‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 20 sur 243 · SUR LA RÉCONCILIATION · texte numérisé non relu

SUR LA RÉCONCILIATION

paraclet , c'est-à-dire, consolateur, a-t-il lui-même besoin de consolateur? que s'il n'a pas besoin de consolateur, comment est-ce que l'apôtre nous le représente priant et gémissant avec des gémissements incroyables? C'est que c'est lui qui fait en nous nos prières; c’est lui qui enflamme nos espérances ; c'est lui qui nous inspire les ebnstes désirs; c'est lui qui forme en nos cœurs ces pieux et salutaires gémissements qui attirent sur nous la miséricorde divine. Nous retirons ce bonheur de notre propre misère, que, ne pouvant prier par nous-mêmes, le Saint-Esprit daigne prier en nous , et forme lui-mémenosoraisons en nos Ames. De là vient que le grand Tcrtullien parlant des prières des chrétiens : • Nous offrons a Dieu, dit-

■ il , une oraison qui vient d'une conscience Inno-

• ccnte, et d'une chair pudique, et du Saint - « Esprit , ■ (le carne pudica, de anima innocenta, de Spiritu sancto profectam '. Ce serait peu que la conscience pure et que In chair pudique , s'il n'y ajoutait pour comble de perfection : qu'elle vient de l'Esprit de Dieu.

En effet, nos oraisons, ce sont des parfums; et les parfums ne peuvent monter au ciel , si une ehnleur pénétrante ne les tourne en vapeur subtile, et ne les porte elle-même par sa vigueur. Ainsi nos oraisons seraieut trop pesantes et trop terrestres , venant de personnes si sensuelles , si ce feu divin, je veux dire le Saint-Esprit, ne les purifiait et ne les devait. Le Saint-Esprit est le sceau du Dieu , qui étant appliqué à nos oraisons , les rend agréables à sa majesté ; car c'est une chose assurée : que nous ne pouvons prier, sinon par Notre-Seigneur Jésus-Christ ; il n'v a point d’autre nom. D'ailleurs il n’est pas moins vrai que . nous ne

■ pouvons pas même nommer le Seigneur Jésus,

• sinon dans le Saint-Esprit * ; « et si nous ne pouvons nommer Jésus, à plus forte raison prier au nom de Jésus : donc nos prières sont nulles, si elles ne naissent du Saint-Esprit.

Examinons maintenant quel est cet Esprit. C'est lui qui est appelé ■ le Dieu de charité J ; . c'est lui qui lie le Père et le Fils, dont il est le baiser : osculum Paine et Fitil J. C'est lui qui se répondant sur les hommes , les lie et les attache à Dieu par un nœud sacré : c'est lui qui nous lie les uns avec les autres ; c'est lui qui , par une operation viviflante , nous fait frères et membres du même corps. Que si c'est eet Esprit qui opère en nos Ames In charité; celui-là ne prie pas par le Saint-Esprit, qui a rompu l'union fraternelle, et

qui ne prie pas en paix et en charité. Et toi qui empoisonnes ton cœur par des inimitiés irréconciliables , n'as-tu rien à demander à Dieu ? et si tu le veux demander, ne faut-il pas que tu le demandes par l'esprit du christianisme? et ne sais-tu pas que I csprit du christianisme est le Saint-Esprit? D'ailleurs, ignores-tu que le Saint- Esprit n'agit et n'opère que par charité? Que si tu méprises la charité , tu ne veux donc pas prier par le Saint-Esprit? et si tu ne veux pas prier par ie Saint-Esprit, nu nom de qui prieras-tu? par quelle autorité te présenterns-tu à la Majesté divine? sera-ee par tes propres mérites? mais les propres mérites , c’est la damnation et l'enfer. Choisiras- tu quelque autre patron, qui par son propre crédit , te rende l'accès favorable au Père? Nesais-tu pas que - tu ne peux aborder au trône de « la miséricorde , sinon par N'otre-Seigneur J ésus-

• Christ 1 ; et que tu ne peux pas même nommer

• le Seigneur Jésus, sinon dans le Saint-Esprit’ ?• Quiconque pense invoquer Dieu en un nutre nom qu’en celui de Notrc-Seigneur Jésus-Christ, sa prière lui tourne à damnation. * Le Père, dit un « ancien , n’écoute pas volontiers les prières que le , Fils n’a point dictées : car le Père commit les

■ sentiments et les paroles de son Fils; il ne sau-

■ rait recevoir ce que la présomption de l'esprit

• humain aurait pu inventer, mais uniquement « eeque la sagesse de son Christ lui aura exposé: • Nec Pater libenter exaudit orationcm quant Fitius non diclavit : cognoscit cnim Pater Filii sui een rut et vcrtia ; nec suscipit quir. usurpalio humana excagitavit, sed quœ sapientia Vhristi exposuil 5.

