‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 21 sur 243 · AVEC NOS FRERES · texte numérisé non relu

AVEC NOS FRERES

ne le peut recevoir que des âmes réconciliées. Je tranche en peu de mots ce raisonnement : vous prendrez le loisir d’y faire une reflexion sérieuse. Pcrmettez-moi encore, mes sœurs, que je parle en votre présence à cet ennemi irréconciliable qui vient présenter à Dieu des prièrçs qui viennent d’une âme envenimée par un cruel désir de vengeance.

As-tu vécu si innocemment, que tu n'aies jamais eu besoin de demander à Dieu la rémission de tes crimes? es-tu si assuré de toi -même, que tu puisses dire que tu n’auras plus Iwsoiu désormais d'une pareille miséricorde? Si tu reconnais que tu ns reçu de Dieu des grâces si signalées; de ta part ton ingratitude est extrême d’en refuser une si petite, qu’il a bien la bonté de te demander pour ton frère qui t’a offensé : si tu espères encore de grandes faveurs de lui , c’est une étrange folie de lui dénier ce qu’il te projwse en faveur de tes semblables. Furieux, qui ne veux pas pardonner, ne vois-tu pas que toi-même tu vas prononcer ta sentence? Si tu penses qu’il est juste de pardonner; tu te condamnes toi môme, en disant ce que tu ne fais pas : s’il n’est pas raisonnable qu’on t’oblige de pardonner à ton frère, combien moins est-il raisonnable que Dieu pardonne à son ennemi? Ainsi, quoi que tu puisses dire, tes paroles retomberont sur toi, et tu seras accablé partes propres raisons. Exagère tant que tu voudras la malice et l’ingratitude de tes ennemis ; ô Dieu î où te sauveras-tu si Dieu juge de tes actions avec la même rigueur! Ah! plutôt, mon cher frère, plutôt que d’entrer dans un examen si sévère, relâche-toi ; afin que Dieu se relâche. « Jugement sans miséricorde , si tu refuses de « faire miséricorde * : » grâce et miséricorde sans aucune aigreur, si tu pardonnes sans aucune aigreur. Pardonnez, et je pardonnerai \ Quidc nous ne voudrait acheter la rémission de crimes si énormes , tels que sont les nôtres , par l’oubli de quelques injures légères, qui ne nous paraissent grandes qu'à cause de notre ignorance et de l’aveugle témérité de nos passions Inconsidérées?

Cependant admirons, mes sœurs, la bonté ineffable de Dieu , qui aime si fort la miséricorde, que, non content de pardonner avec tant de libéralité tant de crimes qui se fout contre lui, il veut encore obliger tous les hommes à pardonner, et se sert pour cela de l’artifice le plus aimable dont jamais on se puisse aviser. Quelquefois quand nous voulons obtenir une grâce considérable de nos amis , nous attendons qu’euxraêmes ils viennent à nous pour nous demander

» Jac. u, is.

a Mallh. n, 14.

MKl'ET. — T. Itl.

quelque chose : c’est ainsi que fait ce bon Pere, qui désire sur toutes choses de voir la paix parmi ses enfants. Ah! dit-il, on l’a offensé; je veux qu’il pardonne : je sais que cela lui sera bien rude; mais il a besoin de moi tous les jours : bientôt, bientôt il faudra qu’il vienne lui-même pour me demander pardon de ses fautes ; c’est là, dit-il, que je l'attendrai. Pardonne, lui dirai-je, si tu veux que je te pardonne : je veux bien me relâcher, si tu te relâches. O miséricorde de notre Dieu, qui devient le négociateur do notre mutuelle réconciliation ! combien sont à plaindre ceux qui refusent des conditions si justes!

O Dieu! je frémis, chères sœurs, quand je considère ces faux chrétiens qui ne veulent pas pardonner; tous les jours ilsse condamnent euxmêmes , quand ils disent l’Oraison dominicale : Pardonnez, disent-ils , comme nous pardonnons Misérable, tu ne pardonnes pas; n*cst-ce pas comme si tu disais : Seigneur, ne me pardonnez pas; comme je ne veux pas pardonner? Ainsi cette sainte Oraison , en laquelle consiste toute ls bénédiction des fidèles , se tourne en malédiction et en anathème : et quels chrétiens sont-ce que ceux-ci, qui ne peuvent pas dire l'Oraison dominicale? Concluons que la prière n’est pas agréable, si elle ne vient d’une âme réconciliée.

* Notre autel est un autel de paix : Je sacrifice que nous célébrons, c’est ia passion de Jésus. Il est mort pour la réconciliation des ennemis : il ne demandait pas à son Père qu'il le vengeât des siens ; mais il le priait de leur pardonner : Non sc vin dicari, sed illis postulabat i g nos ci *. Ce sang a été répandu pour pacifier le ciel et la terre ; non-seulement les hommes à Dieu , mais les hommes entre eux et avec toutes les créatures. Le péché des hommes avait mis en guerre les créatures contre eux , et eux-mémes contre eux-mêmes : c’est pour leur donner la paix que Jésus a verse son sang. Catilina donne du sang à ses convives 3 : que si ce sang a lié entre eux une société de meurtres, de perfidies; le sang innocent du pacifique Jésus ne pourra-t-il pas lier parmi nous une sainte et véritable coucorde? i nus paniSy unum corpus mullisumus , omnes qui de uno pane participamus * : « Nous ne « sommes tous ensemble qu’un seul pain et un « seul corps; parce que nous participons tous à

' Matlh. Tl, 12.

• (Test Iri qui* devait commencer la second point <hi sermon , mais Doasuet ne Ta qu'ébauché sur son manuscrit , et il i\a laissé dans NUI d’iropcrfrcUon ou il se trouve Ici. ( Edit, de Ücforis. )

• S. Lea\ de Paaion. Dom. Serm. xi, cap. m.

