DF SAINTE
lestes : ni le poids de ce corps mortel, ni les liens de la cbair et du sang , ne sont pas capables de la retenir ; elle a trop de moyens des'en détacher et de s’élever au-dessus. Elle a premièrement l'espérance , elle a secondement des désirs ardents , elle a troisièmement l'amour des souffrances.
• Mais qui pourra entendre ces choses? * Quis sapiens, et intelligel hec • ? Qui pourra comprendre ces trois mouvements, par lesquels une âme enflammée et touchée de l'amour de Dieu se déprend de ce corps de mort? Elle se voit au milieudes biens périssables, mais elle passe bientôt au-dessus par la force de son espérance : • es-
• pérance si ferme et si vigoureuse, qu’elle s'a-
• vance, dit saint Paul *, au dedans du voile : • spem incedenlem usgue ad interiora vclaminis ; c'est-à-dire, qu'elle perce les deux pour pénétrer jusqu'au sanctuaire, où • Jésus notre avant-cou- . reur est entré pour nous : » Prœcursor pro nobis introivil Jésus 3.
Voyez, mes frères, le vol de cette à me que l'amour de Dieu a blessée : elle est déjà au ciel par son espérance ; mais, hélas 1 elle n’y est pas encore en effet, les liens decc corps l’arrêtent. C’est alors que la charité lui inspire des désirs pressants, par lesquels elle s’efforce de rompre ses chaînes en disant avec saint Paul : Cupio dissolvi, et esse eum Christo * : « 11a! que ne « suis-je bientôt délivrée, afin d'être avec Jésus- « Christ! ■ Ce n'est pas assez des désirs ; et la charité, qui les pousse, étant irritée contre cette chair, qui la tient si longtemps captive , semble la vouloir détruire elle-même par un généreux amour des souffrances. C’est par ces trois divins mouvements , que Thérèse s'élève au-dessus du monde. Ils sont grands , ils sont relevés ; et peutêtre auriez- vous peine de les retenir, ou d'en bien comprendre la connexion , si je ne les répétais encore une fois en les appliquant a notre sainte. Enflammée de l'amour de Dieu-, elle le cherche par son espérance ; c'est le premier pas qu'elle fait : que si l'espérance est troplente, elle y court, elle s’y élance par des désirs ardents et impétueux ; tel est son second mouvement : et enfin son dernier effort c’est que les désirs ne suffisant pas pour briser les liens de sa chair mortelle, elle lui livre une sainte guerre ; elle tâche, ce semble, des'en décharger par de longues mortifications, rt par de conltnuellessouffrances, afin qu’étant libre et dégagée, et ne tenant presque plus au corps , elle puisse dire avec vérité ces paroles du saint apôtre : iioslra aulcm conversatio in calis
‘ Oser, xlv, lu.
■ «eue. VI , II».
‘ Plis. «0.
• nui. i.
THÉRÈSE. *t?
est : • Notre conversation est dans les cieux. . Ce sont, messieurs, ces trois actions de la charité do Thérèse, qui partageront ce discours. Je commence à vous faire voir quelle est la force de son espérance. Vous comprenez bien, je m'assure, que, dans une matière si haute , j'ai besoin d'une attention fort exacte : mais il ne faut rien méditer de bas quand on parie de sainte Thérèse, et qu'on a l'honneur, madame, d’entretenir Votre Majesté.
PBEUIEB POIST.
L’espérance que je vons prêche, celle que le Fils de Dieu nous enseigne , et qui élève si fort l'âme de Thérèse , n'est pas semblable à ces espérances par lesquelles le monde trompeur surprend l'imprudence des hommes, ou abuse leur, crédulité. L’espérance dont le monde parle, n'est, autre chose, à le bien entendre , qu'une illusion agréable ; et ce philosophe l’avait bien compris , lorsque ses amis le priant de leur définir l'espérance, il leur répondit en un mot : « C'est un • songe de personnes qui veillent : > Semnium virjitantium Considérez en effet, messieurs, ce que e'est qu’un homme enflé d’espérance. A quels honneurs n'aspire-t-il pas ? quels emplois, quelles dignités ne se donne-t-il pas à lui-même? Il nage déjà parmi les délices, et il admire sa grandeur future. Rien ne lui parait impossible : mais lorsque, s'avançant ardemment dans la carrière qu'il s’est proposée, Il voit naître de toutes parts des difficultés qui l'arrêtent à chaque pas , lorsque la vie lui manque, comme un faux ami, au milieu de ses entreprises, ou que , forcé par la rencontre des choses, il revient à son sens rassis, et ne trouve rien en scs mains de toute cette haute fortune , dont il embrassait une vaine image ; que peut-il juger de lui-même , sinon, qu'une espérance trompeuse le faisait jouir pout un temps de la douceur d'un songe agréable? et ensuite ne doit-il pas dire , selon la pensée de ce philosophe, que l'espérance peut être appelée • la « rêverie d’un homme qui veille : ■ Somnium vigilantium ? Mais , ô espérance dn siècle , source infinie de soins inutiles et de folles prétentions,, vieille Idole de toutes les cours, dont tont la monde se moque , et que tout le monde poursuit, ce n’est pas de toi que je parle ; l’espérance des enfants de Dieu, que je dois aujourd'hui prêcher, et que nous devons tous admirer en sainte Thérèse, n’a rien de commun avec tes erreurs.
