GIS
Père envers les hommes, ne le sait pas, parce que* cela n’est pas compris dans ses instructions , ni dans tout ce qu’il a vu pour nous, ainsi que nous l'avons ; dit. Et le Fils de Dieu parle ainsi pour transporter en ! lui-même le mystère de notre ignorance, sans préjudice de la science qu’il avait d’ailleurs, et nous apprendre, non-seuleinent à ignorer, mais encore à confesser sans peine que nous ignorons; puisque | lui-même qui n’ignorait rien, et surtout qui n’ignorait pas cette heure dont il était le dispensateur, ayant trouvé un côté par où il pouvait dire qu’il l'ignorait , parce qu’il l’ignorait dans son corps et qu'il était de son dessein que son Église l’ignorât, il dit tout court qu’il l’ignore, et nous enseigne. à ne rougir pas de notre ignorance.
J'ignore donc de tout mon coeur, et ce mystère, et tous les autres que vous voulez me cacher, et que vous ne savez pas en moi ni pour moi. J’ignore le jour où vous viendrez, parce que vous m’avez dit que vous viendriez comme un voleur. Mais si on ne sait pas quand le voleur viendra, le voleur n’en sait pas moins quand il veut venir. Vous savez donc, voleur mystique! vous savez quand vous viendrez : et les enfants de ce siècle ne seront pas plus prudents, plus avisés dans leurs desseins, plus éclairés dans l’ordre qu’ils mettront à leur exécution, que vous qui êtes la lumière, même, la sagesse même. Vous savez donc, encore un coup, quand vous viendrez à la dérobée, demander à chacun de nous , et demander à tout le genre humain , le compte que nous vous devons de notre conduite. Vous le savez : et c’est pourquoi vous avez dit , que le père de famille ne sait pas l'heure du voleur, mais non pas que le voleur l’ignorât lui-même. Et vous avez dit: J cillez donc , parce que vous ne savez /ms a quelle heure le Seigneur viendra; et non pas que le Seigneur qui doit venir, l’ignore lui-même. Et vous avez dit, en continuant la parabole : Soyez prêts, parce que rous ne savez /tas a quelle heure viendra te FUs de l’homme ■.
Vous vous êtes aussi comparé à un père de famille, qui revenant de son voyage surprend son économe, en venant au jour que ce méchant serviteur ignore, et a f heure qu'il n'altetul pas *. Mais vous , vous êtes le Seigneur, vous êtes le père de famille, qui sait bien quand il doit venir; et si le serviteur est imprudent, le père de famille n’est pas pour cela ignorant de ses propres desseins. Vous savez donc , pour la dernière fois, quand vous voulez venir, et vous ne voulez pas que nous le sachions. Voilà que mon âme est prête, quand vous me la redemanderez ; mon compte est en étal ; recevez-le, et me jugez en vos miséricordes : voilà du moins ce qu’il faudrait pouvoir dire. O mon Sauveur , quand serai-je en cet état? quand pourrai-je dire de bonne foi : Mon cœur est prêt, 6 Dieu ! mon cœur est prêt 3 ?
• Matth. XXIV, «2, 43, 44. - * Aid. W. — * P « **l| *»
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
Rnitona profonde» de noire Sauveur d’user de res réserve»
myrtérieuse» pour l'instruction de son ftgllsc : mal* non
pour autoriser les homme» à tuer d'équivoques et de restrictions mentait*. Marc. Mil , 32.
Gardons-nous bien de conclure de ces réserves mystérieuses du langage de notre Sauveur, qu’il nous soit permis d’user dans nos discours de dissimulation , d’équivoque et de restriction de pensée; car il ne nous appartient pas de nous donner à nousmêmes divers personnages , selon lesquels nous puissions nier en un sens ce que nous avouerons en l’autre. Il ne nous appartient pas non plus de faire de nos réserves une instruction, un exemple d’humilité, une espèce de parabole dont il faille chercher le sens , un mystère dont il faille approfondir le secret. Jésus-Christ .a sa science comme Verbe, et tout y est compris, le présent, le passé, le futur, le possible, l’existant , tout en un mot ; tout ce qui est dans la science du Père ; car il est lui-même cette sc:ence, puisqu’il est son Verbe, sa raison, sa parole extérieure. Il a sa science comme homme, par rapport à sa perfection, et comme le dépositaire et l’exécuteur de tous les secrets de son Pcre. Tout ce qui regarde le genre humain est compris dans cette science, puisque toute puissance lui est donnée dans le ciel et dans la terre C’est lui qui doit tout faire; c’est lui qui doit venir pour juger. Son Père ne l’avertit pas à chaque moment, de ce qu’il aura à faire par son ordre; mais il lui donne tout d’un coup une pleine compréhension de tout le dessein dont il a l’exécution en son pouvoir : autrement il agirait comme nous , en foi , en obscurité, par morceaux, par pièces, au hasard en un certain se’ns, et à l'aveugle, sans entendre le rapport de chaque partie avec la lin de l’ouvrage et avec le tout. Il a outre cela sa science comme docteur de son Église, comme interprète envers elle des volontés de son Père; comme faisant avec elle un même corps. Dans cette science est compris tout ce qu’il faut que l’Église sache. Il fallait que l’Église sût Ses persécutions pour s’y préparer ; la chute prochaine des Juifs, afin qu’ils en fussent avertis, et qu’ils fissent pénitence; et pour ôter aux fidèles la tentation de croire que le déicide et les autres déloyautés de ce peuple, avec les cruautés qu’il a exercées sur la personne du Sauveur et de ses apôtres, demeurassent longtemps impunies : Jésus-Christ a su tout cela pour son Église, et il l’a expliqué. Il fallait que l’Église sût les signes du jugement à venir, afin d’être attentive à son approche. Jésus- Christ a su encore cela pour elle, et il l’a prédit. Il ne fallait pas qu’elle sût le temps ni l’heure : Jésus-Christ à cet égard ne le sait pas , et n’en dit rien à ses fidèles. Cette science, qui était en Jésus- Christ par rapport aux instructions qu’il devait donner à son Église, avait sa perfection et sa totalité, qui lui faisait dire : Je cous ai découvert comme à mes amis tout ce que J'ai ouf de mon Père » ; et encore : Je vous al tout prédit 3 ; tout ce qu’il fallait
* MaUh XXVIII , 18. — * Juan. XV , 15. — » Marc, nu , n.
que vous sussiez , tout ce que j’avais appris pour vous. Si je dis , pour vous renfermer dans ces bornes, que je ne sais pas le reste, j’ai mes raisons de parler ainsi selon la charge qui m’est imposée, selon le personnage que je fais : ne soyez pas assez téméraires pour vouloir ou critiquer ou imiter ce langage mystérieux qui ne vous convient pas : c’est à vous à dire avec sagesse et avec simplicité tout ensemble : Cela est : cela n’est point • : ne mentez pas ; ne vous trompez pas les uns les autres ; parce que vota êtes membres les uns des autres *.
