‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 194 sur 243 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

MÉDITATIONS SUR L'EVANGILE

liation et de persécution , qui devait le suivre partout ; jusqu’au dernier jour, il fallait qu'il y eilt de la contradiction dans son triomphe; et ce caractère y parait dans In jalousie des pontifes, des pharisiens, et des docteurs de la loi. Cette jalousie nous est expliquée par cette parole de saint Jean : Pendant que tout le monde allait au-devant du Sauveur, et lui j applaudissait, les pharisiens se disaient les uns aux i autres : Que ferons-nous? tout te monde court après lui * ? C'est ce qu’ils ne pouvaient souffrir; et c'est ce qui leur Gt dire deux paroles qui sont marquées dans les Évangiles.

La jalousie les dévorait ; et pendant que jusqu’aux enfants, tout criait qu'il était le Gis de David, ils lui disaient : Maître, réprimez vos disciples. Entendez-vous bien ce qu’ils disent ? U leur répondit deux choses : l'une, N' avez-vous jamais lu ce qui est écrit : f ous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petits enfants , et de ceux qui sont à la mamelle *? Vous devez-vous donc étonner si, dans un âge plus avancé, les enfants rendent à Dieu en ma personne des louanges et un témoignage plus éclatant ? Si vous aviez la simplicité et la sincère disposition d’un âge innocent, vous loueriez Dieu comme eux; comme eux vous h » < reriez celui qu’il envoie : mais votre envie, votre fausse gloire , votre hypocrisie et votre fausse politique vous en empêchent. Dépouillons-nous de tous ces vices, et revêtons-nous de l’innocence et de la simplicité des enfants , pour chanter sincèrement et purement les louanges de Jésus-Christ.

L’autre réponse du Sauveur sur ce reproche des pontifes et des docteurs de la loi : Si ceux-ci se taisent, leur dit-il * , les pierres mêmes crieront. Dieu est assez puissant , disait Jean-Baptiste pour faire naître même de ces pierres les enfants tV.4braharn; et des cccurs les plus endurcis , en faire de vrais Gdètcs. Le temps devait venir, et H était venu , que la gloirede Jésus-Christ retentirait si hautement par toute la terre, que les gentils s’assembleraient à oelte voix; et que Dieu serait adoré par un peuple qui jusqu’alors ne le connaissait pas , et qui dormait endurci dans son péché. O pierres, ô cœurs endurais, éveillez-vous attendrissez-vous à cette parole du Sauveur.

VIII* JOUR

Le méra« sujet. Joan. xu, ib et tuiv. Vatth. tu, is , h>

Luc. xix, 39 , 40.

Pendant que les peuples applaudissaient au Sauveur, et en portaient les louanges jusqu'au ciel , ses ennemis, non contents de faire paraître dans leurs paroles leur envie qu'ils ne pouvaient retenir, faisaient de secrètes menées pour le perdre, et y étaient même animés par la gloire d’un si beau jour. Celait encore un trait de ce caractère de persécution qui le devait suivre, et qui le suivit en effet jusqu’à la fin.

Contemplons ici les effets de la jalousie : c’est une des plus grandes plaies de notre nature. Jésus-

1 Joan. xn, 19. — * Luc. xix, 39. MaUh xxi, 15, 10. Pt. VU! , 3 — * Luc, XIX', 40- — * Ma U h. III , 9.

Christ, qui était venu pour la guérir, en devait sentir toute la malignité; et les souffrances que l’envie lui devait causer, devaient servir de remède à son venin. I/envie, c’est le noir et secret effet d'un orgueil faible, qui se sent ou diminuer ou effacer par le moindre éclat des autres, et qui ne peut soutenirla moindre lumière. C’est le plus dangereux venin de l’amour-propre, qui commence par consumer celui qui le vomit sur les autres, et le porte aux attentats les plus noirs. Car l’orgueil naturellement est entreprenant, et veut éclater : mais l’envie se cache sous toutes sortes de prétextes, et se plaît aux plus secrètes et aux plus noires menées. Les médisances déguisées, les calomnies, les trahisons, tous les mauvais artifices en sont l’œuvre et le partage. Quand par ces tristes et sombres artifices elle a gagné le dessus, elle éclate, et joint ensemble contre le juste, dont la gloire la confond, l’insulte et la moquerie, avec toute l’amertume de la haine , et les derniers excès de la cruauté. O Sauveur! ô Juste! 6 le Saint des saints ! c’est ce qui devait s’accomplir en votre personne.

Déracinons l’envie : et dans le moindre de ses effets que nous ressentirons dans notre cœur, concevons toute la malignité et toute l'horreur d’un tel poison.

IXe JOUR.

Jéitift donne lui-nu'mc a son triomphe le caractère d'humiliation H de mort qu’il devait avoir. Effets différente

que fait le triomphe de Jécui-Christ dans lc« Juifs et

dans In gentils. Joan. xu, 19,27.

Saint Jean nous fait remarquer deux effets bien différents du triomphe de notre Sauveur. Dans les pharisiens il excita les sentiments de la jalousie, et les noirs complots que nous avons vus. Ijes pharisiens se disaient les uns aux autres : Que feronsnous ? tout te monde court après lui * ? Mais en même temps , et durant ces criminelles menées des enfants d’Abraham contre le Christ qui leur était promis; les gentils, qui n’étaie/it pas de cette race bénite, et qui aussi étaient étrangers de cette sainte alliance, furent touchés d'une sainte admiration pour l’auteur de tant de merveilles. Quelques gentils, dit saint Jean*, qui connaissaient Dieu, quoiqu’ils ne fussent pas Juifs, puisqu’ils venaient adorer à ta fête, s'adressèrent a Philippe , un de ses apôtres, et lui dirent avec respect : Seigneur, nous souhaitons de voir Jésus. Ce n’etait pas simplement le voir : car tout le monde l’avait assez vu dans cette journée, et tout le monde le voyait quand il prêchait; mais ils le voulaient voir en particulier et jouir de son entretien , qui est proprement ce qu’on appelle venir voir un homme.

A cette approche des gentils qui voulaient le voir, Jésus arrête aussitôt sa pensée sur la vocatiun des gentils, qui devait être le fruit de sa mort. Ce9 grandes prophéties , où les nations lui sont données comme son héritage et sa possession, lui sont présentes : dans le petit il voit le grand. Ce que les

* Joan. Xll, 19. — * Iiid. 10.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

Mages avaient commencé dès sa naissance , qui était j la conversion des gentils en leurs personnes , ceuxci le continuent, et le figurent encore vers le temps de sa mort : et le Sauveur voyant concourir dans les gentils le désir de le voir avec celui de le perdre dans les Juifs, voit en même temps, dans cet essai , commencer le grand mystère de la vocation des uns, par l'aveuglement et la réprobation des autres. C’est ce qui lui fait dire : L' heure est venue, que le Fils de l homme va être glorifié*. Les gentils vont venir, et son royaume va s’étendre par toute la terre.