Apprenez aujourd’hui, mes frères, à remarquer la différence de l’une et de l'autre , afin que vous puissiez dire avec connaissance : < Ah ! vraiment
1 Apud S. Beiil- Hpisl. xiv , n* f , t. m , p. va
PANEGYRIQUE
• il est meilleur d'espérer en Dieu , que de sc con-
- fier aux grands de la terre : - lïonum est confiilere in Domino, quam canfiderc in homine Mais pénétrons profondément cette Yérité, et disons, s'il se peut, en peu de paroles, que cette différence consiste en ce point, que l'espérance du momie laisse la possession toujours incertaine, et encore beaucoup éloignée , nu lieu que l'espérance des enfants de Dieu est si ferme et si immuable , que je ne crains point de vous assurer qu elle nous met par avance en possession dn bonheur que l'on nous propose, et qu’elle fait un commencement de In jouissance. Prouvons-lc solidement par les Écritures; et parmi un nombre infini d’exemples par lesquels elles nous confirment cette vérité, je vous prie d'en remarquer seulement un seul qui n'est ignoré de personne.
Dieu avait promis Jésus-Christ nu monde; et Isaie voyant en esprit celte grande et mémorable journée en laquelle devait naître son libérateur, il s'écrie transporté de joie :« Un petit enfant nous
• est né, un fils nous est donné : • Parvulus nalus est nabis, elJUius datas est nobis'. Chrétiens, il écrivait celte prophétie plusieurs siècles avant sa naissance ; néanmoins il le voit déjà , il soutient qu'il nous est donné, seulement à cause qu'il sait qu'il nous est promis, et que , comme dit le grand Augustin , ■ toutes les choses que Dieu a promi-
- ses, selon l'ordre de ses conseils sont déjà en quelque sorte accomplies , parce qu’elles sont
• assurées: ■ (tua- ventura rmntjiim inDei prerdestinalione relut facta erant, quia certa eranO. Vous voyez par là, chrétiens , que, selon les Ecritures sacrées, la promesse que Dieu nous donne, à cause de sa certitude, est infaillible.
Noire incomparable Thérèse a Imité ce divin prophète. Sc sentant appelée, par lu Providence,
A procurer la réformalion de l'ordre ancien du Carmel, si renommé par toute l'Église, elle croit déjà l'ouvrage achevé, parce que c’est Dieu qui lui a ordonné de l'entreprendre. C'est un miracle incroyable de voir comment celte fille a bâti ses monastères. Représentez-vous une femme , j qui, pauvre et destituée de tout secours, a pu bâtir Ions les monastères dans lesquels elle a fait revivre une si parfaite régularité : elle n'avait ni fonds pour leur subsistance , ni crédit pour eu avancer l'établissement. Toutes les puissances i s'unissaient contre elle , j’entends et les ecclésiastiques et les séculières, avec une telle opiniâtreté, qu'elle paraissait hnlnelble.Toutes les personnes zélées que Dieu employait à cette oeuvre, et même ses serviteurs les plus fidèles, désespéraient du
succès, et le disaient ouvert) ment à lu sainte mère. Elle seule demeure constante dans la ruine apparente de tous ses desseins; aussi ferme que le fidèle Abraham, • elle fortifie son espé- « rance contre toute espérance : > In spem contra spem , dit le grand npOtrc ■; c’est-à-dire, qu'où manquait l’espérance humaine, accablée sous les ruines de son entreprise , là une espérance divine commençait à lever la tète au milieu de tant de débris. Animcede cette cspérnnre , lorsque tout l'édifice semblait abattu , elle le croyait déjà établi. Et cela pour quelle raison , si ce n'est qu’il est bon d'espérer en Dieu, et non pas d'espérer aux hommes : parce qu ainsi que Je l'ai déjà dit, l'espérance que l'on a aux hommes ne nous montre que de fort loin la possession , n'est qu’un amusement inutile qui substitue un Tant Ame au lieu de la chose; et au contraire l'espérance que l'on met en Dieu est un commencement de la jouissance î
Mais, mes freres, ce n'est pas assez d’avoir établi cette vérité sur des exemples si clairs : afin que vous soyez convaincus combien il est beau d’espérer en Dieu , il faut vous montrer la raison de cette excellente doctrine. Je vous prie de vous y rendre attentifs, elle est tirée d'un trèshaut principe; c'est l’immobilité des conseils de Dieu , et sa consistance toujours immuable. « Je » suis Dieu, dit le Seigneur, et je ne change jn- « mais ■ ; • et de la s'ensuit une conséquence que je ne puis vous exprimer mieux que par ces beaux mots de Tertullicu, qui sont tous faits pour notre sujet : ■ Il est digne de Dieu , dit-il ,
• de tenir pour fait tout ce qu'il ordonne, soit « pour le présent, soit pour le futur ; parce que ■ son éternité , qui l'élève au-dessus des temps,
- le rend maitre absolu de l'un et de l'autre : > Divinitati competit, quaeumque decreverit, ut perfecta reputare; quia non sit apud illam dijferentia temporis, apud quant unifurmem statuai temporum diriyit æternitas ipsa .
