DE SAINTE
vis. Et pendant qu'elle ne volt rien qui ne passe, elle se souvient de Sion, de cette Jérusalem bienheureuse, où toutes choses sont permanentes. Ainsi, dans la diversité de ces deux objets, elle ne sait ce qui l'afflige le plus , de Babylonc ou elle se voit , ou de Sion d'où elle est bannie , et c'est pour cela que sainte Thérèse ne peut modérer scs douleurs.
Que dirai-je ici, chrétiens? qui me donnera des paroles, pour vous exprimer dignement la divine ardeur qui la presse? Mais quand je pourrais la représenter aussi forte et aussi fervente qu’elle est dans le cœur de Thérèse . qui comprendra ce que j'ai à dire? et nos esprits attachés à la terre, entendront ils ces transports célestes? Disons néanmoins , comme nous pourrons , ce que son histoire raconte; disons que l'admirable Thérèse, nuit et jour, sans aucun repos ni trêve, soupirait après son divin Epoux ; disons que , son amour s’augmentant toujours, elle ne pouvait plus supporter la vie , qu'elle déchirait sa poitrine par des cris et par des sanglots , et que cette douleur l’agitait de sorte, qu'il semblait à chaque moment qu'elle allait rendre les derniers soupirs.
Je vous vols étonnes , fidèles : l'amour aveugle des biens périssables ne vous permet pas de comprendre de quelle sorte ces beaux mouvements peuvent être formés dans les cœurs. Mais quittez cet étonnement. Il faut , s’il se peut , vous le faire entendre, en vous décrivant en un mot quelle est la force de la charité , en vous le montrant par les Écritures.
Sachez dooc que c’est la charité qui presse Thérèse, charité toujours vive, toujours agissante , qui pousse sans relâche du côté du ciel les âmes qu’elle a blessées, et qu’elle ne cesse de travailler par de saintes inquiétudes , jusqu’à ce qu’elles y soient établies. C’est pourquoi le grand Paul en étant rempli , Jeûne continuellement ; il pleure , il soupire , il se plaint en lui-même , il est pressé et violenté, Il souffre des douleurs pareilles n celles de l’enfantement, et son âme ne cherche qu’à sortir du corps : Infelix ego homo ! guis me liberabitdeeorpore morlis hvjus ■?. Malheureux ■ homme que je suis! qui me délivrera de ce • corps de mort? • Quelle est la cause de ces transports? c’est la charité qui le presse : c’est ce feu divin et céleste , qui , détenu contre sa nature dnns un corps mortel , tâche de s’ouvrir par force un passage ; et frappant de toutes parts avec violence , par des désirs ardents et impétueux il ébranle tous les fondements de la prison qui l’enserre. De là ces pleurs , de là ccs sanglots, de là ces douleurs excessives, qui mettraient sans doute Thérèse au tombeau , si Dieu , par un secret de 1 à cm. vu, 31.
THÉRÈSE. âîl
sa providence, ne la voulait conserver encore pour la rendre plus digne de son amour.
Et c’est ici qu’il tout vous représenter un nouveau genre de martyre que la charité fait souffrir à l’incomparable Thérèse. Dieu l’attire , et Dieu la retient. Il lut ordonne de courir au ciel, et 11 veut qu’elle demeure en la terre : d’un côté il lui découvre d’une même vue toutes les misères de cet exil , tous les charmes et tous les attraitsde sa vision bienheureuse, non point dans l’obscurité des discours humains, mais dans la lumière claire et pénétrante de sa vérité infinie; mais comme elle pense se jeter à lui , charmée de ses beautés immortelles, aussitôt il lui fait connaître qu’il la veut encore retenir au monde. Qu’est-ce à dire ceci , ô grand Dieu I est-il digne de votre bonté , de tourmenter ainsi un cœur qui vous aime? Si vous inspirez ccs désirs , pourquoi refusez-vous de les satisfaire? Ou ne la tirez pas avec tant de force , ou permettez-lul de vous suivre. Ne voyez-vous pas , ô Époux céleste , qu’elle ne sait à quoi arrêter son choix? Vous l’appelez , vous la repoussez : si bien que, pendant qu’elle court à vous, elle se déchire elle-même ; et son âme ensanglantée par la violence de ces mouvements opposés, que vous la forcez de souffrir, ne trouve plus de consolation. En cet état , où vous la mettez, n’a-t-elle pas raison de vous dire ; Quare posuisti me contmrium tibi ■? Dans les désirs que vous m’inspirez, c’est vous qui me rendez contraire à vous-même? Ou qu’une autre main l’attire , ou qu’une autre main la retienne.
0 merveille des desseins de Dieu! ô conduite impénétrable de ses jugements dans l’opération de sa grâce ! Quis loguelur potenlias Domini, auditas faciet omnes laudes ejus *? Qui nous expliquera ce mystère? qui nous dira les moyens secrets par lesquels le Saint-Esprit purifie les cœurs? Il sait bien que dans ccs combats, dans ccs mystérieuses contrariétés, il s’allume un feu dans les âmes qui les rend tous les jours plus pores. Il fait naître de saints désirs; et il se plaît de les enflammer, en différant de les satisfaire. Il se plaît à regarder du plus haut des cieux que Thérèse meurt tous les jours , parce qu’elle ne peut pas mourirune fois : Quotidie morior1, dit le saint apôtre; et II reçoit tous les jours mille sacrifices, en retardant le dernier. Mais je passe encore plus loin : pourrai-je bien dire ce que Je pense? Il voit que, par un secret merveilleux, elle se détache d’autant plus du corps, qu’elle a plus de peine à s’en détacher ; et que dans l’ef-
1 Joh. ni , 20.
» Pt. ct, ». *
*1. Cor it,JI
PANEGYRIQUE
fort qu’elle fait pour s’en séparer tout entière , elle le fuit d’autant plus qu’elle s’y sent plus longtemps et plus violemment retenue. G’est pourquoi si la violence de ses désirs ne peut rompre les liens du corps, ils en éteignent tous les sentiments , ils en mortifient tous les appétits : elle ne vit plus pour la chair; et enfin elle devient tous les jours et plus libre, -et plus dégagée par cette perpétuelle agitation , comme un oiseau qui battant des ailes secoue l’humidité qui les rend pesantes, ou dissipe le froid qui les engourdit : si bien que , portée par ces saints désirs , elle parait détachée du corps pour vivre et converser avec les anges : A ostra convcrsalio in cœlis est.
Heureuses mille et mille fois lésâmes qui désirent ainsi Jésus-Christ I Mais cependant scs ardeurs s’augmentent , et ce feu si vif et si agissant ne peut plus être retenu sous la cendre d’une chair mortelle. Cette divine maiadied’amour prenant tous les Jours de nouvelles forces, elle ne peut plus supporter la vie. Chaste Époux qui l'avez blessée , que tardez-vous à la mettre au ciel , où elle s’élève par de saints désirs, et où elle semble déjà transportée par la meilleure partie d’elle-même? ou , s’il vous plaît qu’elle vive encore, quel remède trouverez-vous a ses pemes? J.a mort? mais 11 vous plaît de la différer, pour élever sa perfection à l’état glorieux et suréminent que votre providence a marqué pour elle. L’espérance? mais elle la tue; parce qu’en lui disant qu’elle vous verra , elle lui dit aussi dans le même temps qu’elle n’est pas encore avec vous. Que ferez-vous donc , 6 Sauveur, et de quoi soutiendrez-vous votre amante, dont le cœur languit après vous? Chrétiens , il sait le secret de lui faire trouver du goût dans la vie. Quel secret? secret merveilleux. 11 lui enverra des afflictions; il éprouvera son nmour par de continuelles souffrances : secret étrange, scion le monde; mais sage, admirable, infaillible, selon les maximes de l’Évangile. C’est nar où je m’en vais conclure.
tsoisièxe roi NT.