Prions donc en charité , chères sœurs, puisque nous prions par le Saint-Esprit : prions avec nos frères , prions pour nos frères ; et quoiqu’ils veuillent rompre avec nous, gardons-leur toujours un cœur fraternel , par la grâce du Saint-Esprit Songeons que Votre- Seigneur Jésus ne nous a pas , si je l'ose dire, enseigné à prier cil particulier; il nous a appris à •prier en corps. « Notre Père,

■ qui êtes aux deux 1 , . disons-nous : cette prière se fait au nom de plusieurs : nous devons croire, quand nous prions de la sorte , que toute la soeiétéde nos frères prie avec nous. C’est de quoi se glorifiaient les premiers fidèles : » Nous venons,

■ disait Tertullien, à Dieu comme en troupe : - Quasi manu facta ambimus : » cette force, cette

• violence que nous lui faisons, lui est agréable : hœc vis Dco grata est s. Voyez , mes sœurs , que

* Apolog. n" 30.

7 I. Cor. XII, 3.

f Joan. iv, 8, 16.

• S. Errnnr<t. de divm. Sermon. LXXXIX , n" IfL I, col.

In Caniic. Stria, vin, ibid. col. 1*85 , 1*86-

1 Hebr. iv, 10.

1 I. Cor. xii, 3.

* Oper. imper/ect. in .Voit h. Hom. XIV, tnt. Oper. S. Chrytoal. t. VI , p. 78.

‘ Matth. VI , 0.

1 Apoloq. n’ J*».

AVEC NOS FU fill ES.

les prises «les frères , c’est- à dire, les prières de la charité et de l’unité , forcent Dieu à nous accorder nos demandes. Ecoutez, ce qui est dit dans les Actes : * Tous ensemble unanimement, ils le- * vèrent la voix à Dieu \ ■ Et quel fut l'événement de cette prière?.- Le lieu où ils étaient assemblés ■ trembla, et ils furent remplisdu Saint-Esprit » Voilà Dieu forcé par la prière des frères; parce qu’ils prient ensemble , il est comme contraint de donnerun signe visible que cette prière lui plait: Htec vis Deo grain est. Nous nous plaignons quelquefois que nos prières ne sont pas exaucées : voulons-nous forcer Dieu, chrétiens; unissonsnous , et prions ensemble.

Mais, quand je parle de prier ensemble, songeons que ce qui nous assemble, ce n'est pas ce que nous sommes enclos dans les murailles du même temple , ni ce que nous avons tous les j eux arretés sur le même autel. Non , non , nous avons des liens plus étroits : ce qui nous associe, c’est lacharité. Chrétiens, si vous avez quelque haine, considérez relui que vous haïssez : voulez-vous prier avec lui? si vous ne le voulez pas, vous ne voulez pas prier en fidèle; car prier eu fidèle, c’est prier par le Saint-Esprit : et comme c'est le même Esprit qui est en nous tous , comme c'est lui qui nous associe, il faut que nous priions en société. Que si vous voulez bien prier avec lui , comment est-cc que vous le haïssez ? N’avons-nous pas prouvé clairement que c’cst lacharitéqui nous met ensemble? Sans elle, il n’y a point de concorde ; sans elle, il n’y a point d'unité : vous ne pouvez donc prier avec vos frères que par charité; et si vous les haïssez, comment priez-vous en charité avec ettx ? ,

Vous me direz peut-être que votre haine est restreinte à un seul , et que vous aimez cordialement tous les autres. Mais considérez que la charité n’a point de réserve : comme elle vient du Saint-Esprit, qui se plaît à se répandre sur tous les fidèles; aussi la charité, comme étant une onction divine, s'étend abondamment, et se communique avec une grande profusion. Quand il n’y aurait qu’un chaînon brisé, la charité est entièrement désunie, et la communication est interrompue. Vivons donc en charité avec tous, afin de prier en charité avec tous : croyons que c’cst cette charité qui force Dieu d'accorder les grâces; et que si elle ne nous introduit près de lui, il est inaccessible et inexorable.