Voilà, messieurs, de grandes paroles quo nous trouverons pleines d’un seas admirable , si nous le savons bien développer. Il veut dire qu'il y a grande différence entre les promesses des hommes et les promesses de Dieu. Quand vous promettez , A mortels , de quelque crédit que vous vous vnntirz, et fussiez- vous, s’il sc peut, plus grands que les rois dont la puissance fait trembler le monde, l’événement est toujours doutenx ; parce que toutes vos promesses ne regardent quo l’avenir, et cet avenir n’est pas en vos mains : un nuage épais le couvre à vos yeux, et vous en
' rt. rw h . s. ’ «»■»• iv. 13.
i / | * Va tac h. III , 6.
* U v Civil. Oei, lib. XVII, cap. v« tu . t Vil, col. 43f. * Jdr.rt. Van ton. lit». III, u* b.
DE SAINTE THERESE
ôte la connaissance. C'est pourquoi l'espérance humaine , chancelante, timide, douteuse, sans appui et sans fondement , ne peut mettre l’esprit ea repos, parce quelle le tient toujours en suspens sur un avenir incertain. Mais ce grand Dieu, ce grand Roi des siècles , dont nous révérons les promesses , étant éternel , immuable , seul arbitre de tous les temps, il les a toujours présents à ses yeux, et lui seul en a mesuré le cours. Comme donc le temps à venir n'est pas moins i lui que le présent, il s'ensuit que ce qu’il promet n'est pas moins certain que ce qu’il donne. I.e ciel et la terre passeront, mais ses paroles ne passeront pas ■; et puisqu'il se trouve toujours véritable, soit qu'il donne , soit qu’il promette , le chrétien ne se trouve pas moins assuré lorsqu'il espère, que lorsqu'il jouit.
Et c’est à quoi regarde le divin apôtre, lorsqu'il dit que notre demeure est aux cieux. Éveillezvous, mortels misérables, ne vous imaginez pas être en terre ; croyez que votre demeure est nu ciel , où vous êtes transportés par votre espérance. Vous en êtes éloignés par votre nature , mais » il
• vous a tendu sa main du plus haut des cieux : » Uisit manum suant de cala; c'est-à-dire, il vous a donné sa promesse par laquelle il vous invite à sa gloire. Non-seulement il a promis, mais encore il a juré, dit l’apôtre , et • il a juré par lui-
• même : • Jurant per semetipium et * pour
• faire connaître aux hommes la résolution im-
• muable de son conseil éternel, il apris sa vérité
• à témoin que le ciel est notre héritage : Voient nslendere pollicilalionis hœrtdibus immobilitétem eonsiliisui, interposuitjusjurandum1. Après cette promesse Adèle, aprèscesermentinviolable par lequel Dieu s'engage à nous, le chrétien peut- U être en doute? Non , mes frères , je ne le crois pas. Une promesse si sûre , si bien confirmée me vaut un commencement de l'exécution ; et si la promesse divine est un commencement de l’exécution , n'ai-jc pas eu raison de vous dire que l'espérance qui s'y attache est un commencement de la jouissance? C’est pourquoi l’apôtre saint Paul dit , qu'elle est l'ancre de notre âme : Quam tient anchoram habemus anima tutam et Jirmam Qu’est-ce à dire , que l’espérance est l'ancre de l'âme? Représentez-vous un navire, qui, loin du rivage et du port , vogue dans une mer inconnue. Si la tempête l'agite, si les nuages couvrent le soleil , alors le pilote incertain , vrai gnant que la violence des vents et des flots irrités ne le pousse contre des écueils, commande aussi-
* Mfiiih. xsir.
