‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 188 sur 243 · DE CANTORBÉRY. 55S · texte numérisé non relu

DE CANTORBÉRY. 55S

s'égarait hors des bornes, qu’on s'échappait, qu’on sortait des lignes. Ce n'est pas que les fidèles ne sussent que les puissances de l'État étaient légitimes, puisque même saint Paul leur avait appris qu'elles étaient ordonnées de Dieu '. Mais , dans cette première ferveur, l'Église respirait tellement le ciel , qu’elle ne voulait rien voir dans les siens qui ne fût céleste ; et clleétait encore tellement remplie de la simplicité presque rustique de ses saints et divins pêcheurs, qu'elle ne pouvait accoutumer ses yeux à la pompe et aux grandeurs de la terre.

Il faut vous dire, messieurs, l’opinion qu'on avait en ce temps-là des empereurs , sur le sujet de la religion. On ne considérait pas seulement qu'ils étaient ennemis de l'Église; mais Tertullien a bien osé dire qu'ils n'étaient pas capables d'y être reçus : vous allez être étonnés de la liberté de cette parole. - Les 'Césars , dit-il, se-

• raient chrétiens, si le siècle qui nous persécute > se pouvait passer des Césars , ou s’ils pou valent

• être Césars et chrétiens tout ensemble ; Osants credidissent super Christo , « a ut Casant non estent sæculo nccessarii ; autsi et christiani potuissenlesse et Cœsares*. Voilà, direz-vous, de ces excès de Tertullien. Et quoi doncl n'avonsnous pas vu les Césars obéir enfin à l’Évangile , et abaisser leur majesté au pied de la croix? Il est vrai; mais il faut savoir distinguer les temps. Durant les temps des combats, qui devaient engendrer les martyrs , les Césars étaient nécessaires au siècle, le parti contraire à l'Église les devait avoir à sa tête ; et Tertullien a raison de dire que le nom d’empereur et de César, qui, selon les occultes dispositions de la Providence , était un nom de majesté, était incompatible avec le nom de chrétien, qui devait être alors nn nom d'opprobre. Les fideles de ces temps-la, regardant les empereurs de la sorte, n’avaient gardede corrompre leur simplicité à la cour : il ne fallait pascraindreque les faveursdes empereurs fussent capables de les tenter; et leurs mains, qu'ils voyaient trempées et encore toutes dégouttantes du sang des martyrs, leur rendaient leurs offres et leurs présents non-seulement suspects, mais odieux. Pour ce qui regardait leurs menaces, Il fallait à la vérité beaucoup de vigueur pour n'en être pas ému ; mais ils avaient du moins cet avantage , qu'une guerre si déclarée les déterminait à la résistance, et qu'il n’y avait pas à délibérer si on s'opposerait à une puissance qu’on voyait si ouvertement armée coutre l’Évangile.

Mais après la paix de l'Église, après que l'empire s’est uni avec elle , les choses peu à peu ont

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été changées. Comme le monde a paru ami , les fidèles n'ont plus refusé ses présents. Ces chrétiens sauvages et dure, qui ne pouvaient s'apprivoiser avec la cour, ont commencé a la trouver belle ; et la voyant devenue chrétienne , ils ont appris ù eu briguer les faveurs. Ainsi les douceurs de la paix ont amolli ees courages mêles, que l'exercice de la guerre rendait invincibles; l'ambition , la flatterie, l'amour des grandeurs se coulant insensiblement duus l'Église ont énervé peu à peu cette vigueur ancienne, même daus l'ordre ecclésiastique qui en était le plus ferme appui ; et , comme dit saint Grégoire >, ou a cherche l'honneur du siècle dans une puissance que Dieu avait établie pour l'anéantir.

Dans eetetat du christianisme , s’il arrive qu'un roi chrétien , comme Ucnri d'Angleterre, entreprenne contre l'Eglise, ne faudra-t-il pas, pour lui résister, une résolution extraordinaire? Combien a désiré notre saint prélat , puisqu’il plaisait A Dieu qu'il souffrit persécution pour la justice, que Dieu lui envoyât un Néron , ou quelque monstre semblable pour persécuteur? Il n'eût pas eu à combattre tant de fortes considérations qui le retenaient contre un roi , enfant de l'Église , son maitre , son bienfaiteur, dont il avait été le premier ministre. De plus , un ennemi déclaré, à qui le prétextedu nom chrétien n'aurait pas donné le moyen de tromper les évêques par de belles apparences, aurait-il pu détacher tous ses frères les évêques, pour le laisser seul et abandonné dans la défense de la bonne cause? Voici donc une nouvelle espèce de persécution, qui s'élève contre saint Thomas ; persécution formidable , A qui la puissance royale donne de la force, A qui la profession du christianisme donne le moyen d'employer la ruse. N'est-ce pas eu de pareilles rencontres que la justice a besoin d'être soutenue avec toute la vigueur ecclésiastique : d'autant plus qu'il ne suffit pas de résister seulement à ce roi superbe ; mais il faut encore tâcher de l'abattre, mais de l'nbattre pour son salut par l'humilité de la pénitence?