La langueur de sainte Thérèse ne peut donc plus être soutenue que par des souffrances; et dans l’ennui qu’elle a de la vie, elle ne trouve point de consolation que de dire continuellement a son Dieu : Seigneur, • ou souffrir, ou mourir : » Autpali, aulmori. Il est digne de votre nudienec de comprendre solidement toute la force de cette parole; et quand je vous en aurai découvert le sens, vous confesserez avec moi qu'elle renferme comme en abrégé toute la doctrine du Fils de Dieu, et tout l’esprit du christianisme. Muis observez avant toutes choses la merveilleuse con-
trariété des Inclinations naturelles, et de celles que la grâce inspire.
La première inclination que la nature nous donne, c'est sans doute l'amour de la vie ; la seconde, qui la suit de près ou qui peut-être est encore plus forte, c’est l'amour des plaisirs du monde, sans lesquels la vie serait ennuyeuse. Car, mes frères, il est véritable : quelque amour que nous ayons pour la vie , nous ne la pourrions supporter si elle n’avait des contentements; et jugez-en par expérience. Combien longues, combien ennuyeuses vous paraissent ces tristes journées que vous passez sans aucun plaisir de conversation ou de jeu , ou de quelque autre divertissement! ne vous semble-t-il pas alors, si je puis parler de la sorte , que les jours sont durs et pesants : Pondus diei; c’est ce qui s’appelle le poids du jour : c'est pourquoi ils vous sont à charge, et vous ne pouvez supporter ce poids. Au contraire est-il rien qui aille plus vite ni qui s'écoule , s'échappe et vole plus légèrement que le temps passé parmi les délices? De là vient que ce roi mourant , auquel Isaie rendit la santé, se plaint qu'on tranche le cours de sa vie lorsqu'il ne faisait que la commencer : Dum adhuc ordirer, succidit me : de mane usque ad fripera 1/1 finies me * : » Je finis lorsque je commence, « et ma vie s'est achevée du matin au soir ! » Que veut dire ce prince malade : il avait près de quarante ans; cependant il s'imagine qu'il ne fait que de ualtre , et il ne compte encore qu’un jour de son âge? C’est que sa vie passée daus le luxe, dans le plaisir du commandement et dans une abondance royale, ne lui faisait presque point sentir sa durée , tant elle coulait doucement. Je vous parle ici , chrétiens , dans le sentiment des hommes du monde, qui ne vivent que pour les plaisirs; et c’est afin que vous compreniez quel étrange renversement des inclinations naturelles apporte l’esprit du christianisme dans les âmes qui en sont remplies : et voyez-le par l’exemple de sainte Thérèse.
les afflictions , les douleurs aiguës , ce cruel amas de maux et de peines sons lequel elle parait accablée , et qui pourrait contraindre les plus patients à oppeler la mort au secours ; c’est ce qui lui fait désirer de vivre : et au lieu que la vie est amère aux autres, si elle n'est adoucie par les vol u ptés ; elle n'est amère à Thérèse q ue lorsq u 'cl le y jouit de quelque repos. Qui lui donne ces désirs étranges? d'où lui viennent ces inclinations si contraires a la nature? En voici la raison solide; c'est qu'il n'est rien de plus opposé que de vivre selon la nature , et de vivre scion la grâce ; c'est ,
1 il. XXXVIII, iz.
DE SAINTE THÉRÈSE
comme dit l'apôtre saint Paul 1 , qu'elle n'a pas reçu l'esprit de ce monde, mais un esprit victorieux du monde ; c'est que , pleine de Jésus-Christ, elle veut vivre selon Jesus-Christ. Ce Jésus, ce divin Sauveur, n'a vécu que pour endurer; et il m'est aisé de vous faire voir, par les Écritures divines, qu'il n'a voulu étendre sa viequautant de temps qu'il fallait souffrir. Entendez donc encore cette vérité, par laquelle j'achèverai ce discours , et qui en fera tout le fruit
Je ne m’étonne pas, chrétiens, que Jésus ait voulu mourir : il devait ce sacrifice a son Père, pour apaiser sa juste fureur, et le rendre propice aux hommes. Mais qu'était-il nécessaire qu'il passét ses jours , et ensuite qu'il les finit parmi tant de maux ? C’est pour la raison que j'ai dite. Étant l'homme de douleurs , comme l'appelait le prophète’, Il n'a voulu vivre que pour endurer; ou , pour le dire plus fortement par un beau mot de Tertullien, il a voulu se rassasier, avant que de mourir, par la volupté de la patience: Saginari mluplate patientiw rliseessurus rolebat‘. Voilà une étrange faconde parler. Ne diriez-vous pas, chrétiens, que, selon le sentiment de ce Père, toute la vie du Sauveur était un festin, dont tous les mets étaient des tourments? Kestin étrange, selon le siècle; mais que Jésus a Jugé digne de son goût. Sa mort suffisait pour notre salut ; mais sa mort ne suffisait pas à ce merveilleux appétit qu'il avait de souffrir pour nous. Il a fallu y joindre les fouets , et cette sanglante couronne qui perce sa tête, et tout ce cruel appareil de supplices épouvantables : et cela pour quelle raison? C’est quenevlvnnt que pourendurer, « il voulait se rassasier, avant que de mou- - rir, de la volupté de souffrir pour nous : ■ Saginari vo/uptate palientiai disccssurus rolebat.
Mais pour vousconvaincre'plus clairement de la véritéque je prêche, regardezee que fait Jésus à la croix. Ce Dieu avide de souffrir pour l'homme, tout épuisé, tout mourant qu'il est, considère que les prophéties lui promettent encore un breuvage amer dans sa soif ; il le demande avec un grand cri , et nprès cette aigreur et cette amertume dont le Juif impitoyable arrose sa langue, que fait-il? Il me semble qu'il se tourne du cûté du ciel. Eh bien ! dît-il , û mon Père, ai-je bu tout le calice que votre providence m’avait préparé ? on bien , rcstc-l-il quelque peine qu'il soit nécessaire que j'endure encore? Donnez, je suis prêt , 6 mou Dieu ! l’aratum cor rneum , Uetts , pantlum cor incum 4. Je veux boire tout le calice
• I. Cor. Il, u.
* Irai, t.lll , 3.
3 ttr Polir ut a" 3.
’ Plut. CV11 , 3.
de ma passion , et je n’en veux pas perdre une seule goutte, l-u, voyant dans sesdécrets éternels qu'il n'y a plus rien à souffrir pour lui : Ah! dit- ! il , c'en est fait , • tout est consommé , • Consumniatum est 1 : sortons, il n’y a plus rien à faire en ce monde; et nussitût il rendit son âme i à son Père. Et par là ne parait-il pas, chrétiens, qu’il ue vit que pour endurer, puisque, lorsqu’il aperçoit lu fin des souffrances, il s'écrie : Tout est achevé, et qu’il ne veut plus prolonger sa vie?