Tâchons ici de nous revêtir de IVsprit de sincérité, à l’exemple de Jésus-Christ, qui, à la réserve de ces mystères, où il était obligé à nous ménager la lumière, nous a tout dit comme à ses amis, selon qu’il était convenable, et que nous le pouvions porter.
Ce qui doit être commun h ces deux grand» événements : séduction générale. Ibid.
Relisons les commencements de ce discours prophétique de Notre-Seigneur. Nous y trouverons les choses qui doivent être communes aux deux événements qu'il prédisait, à la ruine des Juifs, et au jour du jugement dernier : c’est que l’un et l’autre devait être précédé de grands mouvements, d’une grande persécution de l’Église , d’une grande séduction.
Scs disciples lui dirent en secret : Dites nous quami ces choses arriveront , et quel sera le signe de votre avènement , et de la consommation des siècles ? et Jésus leur répondit : Prenez garde à n’être pas séduits 3.
Souvenez-vous toujours qu’ils joignaient deux choses, la chute de Jérusalem, et le dernier jour, comme devant arriver dans le même temps. Et sans les désabuser d’abord , parce que cela n’était pas necessaire, Jésus-Christ leur va expliquer ce qui devait être commun à ces deux événements.
Prenez garde que personne ne vous séduise. Ils lui faisaient une demande curieuse : Quand ces choses arriveront-elles ? Il leur donne un avis utile : Prenez garde qu’on ne vous séduise ; comme s’il disait : Il vous importe peu de savoir quand arriveront ces choses ; mais ce qu’il faut que vous sachiez c’est qu’elles seront précédées d’une périlleuse et horrible tentation, pour vous séduire. Car il viendra plusieurs christs; et plusieurs seront trompés. C’est ce qui arriva devant la mine de Jérusalem, et aux environs de ces temps-là. C’est ce qui arrivera encore à la fin des siècles. Je suis venu au nom de mon Père , et vous ne me recevez pas : si un autre vient en son nom , vous le recevrez. C’est ce qui est déjà souvent arrivé aux Juifs : et quelque chose de semblable leur arrivera encore une fois vers la fin des siècles ; lorsque ce méchant , cet impie , qui s’assiéra dans le temple de Dieu, pour s’y montrer comme un Dieu , paraîtra arec des prodiges lrompeurst et arec toute sorte de sé-
' Matth. v, 17. — * Cotou. II?, t. Rph. iv, 23. — * MaUh. HIV , a. Mu IV. XIII, 4,6. Luc. XXI, 7, S.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
duc i ion; en sorte qu'ils soient livrés à l'esprit de mensonge, pour ne s’être pas voulu laisser gagner à l'amour de la vérité *. Ce qui convient parlai* tement avec la parole qu’on vient d’entendre de la bouche de Jésus-Christ, et semble fait pour marquer d'une façon particulière l’aveuglement volontaire avec l’endurcissement du peuple juif. Quoi qu’il en soit, le démon développera toute sa malignité aux approches du dernier jour : et la même chose arriva aux approches de la ruine de Jérusalem, n’y ayant jamais eu tant de faux christs, ni tant de faux prophètes. Remarquez dans saint Matthieu les versets 5, 1 1 , 23, 21, 25, 26 : et à peu près la même chose dans saint Marc et dans saint Luc.
loilà que je vous t’ai prédit : Prcncz-y garde *. La séduction sera si puissante, que Jésus-Christ ne craint point de dire qu 'elle ira , s'il se peut, jusqu’à induire en erreur même les élus 3. S’il se peut fait voir deux choses : l’une, l’extrême péril; l’autre, le secours présent de la main toute-puissante de Dieu.
Pesons ces paroles : considérons à quelles épreuves Dieu met notre foi ; jusqu’où il veut que nous lui soyons soumis; ce qu’ont à craindre les esprits superbes ; les pièges que Dieu permet qui leur soient tendus; combien ils sont délicats, combien subtils; combien il est dangereux que les saints mêmes ne s'y prennent : avec quelle frayeur et quel tremblement ils doivent donc opérer leur salut 4.
Cet esprit de séduction qui se développera tout entier à la fin des siècles , se fait souvent sentir avant ce temps dans les subtilités des hérétiques î une apparence de réforme; un air de piété et de modestie; des paroles douces, tirées le plus souvent de l’Écriture; une véhémente répréhension des abus criants , qui semble marquer un vrai zèle, une vraie horreur des vices , un vrai amour de la vertu. La chrétienté s'éineut : les nations se cantonnent : les élus, s’il se pouvait, devaient être pris dans ce piège. Mais ceux qui y ont été pris doivent songer que nous aurons bien à soutenir d'autres illusions à la fin des siècles; une hypocrisie bien plus délicate, bien plus raffinée : lorsque les prodiges trompeurs se joindront à une doctrine séduisante. O Dieu, je tremble pour ceux qui seront mis à cette épreuve! Tremblez dès à présent à la tromperie de vos passions, aux belles couleurs dont elles parent vos vices secrets , à ces instincts trompeurs de l’ennemi, à ces illusions secrètes que vous prenez pour inspirations. Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute 5; Ab! c’est de quoi séduire, s’il se peut, jusqu’aux élus. Concluez avec saint Paul : Opérez votre salut avec crainte et tremblement. Mais ne croyez pas l’opérer de vousmême. Croyez que c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire6 : opérez, et croyez que Dieu opère : ne soyez ni lâche ni présomptueux : abandonnez-vous à cette gr;lce qui agit en vous, mais avec une courageuse et fidèle coopération : c’est ce
■ Jmm. v. 43.— * If. Thess, n. 8, 4,0, 10, U.— 3 Matth. »\»r, 25. Afarr.xiu, 23. — • Ma U h. MIT, 24. — » Philip, n , '*• — • Matlh. ju, 15. — ’ Philip, n, 12, IJ.
qui soutient les élus; c’est ce qui les einjtéche de périr.