Il voit plus loin; et il voit, selon les anciennes prophéties, que c’était par sa mort qu’il devait acquérir ce nouveau peuple, et cette nombreuse postérité qui lui était promise. C’est après avoir dit : Ils ont percé mes pieds et mes mains , que David avait ajouté * : Toutes les contrées de la terre se ressouviendront , et se convertiront au Seigneur. C'est après qu'il aurait livré sou âme à la mort, qu’lsaïe lui promettait, qu’i/ verrait une ftmgue suite d'enfants J. Et encore : Qui racontera sa génération f qui pourra compter sa postérité t parce quil a été retranché de la terre des vivants ? Je lai frapjx pour les péchés de mon peuple*. Et encore : Je lui donnerai la dépouille des forts , et il en partagera le butin, parce quil a donné son Ame a ta morts. (| voyait donc que c’était à ce prix qu’il devait acheter ce nouveau peuple : il lui en devait coûter la vie. Plein de cette vérité, après avoir dit : L'heure est venue , que te f ils de l’homme va être glorifié; il ajoute : Si le grain de froment ne tombe et ne meurt , il demeure seul; mais s'il meurt f il se multiplie

C’est ainsi que dams les paroles de Jésus, nous voyons le vrai commentaire et la vraie explication des prophéties. Mais il nous en doit à notre manière arriver autant qu’à lui. Nous sommes le grain de froment, et nous avons un germe de vie caché en nous-mêmes. C’est parla que, comme Jésus, nous devons porter beaucoup de fruit, et du fruit pour la vie éternelle. Mais il faut que tout meure en nous : il faut que ce germe de vie se dégage et se debarrasse de tout ce qui l’enveloppe. La fécondité de ce grain ne paraîtra qu’à ce prix. Tombons : carhons-nous en terre : humilions-nous: laissons périr tout l’homme extérieur; la vie des sens, la vie du plaisir, la vie de l’honneur, la vie du corps, la curiosité, la concupiscence, tout ce qu’il y a de sensible en nous. Alors cette fécondité intérieure développera toute sa vertu, et nous porterons beaucoup de fruit.

Xr JOUR.

JéMU-€liriAt le grain de froment. Les membres doivent mourir comme le chef. Joan. xu, 25.

Pour entendre la nécessité qui était imposée à tous les membres de mourir |>our fructifier, il suffisait d’avoir aperçu cette vérité dans le chef. Mais de peur

' Joan. xu, 23. — * Pt. XXI, 17, 28. — * I». LUI, 10. -•

4 Ibid. ». — 4 Ibid. IX. — J Joan. XII, 21, 24.

j que nousnevissionspas assez tôt cette conséquence, Jésus Christ nous la découvre lui-même. Qui aime son âme , dit-il * , la perd. Cesl la perdre que de l’aimer : c'est la perdre que de chercher à la satisfaire. Il faut qu’elle perde tout, et qu’elle se perde elle-même, qu’elle se baisse, qu’elle se refuse tout , si elle 'eut se garder pour la vie éternelle. Toutes les fois que quelque chose de flatteur se présente à nous, songeons à ces paroles : Qui aime son üme la perd. Toutes les fois que quelque chose de dur se présente, songeons aussitôt : J/aïr son Ame, c’est ta sauver. Périsse donc tout ce qui nous plaît; qu'il s’en aille en son lieu en pure perte pour nous.

Haïr son âme! Peut-on haïr son âme sans haïr tous ses avantages et tous ses talents naturels, et peut-on s’en glorifier quand on les liait? Mais peuton ne les pas haïr, quand on considère qu’ils ne servent qu’à nous perdre dans l’état d'aveuglemeut ou de faiblesse où nous sommes? Gloire , fortune, réputation, santé, beauté, esprit, savoir, adresse, habileté, tout nous perd : le goût même de notre vertu; il nous perd plus que tout le reste.

Il n’y a rien que Jésus ait tant répété , et tant inculqué que ce précepte : Qui trouve son Ame, la perd; qui perd son Ame, ta trouve ». Cest ce qu'il recommande encore en un autre endroit du même Evangile. Qui cherche a sauver son âme , la perdra , dit-il ailleurs; qui la perdra , lui donnera la rie1. Il se sert encore ailleurs du mot de haïr : // faut, dî t-il 4, tout haïr, si l’on veut être mon disciple \ père, mère, frères, sœurs, femmes et enfants \ et sa propre Ame.

Entendons la force de ce mot, haïr. Si les choses de la terre et de cette vie n’etaient que viles et de nul prix, il suffirait de les mépriser; si elles n’étaient qu'inutiles, il suffirait de les laisser là; s’il suffisait de donner la préférence au Sauveur, il se serait contenté de dire, comme il fait ailleurs ; St on aime ces choses plus que moi , on n’est jxis digne de mo/s. Mais, pour nous montrer qu'elles sont nuisibles, il se sert du mot de haine. J)e ce côté-là il faut tout haïr, en tant qu’il peut s’opposer à notre salut.

Entendons encore le courage que demande le christianisme. Tout perdre : jeter tout là. Cette vie est une tempête; il faut soulager le vaisseau quoi qu il en cotlte : car que sert de tout sauver, si soimême il faut périr? Voyez ee marchand qui dispute s'il jettera dans la mer ces riches ballots. Aveugle, tu les vas perdre, et te perdre encore toi-métuè par-dessus.

Suivre Jésus à l'humiliation, k la mort. Joan. xu, sa.

Celui qui fne veut servir, qu’il me suive6; qu’il m’imite, qu’il soit avec moi , qu’il passe par les mêmes voies : mon Père l’ honorera à ce prix , comme il m’a honoré moi-même. Il a fallu tout perdre, tout abandonner , tout prodiguer, tout haïr. Marche

• Joan. XII, 25. — 1 Malth. x , 39; XVI, 25. — » Luc. xvtl, 33. — « Ibid. XIV ,!«. — » Natth. X, 37. — • Joan. XJI, 24.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

après moi , chrétien , si tu veux arriver où j’arrive. Marchez , Jésus, je vous suis. En aurai-je le courage? Hélas ! vous me dites comme à Pierre : Tu ne peux pas encore me suivre, mais tu me suivras dans la suite*. O Sauveur! je ne dirai pas que je vous suivrai partout : je n’ose le dire : je sens ma fai* blesse. J'en ai le désir : aidez ma volonté faible : inspirez-moi une volonté forte et courageuse.

