il une rapine si cruelle? Pourquoi le juge corrompu vend et livre-t-il son Ame a Satan? N'estce pas le désir des richesses?
Mais surtout que ceux qui les possèdent veillent soigneusement a leur Ame : elles ont des liens invisibles, dont nos cœurs ne se peuvent
■ 1. Tint VI, 9.
aooicr. — tour ni.
si l
déprendre. Là ou est noire trésor, là est notre coeur : or un cœur qui aime autre chose que Dieu ne peut être capable d'aimer Dieu. - O si
■ nous aimions Dieu comme il faut, dit l'admi- - rable saint Augustin , nous n'aimerions point » du tout l'argent : » O si Deum digne amemus, nummos omnino non amabimus '. Partant si nous aimons l'argent , il sera impossible que nous aimions Dieu.
Tirez maintenant cette couséqucncc : les hommes qui ont beaucoup de richesses , il est presque impossible qu’ils ne les aiment; quand ils le voudraient nier, cela parait trop évidemment par la crainte qu'ils ont de les perdre. Qui aime si fort les richesses, il est impossible qu’il aime Dieu : qui n'aime pas Dieu , il est impossible qu'il soit sauvé. • O Dieu , qu'il est difficile que ceux
■ qui out de grands biens parviennent au royaume • du ciel! » (Junm difficile qui peevnias possident, possunt pervenirc ad reynum Dci !
Si les richesses sont donc si dangereuses ^visez , mes frères, à ce que vous en devez faire. Dieu ne vous les a pas données pour les enfermer dans des coffres, ni pour les employer à tant de dépenses superflues, pour ne pas dire pernicieuses. Elles vous sont données pour sustenter Jésus-Christ, qui languit en la personne des pauvres : elles vous sont données pour racheter vos iniquités , et pour amasser des trésors éternels. Jetez, jetez les yeux sur tant de familles nécessiteuses qui n’osent vous exposer leur misère ; sur les vierges de Jésus , que l'on voit presque défhillir dans leurs cloîtres faute de moyens pour subsister; sur tant de pauvres religieux, qui sous une mine riante cachent souvent une grande indigence. Un peu de courage, mes frères , faites quelques efforts pour l’amour de Dieu. Yovezavcc quelle abondance il a élargi ses mains sur nous par la fertilité de cette année : élargissons les nôtres sur les misères de nos pauvres frères; que personne ne s’en dispense. Ne vous excusez pas sur la modicité de vos facultés; Jésus mettra en ligne de compte jusqu'au moindre présent que vous lui ferez avec un cœur plein de charité : un verre d'eau même , offert dans cet esprit , peut vous mériter la vie éternelle.
C’est ainsi que les biens , qui sont ordinairement un poison , se convertiront pour vous en remède salutaire. Loin de perdre vos richesses eu les distribuant; vous les posséderez d’autant plus sûrement, que vous les aurez plus saintement prodiguées. Les pauvres vous les rendront d'une qualité bien plustxccllentc, car elles changent de nature en leurs mains. Dans les vôtres elles sont périssables : elles deviennent incorrup
* In Joan. Trmi. XL, n* 10, t. lil , pnrl. Il, col. 6411».
tildes, sitôt tpi elles ont passé dans les leurs. Us sont plus puissants que les rois. Les rois, par leurs edlts, donnent quelque prix aux monnaies : Ire pauvres les rehaussent de prix jusqu'à une valeur infinie , sitôt qu'ils y appliquent leur marque. Faites- vous donc des trésors qui ne périssent jamais , thésaurisez , pour le siècle futur, un trésor Inépuisable : mettez vos richesses à couvert dans le ciel contre les guerres, contre les rapines, contre toute sorte d'événements; déposez-les entre les mains de Dieu. Faites- vous par vos aumônes , de bons amis sur la terre , qui vous recevront , après votre mort , dans ces éternels tabernacles où te Père|, le Fils, et le Saint- Esprit , seul Dieu vivant et immortel , est glorifié dans tous les siècles des siècles. Amen.
AUTRE EXORDE