‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 183 sur 243 · PANÉGYRIQUE · texte numérisé non relu

PANÉGYRIQUE

de ma parole. Périssent tous mes discours , disait i le prophète 1 , et que ma langue soit éternellement attachée à mon palais , si je t'oublie jamais A vérité, et si je ne te rends témoignage !

Mais, chrétiens, il ne suffit pas de lui donner celui de la voix , qui n'est qu’un son inutile ; et notre zèle est trop languissant , s’il ne cousacre que des paroles à la vérité, qui ne peut être assez honorée que par des effets dignes d'elle. Car sa solidité immuable n’est pas suffisamment reconnue par nos discours , qui ne sont que des ombres de nos pensées ; et il faut qu'elle soit gravée en nos mœurs par des marques effectives de notre affection. Ne donner que la parole à la vérité , c'est donner l'ombre pour le corps , et une Image imparfaite pour l’original, il faut honorer la vérité par la vérité, en la faisant paraître en nous-mêmes par des effets dignes d’elle.

Mais outre le témoignage des œuvres , nous devons encore à la vérité le témoignage du sang. Car la vérité c'est Dieu même : il lui faut un sacrifice complet , pour lui rendre tout le culte qui lui est dé , et pour honorer dignement l'éternelle consistance de sa vérité. Nous devons nous préparer tous les jours à nous détruire pour elle, si jamais elle exige de nous ce sacrilice. Ainsi a fait Catherine , qui , étant remplie si abondamment de la science des saints , pour en rendre ses actions de grâce â la vérité, l'a glorifiée devant tout le monde par le témoignage de sa parole , qu’elle a soutenu par celui de sa vie, et enfin scellé et confirmé par celui de son sang : de sorte qu’il ne faut pas s'étonner si une science , si bien employée au service de la vérité , a fait un si grand profit dans ce commerce spirituel , et a gagné tant d'âmes à Jésus-Christ; c’est ce qui me reste à vous expliquer dans la troisième partie.

troisième roi.vr.

Cest un indigne spectacle, que de voir les dons de l’esprit servir aux Intérêts temporels. Je ne vois rien de plus servile que ces âmes basses , qui regrettent toutes leurs veilles, qui murmurent contre leur science, et l’appellent stérile et infructueuse, quand elle ne fait pas leur fortune. Mais que les sciences humaines s’oublient de leur dignité , jusqu'à n’avoir plus d'usage que dans le commerce ; ce n'est pas à mol , chrétiens , de le déplorer dans cette chaire. Faut-il , sainte fille du ciel, source des conseils désintéressés, auguste science du christianisme , faut-il que je vous vole en nos jours si indignement ravilie, que de vous cendre esclave de l’avarice? Un tel opprobre, messieurs, que font à Jésus-Christ et à l'Évangile les ouvriers mercenaires, mérite bien , ce me Pi CHUT . e.

semble , que nous établissions ici des maxime* fortes pour épurer les intentions; et la science de notre sainte, consacrée uniquement au salut des âmes , nous en donnera l’ouverture.

Vous croirez aisément , messieurs , que les lumières de son esprit et la vaste étendue de ses connaissances , soutenue de l'éclat d’une jeunesse florissante et de l'appui d’une race illustre dont elle était l’ornement, lui donnaient de grands avantages pour s’établir dans le monde. En effet , ses historiens nous apprennent que l'empereur et toute sa cour l'avaient regardée comme la merveille de son siècle. Mais elle n'a garde de rabaisser les lumières de l’Esprit de Dieu , jusqu'à les faire servir à la fortune , surtout dans une cour infidèle : elle bit valoir ce talent dans un commerce plus haut; elle l’emploie à négocier le salut des âmes.

Et en effet, chrétiens, ce glorieux talent de science est destiné sans doute pour quelque commerce. Jésus-Christ en le confiant à ses serv iteurs : • Négociez, leur a-t-il dit, jusqu’à ce que je « vienne : > tiegoliamini lUtnec venio ' . Mais c’est un commerce divin , où le monde ne peut avoir part , et deux raisons invincibles nous le persuadent. La première se tire de la dignité de ce céleste dépêt; la seconde, de celui qui nous l'a commis , et qui s’eu est toujours réservé le fonds. Mettons ces deux raisons dans un plus grand jour; et premièrement, chrétiens, pour apprendre à n'avilir pas le talent de la science chrétienne, considérons sa valeur et sa dignité.