Tel est l'esprit du sauveur Jésus, et c'est lui qui l’a répandu sur Thérèse sa pudique épouse. Elle veut aussi souffrir ou mourir; et son amour ne peut endurer qu’aucune cause retarde sa mort, sinon celte qui a différé la mort du Sauveur, chrétiens, échauffons nos cœurs par la vue de ce grand exemple , et apprenons de sainte Thérèse qu’il nous fautuécessaircinentsouffrirou mourir. Et un chrétien en peut-il douter? Si nous som- [ mis de vrais chrétiens, ne devons-nous pas dc- J sirer d'être toujours avec Jésus-Christ? Or, mes freres, où le trouve-t-on cet aimable Sauv eur de nus âmes? fin quel lieu peut-on l'embrasser? On ne le trouve qu'eu ces deux lieux : dans sa gloire ou dans ses supplices, sur son trûne ou biru sursa croix. Nous devons donc, pour être avec lui, ou | bien l'embrasser dans son trûne, et c'est ce que nous donne lamort, ou bien nous uniràsa croix,
I et c’est ce que nous avons par les souffrances;
' tellement qu'il faut souffrir ou mourir, afin de ne quitter jamais le Sauveur. Et quand Thérèse l'ait cette prière : Que je souffre, ou bien que ju meure , c'est de même que si elle eût dit : A quelque prix que ce soit, je veux être avec Jésus- Christ. S'il ne m'est pas encore permis de l'accompagner dans sa gloire, Je le suivrai du moins parmi ses souffrances , afin que, n’ayant pas le bonheur de le contempler assis dans son trûne, j'aiedu moins la eonsolalionde l'embrasser pendu à sa croix.
Souffrons donc, souffrons, chrétiens, ce qu'il plaît à Dieu de nous envoyer, les afflictions et les maladies, les misères et la pauvreté, les injures et les calomnies; tâchons de porter d'un courage ferme telle partie de sa croix dont il lui plaira de nous honorer. Quoique tous nos sens y répugnent, il est doux de souffrir avec Jésus-Christ, puisque ces souffrances nous font espérer la société de sa gloire ; et cette pensée doit fortifier ceux qui viv ent dans In douleur et l’affliction.
Mais pour vous, fortunés du siècle, à qui la faveur, les richesses , le crédit et l'autorité fait trouver la vie si commode, et qui, dans cet état paisible , snobiez être exempts des misères qui affligent les autres hommes , que vous dirai-je
* /«mm. m , 30.
PANÉGYRIQUE
aujourd'hui , et quelle croix vous laisserai-je en partage? Je pourrais vous représenter que peutêtre ces beaux jours passeront bien vite, que la fortune n'est pas si constante qu'on ne voie aisément finir ses faveurs , ni la vie si abondante en plaisir qu'elle n'en soit bientôt épuisée. Mais avant ces grands changements, au milieu des prospérités , que ferez-vous, que souffrirez-vous pour porter la croix de Jésus? Abandonner les richesses , macérer le corps? Non, je ne vous dis pas, chrétiens, que vous abandonniez vos richesses , ni que vous macériez vos corps par de longues mortifications : heureux ceux qui le peuvent faire dansl’esprit de la pénitence! mais tout le monde n’a pas ce courage. Jetez, jetez seulement les yeux sur les pauvres membres de Jésus- Christ; qui étant accablés de maux ne trouvent point de consolations. Souffrez en eux, souffrez avec eux, descendez à leur misère par la compassion , chargez-vous volontairement d’une partie des maux qu'ils endurent; et leur prêtant vos mains charitables, aidez-leur à porter la croix, sous la pesanteur de laquelle vous les voyez suer et gémir. Prosternez-vous humblement aux pieds de ce Dieu crucifié ; dites-lul , honteux et confus : Puisque vous ne m’avez point jugé digne de me faire part de votre croix , permettez du moins, 6 Sauveur, que j'emprunte celle des autres, et que je la puisse porter avec eux : donnez-moi un coeur tendre, un cœur fraternel, un cœur véritablement chrétien, par lequel je puisse sentir leurs douleurs, et participer du moins de la sorte aux bénédictions de ceux qui souffrent.
Madame
Permettez-moi de vous dire, avec le respect d'un sujet et la liberté d'un prédicateur, que cette instruction salutaire regarde principalement Votre Majesté. Nous répandons tous les jours des vœux pour sa gloire et pour sa grandeur ; nous prions Dieu , avec tout le zèle que notre devoir nous peut inspirer, que sa main ne se lasse pas de verser ses bienfaits sur elle; et afin que votre joie soit pleine et entière , qu'il fasse que ce grand roi votre fils, à mesure qu'il s'avance en âge, devienne tous les jours plus cher à ses peuples , et plus redoutable à ses ennemis. Mais parmi tant de prospérités, nous ne croyons pas être criminels , si nous lui souhaitons aussi des douleurs. J'entends, madame, ces douleurs si saintes , qui saisissent les cœurs chrétiens à la vue des afflictions , et leur font sentir les misères des pauvres membres du Fils de Dieu. Votre Mai esté les ressent , madame ; toute la France a vu des marques de cette bonté qui lui est si naturelle. Mais , madame , ce n’est pas assez ; tâchez d'aug-
menter tous les jours ces pieuses inquiétudes qui travaillent Votre Majesté en faveur des misérables. Dans ce secret , dans cette retraite où les heures vous semblent si douces , parce que vous les passez avec Dieu, affligez-vous devant lui des longues souffrances de la chrétienté désolée, et surtout des peuples qui vous sont soumis; et pendant que vous formez de saintes résolutions d’yapporter le soulagement que les affaires pourront permettre ; pendant que. notre victorieux monarque avance tous les jours l'ouvrage de la paix par ses victoires , et par cette vie agissante à laquelle il s’accoutume dès sa jeunesse : attirezla du ciel par vos vœux ; et pour récompense de ces douleurs que la charité vous inspirera , puissiez-vous jamais n’en ressentir d’autres , et après une longue vie recevoir enfin de la main de Dieu une couronne plus glorieuse que celle qui environne votre front auguste. Faites ainsi , grand Dieu , à cause de votre bonté et de votre miséricorde infinie. Amen.
Sibk*
Nous prions Dieu , avec tout le zèle que l’amour et le devoir nous peut inspirer, que, multipliant scs victoires, il égale votre renommée A celle des plus fameux conquérants. Mais parmi toutes ces prospérités , nous ne croyons pas être criminels si nous lui souhaitons aussi des douleurs: j’entends, sire, ces saintes douleurs qui saisissent les cœurs chrétiens à la vue des afflictions, et qui leur fait sentir les misères des pauvres membres de Jésus-Christ. Sire, ccs douleurs sont dignes des rois, et s'ils sont le cœur des royaumes qu'ils animent par leur influence , il est juste que, comme le cœur, ils ressentent aussi les impressions des maux qu’endurent les autres parties. Votre Majesté les ressent, sire; elle fait la guerre dans cet esprit : elle étend bien loin ses conquêtes, elle s'accoutume dès sa jeunesse à cette vie agissante , pour assurer la tranquillité publique : elle sentet elle plaint les maux de ses peuples; elle ne respire qu'à les soulager. Pour récompense de ces douleurs que sa bonté lui fait pressentir, puisse-t-elle jamais n’en éprouver d’autres , et après une longue vie recevoir enfin de la main de Dieu une couronne plus glorieuse que celle qui environne son front auguste I
* BoMiift ndrma ce discours au roi, d.ins une autre occasion ou il prêcha ce sermon en sa présence. < Édit, de Defont.)
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DE SAINTE CATHERINE
PANÉGYRIQUE
SAINTE CATHERINE*
Ahu* que 1m homme* font de la science. In lionne vie, Tédlfieation des Ames, le triomphe de la vérité, lin a laquelle doit are rapportée toute la science du christianisme-
DtdililH scitnliam innctorum U lui a donné la science des saints. Sap. x , 10.
Encore que l’ennemi de notre salut ne se désiste jamais de la folle et téméraire entreprise de renverser l'Église de Dieu , toutefois nous voyons par les Écritures qu’il n’agit pas toujours par la force ouverte. Souvent il parait en tyran , II persécute les fidèles; mais souvent, dit Saint Augustin*, il fait le docteur, et il se mêle de les ettselgner : de sorte qu’il ne suffit pas que Dieu ait opposé à ses violences la victorieuse armée des martyrs , dont le coorage invincible a épuisé la cruauté de tous les supplices; mais il est également nécessaire qn’il éclaire aussi des docteurs, pour combattre les dangereuses maximes par lesquelles son ennemi tâche de corrompre la simplicité de la fol , et de détruire la vérité de son Évangile.