Les élus , s il se peut , seront induits à erreur ». S'il se peut. Cela donc ne se peut pas : une main toute-puissante, contre laquelle rien ne prévaut, détourné ce coup. O conduite miséricordieuse et toute-puissante, qui empêchez vos élus de pouvoir périr, je vous reconnaisse vous adore, je m'abandonne à vous! mais dans cet esprit qui , en nous disant : Dieu opère , nous dit en même temps : Opérez, travaillez, agissez avec une infatigable ferveur.
Le même sujet- Guerres, famines, pesles, tremblements de terre; maux extrêmes. Man. un, aa.
Un grand mouvement dans le monde : îles guerres, des bruits de guerre, des pestes, des famines, des tremblements de terre ». seront les tristes avantcoureurs de ces deux événements. Voyez-les en saint Mattli., xxiv, 6, 7 , et la même chose en saint Marc et en saint Luc. Cest ce qui arriva un peu devant la guerre de Judée, et dans la dernière année de Néron : c'est ce qui arrivera encore d'une manière plus formidable aux approches du dernier jour.
Des guerres, îles brûlis de guerre : de grandes guerres en effet; de plus grandes appréhensions de mouvements nouveaux : il semblera que l'esprit de guerre, les haines, les jalousies, la nature même voudra enfanter quelque chose de funeste aux grands États ; on remarquera dans le monde un esprit d'ébranlement universel. Au milieu de tout ce tumulte, prenez garde de n (trépas troublés; car il faut que cela arricc, et ce n'est pas encore la fin s.
De quoi donc sera-t-on troublé , si on ne l'est de telles choses? de rien du tout. Car le chrétien n'est troublé de rien que de son péché, et de la colère de Dieu qui le doit punir. Prenez donc garde de n’étre point troublés. V ous vous enquérez de ce qui se passe, non-seulement avec curiosité, mois encore avec frayeur ; que deviendront ees grandes armées qui sont en présence? Quel ravage, quel embrasement, quel carnage, quel déluge de maux, si une fois la digue est rompue! ali! je m’en meurs! Vous n’étes pas clirétien. I.e sort des empires est entre les mains de Dieu : ils meurent en leur temps comme le reste des choses humaines. Priez pour votre patrie; humiliez-vous; faites pénitence ; mais ne craignez point; ne vous troublez pas : il faut' que cela arrive. Il le faut non par une aveugle et fatale nécessité qui nous mettrait au désespoir : mais il le faut par une raison , par une sagesse, par une bonté qui prépare de grands biens par tous ce* maux. Se craignez point, petit troupeau , puisque le royaume quil a plu à votre Père céleste de vous préparer > est hors (l'atteinte. Toutes les puissances ennemies, visibles et invisibles, n'ont point de prise dessus , et il ne vous peut être ravi.
C'est Ici le commencement des douleurs *, des douleurs de l'enfantement; de celles qui fout jeter
' J tare. XXIII, 52. — ■ Uurr. ïm, 7, S. Luc. xxi, », 10. II.— » Mnllh. XXIV, 6. — 4 Luc. lu, M. — > Matlh. ixir, 8.
-510 MÉDITATIONS SUR L’KVANGILE.
de plus grands cris; qui s'augmentent de plus en plus : on croit être à la fin, ce n'est encore qu'un commencement.
Quoi! ce mouvement effroyable des royaumes qui s'entrechoquent, ces famines , ces pestes, ces tremblements de terre, ne sont que le commencement des douleurs ! O Dieu ! que vos derniers coups sont redoutables, si ceux-là qui sont si terribles, dont on ne peut seulement entendre les noms sans 6tre saisi de frayeur, ne sont qu’un prélude ! Il est ainsi. Seigneur, il est ainsi. Par tous ces grands coups , les corps seuls sont menacés : mais voici ce qui est terrible, au delà de toutes les terreurs : Craignez, craignez celui qui, après avoir fait mourir le corps , enverra là me dans la gène. Oui, je vous le dis , craignez celui-là '. O Seigneur! si je sais bien craindre cela, je ne craindrai autre chose; et je verrai tous les éléments se mêler et la nature se confondre, sans effroi. Ah! je ne puis craindre que ce qui tue l'Ame ; mais je puis ne le craindre pas, si je commence sérieusement à me convertir. Je n’ai rien à penser que la pénitence , ni rien à craindre que de mourir dans mon péché. Mourir ce n'est rien, de quelque douleur que la mort soit accompagnée; quelque étrange, quelque imprévue, quelque cruelle et insupportable que la mort paraisse. Mourir dans le péché, c'est tout le mal , et le seul qui soit à craindre. Malheureux, ingrats, pécheurs endurcis : file, vite ; convertissezvous , et vivez*.
LXXXJl* JOUR.
Persécution terrible de rÊgliae, trahisons, charité refroidie.
Marc. XIII , 32.
Un autre avant-coureur, la persécution. Elle a ces terribles circonstances : une haine implacable de tout le genre humain contre l'Église; la fureur au dehors, la trahison au dedans : on se livrera les uns les autres; les frères livreront leurs frères, et le père même son enfant; les enfants sc soulèveront contre leurs pères, et les familles mêmes seront divisées : les scandales seront horribles , à cause des chutes fréquentes de ceux qu'on croyait les plus fermes. Au milieu de tout cela la séduction redoublera, et de faux docteurs gagneront ceux que la violence n’aurait pu abattre : la cruauté et la séduction iront ensemble au dernier degré. Cest ce qui est arrivé à l’Église naissante, à commencer vers les dernières années de Néron , un peu avant la guerre de Judée. C’est ce qui arrivera d'une manière bien plus terrible à la fin des siècles 3.