La matière dont est composée cette céleste monnaie, c'est l'Évangile et tous ses mystères. Maisquelleimage admirable y vois-je empreinte? Cujus est imago Aœc'ÎJel'al déjà dit, chrétiens, l'Image qui est imprimée sur notre science, c'est l’image de Jésus Christ, roi des rois. O que la marque d’un si grand prince rehausse le prix de ce talent, et que sa valeur est inestimable I

Que faites- vous, âmes mercenaires, lorsque vous n'avez autre but que d'en trafiquer avec le monde, pour acquérir des biens temporels? Le commerce se fait par échange; l’échange est fondé sur l'égalité : quelle égalité trouvez-vous entre la science de Dieu, qui comprend en ellemême les trésors célestes, et ces malheureux avantages dont la fortune dispose ?

Le premier homme , messieurs , qui a osé mettre de l'égalité entre des choses aussi dissemblables que l’argent et les dons de Dieu , c'est cet infâme Simon le Magicien , qui a mérité pour ce crime la malédiction des apôtres , et ensuite est devenu l'exccration de tous les siècles suivants.

• Luc. XiX , 13.

* U au. 1111, 36.

DE SAINTE CATHERINE

Mais je ne crains point (fassnrcr que ceux qui ne , s'étudient à la science ecclésiastique que pour entrer dans les bénéfices , ou pour ménager parquelque autre voie leurs intérêts temporels , marchent sur les pas de ce magicien , et attirent sur eux comme un coup de foudre , celte imprécation apostolique : Pccunia treum sit inperditionem *1 ■ Que ton argent , malheureux , soit avec toi en

• perdition ! »

Dirni-je ici ce que je pense? Ils s'accordent avec Simon, en égalant les choses divines aux biens périssables : mois il y a cette différence honteuse pour ceux dont je parle , que dans le marché de Simon, l’argent est le prix qu'il offre, la grâce du Saint-Esprit, le bien qu’il veut acquérir; et que ceux-ci renversent l'ordre du contrat , pour le rendre plus profane et plus mercenaire. Ils prodiguent et prostituent le présent du ciel , pour avoir les biens de la terre. Simon donnait son argent pour le don de Dieu; et ceux-ci dispensent le don de Dieu pour mériter de l’argent. Quelle indignité I Si bien qu'au lieu que saiut Pierre reproche à Simon, • qu'il avait voulu acquérir le « don de Dieu par argent : » Donum Dei existi- \ masti pecunia potsideri'i nous pouvons dire de ceux-ci , qu’ils veulent acquérir de l’argent par le don de Dieu : en quoi ils seraient sans comparaison plus lâches et plus criminels que Simon, n'était qu'il a joint l’un et l'autre crime, et que les Pères ont sagement remarqué 1 * * que sans doute il nevoulaitachetcrquedansledesseindevendre.

Certainement, chrétiens, ceux qui profanent ainsi la science du christianisme n'en connaissent pas le mérite; autrement ils rougiraient de ta ravllir par un usage si bas : aussi voyons-nous ordinairement que ces ouvriers mercenaires altèrent et falsifient pur un mélange étranger cette ; divine monnaie. Ils ne débitent point ces maximes pures qui enseignent A mépriser, et non à ménager les biens de la terre. La science qu'ils étudient n’est pas la science de Dieu , victorieuse du siècle et de se» convoitises; mais une science flatteuse et accommodante , propre aux négoces du monde , et non au sacré commerce du ciel : Et in avaritia fictis verbis de vobis negotiabuntur 4 : « L’avarice les portera à vous séduire par

• des paroles artificieuses , pour faire de vous une

• espèce de trafic. •

Que si nous méditonssaintement la pure science du christianisme, mettons-Ia aussi & son droit usage, faisons notre gain du salut des âmes; prenons ud noble intérêt , et tâchons de profiter

1 jtti. nu ,10

• nu.

• S. àhç. ta Pi cm , n* 1. 1. n , col. imj

• n. Pctr. Il, 1. 1

MS

dnns un commerce si honorable. Imitons sainte Catherine, qui fait valoir de telle sorte ce divin talent, que les courtisans et les philosophes, ses amis et ses ennemis , enfin tous ceux qui l’approchent, et même l’impératrice, sont poussés d'un désir ardent de se donner & Jésus-Christ.