C’est un grand miracle, messieurs, qu'une fille de dix-huit ans ait osé marcher sons les étendards de cette armée laborieuse et entreprenante, dont la discipline est si dure, qu'elle ne doit l’emporter sur ses ennemis qu'en les lassant par sa patience : mais je ne crains point d'assurer que c’est quelque chose encore de plus admirable, qu'elle tienne rang parmi les doeteurs; et que Dieu unissant en elle , si je puis parler de la sorte, toute la force de son Saint-Esprit , elle ait été aussi éclairée pour annoncer la vérité , qu’elle a paru déterminée à mourir pour elle. Un tel prodige, messieurs, n’est pas proposé en vain à l'Église ; et nous en tirerons de grandes lumières pour la conduite de notre vie, si Dieu, fléchi par la sainte Vierge, dont nous implorons le secours , daigne diriger nos pensées, et bénir nos intentions. Disons donc avant toutes choses , Aire.
Je n’ignore pas , chrétiens , que la science ne soit un présent du ciel , et qu'elle n’apporte au monde de grands avantages : je sais qu’elle est la lumière de l’entendement , la guide de la vo-
• Quoique U \4pxAr de sainte Catherine qu'a suivie Bos- *uet dans ce discours, n'all point d'authunticltr, comme les critiques en conviennent, cela oe nuit en rien à la solidité dea Instructions que le prédicateur en a tirées ( Bdit. de fer* •ailla.)
' gaar. i« Pial. 11111 , n* I , t IV , col. 3M.
lonté, la nourrice ae .a vertu, l'âme de la vérité, la compagne de la sagesse, la mère des bous conseils; en un mot, l’âme de l'esprit, et la maîtresse de lu vie humaine. Mais comme il est naturel à l’homme de corrompre les meilleures choses, cette science, qui a mérité de si grands éloges , se gâte le plus souvent en nos mains par l'usage que nous en faisons. C’est elle qui s'est élevée contre la science de Dieu : c'est elle qui , promettant de nous éclaircir, nous aveugle plutôt par l’orgueil ; c’est elle qui nous fait adorer nos propres pensées sous le nom augnste de la vérité; qui, sous prétexte de nourrir l’esprit, étouffe les bonnes affections, et enfin qui fait succéder à la recherche du bien véritable, une curiosité vague et infinie, source inépuisable d’erreurs et d'égarements très-pernicieux.
Mais je n’aurais jamais fait, messieurs, si je voulais raconter les maux que fait naître l’amour des sciences , et vous dire tous les périls dans lesquels il engage les enfants d’Adain, qu’uu avengle désir de savoir a rendu avec sa race, justement maudite, le jouet de la vanité, aussi bien que le théâtre de la misère. Un docteur Inspiré de Dieu , et qui a puisé sa science dans l’oraison , en réduit tous les abus à trois chefs. Trois sortes d’hommes, dit saint Bernard', recherchent la science désordonnément. ■ Il y en a qui
■ veulent savoir, mais seulement pour savoir; et
■ c'est une mauvaise curiosité : - Quidam tare volunt, ut sciant; et turpis curiositas est. ■ H
* y en a qui veulent savoir, mais qui se proposent « pour but de leurs grandes et vastes eonnais- - sances , de se faire connaître eux-mémes , et de
* se rendre célèbres ; et c'est une vanité dange-
* reuse: » Quidam scirc volunt, ulscianturipsi ; et turpis vanitas est. > Enfin ily en a qui veulent
* savoir, mats qui ne désirent avoir de science « qne pour en faire trafic, et pour amasser des
* richesses: et c’est une honteuse avarice : - Quidam scire volunt, ut scientiam suam vendant; et turpis quæstus est. Ily en a donc, comme vous voyez, à qui la science ne sert que d’un vain spectacle; d'autre à qui elle sert pour la montre et pour l’appareil; d’autres à qui elle ne sert que pour le trafic, si je puis parler de la sorte. Tous trois corrompent la science, tous trois sont corrompus par la science. La science étant regardée en ces trois manières, qu'est-ce autre chose, mes frères, • qu’une très-mauvaise « occupation qui travaille les enfants des hom- > mes, ■ comme parle l'Ecclésiaste? Pessimam hanc occupationem dédit Peut filiis hominum, ut occuparentur in ea \
* In Cant. Sera, xxxvi, 0*3, t. l,eol. 1A0Q.
* Eccla. i, l».
PANÉGYRIQUE
Curieux » qnl vous repaissez d’une spéculation stérile et oisive, sachez que cette vive lumière, qui vous charme dans la science , ne lui est pas donnée seulement pour réjouir votre vue, niais pour conduire vos pas, et régler vos volontés. Esprits vains, qui faites trophée de votre doctrine avec tant de pompe , pour attirer des louanges , sachez que ce talent glorieux ne vous a pas été confié pour vous faire valoir vous-méraes, mais pour faire triompher la vérité. Ames lèches et intéressées, qui n’employez la science que pour gagner les biens de ia terre , méditez sérieusement qu'un trésor si divin n'est pas fait pour cet indigoe trafic; et que s'il entre dans le commerce, c’est d'une manière plus haute, et pour une fin plus sublime, c’est-à-dire, pour négocier le salut des âmes. C’est ainsi que la glorieuse sainte Catherine , que nous honorons , a usé de ce don du ciel. Elle a contemplé au dedans la lumière do la science, non pour contenter son esprit, mais pour diriger ses affections : elle l’a répandue au dehors au milieu des philosophes et des grands du monde, non pour établir sa réputation , mais pour faire triompher l'Évangile : enfin elle l’a fait profiter, et l’a mise dans le commerce, non pour acquérir des biens temporels, mais pour gagner des âmes à Jésus-Christ : c’est par ou je me propose de vous faire entendre quelle possède la science des saints et c’est tout le sujet de ce discours.
PREMIER POINT
Je ne suis pas fort surpris que les sciences profanes soient considérées comme un divertissement de l’esprit : elles ont si peu de solidité, que l'on peut, sans grande injure, n’en faire qu'un jeu. Mais que l’on regarde Jésus-Christ comme un sujet de recherches carieuses, et que tant d’hommes se persuadent d'étre bien savants dans les mystères de son royaume, quand ils ont trouvé dans son Évangile de quoi exercer leur esprit par des questions délicates, ou de quoi l'amuser par des méditations agréables; c’est ce qui rfe se peut souffrir à des chrétiens. Pareeque Jésus-Christ est une lumière , ils s’imaginent peut-être qu’il suffit de la contempler et de se réjouir à sa vue; mais ils devraient penser uu contraire que cette lumière n’éclaire que ceux qui la suivent, et non simplement ceux qui la regardent. « Qui me suit, nous dit-il , et non qui • me voit , ne marche point dans les ténèbres : « Qui sequitur me, non ambulat in tenebrU *. Par où il nous fait entendre que qui le volt sans le suivre, n’en marche pas moins dans la nuit
* Joan. vin , ia.