Ce n’était pas une chose aisée à prédire, comme on le pourrait penser d'abord, qu'une telle haine, et une telle persécution contre l'Eglise ; et on n’aurait pas pu prévoir que le monde qui laissait en paix toutes les religions, et jusqu’aux sectes les plus impies, comme celle des épicuriens, ne pourrait souffrir le christianisme. Mais Jésus-Christ l’a voulu
• Luc. lit , S. — * Ezcch. XTUI , 32. — 3 Matth. XXIV , 9 et teqq. Marc, xm, 12. Luc. xxi.
prédire, et avertir ses fidèles d’une chose aussi singulière, et jusqu'alors autant inouïe que celle-là.
11 joint, selon sa coutume, la consolation aux maux. Tout le monde vous haïra : mais vous ne perdrez pas un seul chereu; vous posséderez votre âme par votre patience 1 ; non en combattant, mais en souffrant, l otis serez traînés à tous les tribunaux , comme de* criminels ; mais cela leur sera en témoignage * : vous y paraîtrez comme des témoins de la vérité, comme les maîtres du genre humain : Je vous dtmnerai une bouche que nulle impudence, nulle violence ne pourra fermer; une sagesse, une. force contre laquelle il n'g aura /xiint de résistance 3 : vous n’a tirez rien à préméditer .le Saint- Esprit par fera par votre bouche* : et le reste qu’on peut voir dans l’Évangile.
Ce qui sera de plus déplorable, c'est que ta malice s’augmentant sans fin , la charité se refroidira dans la multitude * : c'est ce qui arriva à saint Paul , lorsqu'il disait : Tous m’ont quitté: personne ne m'a assisté dans ma première défense : Uémas même m’a abandonné, attiré par l’amour de ce siècle : il n'y a que Luc avec moi: qu'il ne leur soit point imputé 6. Mais ce refroidissement de la charité dans ses frères , ne changeait point envers eux le cœur de Paul. Ce refroidissement de la charité paraîtra beaucoup davantage dans la fin des siècles : car, lorsque le fils de l'homme viendra , pensezvous qu 'il trouve de la foi sur la terre 7 ?
Mais à ce comble de maux , il n’y a qu'un seul remède : Qui jfersécèrcra jusqu’à la fin sera sauvé*. Remarquez ce mot -.jusqu’à la fin. Dix ans, vingt ans, trente ans, cinquante ans, ce n’est rien : il faut aller jusqu'à la fin. No vous lasser, point de travailler; car la moisson que vous recueillerez , sera éternelle.
Il faut que cet Évangile soit prêché par toute la terre 9 : de peur qu'on ne pense que la persécution qu’on vient de voir si déchaînée, en arrête le cours. Paul était lié : mais la parole de Dieu ne l’était pns *° courait ", dit cet apôtre : le bruit en retentissait par toute la terre : la foi des Romains y était annoncée 11 : T Evangile , qui était venu jusqu à Colosse , était , et fructifiait , et croissait en même temps jxiv tout le monde ,3. Ainsi la prédiction du Sauveur s'accomplissait déjà en quelque façon , avant la dissi|»alion des Juifs : mais le graud accomplissement en est réservé à la fin des siècles, et la prédication aura percé par tout le monde avant qu'il finisse.
O Dieu ! donnez vigueur à votre parole : bénissez les prédicateurs apostoliques : envoyez vos ouvriers dans cette grande moisson , que votre ennemi ravage. O Seigneur ! je me joins en esprit à ces hérauts de votre Évangile, et à ceux qui croiront en vous par leur parole. Sanctiliez-les en vérité, et que leur sainteté naissante réparu les ravages que fait
* Luc- XXI, 17, 18, l!>. — * Ibid. 12, 13, et Mure. xill, v et MHiq. — 3 Imc. xxi , H , 1S. — * Matth. x . la, ail. — * Ibid. XXIV, 12. — • IL Tint. IV, B, II, 16. — ’ Luc. \VIU, 8. —
• Matth. XXIV, 13. — » Ibid. 14. — •• II. Tint. ||, ». u j|. Thcss. lll, I. — 11 Rom. I, 8. — '* Coins» l, G.
MÉDITATIONS SUT* L'ÉVANGILE
le péché dans votre héritage. Sauvons-nous , sautons-nous de ia corruption de cette race mauvaise. Mon âme , sauve-toi toi-méme : d Dieu ! sauvez-moi ; je péris.
LXXXIII* JOUR
Réflexions sur plusieurs circonstances de ces deux événements. Mure, xiu , 32.
Priez que votre fuite n’arrive point durant C hiver ou dans le jour du sabbat : vous aurez besoin des plus grands jours, de la saison la moins embarrassante, de la liberté d'agir la plus entière, ! pour précipiter votre fuite dans les déserts et dans les montagnes, et pourvoir à tant de pressants besoins. Jamais il n'y eut , jamais il n’y aura d’affliction semblable : jamais peuple n'aura été ni ne sera plus impitoyablement livré à la vengeance : et si Dieu n'avait abrégé le temps nul homme ne se sauverait : mais Dieu a abrégé le temps pour l'amour de ses élus • . Ce fléau de Dieu sera si terrible , et la force en sera si insupportable, qu'il y aurait de quoi accabler tout le genre humain. Mais il fallait qu'il restât des hommes sur la terre pour enfanter les élus et les saints, qu'il y avait encore à recueillir. Voilà un sens. Dieu fléchi par les prières de ses élus, a tempéré sa colère : ils sont le sel de la terre, pour en empêcher la totale corruption : il faut qu'ils y soient répandus deçà et delà , et de tous côtés : autrement le genre humain, qui n'est conservé que pour eux , périrait en entier : c’est un autre sens. Le dernier : Dieu a abrégé le temps des souffrances, de peur que ses élus n’en fussent enfin accablés : et il u'a pas voulu qu'ils fussent tentés par-dessus leurs forces.
Pour l’amour des élus qu'il a choisis , dit saint Marc *. Ils ne sont pas élus par un autre : c'est par lui-méme : l'amour qui les lui a fait élire, l'oblige à tout faire pour eux; et il n'épargne la terre qu'à leur considération.