C’est ainsi qu’il fallait user de cet admirable trésor, qui avait été commis à sa fol. Car pour venir, chrétiens, A la seconde raison que j'ai promis de vous proposer, et avec laquelle je m'en vais conclure, la science du christianisme est un bien qui n’est pas A nous. Jésus-Christ, en le mettant en nos mains , s'en est réservé le fonds : nous l’avons de lui par emprunt, ou plutôt il nous l'a confié, ainsi qu'un dépôt duquel nous devons un jour lui rendre raison : Ncgoliamini dum renia ; < Négociez, je vous le permets; • mais sachez que je viendrai vous demander compte de toute votre administration, et de l'emploi que vous aurez fait de mon bien.

S'il est ainsi , chrétiens, ne disposons pas de ee bien comme si nous en étions les propriétaires. Il est, ce me semble , assez équitable que si noua employons le bien d'autrui, ce soit dans-quelque commerce dans lequel le maître puisse prendre part. Et quelle part donnerez-vous au divin Sauveur dans ces terres, dans ces revenus, dans ces bénéfices que vous accumulez sans mesure? « Ne

• savez-vous pas qu'il est notre Dieu , et qu’il n'a

• pas besoin de nos biens? > Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum noneges'. Mais s'il n'a pas besoin de nos biens, j’ose dire qu'il a besoin 4e nos âmes. C'est pour ces âmes chéries qu'il descendra bientôt du ciel sur la terre : pour trouver ces âmes perdues et égarées comme des brebis ,11a couru tous les déserts ; pour les réunir au troupeau sacré , il les a portées sur ses épaules , pour les laver de leurs taches , il a versé tout son sang ; pour les guérir de leurs maladies , il a répandu fonction de son Saint-Esprit; pour les nourrir et les fortifier, il leur a donné son propre corps.

Par conséquent, mes frères, c'est dans ce commerce des âmes qu'il faut faire profiter ses dons; et quand viendra le temps de rendre les comptes, ce grand économe ne rougira pas de partager avec vous un proflt si honorable. Il recevra de votre main ces âmes que vous lui aurez amenées;, et de sa part , pour reconnaître un si beau travail : Venez, dira-t-il, serviteur fidèle , qui avez fait valoir mon dépôt en mon esprit et selon met ordres; il est temps que vous receviez voire récompense *.

' Pi XV, 1.

• C'est pour ne iiégore céleste que eette maison est étir

PANEGYRIQUE

Quelle sera la proportion de celte glorieuse récompense? Le prophète Daniel nous le fait entendre : Qui docli fuerint , fulgcbunt quasi splcndor firmamenti ; et qui adjustiliam cru diunl multos } quasi stellœ in perpétuas œ ternitaies « : « Ceux, dit-il, qui auront appris des • autres la sainte doctrine, brilleront comme la - splendeur du firmament; et ceux qui l'uuront « enseignée, paraîtront comme des étoiles durant ■ toute l'éternité. - Où vous voyez, chrétiens, par quelle sage disposition de la justice divine , ceux qui ont reçu d'ailleurs leurs instructions, sont comparés au firmament qui luit seulement par réflexion de la lumière des astres; mais que ceux qui ont éclairé l’Église par la doctrine de vérité, sont eux-mémes des astres brillants, et sources d’une lumière vive et immortelle.

Ainsi sainte Catherine réjouit par un double éclat la céleste Jérusalem. Elle est toute lumineuse pour avoir appris humblement, et fidèlement pratiqué ce qu’on enseigne de plus excellent dans l'école de Jésus-Christ : mais cet éclat est relevé au centuple, parce qu'elle a répandu bien loin les lumières de la science de Dieu, et qu'elle a fait luire sur plusieurs âmes les vérités éternelles.