Voyez comme Jésus donne lui-même à son entrée triomphante le caractère de mort. C’était sa coutume : dans la gloire il rappelait toujours la mort. Ainsidans leThabor même , où il fut enlevé et transfiguré d’une manière si admirable , Moïse et Élie qui étaient venus l’honorer en cet état, et s’entretenaient avec lui, ne luiparlaient que de la manière dont il devait sortir de ce monde dans Jérusalem *, en accomplissant toutes les anciennes prophéties et toutes les ligures de la loi. Et en sortant de cette gloire , il n’est plein que de sa mort , et il défend à ses disciples de parler de ce qu’ils avaient vu , jus qu'à ce qu’il fût ressuscité des morts K II fallait donc mourir : et c’est ce qu’il voulait que l’on comprît bien, afin qu’on vît le chemin qu’on avait à suivre après lui, pour arriver à la résurrection et à la gloire.

Accoutumons-nous, à l’exemple de Jésus, dans tout ce qui nous flatte , de rappeler toujours en notre esprit, le plus vivement que nous pourrons, la pensée de la mort. .Mais accoutumons-nous à joindre toujours ces deux idées : gloire et plaisir de la terre, éternelle confusion; et encore ces deuxci : croix et mortification, gloire et félicité éternelle. Cest à force d’y penser souvent, qu’on joint ensemble des idées qui paraissent si éloignées l’une de l’autre : mais plutôt c’est à force d’entrer dans cette pratique. Il faut faire autant qu’on peut violence aux sens , de peur qu’ils ne prévalent et ne nous séduisent.

XIIe JOUR.

Caractère d'humiliation et de mort dans le triomphe de

Jésus. Le trouble de son Ame cal notre InstrucÜou et

notre mutile Joan. mi, 27, 2S.

Jésus continue à donner à son entrée glorieuse le caractère d'humiliation et de souffrance : Maintenant mon âme est troublée*. Quoi! troublée de votre gloire, dont vous venez de dire : L’heure est venue , que le Fils de l’homme va être glorifié s? Pourquoi? sinon parce qu’il voyait, comme on vient de dire, sa gloire unie à son supplice : supplice si rigoureux et si plein d’opprobre, qu’il dit lui-méme à son approche : Maintenant mon âme est troublée. Voici le commencement de son agonie : de cette agonie qu’il devait souffrir dans le jardin des Olives : de ce combat intérieur où il devait combattre contre son supplice, contre son Père en quelque façon, et contre lui-même. Mon Père, si vous voulez : s’il se peut : non ma volonté , mais la vôtre6. Voilà donc à ce coup une volonté dans le Fils , opposée en quelque façon à la volonté de son Père. Elle lui cède,

* Joan. xm, M. — 1 Luc. IX, 31. — * Jtatth. XVII, 9. — * Joatt xu, 27. — * Ibid. fi. — • Matik . xxvi, 3«.

5tT

il est vrai: mais elle est : elle se fait sentir au Sauveur : elle se déclare jusqu’aux yeux du Père céleste.

O Jésus, mon âme est troublée de votre trouble! A qui sera notre recours, si vous êtes troublé vous-même, vous que nous réclamons dans notre infirmité? C'est le mystère ; il nous porte en soi : il transporte sur lui-méme notre trouble, et le porte dans sa sainte âme. Notre infirmité est passée a lui : et c’est ainsi qu’il nous fortifie, premièrement, par l’exemple qu’il nous donne; secondement, par la force qu’il nous mérite.

Par l’exemple; car s’il n'avait senti cette répugnance naturelle à la mort, et celte horreur naturelle de la douleur et du supplice, nous n’apprendrions pas de lui à dire dans nos douleurs : faire volonté soi! faite, et non ta mienne. Cette instruction nous manquerait.

Par le mérite : s’il ne souffrait pas, il n’offrirait point de sacrifice; ou le sacrifice ne lui coûterait rien; et ainsi il ne serait pas un vrai sacrifice.

0 mon Sauveur! par le trouble de votre sainte âme, guérissez le trouble de la mienne. Votre trouble, ni ne venait du péché, ni ne portait au péché. C’était un trouble volontaire et mystérieux. Vous portiez en vous le mystère de ta puissance perfectionnée dans l’infirmité1. C’est le grand mystère de la grâce chrétienne, qui se commence dans le chef, et s'accomplit dans les membres.

XIIIe JOUR.

Trouble de Jésus. Combat et victoire , notre modèle.

Joan. xil, 27 , 28-

Maintenant mon âme est troublée ; et que diraije * ? Voilà le trouble : l’esprit flottecomme incertain de lui-même. Et que dirai-je? Voilà, mon Sauveur, mes incertitudes et mes agitations , que vous portez. Mon Père, saurez-moi de cette heure! Diraije cela à mon Père? lui demanderai-je absolument | de me délivrer de cette heure, de cette ignominie, de ces peines si affreuses à In nature? Mais je suis venu pour celte heure. Voilà l’homme faible qui s’excite, qui s’encourage lui-méme. Je suis venu pour cette heure. Je suis venu allumer un feu par ma passion : et que désiré-je, sinon qu’il prenne bien vite ? J’ai un baptême où il me faut être plongé : ah ! combien suis-je pressé en moi-même jusqu’à ce que je l’accomplisse 5 ! Voilà Ce que dit Jésus dans sa force. Mais Jésus dans sa faiblesse dit : Que ferai-je? A quoi me résoudrai-je ? Demanderai-je à Dieu ma délivrance particulière, ou celle du genre humain? Ecouterai-je la nature infirme par elle-même , ou la gloire de mon Père dans le salut des hommes perdus? Mon Père, votre gloire l’emporte .* glorifiez voire nom : votre nom de Père, glorifiez-lc en glorifiant votre Fils, Aon ma volonté, mais la vôtre* : non mon repos, mais votre gloire, et la rédemption du peuple par qui vous voulez être glorifié. Voilà le combat , voilà la victoire. Jésus a affermi son âme invincible , ou plutôt, parce qu’elle était absolument invincible, et n’avait à combattre que pour nous, il

1 II. Cor. xu, — * Joan. xil, 27,2fl. — » Luc. xti,4p, W, — 4 Ibid, xxii, 42.

MEDITATIONS SUR L’EVANGILE

nous 'i appris à combattre et à vaincre. Et voilà encore , dans la victoire de l’âme de Jésus , l’image de nos combats , et le caractère d’humiliation qui devait accompagner le Sauveur.