» Ibb. VI, 13.
» /fri*. 17-
4 Ibid. I*.
tôt que I on jette l'ancre; et cette ancre lui fait trouver la consistance parmi les Ilots , de peur que le vaisseau ne soit emporté : la terre nu milieu des ondes est comme un port parmi les orages.
C'est ainsi , ô enfants de Dieu ; et pour retourner à notre sujet apres cette digression nécessaire, c'est ainsi, divine Thérèse, que votre âme s'établit au ciel. Battue de l'orage et des vents qui agitent la vie humaine comme un océan plein d’écueils, et ne pouvant encore arriver au ciel , vous y jetez cette ancre sacrée ; je veux dire , votre espérance : par laquelle étant attachée dans cette bienheureuse terre des vivants, vous trouvez la patrie même dans l'exil, la consistance dans l'agitation, la tranquillité dans la tourmente; et mêlée avec les esprits célestes , auxquels votre esprit est uni, vous pouvez dire avec l'apôtre : Nostra autem conversatio in calis est : ■ Notre conver- • sation est aux cieux. » Ne parlez donc plus à Thérèse de toutes les prétentions de la terre. Accoutumée à une autre vie, elle n'entend plus ce langage; et son âme, élevée au ciel par la iorce de son espérance , n'a plus de goût ni de sentiment que pour les chastes voluptés des anges. Que le monde s'irrite contre elle, qu’il contredise ses pieux desseins, qu'il la déchire par ses calomnies, qu'on la traîne à l’inquisition comme une femme qui donne la vogue à des visions dangereuses ; qu’elle entende même les prédicateurs tonner publiquement contre sa conduite : car cela lui est arrivé, sa compagne en tremblant d'effroi ; et figurez-vous , chrétiens , quelle devait être son émotion , se voyant ainsi attaquée dans une célebreaudienee : toutefois elle ne sent pas cet orage; toutes ces ondes, qui tombent sur elle, ne sont pas capables de l'ébranler. Son esprit demeure tranquille , comme dans une grande bonace, au milieu de cette tempête ; et cela , pour quelle raison? parce qu'il est solidement établi sur cette ancre immobile de son espérance.
Chrétiens, profitonsdcce grand exemple. Parmi tous les troubles qui nous tourmentent, parmi tant de différentes agitations, dans les morts cruelles et précipitées de nos proches et de nos amis, jetons au ciel cette ancre sacrée, je veux dire notre espérance. Ah I si nous étions appuyés sur cette espérance Immuable ; les maladies , les pertes de biens et les afflictions ne seraient pas capables de nous submerger! Toutes ces ondes, qui tombent sur nous , feraient flotter légèrement ce vaisseau fragile ; mais elles ne pourraient pas l’emporter bien loin , parce qu'il serait appuyé sur cette ancre de l'espérance.
Et vous , princes et grands de la terre , pourquoi offrez-vous à Thérèse des richesses? Ecoutes comme elle parle à ccs saintes filles qu’une corn-
PANEGYRIQUE
b JO
mime espérance unit avec elle : Soyons pauvres, mes chers sœurs , soyons pauvres dans nos maisons et dans nos habits : Elle ne veut rien dans ses monastères qui ne sente ia pauvreté de Jésus; elle veut toujours être pauvre : parce que ce n’est pas ici le temps de jouir, mais c'rst seulement le temps d'espérer. Soyons chrétiennes, mes sœurs, leur dit-elle. Elle craint de rien posséder, sachant que le vrai chrétien ne possède pas, mais qu’il cherche; qu'il ne s’arrête pas, mais qu’il passe comme un voyageur pressé ; qu’il ne bâtit pas sur ia terre, parce que sa cité n’est pas de ce monde , et qu’une loi bienheureuse lui est imposée de ne se rejouir que par espérance : Spe gaudentes *.