Ne croyez pas, chrétiens, que ceux qui ont

blic : on leur apprend la science, non pour retentir dans un barreau ; c’est la science ecclésiastique , destinée pour négocier le salut des âmes. C’est pourquoi on les choisit dès cet âge tendre , pour prévenir le cours de la corruption du siècle , et donner, s’il sc peut, aux autels des ministres innocents. O innocence , que tu aurais de vertu dans les fonctions sacerdotales ! que «le bénédictions et de grâces! Mais où te trouvera-t-on sur la terre? On travaille du moins en celle maison à te conserver des vaisseaux sans tache; c’a toujours été l’esprit de l’Église. •> On les doit « retenir sous la discipline, le* instruire par la doctrine « ecclésiastique, * Ut eccteslasticis utititatibus pa * reant *. Quelles sont ces utilités ecclésiastiques Ce n est pas «l’augmenter les fermes , ni d’accroître le revenu de l’Église; mais c’est afin de gagn«*r les âmes. C’est dans ce dessein qu’on les élève comme de jeunes gantes, et qu’on les fait instruire dans oette maison. Que reste-t-il maintenant , messieurs, sinon que pendant que la science, comme imi soleil, fera mûrir les fruits, vous arrosiez la racine? La science éclaire par en haut b partie qui reganle le ciel • il reste que vous donniez la nourriture à celle qui est engagée dans la terre. Cette eau salutaire de vos aumônes , eu passant par ces plantes que l’on vous cultive , se tournera en fruits «le vie , pour leur profit particulier, pour celui de toute l’Église au service de laquelle on les destine , et enfin , messieurs, pour le vôtre, en vous amassant dans le ciel des couronnes d'immortalité, que je vous soultaite. Jmcn.

On volt que ce morceau a été ajouté par le prédlcotrur pour appliquer son discours a la circonstance d’un autre lieu où il devait le prêcher. ( Édit, de Dèjorit. )

• pan. xil , 5.

2 Concil. Jqnisgr. cap. cxxxv ; npurf L«b., t. vu. col M«K>.

reçu dans l'Eglise le ministère d'enseigner les autres, soient les seuls à prétendre à cette récompense , que même une fllle a pu mériter. Tous les fideies de Jésus-Christ doivent espérer cette gloire, parce que tous doivent travailler às'édifier mutuellement par de saintes instructions. C'est pourquoi l’apôtre saint Paul avertit en général les enfants de Dieu , qu’ils doivent assaisonner leurs discours du sel de la sagesse divine : Sermo rester souper in rjrntia sale sit continus , ut.sciatis quomodo oportcat vos unicuique respontlere' : • Que votre entretien soit toujours édifiant, « et assaisonné du sel de la sagesse ; en sorte que . vous sachiez comment vous devez répondre h • chaque personne. - O que ces conversations sont remplies de grâce , et que ce sel a de force pour faire prendre goût à la vérité! Lorsqu'on entend les prédicateurs, je ne sais quelle accoutumance! malheureuse de recevoir par leur entremise la parole de l’Évangile, fait qu'on l'écoute de leur bouche plus nonchalamment. On s’attend qu'ils reprendront les mauvaises moeurs, on dit qu'ils le font d'office; et l'esprit humain indocile y fait moins de réflexion. Mais quand un homme que l'on croit du monde, simplement et sans affectation, propose de bonne foi ce qu'il sent de Dieu en lui-méme; quand i! ferme la bouche à un libertin qui fait vanité du vice, ou qui raille impudemment des choses sacré» , encore une fois , chrétiens , qu'une telle conversation , assaisonnée de ce sel de grâce, a de force pour exciter l’appétit, et réveiller le goût des biens éternels!

Donc , mes frères , que tout le monde prêche l’Évangile dans sa famille, parmi ses amis, dans les conversations et les compagnies; que chacun emploie toutes ses lumières pour gagner les âmes que le monde engage, pour faire régner sur !a terre la sainte vérité de Dieu , que le moude tâche de bannir par ses illusions. Si l’erreur, si l’impiété, si tous les vices ont leurs défendeurs; ô sainte vérité ! serez-vous abandonnée de ceux qui vous servent? Quoi, ceux mêmes qui font profession d’être vos amis, n’oseront-ils parler pour votre gloire? Parlons, mes frères, parlons hautement pour une cause si juste; résistons â l'iniquité, qui, ne sc contentant plus qu’on la souffre, ose encore exiger qu'on lui applaudisse. Parlons souvent de nos espérances, de la douce tranquillité d une âme fldele, des ennuis dévorants de la vie présenta, de la paix qui nous attend en la vie future. Ainsi la vérité éternelle, que nous aurons glorifiée par nos discours , nous glorifiera par ses récompenses , dans in sainte société que je vous souhaite aux siècles des siècles avec le Pere, lo Fils elle Saint- Esprit, Amen.

1 Culots. IV , #.

1)K SAIiNT ANDRE, APOTRE

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DE

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