XXI
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
Père m'a donné le pouvoir de faire, rendent assez témoignage que c'est lui qui m'a envoyé *.
C'est ainsi qu’il se servait du témoignage de saint Jean-Baptiste , afin , dit-il , que cous soyez sauvés , et pour vous convaincre par vous-mêmes. Voilà donc l’orgueil et l'hypocrisie de ces interrogateurs de mauvaise foi , confondue. Ils ne méritaient pas que le Sauveur leur dit davantage ce qu’il leur avait dit cent fois, et que cent fois ils n’avaient pas voulu croire.
Que sera-ce au dernier jour, lorsque la vérité, manifestée dans toute sa force , nous confondra éternellement devant tout l’univers? Où ironsnous? hélas! où nous cacherons-nous? Mais voyons comme Jésus confond les docteurs et les pontifes.
xxvir jour.
Parabole des deux fil* désobéissants. Application aux chrétiens licites et tiéda et aux faux dévots. Matth. xxi, 28,
Que rous semble de ceci : Vn homme avait deux fils * , etc. Cette parabole va convaincre les pontifes et les sénateurs d’une hypocrisie manifeste. Le Fils de Lieu nous y marque deux caractères dans ces deux fils : l’un est celui d’une désobéissance manifeste; l’autre est celui d’une obéissance imparfaite, et plus apparente que solide : et il se trouve que ce dernier est le plus mauvais.
Il y a des gens qui promettent tout , ou par faiblesse, parce qu’ils n’ont pas la hardiesse de résister en face, ou par légèreté, ou par tromperie. Ils n’osent vous dire qu’ils ne veulent pas se corriger; et quoique peu résolus à vous obéir, ils vous disent : Seigneur, je m’en vais: Eo, Domine. Ils vous appellent, Seigneur : ils ont un certain respect : ils sont en apparence prompts à obéir : ils ne disent pas : J’irai ; mais, Je vais : vous diriez qu'il va marcher, et que tout est fait. Cependant il n’obéit pas , il ne bouge pas de sa place, ou parce qu'il vous veut tromper, ou, ce qui est pis, parce qu’il se trompe lui-méme, et se croit plus de volonté et plus de courage qu’il n’en a.
Il paraît que ce caractère est manifestement le plus mauvais: ces faibles résolutions, et cet extérieur de piété font qu'on s'imagine avoir de la religion, et on n’a point cette horreur de soi-méme et drson état, qui fait qu'on le change. Mais pour celui qui tranche le mot: Je ne ceux pas: Nolo : comme il résiste à Dieu par une manifeste désobéissance, et ne peut se flatter d’aucun bien, à la lin il a honte de soi-méme; et réveillé par son propre excès, il s’en repent : Pœkïtentia motus, abiit : Touché de repentir, il obéit.
N’otrc-Seigneur fait voir aux pontifes que ce dernier caractère est le leur. Nourris dans la piété, ils ne parlent que de Dieu, que de religion, que de l’obéissance qu’on doit à la loi ; et parce qu'ils **n parlent souvent, ils se croient assez gens de bien, et ne se corrigent jamais. C'est pourquoi Jésus- Christ leur parle de cette manière terrible : Les publieains et les femmes de mauvaise vie arrive-
1 Joan. T, 33, 31, 35,36. — » Matth. XXI, 28 , 29, 30 , 31.
ront plutôt que vous dans le royuame de Dieu *; parce que, confus de leurs excès, ils en ont fait pénitence à la voix de Jean : et vous, qui par vos lumières et ta dignité de vos charges deviez donner l'exemple aux autres, non-seulement vous n'étes pas venus les premiers, comme on avait raison de l’attendre; mais vous n'avez pas même su profiter de l'exemple des autres. Plus vndurcisdansle crime que les publieains et les femmes de mauvaise vie, vous les avez vus se convertir sans en être touchée. Double enfoncement dans le crime : premier; ne faire pas mieux que de telles gens, et ne leur point donner l’exemple : second; ne profiter pas même du leur.