Yoix du ciel rend témoignage h la gloire de Jésus dans son triomphe. Joan. mi, as, 3*0.

Afin que rien ne manque à la gloire du Sauveur dans son entrée, le ciel se joint avec la terre pour llionorer ; et à cette parole du Sauveur : Mon Père, glorifiez votre nom, une voix aussi éclatante que le tonnerre, vint du ciel : Je l'ai glorifié , et je le glorifierai encore *.

Trois voix sont venues du ciel , et de la part du Père céleste , pour honorer le Fils de Dieu. Le jour de son baptême, devant qu’il commençât son ministère, le Père le fit connaître, et lui donna, pour ainsi parler, sa mission par cette voix : Celui-ci est mon Fils bien-almi, dans lequel fai mis ma complaisance*; ou , comme le rapporte saint Luc : Fous êtes mon Fils bien-aimé, j’ai mis ma complaisance en vous 5.

I,a meme voix fut ouïe encore à la transfiguration ; et pendant que Moïse et Élie entraient dans une nuée lumineuse qui les environna , cette voix sortit de la nuée : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j’ai mis ma complaisance écoutez- le*. Cette parole , écoutez- le, fut ajoutée à ce qui avait été ouï dans le baptême.

La troisième voix est celle que nous lisons aujourd'hui dans saint Jean : Je l’ai glorifié , et je le glorifierai encore 5. J’ai glorifié mon nom de Père, en honorant mon Fils unique : je l’ai glorifié dans l’éternité , je le glorifierai dans le temps. Je l’ai glorifié lorsque j’ai fait éclater tant de merveilles dans sa naissance , dans son baptême , dans le cours de son ministère; maintenant même , en inspirant tant d’admiration pour lui aux Juifs et aux gentils, qui commencent dtyà à le vouloir voir : et je le glorifierai encore lorsque je lui donnerai , après sa résurrection, la gloire dont il a joui dans mon sein avant que le monde fût ; et que l’exaltant comme Dieu audessus des deux, je remplirai toute la terre de sou nom.

La seconde de ces trois voix, à ta transfiguration, n’a été ouïe que de trois disciples choisis ; mais nous devait être rapportée par eux, après sa résurrection comme l’a fait en effet l’apdtre saint Pierre6.

Pour les deux autres , elles sont venues dans des occasions très-importantes. I a première, pour préparer les esprits à la prédication du Sauveur, dés le commencement de son ministère. La seconde, à la veille de sa mort, pour soutenir la foi contre l’ignominie de la croix.

L’Évangile ne marque pas ce qu'opérèrent ces voix : et pour en juger par l’événement , leur grand effet ne s’est fait paraître qu’après la résurrection. Pour celle de ce jour, saint Jean remarque quelle

' JoüM.ni. It. — » Malth. m. I? -•» Inc. ni, s?. — * Miitth. XMi , r>. — 1 Joan. XII, 2». — * II. Pctr. i, IG, 17, 19

causa de la dissension parmi ceux qui l’ouïrent , la troupe disant ; C’est le tonnerre; les autres disaient : Un ange lui a parlé ». Il semble qu’ils ne voulurent point croire que Dieu se fût déclaré pnr cette voix. C’est un tonnerre ; c’est un bruit confus qui ne signifie rien. Et pour ceux qui disaient le mieux : Cest un ange , disaient-ils , qui lui a parlé : soit qu’ils ne voulussent pas remonter plus haut , par un esprit d’incrédulité, soit qu’ils crussent de bonne foi que Dieu lui avait parlé par un ange; comme il avait fait aux patriarches, et à tout le peuple sous Moïse. Quoi qu’il en soit, Jésus leur dit : Cette voix n'est pas pour moi, tuais pour vous ». Et il leur en expliqua le mystère. Appliquons-nous à l’entendre ; et en attendant, puisque Jésus-Christ nous déclare que cette voix est pour nous , prenonsla donc pour nous, et glorifions Jésus en nous-mêmes. Il est lui-même la voix, ou plutôt le Verbe qui nous parle. N’écoutons point sa voix comme un tonnerre, comme un bruit confus; entendons qu’on nous a parlé très-distinctement de sa gloire et de la nôtre; et que la vérité nous a été très-clairement annoncée. Ne disons point qu’un ange a parlé pour nous au Sauveur, puisque Dieu qui parlait autrefois par les anges, parle maintenant par son Fils 3, Écoutez-le, nous dit-on : réglez vos actions et toute votre conduite par sa doctrine. Rendons grâces au Père céleste de ce qu’il a glorifié son saint Fils Jésus, puisque sa gloire rejaillit sur nous, et qu’il a dit luimême : Je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée *. Maisentendons toujours en quelle conjoncture on lui promet cette gloire : c’est lorsqu'il va mourir. Passons donc à la société de sa gloire, par celle de ses souffrances et de ses opprobres.

Mystère de la voix céleste : Le monde va être Jugé en Jugeant Jesus-Chrbt. Joan. Xlt, 3|, 34.

Jésus-Christ nous va expliquer le mystère de cette voix céleste : C’est maintenant que le monde va élre jugé*. Comment? En exerçant son jugement sur Jésus-Christ, dont il jugera si mal, que son jugement et ses maximes demeureront à jamais condamnés. Qui peut juger avec le monde que les biens de la terre sont les seuls qu'il faut désirer, et que les maux de la terre sont les seuls qu'il faut craindre ; si Jésus , privé de tous les biens, et chargé de tous les maux de la terre par le jugement du monde , demeure toujours la vérité même, et le bienheureux Fils de Dieu? Qui osera, encore un coup, juger avec le monde, qu’il faut soutenir scs intérêts, sa domination , sa gloire propre, au préjudice de tout ; si à lu fin Jésus-Christ se trouve condamné par ces maximes? Le monde est donc jugé par le jugement qu’il a porté de Jésus-Christ. Le Sauveur a jugé le monde en se laissant jtigerpar le monde : et l'iniquité de ce jugement anéantit tous les autres à jamais.

ï,e inonde, à vrai dire, ne sera juge qu’à la fin des siècles. Mais saint Augustin distingue ici deux

• Joan. xn, îs, 2fl. — * Ibid. ao. — * Bebr. il, 5, 3. — « Joan. xvii, 23. — » Ibid, xu, 31.