Mais ce n’est pas assez de prier avec tous nos frères , Il faut encore prier Dieu pour tous nos frères : la forme nous en est donnée par l'Oraison dominicale , en laquelle nous ne demandons

' Art. IV, 34.

• Ibtd. SI.

rien pour nous seuls; mais nous prions généralement pour les nécessites de tous les fidèles. En vain prierions-nous avec eux , si nous ne priions ainsi pour eux ; car de même que nous ne pouvons exclure personne de notre charité, aussi ne nous est-il pas permis de les exclure de nos prières. C'est pourquoi l’apAtrc Saint Paul, dans sa première à Timothée, recommande * que l’on - fasse à Dieu des supplications et des prières, « des demandes et des actions (Te grâce pour tous « les hommes, pour les rois, et pour tous ceux « qui sont élevés en dignité, • pro reyibus et omnibus qui in sublimitale sunt : pour toutes les conditions et tous les états; ■ car, ajoute-t-il, « cela est bon et agréable à Dieu notre Sauveur, • hoc enim bonum est et acceplum coram Salvatore nostro Deo ■. Que si Dieu a une si grande bonté que d’admettre généralement tous les hommes à la participation de ses grâces, s’il embrasse si volontiers tous ceux qui se présentent à lui; quelle témérité nous serait-ce de rejeter de la communion de nos prières ceux que Dieu reçoit à la possession de ses biens !

Il n'est point de pareille insolence, que lorsqu’un serviteur se mêle de restreindre à sa fantaisie les libéralités de son maître : et comment est-ce que vous observez ee que vous demandez à Dieu tous les jours, - que sa sainte volonté • soit faite '? » car puisque sa volonté est de bien faire généralement à tous les hommes, si vous priez qu’elle soit accomplie , vous demandez par conséquent que tous les hommes soient participants de ses dons. Il est donc nécessaire quenous priions Dieu pour toute la société des hommes, et particulièrement pour tous ceux qui sont déjà assemblés dans l'Église, parmi lesquels le Fils de Dieu veut que vous compreniez tous vos ennemis et tous ceux qui vous persécutent : Orale pro persequentibus vos i. Que si vous priez pour eux , lis ne peuvent plus être vos ennemis ; et s'ils sont vos ennemis, vous ne pouvez prier pour eux comme il faut Ceux-là ne peuvent pas être vos ennemis, auxquels vous désirez du bien de tout votre cœur; et ceux pour qui vous priez, vous leur désirez du bien de tout votre cœur.

Certainement puisque vous priez Dieu qui est si bon et si bienfaisant , ce n'est que pour en obtenir quelque bien ; et comme la prière n’est pas prière , si elle ne se fait de toutes les forces de l’âme, vous demandez à Dieu, avec ardeur, qu’il fasse du bien à ceux pour lesquels vous lui présentez vos prières. Encore si cette demande se devait faire devant les hommes , vous pour-

■ I. Tim. Il , 3 , S.

1 MatPi. VI, 10.

1 Ibid. V, 44.

'g le

Sun LA RECONCILIATION

riez dissimuler vos pensées, et sous de belles demandes cacher de mauvaises intentions : mais parlant à celui qui lit dans vos plus secrétes pensées, qui découvre le fond de votre âme plus clairement que vous-même , vous ne pouvez démentir vos inclinations; de sorte qu'il est autant impossible que vous priiez pour ceux que vous baissez, qu'il est impossible que vous aimiez et que vous désiriez sincèrement du bien À ceux que vous haïssez. Car que peut-on désirer plus sincèrement que ce qu’on désire en la présence de Dieu? et comment peut-on leur souhaiter plus de bien , que de le demander instamment à celui qui seul est capable de leur dunner? Partant si vous baissez quelqu'un, absolument il se peut faire que vous priiez pour lui la Majesté souveraine; etolïrantù Dieu uneoraison si évidemment contraire à scs ordonnances et à l'Esprit qui prie en nous et par nous, vous espérez éviter la condamnation de votre témérité?