et dans les ombres de ia mort. Ainsi « celui qnl « se vante de le connaître, et qui ne garde pas « ses commandements, est un menteur, dit saint « Jean, et la vérité n’est pas en lui : » Qu. dicil se nossc Dcum , et mandata ejus non custodit , mendax est , et in hoc veritas non est f. Pourquoi ne connnit-il point Jésus-Christ? parce qu’il ne le connaît point tel qu’il est : je veux dire qu'il le connaît comme la vérité; mais il ne le connaît pas comme la \ole; et Jésus-Christ, eomme vous savez , est l'un et l’autre. « Je suis, dit-il , la voie et la vérité . Ego sum via et veritas*; vérité qui doit être méditée par une sérieuse contemplation ; mais voie où il faut entrer par de pieuses pratiques \
* Cela para!! par une belle distinction , que noua apprenons de l'Évangile. Il y a le tem|« de voir : alors l’esprit sera satisfait dans tou tes ses curiosités raisonnables. «Mou* ■ verrons lace à face : » Facie ad faci cm. Maintenant eu n’es! pas le temps, « nous ne voyons qu’en énigme : ■ Spéculum in enigmatei. Ainsi il ne faut pas penser en cette vie à repaître la curiosité et le désir de savoir : c'ait
| pourquoi, « heureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils « verront Dieu : » Haiti mundo corde , quoniam Dcum videbunt *. Vhlebunt, ils verront. Alors ce sera le temps de satisfaire l’esprit ; maintenant c’est le temps de purifier le cœur. Aussi voyons-nous que le Fils de Dieu nous a donné des lumières, non autant qu'il en faut pour nous satisfaire, mais autant qu’il en faut pour nous conduire. Qand au milieu de la nuit on présente une lampe à un homme , ce n’est pas pour réjouir sa vue par la beauté de la lumière : le jour est destiné pour cela. Alors on voit le soleil qui anime toutes les couleurs, et qui réjouit par une lumière vive et éclatante toute la face de la nature. Celte petite lumière qu’on vous met en attendant devant les yetix, n’est destinée que pour vous conduire. Ainsi en a-t-on fait aux hommes; et ce n’est pas moi qui le dis, c’est l’Écriture elle-même qui couqiare U saine doctrine ■ A une « lampe allumée pendant la nuit : « Quasi luctrnœ tucenti in cahginoso locob. Voici le temps de l'obscurité : ténèbres de toutes parts. Cependant , de peur que nous ne nous heurtions, « Dieu allume devant nos yeux un petit luml- « nairc : * Luminarc minus, ut preeesset nocli6. 11 y a le grand luminaire qui préside au jour : c’est la lumière de gloire que nous verrons. Il en faut maintenant un moindre pour présider A la nuit ; c’est la doctrine de l’Evangile au milieu des ténèbres qui nous environnent. « Un petit « rayon de clarté nous trace un sentier étroit par où nous « pouvons marcher sûrement , jusqu’à ce que le jour ar- * rive, et que le soleil se lève en nos cœurs : « Luccrna in catiginoso loco, douce dies iltuccscat, et luci/er oriatur in cordtbus nostris. Ne vous arrêtez pas à cette lumière , seulement pour la contempler. Si vous voule* jouir pleinement du spectacle de la lumière, attendez le jour; cependant marchez et avancez à la faveur de cette lumière , qui vous est donnée pour vous conduire : Inspire et fac secundum exemptât quod tibi in monte mon • stratum cst“. Le (lambeau allumé devant vous, a de U
1 I . Joint. ||, 4.
* Ibid, xtv, o.
» I. Cor. xi il, lî.
* Mali, v, 8.
» It. Pelr. l,l?.
* Ornes, i, io.
1 Fxvd. xxv, 40.
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DE SAINTE CATHERINE
C’est donc une maxime infaillible) que la science du christianisme tend à la pratique et l'action , et qu'elle n’illumine que pour échauffer la connaissance ) que pour exciter les affections. Mais nous l’entendrons beaucoup mieux , si nous réduisons les choses au premier principe et à la source de cette science. Cette source , ce premier principe de la science des saints , c'est la foi , de laquelle il nous importe aujourd'hui de bien entendre la nature , afin de connaître aussi son usage , et celui de toutes les connaissances qui en dépendent.
Pour cela nous remarquerons que toute la vie chrétienne nous étant représentée dans les Écritures comme un édifice spirituel , ces mêmes Écritures nous disent aussi que la fol eu est le fondement. Saint Pierre ne parait dans l'Évangile comme le fondement de l'Église, qu’à cause qu’en reconnaissant Jésus-Christ, il n posé la première pierre, et établi le fondement de la foi. L’apôtre enseigne aux Colossieus, que « nous
■ sommes fondés sur la foi, et que c’est la fermeté « de ce fondement qui nous rend immobiles et
■ inébranlables dans l’espérance de l’Évangile : » In finie fundati y et s labiles f et immobiles a spe Evungclii1. Et ensuite le même saint Paul définit la foi , « l’appui et le fondement des choses
■ qu’il faut espérer*. * C’est pourquoi le saint concile de Trente, suivant les traces de cette doctrine , nous décrit aussi la fol en ces termes : Humana: salutis inilium y fundamentum et radix totius juslificationis 3 : « Le commencement du
lumière ; mais il a encore plus d'ardeur. Jésus-Christ dit de saint Jean , qui a commencé à faire briller la lumière de l'Évangile et la scieuce du salut, 4 ces paroles importantes : Jlle erallueerna ardens et lucens; et voluistis ad horam e. rultare in lucc ejus 5. Voilà nos curieux qui veulent se réjouir à la lumière. Pourquoi divisent-ils le flambeau , en admirant son éclat, et méprisant son ardeur? il fallait joindre l’un à l’autre, et se laisser plutôt embraser : car encore que ce flambeau ait de la lumière , il a beaucoup plus d’ardeur. La lumière est comme radiée, Thesauri scientiœ absconditi 6; l’ardeur de la diarité s’y découvre do toutes parts : Apparuit humanitas et benignitas 4. Jésus-Christ nous montre quelque étincelle de la lumière de vérité à Iravers des nuages et des paraboles : il n’y a que la charité qui est étalée à dérouvert. Pour la première quelques paroles; pour la seconde tout son sang. Pourquoi, sinon pour nous faire entendre qu’il veut luire, mais qu’il veut encore plus édiaufler et embraser les cœurs par son saint amour ?
Bossuet a supprimé ce morceau, en revoyant son discours. Nous Pavons laissé en note, parce qu’il y renvoie dans le Panégyrique de saint François de Sales , comme on l’a remarqué d-de&kus. {Edit, de f'ertaillei.)
1 Col. 1 , 23.
* Hcb. xi, l.
* Seu. vi , cap. S
4 Luc. I ,-77.
* Joan. V , 33.
* Cot. 11,3.
» Tit. Ill,«.
• salut de l'homme , la racine et le fondement de
* toute la justice chrétienne. •
Cette qualité de fondement ; attribuée a la foi par le Saint-Esprit , met , ce me semble , dans un grand jour la vérité que j'annonce; et il est maintenant bien aisé d'entendre que la foi n’est pas destinée pour attirer des regards curieux , mais pour fonder uneconduite constante et réglée. Car qui ne sait, chrétiens, qu’on ne cherche pas la curiosité dan* le fondement que l’on cache en terre, mais la solidité et la consistance? Ainsi la foi chrétienne n’est pas un spectacle pour les yeux , mais un appui pour les mœurs. Ce fondement est mis dans l’obscurité ; mais ce fondement est établi avec certitude. Telle est la nature de la fol, laquelle, comme vous voyez, ne pouvant avoir l’évidence qui satisfait la curiosité, mais seulement la fermeté et la certitude capable de soutenir la conduite, ii est aisé de comprendre qu'elle déploie toulesa vertuà nous appliquer à l'action, et non à nous arrêter à la connaissance.