Jean est venu dans la voie de la justice, sans autre marque de sa mission que sa vie sainte et austère; et néanmoins les publieains et les femmes de mauvaise vie en ont été touchés *. Et vous qui avez vu Jésus-Christ, qui non-seulement marchait comme Jean dans la voie de la justice, puisqu’il a dit, non dans le désert, mais dans le milieu du inonde : Qui me reprendra de péché1 1 mais qui a fait de si grands miracles , qu'il y avait de quoi émouvoir les plus insensibles : vous, dis-je, qui l'avez vu et qui avez ouï sa voix, vous ti’avez pas cru. Quelle est votre honte et quel sera votre supplice!
Vous, d prêtres, religieux et religieuses, dont la vie ne répond pas à votre état ; et vous tous , 6 gens de bien en apparence, dévots de profession, appliquez-vous cette parabole. Ne vous lasserezvous jamais de n’avoir qu'un vain titre de piété, à l'exemple des pharisiens , des pontifes et des sénateurs des Juifs? Rougissez, rougissez une bonne fois : humiliez-vous, confessez vos faiblesses, et les corrigez. C'est à vous que Jésus parle dans ce discours.
XXVIIIe JOUR.
Paralxile dm vignerons, prise de David et d'Isaïe. Juste
punition dm Juifs : leur héritage transféré aux genUla ,
Matth. XXI, 33, 46. Marc. Xtl, I, 9. Luc. XX, 9, 19.
Ecoutez encore cette parabole *. Dans la précédente parabole, Jésus avait fait sentir aux sénateurs, aux docteurs et aux pontifes, leur iniquité : il leur va faire avouer ici le supplice qu'ils méritent. Car il les convaincra si puissamment, qu’ils seront eux^mêines contraints de prononcer leur sentence.
Ecoutez encore cette parabole ; c’est à nous qu’il parle aussi bien qu’aux Juifs : écoutons donc, et voyons , sous la plus claire et sous la plus simple figure qui fut jamais , toute l'histoire de l'Église.
Un père de famille a planté une vigne. C’est ce que David avait chanté : Eousavez transplanté la vigne que vous aviez en Egypte ; vous avez chassé les gentils de la terre.de Chanaan , et vous l’y avez plantée. Elle a pris racine, et a rempli la terre : son ombre a couvert les montagnes , et ses branches se sont étendues sur les plus hauts cèdres ; elle a provigné jusqu’à la mer et jttsquà V Eitphrate 5. Mais voici quelque chose de plus clair en Isaïe : Une
1 Matth. XXI, 31, 32. — ■ * Ibid. 32. — * Joan. Vlll, 46. — ‘ Matth. XXI, 33. — Ps. , LXXIX, 9, 10, II., la.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
vigne a été plantée pour mon bicn-aimé , pour le . Fils qui a été oint, pour le Christ : il l’a faite du [ meilleur plant : il a élevé une tour au milieu, pour y loger ceux qui la gardaient : il a bâti un pressoir *. Voilà les propres paroles de notre Sauveur.
il a loué celte vigne à des vignerons * : il en a commis la culture aux pontifes , enfants d'Aaron , et aux docteurs de la loi.
Il a envoyé ses serviteurs , pour en recueillir les fruits 3 *. J’ai envoyé , dit le Seigneur 4 , mes serviteurs les prophètes y le soir et le matin, pour avertir et les princes , et les pontifes , et le peuple , qu’ils eussent à donner à Dieu le fruit qu’il attendait de la cylture qu'il avait donnée à sa vigne par la loi et par les saintes Écritures. Au lieu d’écouter les prophètes, Us les ont persécutés , ils tes ont massacrés 5. Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécuté? leur û\\ saint Étienne6. Ils ont massacré ceux qui nous annonçaient l'arrivée du Juste , dont vous avez été les traîtres et les meurtriers. C’est justement ce que Jésus-Christ leur reproche dans la parabole. Après tous les prophètes, U a envoyé son Fils t Jésus-Christ lui-méme : Us res/fccteront mon Fils. Il avait de quoi se faire respecter par sa doctrine admirable et par ses miracles. Mais cependant ils l’ont traîné hors de la vigne, hors de Jérusalem, sur le Calvaire; et ils l'ont inhumainement tué par les mains de Ponce Pilate et des gentils. Admirez combien. vivement Jésus les presse, comme il leur découvre ce qu'ils machinaient, ce qu’ils allaient accomplir dans deux jours. Ne devaient-ils pas être attendris? D'autant plus que le Sauveur leur init leur crime si évidemment devant les yeux, que , leur ayant demande ce que le père de famille ferait en cette occasion, ils avaientétécontraintsderépondre: Il punira ces méchants selon leur méchanceté , et il louera sa vigne à d’autres vignerons : ; ou comme il l'explique après : Le royaume de Dieu vous sera ôté , et 'Sera donné à un peuple qui en rapportera les fruits *. C’est ce qui devait arriver bientôt; lorsque les apôtres leur dirent : Il vous fallait premièrement annoncer la parole de Dieu; mais puisque vous la rejetez , et que vous vous jugez indignes de la vie étemelle, nous passons aux gentils : car c’est ainsi que le Seigneur nous t’a ordonné : Je t’ai établi pour éclairer les gentUs 9.