Respectons les saints qui sont parmi nous; nous leur devons tout : et Dieu s'apaise en les voyant; coinmo un père qui voit ses enfants parmi ses ennemis, retient sa main. Après la séparation, que n'auront pas à souffrir les pécheurs !
Ce qui est vrai en un certain sens , à l’égard des Juifs, est encore plus véritable à l’égard de tout ruuivers, dans les approches du dernier jour : après que la patience de ses saints aura été épurée jusqu’au degré qu'il voulait , il mettra fin au temps des épreuves, pour donner lieu aux récompenses.
S’il y a cinquante justes dans Sodome, s’il y en a quarante y s'il y en a dix, je pardonnerai pour l'amour deux à toute la ville3. Dieu aime tant les siens, que non-seulement il les épargne, mais il épargne les autres pour l'amour d'eux. .Si on n'aimait pas les justes, ni on ne les protégeait pas^pour eux-mêmes, il les faudrait protéger pour le bien public. Que notre maison soit leur asile : que nos bras leur soient toujours ouverts : que notre secours
' Matth. xuv, 20 , 21 , 22. — * Marc. XIII, 20. — 3 Ccn. XVIII, 20, 28 et seqq.
les suive partout. Les prêtres , les religieui le, représentent par leur état.
Réflexions sur d’autres circonstances. Ibid.
Si l’on vous dit : Le voici dans le désert ; le voici dans les lieux retirés de la maison : ne le croyez point1. Ceci regarde les derniers temps , lorsque les | Juifs fatigués de tant attendre, et d'avoir si souj vent été. trompés sur le sujet du Messie , s'en diront les uns aux outres des nouvelles comme en secret : Il est venu y mais il se cache; il est dans ce désert i il est dans les lieux secrets de celle maison : ne croyez point tout cela. Ce n’est plus le temps qu’il doit venir de celte sorte, d’une maison I particulière, d’une ville obscure, d’un désert; tani tôt caché, 'tantôt découvert : il paraîtra tout d’un j coup avec un éclat surprenant; el un éclair ne se ! fait pas voir plus rapidement du levant jusqu'au \ couchant , et d'un côté du ciel à l'autre, que le Fils j de l’homme paraîtra dans toute la terre *. Voilà la première chose qu’il marque de ce grand évé- | nement : une apparition soudaine, et un éclat, qui en un moment se fera sentir d'une extrémité du monde à l'autre. Mais voici la seconde : Où sera le corps , là s' assembleront les aigles 3. Si les aigles sentent leur proie de si loin , el s'assemblent rapidement de toutes parts autour d'un eorps mort : combien plus s'assembleront les élus où sera le Fils de l'homme !
Le grec porte, au lieu de corps, un corps mort , un cadavre : et le Fils de Dieu se compare à un corps de cette sorte , à cause que les élus seront assemblés par le mystère de sa mort ; et que c'est par là qu'ils auront part à sa résurrection. Tout cela regarde visiblement l'apparition dernière, et le dernier jour de Jésus-Christ. Et c’est pourquoi il ajoute : Mais aussitôt après l’affliction de ces jours-là , de ces jours où le Fils de l'homme devra paraître si vite, et rassembler autour de lui tous les élus : aussitôt après cette affliction ; car il a dit qu’il y en aurait d’étranges vers ces jours-là: le soleil s'obscurcira : et le reste L
Il ne faut donc pas entendre celle affliction ni ces jours, de l'affliction ou des jours qui seront fâcheux pour les Juifs ; mais de l’affliction de tout l'univers , vers le jour où le Fils de Dieu devra paraître, qui sont ceux dont il venait de parler. Le meme paraît dans saint Marc : Mais dans ces jourslà, dans cette affliction-là, le soleil s’ obscurcira3',
| et le reste. Comme s’il disait : Il arrivera de grands maux aux Juifs ; mais ce n'est point dans ces maux , ou dans ces temps, qu’arriveront ces prodiges du soleil obscurci , et les autres ; mais dans ces jours dont je viens de parler, dans ces jours où le Fils de l’homme devra paraître ; aux approches de cette dernière apparition , et peu apres les afflictions dont elle sera précédée, le soleil s'obscurcira ; et le reste.
1 Matth. XXIV, 26. — * Ibid. 27. — » Luc. xvfl, 24. Mattl. XXIV , 28. — * Ibid. XXIV , 22. — 3 Marc, xm, 24.
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MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
M citons -nous en esprit dans ce dernier jour, si heureux pour les uns, si funeste aux autres. Représentons-nous l'étonnement où l’on sera de cette nouvelle lumière que jettera le Sauveur, de ce prodigieux éclat qui se fera sentir d’une extrémité du inonde a l’autre avec la rapidité d’un éclair. Contemplons ces aigles mystiques, les esprits sublimes à qui le monde n’aura rien été, et qui u'auronl pas été troublés de tant de persécutions, ni de cet ébranlement universel de la nature éperdue , prendre tout à coup leur vol, et, comme dit saint Paul , être enlevés dans les nuées, au milieu des airs , à la rencontre de Jésus-Christ , pour être ensuite toujours avec lui*. Heureux jour! heureux spectacle! heureux changement! heureux ceux qui verront ce beau feu , cet éclair nouveau , cette vive et admirable lumière : qui verront ce corps que la mort a consacré à notre salut ; ces aigles qui voleront après, et qui seront enlevés avec lui! Soyons de ces aigles, par la contemplation en foi et en vérité, et par une noble élévation au-dessus des choses mortelles. Faisons notre proie de ce corps , que la mort a fait notre. Nous l’avons dans l’eucharistie, ce corps mort autrefois, à présent vivant, mais couvert d’un signe de mort : dévorons-Ie; prenons-en toute la substance, tout le suc. Vivons de Jésus et de sa vérité , et de ses souffrances , et de sa mort , qui est notre vie : imitons-la ; portons-la sur nous : Portons sur nos corps la mortification de Jésus ; afin que la ulede Jésus paraisse en nous \ Si parmi les ténèbres du monde, et celles qui nous environnent, il lui platt de faire tout à coup reluire sur nous comme une espèce d'cclair , une lumière rapide qui se répande en un moment dans toute notre âme, et qui se fasse sentir de la partie haute jusqu’à la plus basse; ô lumière, je vous adore! ô lumière, je vous veux suivre! Si vous vous retirez comme un éclair, et que vous laissiez mes yeux éblouis d’un éclat si vif , je me souviendrai de vous avoir vue : je me réjouirai de l’espérance de vous revoir à d’autres moments; je tâcherai de mettre à profit tout ce que vous me montrerez dans ces moments rapides : et j’aspirerai nuit et jour à ce jour unique de l’éternité, où vous luirez sans vous retirer, sans être obscurcie; où votre levant sera sans couchant; où nous jouirons à jamais de vous, ô Père ! 6 Fils! 6 Saint-Esprit ! qui êtes la véritable it seule lumière.