Sainte Catherine, messieurs, surmontsnt par la grandeur Je son génie la faiblesse ordinaire de son sexe, avait appris, dès sa tendre enfance, tou tes les sciences curieuses qui peuvent ou égayer ou polir, ou enfin illuminer un esprit bien fait. Mais le maître, qui l’enseignait au dedans, avait rempli son esprit de connaissances bien plus pénétrantes : Aussi le chaste amour qu'elle avait pour elles l'avait tellement touchée, que méprisant tout le reste, elle rappelait de toutes parts ses autres pensées pour les réduire à la fol , pour les appuyer sur ce fondement, pour ensuite les appliquer de toute sa force aux saintes et blenj heureuses pratiques de la piété chrétienne.
Si je ne me trompe , messieurs , souvent elle méditait le raisonnement, et je ne me trompe pas ; car quiconque est rempli de l'esprit de Dieu , s'il ne le fait pas dans la même forme que j’ai dessein de le proposer, ii ne laisse pas toutefois d'être persuadé de son efficace. Voici donc le raisonnement de la sainte que nous honorons, ou plutôt le raisonnement du vrai chrétien, que chacun de nous doit faire en soi-même : J'ai cru à la parole du Fils de Dieu ; j'ai reçu la doctrine de son Évangile; j'ai posé par ce moyen un bon fondement,
I assuré et inébranlable ,. contre lequel les portes de l’enfer ne prévaudront pas : c’cst le fondement de la foi, capable de soutenirimmuabiement la conduite de la vie présente, et l'espérance de ! ,avie future. Mais qui dit fondement, dit le corn- : mencemcnt de quelque édifice ; et qui dit fondement , dit le soutien de quelque chose. Que si : la foi n’est encore qu’un commencement , il faut donc achever l’ouvrage ; et si la foi doit être un , soutien , c’cst une nécessité de bâtir dessus. i\o-
PANÉGYRIQUE
tre sainte volt si clairement dans une lumière céleste cette conséquence importante , qu'elle n'a point de repos jusqu'à ce qu’elle aitbâtl sur lafol, et réduit sa connaissance en pratique. Mais un commencement aussi beau qu'est celui de la foi en Notre-Seigneur, demande pour y répondre , un bâtiment magnifique; et un soutien aussi ferme, aussi solide, attend quelque structure hardie, et quelque miracle d’architecture, si je puis parler de la sorte. Remplie de cette pensée, elle ne médite plus rien qui soit ordinaire; elle u'a plus dans l'esprit que des choses qui surpassent toute la nature; le martyre, la virginité: celui-là capable de nous faire vaincre toute la füreur des démons , de nous élever au-dessus de la violence des hommes; celle-ci donnée pour nous égaler à la pureté des esprits célestes.
Et plût à Dieu, chrétiens, que nous eussions aujourd'hui compris , à l'exemple de cette sainte , que quelque grande que soit la foi , quelque lumineuse que soit la science qui est appuyée sur ces principes, tout cela n’est encore qu'un commencement de l’œuvre qui se prépare 1 Peut-être que nous rougirions de nous arrêter dès le premier lias, et que nous craindrions de nous attirer ce reproche de l'Évangile : Hic homo cœpil ædificare' ; voilà cet homme inconsidéré, ce fou , cet insensé, qui fait un grand amas de matériaux, et qui ayant posé tous les fondements d'un édifice superbe et royal , tout d'un coup a quitté l'ouvrage, et laissé tous ses desseins imparfaits. Quelle légèreté, ou quelle imprudence!
Mais pensons à nous , chrétiens : c'est nousmêmes qui sommes cet homme insensé. Nous avons commencé un grand bâtiment, nous avons déjà établi la foi qui en est le fondement immuable , qui rend présentes les choses qu'on espère : Sperandarum substantia rerum, dit l'apûtre’. Pour poser ce fondement de la foi , quel effort at-il fallu faire? Le fonds destiné pour le bâtiment était plus mouvant que le sable : car est il rien de moins fixe que l'esprit humain , toujours variable en ses pensées , vague en ses désirs , chancelant dans ses résolutions? Il a fallu l'affermir : que de miracles, que de souffrances, que de prophéties, que d'enseignements , que d'inspirations, que de grâces ont été nécessaires pour servir d'appui ! Il y avait d’un côté des hauteurs superbes qui s'élevaient contre Dieu , l’opiniâtreté et la présomption; il a fallu lesabattre et les aplanir : de l'autre, des précipices affreux, l’erreur, l'ignorance, l’irrésolution qui menaçait de ruine; il a fallu les combler. Enfin, que n’a-t-il pas fallu entrepren-
i Lue *jv , no.
• Uebr. XI, I.
dre , pour poser ce fondement de la foi ? Et après de si grands efforts et tant de préparatifs extraordinaires, on abandonne toute l’entreprise, et on met des fondements sur lesquels on ne bâtit rien : peut on voir une pareille folie? Insensés, ne voyons-nous pas que ce fondement attend l’édifice, que ce commencement de la fol demande sa perfection par la bonne vie, et que ces murailles à demi élevées , qui se ruinent parce qu’on néglige de les achever, rendent hautement témoignage contre notre folle et téméraire conduite? Hic homoccrpiladificarc, et non poluit consummarc.
Mais poussons encore plus loin, et par le même principe, disons, insistons toujours : Quelles choses devons-nous bâtir sur ce fondement de la foi?Quelles autrcschoses? Messieurs, il est bien aisé de l’entendre: des choses proportionnées au fondement même, des œuvres dignes de la foi que nous professons. Car un architecte avisé, qui conduit son entreprise avec art, proportionne de telle sorte le fondement avec l'édifice , qu'on mesure et qu’on découvre déjà l’étendue, l'ordre, les hauteurs de tout le palais, en voyant la profondeur, les alignements , la solidité des fondations. Ne doutez pas qu’il n’en soit de même, messieurs, de l’édifice dont nous parions, qui est lavieehrétienne et spirituelle. Que cetédillceest bien entendu 1 Que l'architecte est habile, qui en a posé le fondement ! Mais de peur que vous en doutiez , écoutez l'apôtre saint Paul : « J'ai dit- « il , établi le fondement, ainsi qu'un sage archi- « tecte : » VI sapiens archilcclus Jundamenlum posui'. Mais peut-être s'est-il trompé. A Dieu ne plaise, messieurs! car il n'agit pas, dit-il, de lui-même : « il agit selon la grâce qui lui est don- • née; » il bâtit suivant les lumières qu'iiareçues : Secundum gratiam qua data est miAi. Il a donc gardé toutes les mesures; et il ne pouvait se tromper, parce qu'il ne faisait que suivre le plan qui lui avait été envoyé d'en haut. Secundum gratiam quie data est mihi. Que s'il a conduit toute l’entreprise suivant les Instructions et les règles d’une architecture céleste , qui doute qu'il n'ait gardé toutes les mesures ; et ainsi que le bâtimeut et l'ordre de l’édifice ue doivent répondre au fondement qu’a posé ce sage entrepreneur?
C'est pour cela, chrétiens, qu’il n’y a rien do plus grand , ni de plus magnifique que cet édifice, pareequ’il n’y a rien de plus précieux, ni de plus solide que ce fondement. Car dites-uoos, A grand Paul, quel fondement avez-vous posé? N'entendez-vous pas sa réponse? - On ne peut . point, dit-il, poser d’autre fondement, sinon
1 I. Cor. ni, ni.
jooole
DE SAINTE CATHERINE
• celui que j’ai mis , qui est Jésus-Christ ? • Fundamentum aiiud nemo potest ponere prœter id çuotl position est, quoi est Christus Jésus '. 0 le merveilleux fondement, qui est établi en nous par la foi! et que saint Paul a raison de nous avertir de prendre garde avec soin A ce que nous aurons à bâtir dessus ! Lnusquisquc vident quomodo supertrdificet Certainement, chrétiens, sur un fondement si divin , il ne faut rien élever qui ne soit auguste : si bien que toute la science des saints consiste à connaître ce fondement , et toute la pratique de la sainteté à savoir ériger dessus deschoses qui lui conviennent, des œuvres qui sentent son esprit , des mœurs tirées sur ses exemples , une vie toute formée sur ses préceptes, sur sa doctrine.