MÉDr/ATioriS sur lévangilk.

sortes de jugement, celui de condamnation a la fin des siècles, celui de discernement dans celui-ci. Il applique au dernier cette parole du psalmiste : Jugez-moi , Seigneur, et discernez ma cause 'le celle de la nation qui n'est pas sainte 1 . Ce discernement se fait clairement, par bien entendre le jugement que le inonde a porté de Jésus-Christ. Le monde veut être llatté : le monde ne veut pas qu'on lui déclare ses vices: le monde ne veut pasqu'on condamne ses maximes : le monde ne veut pas qu'on ne vive pas comme le monde, parce que par làon le condamne. Tout cela a fait que le monde a condamné Jésus- Christ. Quiconque suit les maximes par lesquelles on a condamné le Juste, ne se discerne pas du monde, et il est jugé avec le monde. Sois attentif, chrétien, et discernc-toi de la nation qui n’est pas sainte, en condamnant en toi-méme de bonne foi toutes ses maximes.

Vertu de la croit. Jèra« tire tout par la croit. Le auivre Jusqu’à la croix Joan. xu, 31 , 34.

Le prince de ce monde , le démon qui en est le maître par l'idolâtrie, va être chassé*, et les fausses divinités abandonnées. Mais ce n’est pas assez de chasser le démon, il faut rendre l’empire à Dieu par Jésus-Christ. Et mol, dit-il 3, après que j'aurai été élevé de terre sur la croix, Je tirerai tout a moi : j’entraînerai a moi toutes choses. Il y a dans la vertu de la croix de quoi attirer tous les hommes. Il y aura des hommes de toutes les sortes, et non-seulement de tout sexe, mais encore de toute nation , de tout génie, de toute profession, de tout état, qui seront si puissamment attirés , qu’ils viendront en foule à Jésus. Et de cette bienheureuse totalité, que Dieu a unie par son éternelle et miséricordieuse élection, aucun ne demeurera. L’action du crucifiement semble avoir élevé Jésus pour être l'objet de tout le monde : il est en butte à toute contradiction d’un coté ; et de l’autre, il est l'objet de l’espérance du monde. Il fallait qu'il fût élevé comme te serpent dans le désert , afin que tout le monde pût tourner les yeux vers lui , comine il dit lui-même*. La guérisou de l’univers a été le fruit de cette cruelle et mystérieuse exaltation. Allez au pied de la croix , et dites- y au Sauveur avec l’Épouse: tirez-moi } nous courrons après vous *. La miséricorde qui vous fait subir le supplice de la croix, l'amour qui vous fait mourir, et qui sort par toutes vos plaies, est le doux parfum qui s’exhale pour attirer tous les cœurs. Tirez-moi de cette puissante et douce manière dont vous avez dit, que votre Père tire à vous tous ceux qui viennent6. Tirez-moi de cette manière toutepuissante qui ne me permette pas de demeurer en chemin. Que j’aille jusqu'à vous, jusqu'à votre croix : que j'y sois uni , percé de vos clous , crucifié avec vous, en sorte que je ne vive plus pour le monde , mais pour vous seul. Quand dirai-je avec votre apôtre : Je vis ; non plus moi, mais Jésus-Christ en

1 P» XLII, I. — * Joan. XII, 31. — * Ibid. 32. — * Ibid, lit, I4.1S. » Cani. i, 3. — * Joan .Tl, 44.

mol . Et encore : Je vis en la fui du Fils de Dieu qui m'a aimé, et s'est livré pour moi Et encore : Je suis attaché à la croix avec Jésus-Christ. Et encore : La charité de Jésus Christ nous presse; estimant ceci , que si un est mort pour tous , tous aussi sont morts en un seul . Jésus-Christ est mort pour tous; afin que ceux qui vivent, ne vivent plus à euxmêmes, mais à celui qui est mort et ressuscité pour eux ». C’est ainsi que Jésus-Christ nous attire. Il fallait, comme il vient de dire, que ce grain de froment tombât à terre pour se multiplier *. Il fallait qu’il se sacrifiât lui- même, pour nous faire tous en lui-même une offrande agréable à Dieu. Le nouveau peuple devait naître de sa mort.

Le Sauveur avait déjà dit : lljaut que le Fils de l'homme soit exalté comme te serpent *. Il avait dit : Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme , vous connaîtrez qui je suis*. La connaissance de la vérité étliit attachée à la croix.

Je tirerai , j'entraînerai : considérez avec quelle douceur, mais ensemble avec quelle force, se fait celte opération. Il nous tire, comme on vient de voir, par la manifestation de la vérité. 11 nous tire par le charme d’un plaisir céleste; par ces douceurs cachées, que personne ne sait que ceux qui les ont expérimentées. Il nous tire par notre propre volonté, qu’il opère si doucement en nous-mêmes, qu'on le suit sans s'apercevoir de la main qui nous remue, ni de l’impression qu’elle fait en nous. Suivons, suivons; mais suivons jusqu'à la croix. Car comme c’est de là qu’il tire, c’est jusque-là qu’il le faut suivre. Il le faut suivre jusqu’à expirer avec lui, jusqu'à répandre tout le sang de l’âme , toute sa vivacité naturelle; et se reposer dans le seul Jésus : car c’est se reposer dans la vérité, dans la justice, dans la sagesse , dans la source du pur et chaste amour. O Jésus! que tout est vil à qui vous trouve! à qui est tiré jusqu’à vous, jusqu’à votre croix! O Jésus! quelle vertu vous avez cachée dans cette croix! fai tes -la sentir à mon cœur. Quand je serai élevé de terre ! Je ne veux d’autre élévation que celle-là : c’est la vôtre : que ce soit la mienne.

Songez que tout ceci se dit à l’occasion de l’entrée de Notre-Seigneur, et peut-être le propre jour ou le lendemain qu'elle se fit. Admirez, encore un coup, comme il conserve à ce beau triomphe le caractère de croix et de mort.

XVIIe joua.

Les incrédules n'ouvrent point les yeux à la lumière : ib marchent dans les ténèbres. Joan. xii , 34 , 37.