Voilà donc l’accomplissement de la parabole du Sauveur : le royaume de Dieu est ôté aux Juifs , et il est donné à un peuple qui en devait porter les fruits. Car les gentils entendant la déclaration que les apôtres firent aux Juifs si hautement, se réjouirenty et glorifiaient la parole de Dieu : et tous ceux qui étaient préor donnés à la vie éternelle , crurent ,0. Ainsi les gentils portèrent les fruits que Dieu avait attendu des Juifs, comme dit l'apôtre saint Paul : Le préjmce est imputé à circoncision aux gentils qui gardent la loi; et il jugera les circoncis qui en sont prévaricateurs *•.
1 ü. ?, 1 , J. — * Malth. xxi, 99. — * Ibid. 34. — • Jerem.
XIXV, 15, et XXV *8,4. — 1 * Malt h. XXIII, 34 , 37. Lue. Xlll, 34.
— TH, W. Nntth. XXI, 41. — * Ibid. 43. —•.jet.
lin, 40 , 47. — '• J bid. 48. — •* Mom. Il, 83, 28.27.
Ne trompons point l’attente du Sauveur: et puisque nous sommes cette nation qu’il a choisie pour porter les fruits de sa parole, fructifions en bonne* œuvres. Les fruits de l'esprit sont ta charité , la joie y la pair, la patience , la bénignité, la bonté , ta douceur , la foi , ta modestie , ta chasteté, la tempérance •. Voilà les fruits qu'il nous faut jiorter, et non pas les œuvres de la chair qui fructifient à la mort : qui sont les impuretés, les impudicités, les querelles , les jalousies, les ivrogneries , les débauches, et les autre* que saint Paul raconte dans le même lieu ». Autrement le royaume de Dieu nous sera ôté comme aux Juifs , et un autre recevra notre couronne J. Car si Dieu n’a pas pardonné aux Juifs, qui étalent les branches naturelles de son olivier, il vous pardonnera encore moins 4. Ce sera la la grande douleur des Juifs, de voir entre les mains des gentils la couronne qui leur était destinée; lorsque, comme dit le Sauveur, ils verront venir les élus d'Orient et d'Occident , pour s’asseoir avec Abraham, Isaac et Jacob , dans le royaume des deux, et que les enfants du royaume seront chassés dans les ténèbres extérieures. Là sera pleur et grincement de dents 5. Car on verra la place qu’on devait avoir, la couronne qu'on devait porter sur la tète; si réelle, qu’on verra actuellement cette place remplie par d'autres , et cette couronne sur une autre tête. Alors on pleurera sans fruit, et la rage sera pousséejusqu'ev grincement de dents. Écoute, écoute, chrétien! Lis ta destinée dans celle des Juifs : mais lis et écoute dans le cœur; et ne laisse pas tomber à terre une parabole si claire et si clairement expliquée.
O mon Dieu! vous me destinez cette couronue. Que je l’arrache promptement de vos mains : elle ne périra pas; car vous savez à qui la donner : Vous connaissez vos élus, et le nombre en sera complet. Mettcz-moi au nombre de ceux qui ne perdent pas leur couronne.
XXIXe JOUR.
Ce que c*pj.t que rendre des fruits en son temps, et cette parole : L’ héritage sera à nous. Matih. xxi, 41. Marc, xil, 7.