Mais, chrétiens, si vous voulez voir jusqu'ou la sainte espérance a élevé l'âme de Thérèse , méditez ce sacré cantique que l’amour divin lui met à la bouche. Je vis, dit-elle, sans vivre en moi; et j'espère une vie si haute , que je meurs de ne mourir pas. Qu'entends-je, et que dites-vous, divine Thérèse? Je vis, dit-elle, sans vivre en mol. SI vous n’èles plus eu vous-même, quelle force vous a eulevée sinuu celle de votre espérance? O transports inconnus au monde, mais que Dieu fait sentir aux saints avec des douceurs ravissantes ! Thérèse n'est donc plus sur la terre , elle vit avec les anges ; elle croit être avec son Époux. Et ne vous en étonnez pas : l'espérance a pu faire un si grand miracle. Cur comme les personnes agiles, pourvu quelles puissent appuyer la main, porteront après aisément le corps ; ainsi l’espcrance, qui est la main de l'âme, par laquelle elle s’étend, aux objets, sitôt qu’elle s'est appuyé sur Dieu , elle est si forte et si vigoureuse , qu'elle y enlève après l’âme tout entière. Vivez donc heureuse , 6 Thérèse , vivez avec cet époux céleste , qui seul a pu gagner votre cœur. SI vous ne pouvez encore le joindre , envoyez votre espérance après lui ; et enrichie par cette espérance, méprisez hardiment tous les biens du monde. Car quelle possession se peut égaler à une espérance si belle , et quels biens présents ne céderaient pas à ce bienheureux avenir!
Où courez-vous , mortels abusés , et pourquoi allez-vous errants de vanités en vanités, toujours attirés et toujours trompés par des espérances nouvelles? Si vous recherchez des biens effectifs, pourquoi poursuivez-vous ceux du monde, qui passent légèrement comme un songe? Et si vous vous repaissez d’espérances , que n’en choisissezvous qui soient assurées? Dieu vous promet : pourquoi doutez-vous? Dieu vous parle : que ne suivez-vous? Il vaut mieux espérer de lui, que de recevoir les faveurs des autres; et les biens qu’il
1 Ram. ijl ,12.
promet sont plus assurés que tous ceux que le monde donne. Espérez donc avec Thérèse; et pour voir manifestement combien est grand le bien qu’elle cherche , regardez de quelle ardeur elle y court , et par quels désirs elle s’v élancé : c’est ma deuxième partie.
SECOX D rOIST.
C'est une loi de la Providence , que la jouissance succède aux désirs ; et le chrétien ne mérité pas de se réjouir dans le ciel, s’il n'a auparavant appris à gémir dans ce lieu de pèleriuage. Car pour être vrai chrétien, il faut sentir qu on est voyageur ; et vous m'avouerez aisément que celuilà ne la connaît pas, qui ne soupire point après sa patrie. C’est pourquoi saint Augustin a dit ces beaux mots, qui méritent bien d’être médités : Qui no» gemilperegrinut, non tjaudebit civil' :
• Celui qui ne gémit pas comme voyageur, ne
• se réjouira pas comme citoyen ; » c'est-à-dire , si nous l’entendons, il ne sera jamais habitant du ciel, parce qu’il a voulu l'être de la terre: puisqu'il refuse le travail du voyage , il n’aura pas le repos de la patrie; et s'arrêtant où il faut marcher, il n’arrivera pas où il faut parvenir : Qui non gemil peregrinui, non gaudebit civil. Ceux au contraire qui déploreront leur exil , seront habitants du ciel ; parce qu’ils ne veulent pas l’être de ce monde, et qu’ils tendeut par de saints de-
! sirs à In Jérusalem bienheureuse. Il faut donc, mes frères, que nous gémissions. C'est à vous, heureux citoyens de la celeste Jérusalem, c'est a vous qu’appartient la joie ; mais pendant que nous languissons en ce lieu d'exil, les pleurs et les désirs font notre partage. Et David a exprime nos vrais sentiments, quand il a chanté d'une voix plaintive : Super Jlumina Babylonis, illicseditnus; etjlevimus, dum reconlaremur Sion' : > Assis sur les fleuves de Babylone , nous avons ■ gémi et pleuré en nous souvenant de Sion. -
Remarquez ici, chrétiens, les deux causes de la douleur que ressent une âme pieuse, qui attend avec l'apôtre l’adoption des enfants de Dieu1. Pour quelle cause soupirez-vous donc , âme sainte , âme gémissante , et quel est le sujet de vos plaintes? Ce prophète en rapporte deux ; c’est le souvenir de Sion, et les fleuves de Babylone. Pouquoi ne voulez-vous pas qu elle pleure, éloignée de ce qu'elle cherche, et exposée au milieu de ce qu'elle fuit? Elle aime la paix de Sion , et elle se sent reléguée dans les troubles de Babylone ou elle ne voit que des eaux courantes ; c'est-à- dire, des plaisirs qui passent : Super Jlumina Babglo -
■ Ennr. in Pmi. cxLiri , n* 4 , 1 1T, col. 107&.
3 P». CUXïl.
* A om. VIII, 23.