Comment dites-vous qu'il faut que le Fils de l'homme soit élevé 6 de terre? Il avait parlé si souvent de cette exaltation mystérieuse ; il avait d’ailleurs si souvent parlé de la croix et de la nécessité de porter sa croix pour le suivre, qu’à la fin le peuple s’était accoutumé à l’entendre. C’est ce qui cause cette parole : Nous avons appris par la loi , que le Christ demeure éternellement. Et comment donc dites-vous que le Fils de l’homme doit être élevé,

* Gai. Il, 19. 20. — * II Cor. V, U, 15. — * Joan. XII, 24. — 1 Ibid, ni, 1%. — ‘ Ibid. Viil, 28. — • Ibid. SU, 34.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

c est-à-dire crucifié? qui est ce Fils de l’homme' ? Il y avait de la vérité et de l’erreur dans ce discours. Ils avaient raison de dire, que le Christ devait denieu* rer et régner éternellement; mais ils ne voulaient pas entendre par où il lui fallait passer, pour arriver à son règne. Le maître était au milieu d'eux , et il n’y avait qu’à le consulter, après que Dieu avait attesté sa mission par tant de miracles. Et c’est pourquoi Jésu3 leur dit : U i lumière est encore au milieu de vous pour un peu de temps *. Je m’en vais; et cette lumière ne seca plus guère avec vous : servez-vous-en pendant que vous l’avez : Marchez à ta faveur de cette lumière, de peur que les ténèbres ne vous environnent , ne vous surprennent, ne vous enveloppent ;et lorsqu'on est dans les ténèbres , on ne sait où l'on va : on se heurte à toutes les pierres , on tombe dans tous les abîmes ; et nonseulement le pied manque , mais la télé ne se peut défendre.

Jésus est la lumière à ceux qui ouvrent les yeux pour le voir : mais à ceux qui les ferment, il est une pierre où l'on se heurte et on se brise. Kauted’avoir voulu apprendre de lui le mystère de son infirmité, ils s’y sont heurtés et brisés, et ne le connaissent pas; et ils demandent : Qui est ce fils de l'homme, qui doit être crucifié , et par là tirer toutes choses? Est-ce vous que nous voyous si faible? Comment tirerez-vous à vous-même tout le monde , dont vous allez être le rebut par votre croix? Aveugles, ne voyez-vous pas , à la majesté de son entrée , qu’il ne tiendrait qu'a lui d'avoir de la gloire : qu’il ne la perd donc pas par faiblesse ; mais qu’il en diffère par sagesse le grand éclat ? Il vous dirait cette vérité , si vous la lui demandiez humblement : mais vous laissez échapper la lumière ; et celui qui était venu pour vous éclairer, vous sera à scandale : scandale aux Juifs , dit saint Paul i et folie aux gentils.

Pesons ces paroles : In, lumière n’est plus avec vous que pour un peu de temps 4. Concevons un certain état de l’âme où il semble que la lumière se retire. A force de la mépriser, on cesse de la sentir : un nuage épais nous la couvre : nos passions, que nous laissons croître, nous la vont entièrement dérober : marchons tant qu’il nous en reste une petite étincelle. Quelle horreur d’être enveloppé dans les ténèbres, au milieu de tant de précipices! C’est ton état , ô âme, si tu laisses éteindre ce reste de lumière qui te luit encore pour un moment.

Qui marche dans les ténèbres , ne sait où il r a*. Étrange état! on va : car il faut aller; et notre âme ne peut pas demeurer sans mouvement. On va donc ; et on ne sait où l’on va : on croit aller à la gloire, aux plaisirs, à la vie, au bonheur, on va à la perdition et à la mort. On ne sait où l’on va , ni jusqu’à quel point on s'égare. On s'éloigne jusqu’à l'infini de la droite voie, et on ne voit plus la moindre trace ni la moindre route par où l’on y puisse être ramené. État trop ordinaire dans la vie des hommes. Hélas! hclas! c'est tout ce qu'on en peut dire. C’est par des cris , c'est par des gémissements et par des

• Joan. SU, 34.— ■ Ibid. 3S. — * I. Cor. I, 23. — * Joan. *11, 86. — 1 Ibid.

larmes , et non point par des paroles qu’il faut déplorer cet état.

Il ne sait où il va. Aveugle, où allez-vous? Quelle malheureuse route enfilez-vous? Hélas! hélas! revenez pendant que vous voyez encore le chemin. Il avance : ah ! quel labyrinthe et combien de fallacieux et inévitables détours va-t-il rencontrer! Il est perdu : je ne le vois plus; il ne se connaît plus lui-même, et ne sait où il est ; il marche pourtant toujours, entraîné par une espèce de fatalité malheureuse, et poussé par des passions qu’il a rendues indomptables. Revenez : il ne peut plus; il faut qu’il avance. Quel abîme lui est réservé! quel précipice l’attend! de quelle bête sera-t-il la proie? .Sans secours, sans guide, que deviendra-t-il ? Hélas! hélas!

Elat «le mit île qui la lumière se retire. Jésus »e cache d’eux. Merveilles de celle Journée de triomphe. Joan. xn, 3t, 37.

Jésus dit ces choses, et il se retira et se cacha d'eux'. Quel état! quand non-seulement on sc retire de la lumière , mais qu’à son tour, par un juste jugement , la lumière se retire; et non-seulement se retire, mais se cache ! C’est lYtat de ceux dont C entendement est enveloppé et obscurci de ténèbres , par l'ignorance qui est en eux , à cause de l'aveuglement de leur coeur : qui désespérant de leur retour, se livrent a toute impureté et à toutes actions impudiques , comme à l’envi , et à qui pis fera. Ahl ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ vous avait enseigné : si toutefois vous ravez ouf», si sa voix est parvenue jusqu’à vous.

Ce verset de saint Jean semble répondre à celui de saint Matthieu où il est porté que Jésus, après avoir répondu aux reproches que les pharisiens lui faisaient sur son entrée, les laissa la, et sortit delà ville pour sc retirer en Héthanie* , où il demeurait. C'est ce que saint Jean appelle s'en aller et se cacher d'eux. Sa retraite était donc à Béthanie : c’est là qu’il se cachait chez quelques-uns de ses amis et de ses disciples ; et apparemment dans la maison de Lazare, de Marie et de Marthe, ou chez quelque autre. De là on peut conclure que tout ceci s'est passé au jour de l'entrée du Sauveur : que c’est à ce jour que le Père fil entendre du ciel cette voix que nous avons ouïe : que c’est alors que Jésus développa tout le mystère de son exaltation, et de la propagation de sa doctrine, et de sa gloire après sa mort. Que cette journée est magnifique! Quel concours de merveilles! que de douces consolations! que d'étonnantes menaces! Quel recueillement, quelle frayeur, quel doux étonnement, quelle attention , quel mélange de crainte et d'amour ne doit pas inspirer cette journée! Que si l'on veut différer jusqu’au lendemain une partie de ces choses, comme il pourrait yen avoir quelque raison ; c’était toujours une suite du triomplie de Jésus, puisque ce fut à ce jour qu’il purgea le temple avec tant d’autorité et de zèle, des voleurs qui en faisaient leur caverne.

O jour admirable! je n’avais pas encore vu toutes

* Juin . XII, M- — ’ Epkcs. IV, 18, 10, 20. — XM, 17

MÉDITATIONS SÜR L'HVANGILK.