LXXXVe JOUR.
mtractions à recueillir. Se tenir prêt : veiller il toute heure.
L'un prb, I’«utre laissé. Mutth. XXIV, 37, 51. Marc, xill,
33, 37. Lac. XVII, 34.
De tout ce que nous avons vu, il y avait deux sortes d’instructions particulières à recueillir. Dans la ruine de Jérusalem il y avait à s’en sauver par la fuite : Mors que ceux qui sont dans ta Judée s’enfuient aux montagnes 3. C’est ce que firent les chrétiens, qui s'enfuirent en effet vers les pays mon-
1 I. TAr«. rv, 17. — *11. Cor. IV. 10. — î Matih. xilT,
tagnards, a la ville de Pella, comme marquent les histoires : ce qui fut cause qu'on ne voit point qu’iis aient souffert en Jérusalem, ni qu’il s’y en soit trouvé aucun durant le siège de Tite. A l’égard des calamités qui devaient arriver à la fin du monde, il fallait ne pas songer à s’en sauver, puisqu'elles sont universelles et inévitables; mais s’y préparer : et cette préparation nous est expliquée dans le reste de ce chapitre.
Elle consiste, premièrement, à veiller, à être attentif, à se tenir toujours prêt, en accompagnant de prières son attention et sa diligence : Prenez garde, veillez et priez : car vous ne savez pas le temps, ni si le niait re viendra sur le soir, ou vers le minuit , ou au chant du coq , ou le matin ». / ' citiez donc , cl priez en tout temps, afin d'être rendus dignes d'éviter ces choses, c’est-à-dire la rigueur du dernier jugement, et de comparaître devant le FU* de l'homme1. Il ne faut donc pas seulement prier, mais prier en tout temps.
Secondement : Il faut songer à l’effet de ce terrible jugement ; de deux qui seront ensemble , F un sera pris et l'autre laissé1. Et pour aller où? Oit sera le corps , la s assembleront les aigles. Qui ne tremblerait, en voyant tout à coup une si terrible séparation? L’un enlevé à Jésus -Christ, l’autre laissé au milieu des maux, d’où il ne sortira que pour rentrer dans de plus grands, et u'en sortir jamais !
Troisièmement : il ne faut point reculer ni regarder en arrière : Soutenez-vous de la femme de Lot * , qui , pour avoir seulement tourné la tête vers Sodome, reçut uu châtiment si prompt et si rigoureux. Il ne suffit pas d’éviter les mauvaises compagnies, ni de fuir le monde qu’on a quitté; il ne faut pas seulement tourner les yeux de ce coté-là.
Quatrièmement : il faut faire toutes ses actions avec une activité et une diligence extraordinaire; se sauver à quelque prix que ce soit ; laisser périr beaucoup de choses qu’on aimerait, plutdt que de hasarder son salut : si l'on est dans le haut de la maison, ne se point embarrasser de sauver les meubles qui sont en bas*; se contenter de sauver ce qui est en haut; emporter et sauver d’abord à la corruption tout ce qu’on peut; ne pas dire: Je laisserai cela, mais je retournerai demain le quérir; demain je commencerai à me corriger de ce vice, je me contenterai pour aujourd’hui de modérer celuici. Ne laissez rien qu’il vous faille aller requérir : ne laissez rien à faire à une autre fois; car le temps vous manquera tout à coup , et votre attente sera vaine.
Cinquièmement : il faut se retirer de tout ce qui attache trop l’esprit, de tout oe qui appesantit le cœur; a t non-seulement de l'ivrognerie, où la raison est absorbée, mais encore de la bonne chère, et des soins de celle vie6. Et sur les soins de la vie, il faut remarquer ces paroles : Jux jours de Aoé ils buvaient , ils mangeaient fils se mariaient , i/sma-
* Marc. Xlll, 33, 34, 35. — » Luc. XXI, 86.— > Afe/M. XXIV, *0, 41. Luc. XVII, 34 . 35 , 3«, 37. — * Ibid. XVII, 31 , 33. — • Ibid. 31. Matth. XXIV, 17, 18. — •Luc. xxi, 34.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
riaient leurs enfants : et aux jours de Lot ils buvaient et mangeaient , ils vendaient et ils achetaient, ils plantaient et ils bâtissaient : et ils périrent tout d'un coup dans les eaux du déluge , et par le feu du ciel1. Car il ne dit pas : Ils tuaient, ils commettaient des adultères , et le reste : il parle des occupations les plus ordinaires et les plus innocentes de la vie : parce qu’elles occupent, elles embarrassent, elles accablent, elles enchantent, elles attachent, elles trompent, en nous menant d’un soin à un autre et d'une affaire à une autre. Il ne suffit donc pas d’éviter les actions criminelles; mais il faut encore prendre garde à ne se pas laisser jeter par les autres dans cet esprit d’empressement et d’occupation, qui fait qu’on n’est jamais à soi.
Sixièmement : on ne saurait assez songer au grand mal dont nous sommes menacés. Ce sera comme le déluge, aux tcmps'de Noé; comme le feu du ciel, aux temps de Lot; comme un lacet où nous serons pris tout à coup 1 , à la manière des oiseaux, par un vain appât, pour être la proie de ceux qui veulent nous dévorer. Le mauvais serviteur, qui ne songeait qu’à passer sa vie dans le plaisir, se trouvera tout d’un coup séparé de Dieu , de sa grâce , de tout le bien : et Usera mis avec les hypocrites , où il y aura un pleur et un grincement de dents 3 éternel. Terribles paroles : séparé, mis avec les hypocrites : pleur et grincement de dents , et douleur jusqu'à la rage! A quoi donc penserons-nous, si nous ne pensons à ces choses? Ah! périssent toutes nos pensées, afin que celles-là vivent seules dans nos cœurs !