• Sallust. Bell. Catilin. n*22.

4 I. Cor. x, 17.

SUR I.A BONTE ET LA RIGUEUR DE DIEU

- un même pain. • Quel regret a un pere , quand il voit ses enfants à sa table , mangeant un commun pain, et se regardant les uns les autres avec des yeux décoléré? Les hommes te reçoivent A la sidnte table; Jésus le grand I’ontife t'excommunie : Retire-toi, dit-il; u'approchc pas de mon autel , que tu ne sois réconcilié à ton frère.

SERMON

rocs

LE NEUVIÈME DIMANCHE APRÈS LA PENTECOtE.

Doririnp rxtravnsJinlc tic* raarrionllcs sur In Di* InlU*. Corohifii In trodre compassion du Sauveur pour le» hommes a été \ | vt* c*l efficace pendant les jour» de »n vie mortelle, et est meure agissante dans la félicité de la gloire. Conlianoe quVIIc d«dl non» inspirer : ctumnent non» d«*\ons l'imiter. Dru* mauieres dont il peut régner sur In hommes; l’uni' pleine de douceur, l’autre tout*? de rigueur. Exemple qu’il nous en donne dans sa conduite sur le peuple Juif. Leçon que nous devons tirer de la terrible vengeance qu’il exerce *ur ortie nation inûdele-

l’t appropinquavit, videos rivitatem , fie vil super caiu dicens : Quia si cognovisses et tu , el quittai) in Itac die tua, qu.e ad paceui libi; mine auleui absrondila suut ah oculis tuis.

Comme Jésus s'approchait de Jérusalem , considérant cette ville, il se mit à pleurer sur clic : Si tu avais connu, dit-il, du moins en ce jour qui t'est donné, ce qu'il faudrait que tu fisses pour avoir la paix! mais certes ces choses sont cachées à tes yeux. Luc. xix, 4 1 .

Gimmc on voit que de braves soldats, en quelques lieux écartés où les puissent avoir jetés les divers hasards de la guerre, ne laissent pas de marcher dans le temps préfix au rendez-vous de leurs troupes assigné par le général : de même le sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine, par lesquelles il allait prêchant la parole de vie; et sachant très-bien que telle était la volonté de son Père, qu’il se vint rendre dans Jérusalem , pour y subir peu de jours après la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville perfide , afin d'y célébrer cette pâque éternellement mémorable , et par ) institution de ses saints mystères, et par l’effusion de son sang. Comme donc il descendait le htigde la montagne des Olives; sitôt qu'il put découvrir celle cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnifiques , son temple la merveille du monde , unique et incomparable comme le Dieu auquel il était dédié : I - iis repassant en son esprit jusqu’à quel point cette ville devait être bientôt désolée, pour n’avoir point voulu suivre ses salutaires conseils, il

ne put retenir ses larmes; et, touché au vif en son cœur d’une tendre compassion, il commença sa plainte en ces termes : Jérusalem, cité de Dieu , dont les prophètes ont dit des choses si admirables 1 ,quc mon Père a choisie entre toutes les xilles du moude pour y faire adorer son saint nom; Jérusalem, que j’ai toujours si tendrement aimée , et dont j’ai chéri les habitants comme s’ils eussent été mes propres freres; mais Jérusalem, qui n’as payé mes bienfaits que d’ingratitude , qui as déjà mille fois dressé des embûches à ma vie, et enfin dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang : ah ! si tu reconnaissais , du moins eu ces jours qui te sont donnés pour faire pénitence, si tu reconnaissais les grâces que je t'ni présentées, et de quelle paix tu jouirais sous In douceur de mon empire , et combien est extrême le malheur de ne point suivre mes commandements! Mais, hélas! ta passion t'a voilé les yeux, et t’a rendue aveugle pour ta propre félicité : viendra, viendra le temps, et il te touche de près, que tes ennemis t’environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à l’étroit , et te renverseront de fond en comble , parce que tu n'as pas connu le temps dans lequel je t’ai visitée.

Il n’y eut jamais de doctrine si extravagante , que celle qu'enseignaient autrefois les marciouites, les plus Insensés hérétiques qui aient jamais troublé le repos de la sainte Église. Ils s’étaient figuré la Divinité d une étrange sorte : car, ne pouvant comprendre comment sa bonté si douce et si bienfaisante pouvait s'accorder avec sa justice si sexcre et si rigoureuse, iis divisèrent l’indiv isiblc essence de Dieu, ils séparèrent le Dieu bon d’avec le Dieu juste. Et voyez, s’il vous plaît, chrétiens, si vous auriez jamais entendu parler d’une pareille folie. Ils établirent deux dieux, deux premiers principes; dont fun, qui n’axait pour toute qualité qu’une bonté insensible et déraisonnable , semblable en ce point à ce dieu oisif et inutile tics épicuriens, craignait tellement d’être incommode à qui que ce fût, qu’il ne voulait pas même faire de la peiue aux méchants, et par ce moyen laissait régner le vice» son aise : d’où vient que Tertullien le nomme : « un dieu sous « l’empire duquel les péchés se réjouissaient : » Sub quo t Iclicta gauderent \

L’autre, à l’opposite, étant d'un naturel cruel et malin, toujours ruminant ù part soi quelque dessein de nous nuire , n’avait point d’autre plaisir que de tremper, disaient-ils, ses mains dans le sang, et tâchait de satisfaire sa mauvaise humeur par les délices de la vengeance : à quoi ils

1 Pu. I.XXXVI, 3.

* Mntxiun. liv. n, n® 13.

Page 1