»os lumières , ni compris toutès les merveilles dont vous êtes plein.

Réflexion* sur les mervpilk’* dp la première Journée. Il faut

continuer sans relâche l'oeuvre de Dieu a l'exemple de

Jêsus-Chrl&t.

Tous ces passades font voir qu’à cette dernière semaine, et dès le jour qu’il fit son entrée, le Sauveur sortait tous les soirs de Jérusalem, et se cachait à Béthanie, d’où il revenait tous les matins faire ses fonctions dans le temple , où tout le peuple s'assemblait aussi dès le matin pour l’entendre. I* jour ses ennemis étaient retenus par la crainte d’émouvoir le peuple, si on le prenait en plein jour : Car ils craignaient , dit saint Marc ', parce que tout le peuple qui l'écoutait était raci de sa doctrine. Ou, comme le rapporte saint Luc * : Ils ne savaient que lui faire ; parce que tout te peuple qui l’écoutait, était rari et hors de soi. Ainsi dans le jour il demeurait : et dans la nuit, où ses ennemis eussent trouvé plus d'occasions de le perdre, il sortait de la ville, et se retirait à Béthanie, parmi ses disciples, afin d’achever sa semaine, et le temps qui lui était prescrit pour nous instruire ; continuant à se servir des voies douces, si naturelles à la sagesse divine, des précautions nécessaires et des moyens ordinaires de se conserver jusqu’à la nuit où il devait être pris. Voyons donc , soit qu'il se conserve, soit qu’il se livre, qu’il fait tout pour l'amour de nous. Il se conserve pour achever ses instructions, sans que nous perdions une seule de ses paroles ; et il se livre pour consommer son sacrifice. O Jésus! je vous adore dans ces deux états; et je vous suivrai tous les matins de cette dernière semaine , pour écouter votre parole, plus touchante encore en ces derniers temps, que dans tous les autres.

Ramassons toutes les merveilles que nous avons vues accomplies en ce sacré jour du triomphe de Jésus-Christ , toutes les marques de grandeur, d’autorité, de puissance, que le ciel et la terre donnent à Jésus; et en même temps tous ces caractères d’infirmité, de persécution et de fuite qu’il conserve. Adorons ce sacre mélange. Si nous sommes calomniés, maltraités, persécutés par nos ennemis, jusqu’à être contraints de fuir et de nous cacher devant eux, ne nous en affligeons pas : c’est le caractère de Jésus-Christ, qu’on doit au contraire être ravi de porter. Continuons toujours, à son exemple, l’œuvre de Dieu, s’il nous en a commis quelqu'un, quelque petit qu’il soit, sans nous relâcher jamais; et accomplissons la volonté de Dieu.

XXe JOUR.

Figuier desséché : figure de l’Ame stérile et sans burines ouvres. Matlh. xxi, 18, 24. Marc, xi, 12, 28.

Le lendemain do son entrée, en arrivant de Béthanie à Jérusalem, du matin , il eut faim: ayant rude loin un figuier, il s’en approcha pour voir s il y trouverait du fruit mais n'y trouvant » Marc, xi, is. - » lue. xix, 48.

que des feuilles , parce que ce n’était pas le temps des fruits y il le maudit » , comme on soit. C’est une parabole de choses, semblable à celle de paroles que l’on trouve en saint Luc, xm, 6. Il ne faut donc point demander ce qu’avait fait ce figuier, ni ce qu'il avait mérité : car qui ne sait qu’un arbre ne mérite rien? ni regarder cette malédiction du Sauveur par rapport au figuier, qui n’était que la matière de la parabole. Il faut voir ce qu’il représentait, c’est-à-dire, la créature raisonnable, qui doit toujours des fruits à son créateur, en quelque temps qu'il lui en demande; et lorsqu’il ne trouve que des feuilles , un dehors apparent et rien de solide, il la maudit.

Que jamais il ne sorte de fruit de toi ». Étrange malédiction sur l'âme dont Dieu se retire : jamais il n’en sorte de bonnes œuvres. Qu'est-ce qu’un figuier sans fruit, et un homme sans bonnes œuvres?

Quand on se sent desséché et stérile, qu’on doit craindre alors que Jésus n’ait lâché le mot fatal! Dieu a son heure où il attend le fruit désiré : l’heure passée, si on lui manque, il laisse partir la triste sentence; et l’arbre, sans être coupé, est desséché jusqu’à la racine. C’est la damnation avant la mort : on voit un arbre sur pied ; mais il a la mort dans le sein. / ous avez le nom de virant, mais vous (tes mort \ Soyons donc fidèles et prêts à donner du fruit à notre Sauveur, toutes les fois qu’il en demandera.

Jésus eut faim. Selon la lettre, il jeûnait beaucoup : selon le mystère, il avait faim et soif quand il fallait. Il a toujours faim et soif de notre salut.

Jésus-Christ continua son voyage, et revint à Béthanie, selon sa coutume; et là matinée d’après, ses disciples s’arrêtèrent au figuier, qu’ils trouvèrent desséché depuis la racine, et Pierre dit au Sauveur : Maître, le figuier que vous avez maudit , est séché*. Jésus-Christ ne voulait pas sortir de ce monde, sans faire voir des effets sensibles de sa malédiction, voulant faire sentir ce qu’elle pouvait ; mais, par un effet admirable de sa bonté, il frappe l’arbre, et épargne l’homme. Ainsi quand il voulut faire sentir combien les démons étaient malfaisants, et jusqu’où allait leur puissance, lorsqu’il leur lâchait la main, il le fit paraître sur un troupeau de pourceaux que les démons précipitèrent dans la mer5. Qu’il est bon , et qu'il a de peine à frapper l'homme ! Ne contraignons pas le Sauveur, contre son inclination , à étaler sur nous-mêmes l’effet de sa colère vengeresse.

XXIe JOUR.

Le prodige des prodiges : l'homme revêtu de U puissance de Dieu par lu foi et par la prière. Matth. xxi, 21 22. Marc, xi, 22, 24.

Les apôtres étant étonnés de l’effet soudain de la parole de Jésus-Christ sur le figuier, le furent beaucoup davantage losqu’il leur dit qu’ils en pouvaient faire autant, et nicine beaucoup plus, pourvu qu’ils eussent la foi. Si vous l avez , leur dit-il 6 ,

* Matlh. XXI, Î8 — * Ibid. I». — » Apor. m, f. « Marc. XI, 21.- ‘ Matlh. VIII, 32. — * Ibid. XXI, 21.