Le Père de famille : ses serviteurs : la figure du voleur. !
Matlh. XXIV, 46, 46,47. Lue. xil, 41, 44.
Conférez le chapitre xxiv de saint Matthieu, de- I puis le f. 45 jusqu'à la fin, avec le chapitre xu de saint Luc, depuis le jè. 35 jusqu’au 49.
Le Fils de Dieu instruit ici, premièrement tous les chrétiens, sous la figure du père de famille , et de ses serviteurs : et encore sous la ligure du même père de famille , et d’un voleur. Secondement , il instruit en particulier les supérieurs ecclésiastiques, sous la figure du père de famille qui retourne à sa maison , et de son économe ou principal domestique qui le doit atteudre.
Voici pour les premiers ce que nous trouvons dans saint Luc. Premièrement : Les reins ceints* : c’est-à-dire les passions resserrées, comme une j robe qui se répandrait faute de ceinture. C’est l’état ■ d'un homme laborieux et toujours prêt à marcher. Car lorsque l'âme se répand dans les passions, elle est lâche, sans force, sans ordre, sans bienséance.
Secondement : Des flambeaux allumés à la main. C’est encore l’état d’un homme prêt à aller au-devant du maître , à quelque heure de la nuit qu'il vienne, pour l’éclairer.
Des lampes allumées : c’est un esprit attentif,
* Luc. xvn , 26 , 27 , 2S , 29. — » Ibid. XXI , 36. — » Matth XXIV ,61.-4 J, uc. XII, 3i.
et un cœur ardent. On a comme des flambeaux en soi-même, dans le fond du raisonnement; mais ils ne sont allumés que par l’attention. Que sert d’avoir de l’esprit, du raisonnement, de la foi même, si tout cela n’est réveillé par l’attention? autant que nous serviraient des flambeaux bien préparés dans notre coffre, mais sans amorce, sans feu.
Les lampes allumées à la main , sont aussi le bon exemple. Ce n’est pas assez de l’attention ; il en faut venir aux œuvres , à l'application sur nousmêmoe : autrement le flambeau nous est inutile.
Troisièmement : Semblables à des hommes qui attendent * ; par conséquent très-attentifs : et qui attendent-ils? Leur maître; celui qui les peut punir, pour peu qu’il les trouve négligents.
Quatrièmement : Quand il viendra, et qu'il frappera. 11 vient à chaque moment : car chaque heure nous avance vers la mort. Il frappe par les maladies : il faut donc être attentif, et se tenir prêt dès le premier coup. Mais à peine s’éveille-t-on au dernier, et lorsque la mort est déjà presque dans le cœur : et alors il n’y a plus de flambeaux , plus d'attention, ni de réflexion : tout est presque éteint.
Cinquièmement : Aussitôt ils lui ouvrent. Comme tout ici est actif! Il faut ouvrir soi-même au maître qui vient, être bien aise de le recevoir : mais ouvrir avec diligence, aussitôt : ouvrir par conséquent avec joie ; ne pas murmurer, ne pas se plaindre de la mort qui vient si têt. Au reste, il n’a pas besoin qu'on lui ouvre, afin qu’il prenne notre âme qu’il vient requérir; car il saura bien la reprendre sans qu'on la lui donne. Bon gré, mal gré, il faut mourir : et souvent il frappe si fort, que les portes brisées s’ouvrent d’elles-mêmes, sans que vous ayez le loisir d’ouvrir ni de lui offrir vous-méme votre âme qu’il vous redemande. U n’a donc que faire de vous pour la retirer : mois pour l’amour de vous, afin que vous puissiez lui en faire le sacrifice , il veut que ce soit vous qui lui ouvriez, et promptement, et avec joie, puisque vous ouvrez, non pas à la mort, mais à un maître bienfaisant.
Car, sixièmement, s'il trouve ses serviteurs vigilants , il se retroussera , et les fera asseoir , et passera de l'un à l’autre pour les servir ». Il ne faut pas chercher dans les paraboles à tout expliquer : il y a des circonstances, comme celles-ci, qui ne servent que pour la peinture. Le fond est ici, que Jésus-Christ s'est fait serviteur 1 de ses fidèles. Le l its de l'homme , dit-il , est venu servir, et cc service est de se donner lui-même en rédemption pour plusieurs l. C’est de lui que nous tenons tout, et en ce monde et en l'autre : et nul ne demeurera sans récompense; car il passera de l’un à l’autre pour les servir tous. Il leur donnera abondamment tous les biens; car pour lui il n'a pas besoin de vos services, ni de rien : il est heureux , il est dans la gloire. Il vient pour vous; et sous la figure de la mort, qui vous parait
• Luc. XII, 36. — » Ibid. 37. — * Matlh. XX, 28.
MEDITATIONS SUR L’EVANGILE
si hideuse, il vous apporte sa grâce, son royaume, sa félicité éternelle, des richesses inestimables, des plaisirs sans fin. Ouvrez donc à un si bon maître; et donnez-lui de bon cœur cette âme, qu’il ne redemande que pour la rendre bienheureuse.
Septièmement : S'il vient à la seconde veille , et s'il vient à la troisième «. Remarquez : il ne parle point qu’il vienne jamais de jour : il surprend toujours. On ne le voit pas, et il se cache dans les ombres de la nuit; et cependant l’homme insensé veut le deviner. Je me porte bien, je ne mourrai pas; on se donne toujours bien des années; et cependant l’expérience fait voir qu’il surprend toujours : *7 vient à V heure qu'on n’attend pas, et au jour quon n’espère pas ».