Notre saint évêque u'ignore pas qu'il n'est rien de plus utile aux pécheurs, que de trouver des obstacles A leurs desseins criminels. Il ne cède donc pus A l'iniquité , sous prétexte qu’elle est armée et soutenue d'une inaiuroyale : au contraire, lui voyant prendre son cours d’un lieu éminent , d'ou elle peut se répandre avec plus de force, il se croit plusobligé de s'élever contre , commeunc digue que l'on élève A mesure que l'on voit les ondes enflées. Ainsi le désir de sauver le roi l'oblige a lui résister de toute sa force. Mais que dis- je ,

• 1 Pmtur. part. i. cap. vm, t. II.

de toute sa force? Est-il donc permis a un sujet d’avoir de la force contre son prince ; et pensant en faire un généreux , 11'en ferons-nous poiut un rebelle? Non, mes frères, ne craignez rien, ni de In conduite de saint Thomas, ni de la simplicité de mes expressions. Selon le langage ecclésiastique, la force a une autre signification que dans le langage du monde. La force, selon le monde, s’étend Jusqu’A entreprendre; la force, selon l’Église , ne va pas plus loin que de tout souffrir : voilà les bornes qui lui sont prescrites. Écoutez l'apâtre saint Paul : tiondum u.sque ad sanguinent reslitislit' ; comme s'il disait : Vous n’avez pas tenu jusqu'au bout, parce que vous ne vous êtes pas défendus jusqu’au sang. Il ue dit pas, jusqu'à attaquer, jusqu’à verser le sang devosennemis; mais, jusqu’à répandre le vâtre.

Au reste , saint Thomas n'abuse pas de ees maximes vigoureuses. Il 11e prend pas par fierté ces armes apostoliques, pour se faire valoir dans le monde : il s’en sert comme d’un bouclier nécessaire dans l'extrême besoin de l'Église. La force du saint évêque ne dépend donc pas du concours de ses amis , ni d’une intrigue finement menée. Il 11e sait point étaler au monde sa patience pour rendre son persécuteur plus odieux, ni faire jouer de secrets ressorts pour soulever lesesprits. Il 11’a pour lui que les prières des pauvres , les gémissements des veuves et des orphelins. Voilà disait saint Ambroise*, les défenseurs des évêques ; voilà leurs gardes , voilà leur armée. Il est fort , parce qu’il a un esprit également Incapable et de crainte et de murmure. Il peut dire véritablement à Henri, roi d’Angleterre, ce que disait Tertnllien,aunomde toute l’Église, à un magistrat de l’empire, grand persécuteur de l’Église : Aon le lerremus, gui nec timemus3. Apprends à connaître quels nous sommes, et vois quel homme c’est qu’un chrétien : - Nous ne pensons * pas à te faire peur, et nous sommes incapables ■ de te craindre. • Nous ne sommes ni redoutables ni lâches : nous 11e sommes pas redoutables , parce que. nous ne savons pas cabaler ; et nous ne sommes pas lâches, parce que nous savons mourir.

C’est ce que semble dire le grand saint Thomas, et c’est par ce sentiment qu’il unit ensemble les devoirs de l'épiseopat avec ceux de la sujétion. Aon te lerremus; voilà le sujet toujours soumis et respectueux : qui nec timemus; voilà l’évêque toujours ferme et Inébranlable. Aon te lerremus; je ne médite rien contre l’État : qui nec timemus; je suis prêt à tout souffrir pour l’Eglise. J’ai donc eu raison de vous dire qu’il

* lleb. *11, 4.

1 Serm . contrit A axent IJ" 3j, l. u, col. 873.

* td Scapul. u* t

DE SAINT THOMAS DF. CANTORltÉRY.

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résiste de toute su force ; mais cette force n’est point rebelle , parce que cette force, c'est sa patience. Encore n’étalc-t-il pas au monde cittc patience avec un contenance Hère et un air de dédain , pour rendre son persécuteur odieux : nu contraire sa modestie est connue de tous , selon le précepte de l'apôtre'. C'est par la qu'il espère convertir le roi : il se propose de l’apaiser, du moins en lassant sa fureur. Il ne désire que de souffrir, afin que sa vengeance épuisée se tourne à de meilleurs sentiments. Quoiqu'il voie que ses biens ravis, sa réputation déchirée, les fatigues d’un long exil , l'injuste persécution de tous les siens , n'aient pu assouvir sa colère, il sait ce que peut le sang d'un martyr ; et le sien est tout prêt à couler, pour amollir le cœur de son prince. Il n'a pas été trompé dans son espérance : le sang de ce martyr, le sacrifice sanglant de Thomas, a produit un autre sacrifice, sacridce d'humilité et de pénitence ; il a amené à Dieu une autre victime , victime royale et couronnée.