Ainsi sainte Catherine ayant établi ce fondement, plus elle en connaissait la dignité par la science des saints , plus elle s’étudiait à bâtir dessus un édifice proportionné ; et il est aisé de l'entendre. lin Dieu s’est humilié et anéanti; voilà, messieurs, le fondemeut. Qu'est-cc que notre sainte a bâti dessus? Un mépris de son rang et de sa noblesse , pour se couvrir tout entière des opprobres de Jésus-Christ, et de la glorieuse infamie de son Évangile. Un Dieu est né d'une vierge : voilà le fondement du christianisme ; et Catherine érige dessus , quoi ? l'amour immortel et incorruptible de la pureté virginale. Un Dieu a comparu , dit le saint apôtre 3 , devant le tribunal de Ponce-Pilute , pour y rendre un témoignage fidèle : voilà le fondement de la foi, et je vois sainte Catherine, qui , pour bâtir sur ce fondement, marche au trône des empereurs, pour y rendre un témoignage semblable , et y soutient invinciblement la vérité de l'Évangile. SI Jésus est étendu sur la croix, Catherine se présente aussi pour être étendue sur une roue : si Jésus donne tout son sang , Catherine lui rend tout le sien : et enfin , en toute manière , il n’y a rien de plus convenable que ce fondement et cet édifice.
Chrétiens, il est véritable : le même fondement est posé en nous par la grâce du saint baptême , et par la profession du christianisme. Mais que l’édifice est différent , que le reste de la structure est dissemblable! Est-ce vous, ô divin Jésus, qui êtes le fondement de notre foi? Pourquoi donc ce mélange indigne de nos désirs criminels avec ce divin fondement? O foi et science des chrétiens I 6 vie et pratique des chrétiens i Est-il rien de pins opposé , ni de plus discordant que vous êtes? Voyez la bizarrerie. Un fondement d'or et de pierres précieuses : un bâtiment de
' !• Cor. ni, U.
* Ibid. 10.
» |. Tint, n, 13.
KHStCT — TO«E lit.
bois et de paille. Jepnrlc avec l'apôtre ■ , qui nous représente parla les péchés, matière vraiment combustible, et propre à exciter et entretenir le feu de la vengeance divine. 0 foi , que vous êtes pure! ô vie, que vous êtes corrompue! Quels yeux ne seraient pas choqués d'une si haute inégalité , si on la regardait avec attention ? et faut-il autre chose que la sainteté de ce fondement, pour convaincre l’extravagance criminelle de ceux qui ont élevé cet édifice ?
Éveillons-nous donc , chrétiens ; et que ce mélange prodigieux de Jésus-Christ et du monde, commençant à offenser notre vue , nous presse à nous accorder avec nos propres connaissances. Car comment nous pouvons-nous supporter nousmêmes, en croyant desi grands mystères, et les déshonorant tout ensemble par un mépris si outrageux? « Ne porterons -nous donc le nom de • chrétiens , que pour déshonorer Jésus-Christ? ■ Dicttnlur chrisliani ad conlumeliam Christi ’. Quelle crainte vous peut empêcher de bâtir sur ces fondements? Ce qu'on vous prêche est grand, je le sais : se haïr soi-même , dompter ses passions , se contraindre , se mortifier, vaincre ses plaisirs , mépriser non-seulement ses biens , mais sa vie , pour la gloire de Jésus-Christ ; j’avoue que l'entreprise est hardie : mais voyez aussi , chrétiens, combien ce fondement est inébranlable. Quoi ! vous n'appuyez dessus qu’en tremblant, comme s’il était douteux et mal affermi : vous marchez dessus d'un pas incertain , vous n’osez y mettre qu’un pied , et tenez l'autre posé sur la terre , comme si elle était plus ferme ! Et pourquoi chancelez- vous si longtemps entre Jésus-Christ et le monde? Que vous sert de connaître les vérités saintes , si vous n’allez point après la lumière qu’elles allument devant vos yeux?
0 Jésus, 6 divin Jésus, nous allons changer aujourd'hui par votre grâce une conduite si déréglée ; nous ne voulons plus de lumières que pour les réduire en pratique. Nous ne désirons de croître en science , que pour nous affermir dans la piété : nous ferons céder au désir de faire, la curiosité de connaître ; et nous fortifierons notre volonté par la modération de notre esprit. Ainsi ayant appris saintement à profiter au dedans de notre science , nous pourrons la produire ensuite dans le même esprit que notre sainte , pour glorifier la vérité par un témoignage fidèle : c'est ma seconde partie.
La vérité est un bien commun : quiconque la possède , la doit à ses frères , selon les occasions
• I. Cor. Ill , 13.
1 * de Gub. Del , Ub. Vlll , n* 3.
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que Dieu lui présente : et » quiconque se veut
■ rendre propre ce bien publie de la nature rai- « sonnnble , mérite bien de le perdre , et d’étre
■ réduit, ditsaint Augustin, à ce qui est véritable-
■ ment le propre de l'esprit de l'homme, c'est- • a-dire , le mensonge et l'erreur : • Quisquis suum vu Hesse quod omnium est, a communi propellitur ad sua, id est, a veritatc ad mendaeium
Par ce principe, messieurs, celni que Dieu a honoré du don de science est obligé d'éclairer les autres. Mais comme en Taisant connaître la vérité, Il se fait paraître lui-même, et que ceux qui sont instruits par son entremise, lui rendent ordinairement des louanges , comme une juste reconnaissance d'un si grand bienfait; il est à craindre qu’il ne se corrompe par les marques de la faveur publique, et qull ne perde sa récompense par un désir empressé de la recevoir.
Que si les têtes les plus fortes sont souvent émues d'un encens si délicat et si pénétrant, combien plus celle d’une jeune fille, en qui l'opinion de science est d’autant plus applaudie, qu'elle est plus extraordinaire en son sexe? C est ici le miracle de la main de Dieu dans la saiute que nous honorons ; et quoique ce soit no grand prodige de voir Catherine savante, ccst encore quelque chose de plussurprenaul de voir Catherine modeste , et ne se servir de cette science que pour faire régner Jésus-Christ.
Les dames modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lieu les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, chrétiens, c'est qu 'ordinairement le désir de plaire est leur passion dominante ; et comme pour le malheur des hommes elles n’y réussissent que trop facilement , il ne faut pas s'étonner si leur vanité est souvent extrême , étant nourrie et fortifiée par une complaisance presque universelle. Qui ne voitavcc quelle pompe elles étalent cette beauté qui ne fait que colorer la superficie ? Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on empressées à les faire éclater dans leurs entretiens? et quel parait leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer tout le monde ? C'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences; parce que quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter : de sorte que si on leur défend cette application , ce n'est pas tant , â mon avis , dans la crainte d'engager leur esprit à une entreprise trop haute , que dans celle d'exposer leur humilité à une épreuve trop dangereuse.
« tlh. «U . MP x»Vi 1. 1 , col. mi.