Pesons en particulier cette parole : Qui rendront le fruit dans le temps 6. Autre est le fruit de l'enfance, autre est celui de la jeunesse et de Page plus avancé : autre est Je fruit d’un qui commence ; autre le fruit de celui qui est consommé dans la piété : autre le fruit d’une novice, autre celui d'une religieuse ; autre le fruit de la cléricature, autre celui du sacerdoce, autre celui de l'épiscopat. Songez nonseulement au fruit, mais encore à la maturité qu'il doit avoir; autrement le père de famille ne le recevra pas.
Pesons encore ceci : L’héritage sera à nous 7. C’est l'indépendance qu’on cherche. Le prodigue veut qu’on lui donne son partage en pleine possession : il se lasse d'être ep tutelle sous la conduite d’un bon père. En faisant mourir Jésus-Christ, l s
* Cal. V, 22. — * Ibid. Il», 20, 21. — s Apnc. ni, 1 1— 4 Pam. xi, SL - » Matth. VIH, Il . 12, — • Ibid. XI, 41. — : V<m%
MEDITATIONS SUR I/ÉVANGILE
pontifes s'imaginèrent qu'ils secoueraient un joug importun , et se déferaient d’une censure incommode. Qui dêsorniAis oserait troubler la domination qu’ils exerçaient sur les consciences, et les pillages qu’ils faisaient sur ces prétextes? Mais la prudence de la chair est confondue même sur la terre, et ils perdirent, non-seulement les fruits, mais jusqu’au fonds de l'héritage qu'ils voulaient avoir. Leur puissance leur fut ôtée; leur ville, leur temple furent renversés : et les voilà l’opprobre éteruel des nations.
XXXe JOUR.
Avmslcmcnt dw Juifs de méconnaître le Christ , qui est la pierre de l'angle qu’IU ont rejetée. Luc. xx, 15, 20.
A Dieu ne plaise ! dirent-ils. Us avaient en horreur ce qu'ils faisaient. Ils étaient ceux qui , après avoir tue les prophètes, voulaient encore tuerie fils; et néanmoins quand on leur dit qu'ils le voulaient faire, ils s’écrient : A Dieu ne plaise 1 ! ne sc connaissant pas eux-mêmes, et ne voulant pas croire que celui qu’ils feraient mourir pût être le Christ, nique sa mort pût attirer la réprobation de la nation : car ils lie connaissaient pas que la contradiction et la souffrance était un des caractères du Messie dansson premier avènement. Mais le Sauveur leur ouvrait les yeuxpardeux prophéties : La pierre qu'ils ont rejetée en bâtissant, est devenue la pierre de l'angle 1 * , la pierre principale , le nœud et le fondement de tout l'édifice. Celte pierre principale était sans doute le Christ. Or cette pierre devait être rejetée. Le Christ devait donc être rejeté: par qui, sinon par ceux à qui il venait? Il n’y eut rien de merveilleux , qu'il ne fût pas écouté ni reçu de ceux à qui il ne parlait pas, tels qu’étaient les gentils. Mais les Juifs qui devaient bâtir l'édifice spirituel , réprouvèrent cette pierre, qui devint par ce moyen la pierre de l’angle, qui unit dans un seul bâtiment les Juifs et les gentils. Et c'est ce qui nous a paru merveilleux , et un ouvrage que Dieu seul pouvait accomplir 3.
Voici encore un passage d'un autre prophète, ou plutôt deux passages prononcés par le même esprit, et pour cela unis en un ; Je poserai dans les fondements de Sion une pierre, une pierre choisie et éprouvée ; une pierre angulaire, précieuse, fondée s ur le fondement * , sur Dieu même. Et cette pierre si précieuse et si importante pour construire l'édifice n’y sera pas mise sans contradiction. Car pour vous, ô enfants de Dieu, tirés des gentils selon les conseils de sa prédestination eterneile, ce vous sera une pierre de sanctification , semblable à celle sur laquelle Jacob avait dormi de ce sommeil mystérieux, et quï/ sacra avec de f huile pour être un monument de la gloire de Dieu 5. Mais ce sera une pierre contre laquelle on se heurtera ;ef une pierre de scandale aux deux maisons d’Israël, et qui les fera tomber: un piège et une ruine aux habitants de Jérusalem : plusieurs s'y heurteront et seront brisés, et ils tomberont ; et ifs seront pris
1 Luc. XX, 16. — * Pt. cxvn, 12. — * Ibid. 23. — ♦/* XXVIII,