MÉDITATIONS SUR L’EVANGILE

vous ne pourrez pas seulement dessécher un figuier ; mais vous direz à une montagne : Déracinez-vous , et jetez-vous dans ta mer , et cela se fera.

Voici le prodige des prodiges : l'homme revêtu de la toute-puissance de Dieu.

/liiez, disait le Sauveur * , guérissez les maladesf ressuscitez les morts , purifiez les léprcicc , chassez les démons. Qui fit jamais un pareil commandement?

Il les envoya prêcher el guérir les malades ». Qui jamais envoya ses ministres avec de tels ordres ? si liez , dit-il , entrez dans cette maison , et guérissez tous les malades que vous y trouverez. Tout est plein de pareils commandements. Mais ici il pousse la chose encore plus loin : Tout ce que vous demanderez vous l'obtiendrez 3. Vous pourrez tout ce que je puis : vous ferez tout ce que vous m’avez vu faire de plus grand, et vous ferez même de plus grandes choses. En effet, si on est guéri en touchant le bord de la robe de Jésus-Christ, pendant qu’elle était sur lui ; ne se fait-il pas quelque chose de plus dans saint Paul, lorsque les linges qui avaient seulement touché son corps , guérissaient les malades à qui on les portait *? Et non-seulement les linges qui avaient touché les apôtres avaient cette vertu , mais leur ombre même : l’ombre qui n’est rien, quand elle passait sur les malades , ils étaient guéris 5.

Voici donc le grand miracle de Jésus-Christ. C’est que, -non-seulement il est tout-puissant, mais il rend encore l'homme tout-puissant, et, s’il se peut, plus puissant que lui, faisant du moins constamment de plus grands miracles : et tout cela par la foi et par la prière : Tout ce que vous demanderez , en croyant sans hésiter qu'il vous sera donné, il vous arrivera6. La foi donc et la prière sont toutespuissantes, el revêtent l’homme de la toute-puissance de Dieu. Si vous pouvez croire, disait le Sauveur i , tout est possible à celui qui croit.

La difficulté n’est donc pas de faire des miracles : la difficulté est de croire. Si vous pouvez croire : c'est là le miracle des miracles, de croire parfaitement et sans hésiter. Je crois. Seigneur, aidez mon incrédulité 8 , disait cet homme à qui Jésus dit : Si vous pouvez croire, Seigneur, augmenteznous ta foi, disaient les apôtres 9. Nous .n’a vous besoin que de la foi, car avec elle nous pouvons tout. Oh! si vous en aviez, dit le Seigneur 10 , comme un grain de sénevé , le plus petit de tous les grains , vous diriez à ce mûrier : Déracinc-toi, et te plante dans la mer ; et il vous obéirait : et il trouverait un fond sur les flots pour y étendre ses racines.

Ainsi le grand miracle de Jésus-Christ n'est pas de nous faire des hommes tout-puissants ; c'est de nous faire de courageux et de fidèles croyants, qui osent tout espérer de Dieu, quand il s’agit de sa gloire.

Matth. x, 8. — * Luc. IX, 2; x, 8, 9.- » Joan. xiv, 12, 13. — ' Ad. XIX, 12 .-»/&/</. v. IS. — « Matth. XXI, 22. Man. XT,

—'Itfid. IX, 22. — « Jbid. 23. — * Lhc xvii, b. — »• Ibid. c.

Il faut donc enteiïdre que cette foi qui peut tout, nous est inspirée. Pour oser faire cet acte de foi qui peut tout, il faut que Dieu nous en donne le mouvement. Et le fruit de ces préceptes de l’Évangile, que nous lisons aujourd’hui, c'est de nous abandonner à ce mouvement divin qui nous fait sentir que Dieu veut de nous quelque chose. Quelque grand qu’il soit, il faut oser, et n'hésiter pas un seul moment.

Lorsqu’il s'agit de demander à Dieu les choses nécessaires pour le salut, nous n’avons pas besoin de ce mouvement particulier de Dieu, qui nous apprend ce qu’il veut que nous obtenions de sa puissance. Nous savons très-clairement par l'Évangile, que Dieu veut que nous lui demandions notre salut et notre conversion. Demandons-la donc sans hésiter; assurés, si nous le faisons avec la persévérance qu’il faut, que tout nous sera possible. Quand nos mauvaises habitudes auraient jeté dans nos «unes de plus profondes racines , que les arbres ne font sur la terre, nous leur pouvons dire : Déracine-toi. Quand nous serions plus mobiles et plus inconstants que des flots, nous dirons à un arbre : Va te planter là; et à notre esprit : Fixe-toi là; et il y trouvera du fond. Quand notre orgueil s’élèverait à l’égal des plus hautes montagnes , nous leur pourrions ordonner de se jeter dans la hier, et de s’y abîmer, tellement qu’on ne voie plus aucune marque de leur première hauteur. Osons donc tout pour de tels miracles, puisque ce sont ceux que nous savons très-certainement que Dieu veut que nous entreprenions. Osons tout : et pour petite que soit notre foi, ne craignons rien; car il n’en faut qu’un petit grain, gros comme du senevé, pour tout entreprendre. La grandeur n’y fait rien, dit le Sauveur, je ne demande que la vérité et la sincérité : car s’il faut que ce petit grain croisse, Dieu qui l’a donné le fera croître. Agissez donc avec peu, et il vous sera donné beaucoup : et ce grain de setievé, cette foi naissante, deviendra une grande plante, et les oiseaux du ciel se reposeront dessus1. Les plus sublimes vertus n'y viendront pas seulement, mais y feront leur demeure.

XXIIe JOUR.

La prière persévérante; elle tient de la plénitude de U foi.

Matth. XXI, 21 , 22. Marc. XI, 22 , 24.

Pesez les qualités de la foi et de la prière. Qu’on la fasse sans hésiter, pour peu que ce soit avec une pleine persuasion r c’est ce que saint Paul appelle plénitude de persuasion ; que la Vulgate a traduit simplement, in plenitudine multa : avec U ira grande plénitude ». Ce que le même saint Paul appelle ailleurs : plénitude d’intelligence* ; et ailleurs en termes formels : plénitude de l'espérance , et plénitude de la foi 4. C’est donc à dire, qu’il faut avoir une foi si pleine qu'elle ne se démente par aucun endroit , et qu’on n’ait nulle défiance du côté de Dieu; comme le même saint Paul ledit d'Abraham, qui/ n' hésita point par défiance ; mais se fortifia

! * Matth. XIII, 31 , 32. — » |. Thess. !,&. — * Colon. Il, î

’ — * Hcbr. vi, II; x, 22.

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