Pour guérir en elles cette maladie, l'Église leur propose sainte Catherine au milieu d’une assemblée de philosophes, également victorieuse de leurs flatteries et de leurs vaincs subtilités, et se démêlant d'une même force des pièges qu’ils tendent à son esprit , et des embûches qu’ils dressent à sa modestie : A laqueo lingua iniquœ, et a labiis operantiam mendacium C’est qu’elle sait, chrétiens, que ce beau talent de science ne lui a pas été confié pour en tirer avantage , et lors même que Dieu nous le donne , qu’il n'est pas à nous, pour deux raisons. Premièrement Il n’est pas à nous, non plus que les outres dons de la grâce , parce qu'il nous est élargi d’en haut. Mais outre cette raison générale , qui est que ce don ne vient pas en nous de nous- mêmes, il a ceci de particulier, qu’il ne nous est pas donné pour nous-mêmes. Car la théologie n'ignore pas et je le dirai en passant, que la science, n'est pas de ces grâces qui nous rendent plus agréables à la divine majesté ; mais de cette autre espèce de grâce qui sont communiquées pour le bien des autres , tel qu’est , comme chacun sait , le don des miracles. Comme donc nous ne sommes pas plus saints ni plus justes pour être éclairés par la science, je ne crains point de vous dire que ce n'est pas un avantage particulier : carc'est une espèce de trésor public, auquel ceux qui lo possèdent peuvent bien prendre leur part pour leur instruction , comme les autres enfants de l’Église ; mais dont ils ne peuvent se donner In gloire, non plus que s'attribuer la propriété, sans une espèce de vol sacrilège. Car si l'on nous défend de nous glorifier de ce qui nous est donné pour nous-mêmes, combien moins le devons-nous faire de ce qui nous est donné pour les autres , pour toute l'Église!
Ainsi la science chrétienne ne se doit jamais produire au dehors, pour se faire admirer ellemême. Elle a un plus digne office, dont elle se doit tenir assez glorieuse , c’est de faire paraître Jésus-Christ ; et la raison eu est évidente. Quand on présente au miroir quelque beau visage, dites-le-moi , chrétiens , n’est-ce pas pour faire paraître, non la glace, mais le visage? et tout l'bonneur du miroir , si je puis parler de la sorte , n'est que dans une fidèle représentation. La science du christianisme , qu’est-ce autre chose qu’un miroir fidèle et céleste , dans lequel Jésus-Christ se représente? Quand Jésus-Christ donne à ses fidèles la science de ses vérités, que fait-il autre chose en eux , sinon de poser dans leur esprit un miroir céleste de ses propres perfections? Ne vous persuadez pas, 6 vous qui êtes ornés de cette science , que vous deviez la faire paraître avec
I 1 Eccti. I.l , 3.
DE SAINTE CATHERINE
soin, mais seulement Jésus-Christ, dunt elle montre au naturel les perfections. C'est pourquoi, dit le saint apôtre, nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Notre-Seigneur : nous ne montrons le miroir, que pour faire voir le visage; nous ne produisons la science, que pour faire connaître Jésus-Christ. Il est vrai qu'il n plu à Dieu de répandre sur nous ses lumières : « le même Dieu qui a commandé que la lu-
* mière sortit des ténèbres, a fait luire sa clarté
• dans nos cœurs : « Qui dixil de lenebris lumen sptendescere, ipse illuxil in cordibus nosi ris '. Mais ce n'est pas pour uous donner un vain éclat , A nous qui n’étions que ténèbres ; c'est qu’il a voulu imprimer dans la seienee qu’il nous a donnée, comme dans une glace unie, l’image de son Fils notre Sauveur, afin que tout le monde admirât sa face , et fût ravi de ses beautés immortelles : Ipse illuxil in cordibus nostris, ad illuminalionem scicntiœ claritatis Dei in fade Christi Jesu.
Catherine, voyant reluire en son âme l’image de la vérité dans celle de Jésus-Christ, la trouve si belle et si accomplie, qu’elle veut l'exposer dans le plus grand jour : elle n’emploie sa science que pour faire connaître la vérité ; mais afin qu’elle paraisse comme triomphante, elle met à ses pieds la philosophie , qui est son ennemie capitale. Pour confondre la philosophie , elle s’était instruite de tous ses détours ; et afin d’assurer le triomphe de la vérité sur cette rivale , elle fnit deux choses admirables; elle la désarme et la dépouille. Elle la désarme, comment? Elle détruit les erreurs qu’elle n établies; c’est ainsi qu’elle la désarme. Elle la dépouille, en quelle manière? Elle lui ôte les vérités qu’elle a usurpées; c’est ainsi qu’elle la dépouille. Voici, messieurs, un beau combat, et qni mérite vos attentions.
Encore que les philosophes soient les protecteurs de l’erreur, toutefois ils ont découvert quelques rayons de la vérité. • Quelquefois, dit Ter- ■ tulllcn , ils ont frappé à sa porte : » Veritatis fores puisant'. S’ils ne sont pas entrés dans son sanctuaire, s’ils n’ont pas eu le bonheur de la voir et de l’adorer dans son temple, ils se sont quelquefois présentés à ses portiques, et lui ont rendu de loin quelque hommage. Soit que dans ce grand débris des connaissances humaines, Dieu en ait voulu conserver quelque petit reste , comme des vestiges de notre première institution ; soit , comme ditTertulllen , que - cette lon-
• guc et terrible tempête d’opinions et d’erreurs
* les ait quelquefois jetés au port par aventure et - par un heureux égarement : » Nonnunquam
1 II. Cor. it, a.
* De lest in. anim. n« i.
et in procéda, confusis vestigiis caeli et freti, aliquis portas offendilur, prospero errore ; soit que la Providence divine ait voulu faire éclater sur eux quelque rayon de lumière pour la conviction de leur» erreurs : il est assuré, chrétiens, qu’au milieu de tant de ténèbres, ils ont entrevu quelque jour, et reconnu confusément quelques vérités. Mais le grand Paul leur reproche qu’ils les ont injustement détenues captives’ ; et eu voici la raison. C’est qu’ils voyaient le principe , et ils ne voulaient pas ouvrir les yeux pour en reconnaître les conséquences nécessaires. Par exemple , l’ordre visible du monde leur découvrait manifestement les invisibles perfections de son Créateur ; et quoique la suite de cette doctrine fût de lui rendre l’hommage qu’une telle mnjesté exige de nous, ils refusaient de servir celui qu’ils reconnaissaient pour leur souverain. Ainsi la vérité gémissait captive sous une telle contrainte, et souffrait violence en eux, parce quelle n’agissait pas dans toute sa force : de sorte qu’il la fallait délivrer du pouvoir de ces violents usurpateurs, et la remettre, comme une vierge honnête et pudique, entre les mains du christianisme, qui seul la conserve dans sa pureté.
C’est ce que fait aujourd'hui sainte Catherine : elle fait paraître Jésus-Christ avec tant d’éclat, que les erreurs que soutenait la philosophie sont dissipées par sa présence; et les vérités qu’elle avait enlevées violemment, viennent se rendre à Ini comme A leur maître , ou plutôt se réunir en lui comme dans leur centre : ainsi la philosophie est forcée de rendre les armes. Mais quoiqu’elle soit vaincue et persuadée , elle a peine A déposer son premier orgueil , et elle parait encore étonnée d’être devenue chrétienne. Mais enfin les raisonnements de Catherine l'amènent captive au pied de la croix : elle ne rougit plus de scs fers ; nu contraire elle s’en trouve honorée , et il semble qu’elle prend plaisir de céder à une sagesse plus haute.
Apprenons d'un si saint exemple à rendre témoignage à la vérité, à la faire triompher du monde , A faire servir toutes nos lumières A un si juste devoir qu'elle nous impose. O sainte vérité ! je vous dois trois sortes de témoignages : je vous dois le témoignage de ma parole ; je vous dois le témoignage de ma vie; je vous dots le témoignage de mon sang. Je vous dois le témoignage de ma parole : ô vérité, vous étiez cachée dans le sein du Père éternel, et vous avez daigné, par miséricorde, vous manifester A nos yeux. Pour honorer cette charitable manifestation, je vous dois manifester au dehors par le témoignage
1 De .4 ni ma , n»2.
* Rom. l , IR.