Je vous al représenté l'appareil du premier sacridcc : que celui-ci est digne encore de vosuttentious ! Là , un évêque à la tête de son clergé ; et Ici, un roi environné de toute sa cour : là, lin évêque nous a paru revêtu de scs ornements ; ici , nous voyons un roi humblement dépouillé des siens : là vous avez vu des épées tirées, qui sont les armes de la cruauté; ici une discipline et une hairc , qui sont les instruments de la pénitence. Dans le premier sacridce, si vous avez eu de l’admiration pour le courage, vous avez eu de l'horreur pour le sacrilège : ici , tout est plein de consolation. La victime est frappée; mais c'est la contrition qui perce son cœur : la victime est abattue; mais c'est l'humilité qui la renverse. Le sang qui est répandu , ce sont les larmes de la pénitence : Quidam sanguis animer ’ ; l’autel du sacridce, c’est le tombeau même du saint martyr. Le roi se prosterne devant ce tombeau , il fait une humble réparation aux cendres du grand saint Thomas , il honore ces cendres , il Itnisc ces cendres, il arrose ces cendres de larmes, il mêle ses larmes au sang du martyr, il sanctide ces larmes par la société de ce sang; et ce sang qui criait vengeance, apaisé par ces larmes d’un roi pénitent, demande protection pour sa couronne.

Il affermit son trône ébranlé , il relève I? courage de ses serviteurs; il met le roi d'Ecosse, son plus grand ennemi , entre ses mains ; il fait rentrer son dis dans son devoir qu’il avait oublié; endn, en j un même jour, il rend la concorde à sa maison, la tranquillité à son Etat, et le repos à sa conscience. Voilà ce qu'a fait la mort de Thomas

* Philip. IV, 5.

* S. Aug. Srrm. CCO.I, n’ 7, t. v, cul. I3&6.

| voilà la seconde merveille qu'elle a opérée, la I conversion des persécuteurs : la dernière dépend en partie de nous; c'est, mes frères, que notre zelc pour la sainte Église soit autant échauffé, comme il est instruit par l'exemple de ce grand homme.

TROISIÈME POINT

A la mort de Thomas , le clergé d’Angleterre commença à reprendre cœur : le sang de ce martyr ranima et réunit tous les esprits , pour soutenir, par un saint concours , les intérétsde l'Église. Apprenons aussi à l’aimer et à être jaloux de sa gloire. Mais, messieurs, ce n’est pas assez que nous apprenions du grand saint Thomas à conserv er soigneusement son autorité et ses droits : il faut qu'il nous montre à cil bien user, chacun selon le degré on Dieu l'a établi dans le ministère ; et vous ne pouvez ignorer quel doit être ce ton usage que je vous demande , si vous écoutez un peu la voix de ce sang. Car considérons seulement pour quelle cause il est répandu, et d’où vient que toute l'Église célèbre avec tant de dévotion le martyre de saint Thomas. C’est qu'on voulait lui ravir scs privilèges, usurper sn puissance, envahir scs biens ; et ce grand archevêque y a résisté.

Mais si l'onnesc sert de ces privilèges que pour s'élever orgueilleusement au-dessus des autres ; si l'on n’use de cette puissanee que pour faire les grands dans le siècle; si l'on n'emploie ces richesses que pour contenter de mauvais désirs , ou pour se faire considérer par une pompe mondaine : est-ce là de quoi faire un martyr? Était-co là un digne sujet pour donner du sang, et pour troubler tout un grand royaume? N'cst-ce pas pour faire dire aux politiques impies, que saint 'Thomas a été le martyr de l'avarice ou de l'ambition du clergé , et que nous consacrons sa mémoire , parce qu’il nous a soutenus dans des intérêts temporels?

Voilà, direz-vous, un discours d'impie; voilà un raisonnement digne d’un hérétique ou d'un libertin. Je le confesse, messieurs; mais répondons à cet hérétique, fermons la bouche à.ce libertin, justifions le martyre du grand saint Thomas do Cantorbéry : il ne sera pas difllcile. Nous dirons que si le clergé a des privilèges , c'est afin que la religion soit honorée; que s’il possède des biens , c'est pour l'exercice des saints ministères, pour la décoration des autels , et pour la subsistance des pauvres; que s'il a de l’autorité, c'est afin qu’elle serve de frein à la licence, de barrière à l'iniquité, d'appui à la discipline. Nous ajouterons qu'il est peut-être à propos que le clergé ait ; quelque force même dans le siècle, quelque éclat

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