O Dieu éternel , quelle indignité) on prie pour les Juifs , et pour les idolâtres , et pour les pécheurs les plus endurcis , et pour les ennemis les plus déclarés de Dieu ; et vous ne vou lez pas prier pour vos ennemis! Certes , c'est une extrême folie, pendant que l'on croit obtenir de Dieu le pardon de crimes énormes, qu’un misérable homme fasse le difficile et l’inexorable. Quelque estime que vous ayez de vous-méme, et en quelque rang que vous vous mettiez; l’offense qui se fait contre un homme , s’il n'y avait que son intérêt , ne peut être que très-légère. Cet homme, que vous excluez de vos prières, l’Église prie pour lui; et refusantainsl de communiquer aux prières de toute l'Église, n’est-ce pas vous cxcommqnier vous-même? Regardez à quel excès vous emporte votre haine inconsidérée. Vous me direz que vous n’y preniez pas garde ; maintenant donc que vous le voyez très-évidemment , c’est à vous de vous corriger.

Ne me dites pas que vous priez pour tout le monde : car, puisqu’il est certain qu'il n’y a que la seule charité qui prie , il ne se peut faire que vous priiez pour ceux que vous haïssez. Votre intention dément vos paroles, et quand la bouche les nomme, le cœur les exclut : ou bien si vous priez pour eux , dites-mol , quel bien leur souhaitez-vous? leur souhaitez-vous le souverain bien, qui est Dieu? certainement si vous ne le faites, votre haine est bien furieuse; puisque, non content de leur refuser le pardon , vous ne voulez pas même que Dieu leur pardonne. Que si vous demandez pour eux cette grande et éternelle félicité; ne voyez- vous pas que c’est être trop aveugle, que de leur envier des biens passagers, en leur désirant les biens solides et per-

manents : car en les troublant dans les biens temporels , vous vous privez vous-même des biens éternels; et ainsi vous êtes contraint, malgré la fureur de votre colère, de leur souhaiter plus de bien que vous en souhaitez à vous-même : et après cela vous n'avouerez pas que votre haine est aveugle? Que si vous ne lui enviez les biens temporels, que parce qu’il vous les Aie en les possédant , 6 Dieu éternel ! que ne songez-vous plutôt que ces biens sont bien méprisables ; puisqu'ils sont bornés si étroitement, que la jouissance de l'un sert d'obstacle à l’autre ? et que n'aspirez- vous aux vrais biens, dont la richesse et l’abondance est si grande qu’il y en a pour contenter tout ie monde? Vousen pouvez jouirsans en exclure vos compétiteurs; encore qu’ils soient possédés par les autres , vous ne laisserez pas de les posséder tout entiers.

Certes, si nous désirions ces biens comme il faut; il n’y aurait point d'inlmitiésdans le monde : ce qui fait les inimitiés , c’est le partage des biens que nous poursuivons ; il semble que nos rivaux nous ôtent ce qu’ils prennent pour eux. Or les biens éternels se communiquent sans se partager : ils ne font ni querelles, ni jalousies; ils ne souffrent ni ennemis , ni envieux , à cause qu’ils sont capables de satisfaire tous ceux qui ont le courage de les espérer : c’est là , c’est là , mes sœurs, c’est le vrai remède contre les inimitiés et la haine. Quel inalmepeut-on faire, si jen'aimc que les biens divins? je n’appréhende pas qu’on me les ravisse. Vous m’Atercz mes biens temporels , mais je les dédaigne et je les méprise ; j'ai porté mes espérances plus haut : je sais qu’ils n’ont que le nom de bien , que les mortels abusés leur donnent mal à propos; et moi, je veux aspirer à des biens solides : puisque vous ne sauriez m'ôter que des choses dont Je ne fais point d'état, vous ne sauriez me faire d’injure; parce que vous ne sauriez me procurer aucun mal. Il est vrai que vous me montrez une mauvaise volonté, mais une mauvaise volonté inutile : et pensez-vous que cela m'offense? Non non : appuyé sur mon Dieu , je suis infiniment au-dessus de votre colère et de votre envie; et si peu que j'aie de connaissance , il m'est aisé de juger qu'une mauvaise volonté sans effet est plus digne de compassion que de haine.

Vous voyez, mes sœurs, que les aversions que nous concevons ne viennent que de l'estime trop grande que nous faisons des biens corruptibles; et que toutes nos dissensions seraient à jamais terminées , si nous les méprisions comme ils le méritent. Mais je m'éloigne de mon sujet un peu trop longtemps : retournons A notre présent, et montrons que celui à qui nous l'offrons

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