Huitièmement : ce père de famille, qui vient avec tant d’amour, pour nous donner des biens éternels sous la figure de la mort, prend encore une autre figure, celle d’un voleur 3, c'est-à-dire celle d'un ennemi, qui vient nous ravir tout ce que nous possédons et que nous aimons. Premièrement, les biens temporels et les plaisirs des sens, dont nous faisions notre bonheur. Tout d’un coup tout nous sera enlevé ; ces biens passeront en d'autres mains : ces plaisirs se dissiperont comme une fumée, comme une paille que le vent emporte. Secondement, il nous ùtera les biens spirituels : tant de pensées de conversion , tant de désirs imparfaits qui nous amusaient, qui nous endormaient dans la mort. Tout cela nous sera ôté; et nous verrons, malgré tous ces faibles commencements de bonne volonté, de bons sentiments e( de vertus, qui nous faisaient dire : Je suis riche : nous verrons que nous sommes pauvres, misérables, aveugles , nus , dignes de pitié; ou plutôt indignes de pitié, à cause de notre malice; sans aucun de ces biens qui nous ouvrent la porte du ciel, ainsi qu’il est écrit dans l’Apocalypse 4.
En neuvième et dernier lieu. Pesons ce mot : Soyez prêt 5. Que vos comptes soient en état : que vos dettes soient payées : que vos desseins soient accomplis ; car après ce moment il n'y a rien à espérer. Quelle angoisse! quelles sueurs à la vue de ce maître rigoureux qui vous pressera de rendre compte! Vous payerez par le dernier et inévitable supplice ce que vous n'aurez pas volontairement payé par vos bonnes œuvres.
LXXXVIl* JOUR.
L’économe üdèle et prudent : sa récompense. Matth. xxiv, 45, 40 , 47. Luc. XII, 41, il.
Pierre lui dit : Seigneur , est-ce pour nous que vous dites cette parabole , ou pour tout le monde 6 ? Nous tromperez- vous comme les autres, nous qui sommes les dispensateurs de vos mystères? Nous serez-vous un voleur qui nous surprendra, ou un maître impitoyable qui arrivera tout d’un coup pour nous punir? Il lui répond par sa pa-
1 Luc, XII , 28. — * Mrttth. XXIV, 50. — * Luc. XXII, 30. — ’
• Apoc. iil, 17. — 5 Matth. xxiv, A4. —«Luc. xu, 41.
rabolc de l'économe, ou do l’intendant d’une maison, à qui le maître a donné la charge de tout, et en particulier celle de ses conserviteurs. C’est la figure des supérieurs et supérieures, chacun selon son degré, et le poste où il est établi.
Le maître a établi cet économe , cet intendant , ce dispensateur, pou r ét re fidèle ; pour être prudent ; pour donner la nourriture à sa famille; pour la lui donner dans le temps ; pour la lui donner avec mesure *. Te voilà, ô Pierre! Vous voilà, pasteurs! Il faut être fidèles : donner fidèlement ce que le maître a mis en vos mains pour le distribuer, les instructions, les sacrements. Voilà ce que c’est qu’être fidèles : ne s’attribuer rien; ne rien retenir de ce qu'il a voulu que vous donnassiez. O économe! ô intendant spirituel! tu n’as rien à toi, tu n’as rien pour toi, puisque toimême tu es tout aux autres : Tout est à vous, soit Paul , soit Céphas , tout est à vous : et vous êtes à Jésus-Christ y disait saint Paul ». Tout est avons. Il faut donc être fidèle, et se donner tout entier au peuple de Dieu. Mais outre la fidélité, il faut la prudence, pour donner dans le temps, pour donner avec mesure : prendre les moments favorables d’une affliction, du ralentissement d’une passion , d’une maladie , d’une grande perte; être attentifs à ce moment: voyez, Dieu vous avertit; Dieu vous frappe; Dieu vous réveille. Voilà le premier effet de la prudence : prendre, te temps : sinon on rendra compte à Dieu du moment perdu, et de la damnation de son frère : Le second : donner avec mesure ; pas plus qu'on ne |ieut porter : ne donner pas le saint aux chiens , ni tes pertes aux pourceaux 3 : ne prêcher pas les hauts mystères de la communication avec Dieu aux âmes encore impures, qui ont besoin qu’on les étonne, qu’on les effraye : ne donner pas l’absolution ni la communion précipitamment : ne la donner pas aux chiens et aux pourceaux , aux âmes encore impures : aller par degrés : gagner peu à peu. Mais néanmoins il vient un temps qu’il n’y a point de temps , qu’il n’y a point de mesure à garder. Ici on dit : Ne reprenez pas, mais avertissez* ; là, il faut reprendre avec modestie 5: ailleurs: reprenez durement 6 : ailleurs : dans te temps, hors du temps, à propos, et hors de propos 7 : autrement tout est perdu. Voilà donc la fidelité et la prudence d'un bon serviteur.
Deux choses nécessaires à régler, le fond et la manière. Le fond, il faut donner : soyez fidèle. La manière : il faut donner à propos, et avec les proportions, les convenances requises : autrement vous n’éles pas ce serviteur digne que le maître l’emploie à gouverner sa famille, parce que vous ne donnez rien par infidélité; ou lorsque vous donnez, ce que vous donnez tourne à rien par votre imprudence.
Remarquez ici un faux zèle. Un supérieur, un pasteur ne prêche pas : il est infidèle. Il prêche ,
• Luc. XII , 4 J. — 1 * 1. Cor. lit , 22 , 17.— 3 Matth ni . 6. — ‘ I. Tim. v, I.— *11. Tint. 11,25 — i, |3.— ■ Tim. ir,l.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
il instruit, mais rudement, mais hors de propos : il ne fait rien, parce qu'il est imprudent.
A un tel serviteur, qui dispense bien ce qui lui est confié, le maître lui donnera tout ce qu’il possédé ■ : et non-seulement son royaume , mais encore lui-même. Car si le père de famille, qui n’est qu'un homme, est si juste, que, trouvant son serviteur qui a bien usé du pouvoir et des biens qu'il lui a mis en main pour les dispenser, il l'élève à de plus hauts emplois, et lui donne un plus grand pouvoir : combien plus Jésus-Christ, qui est la justice même, augmentera-t-il les biens de ses serviteurs, qui auront bien dispensé ceux qu'il leur a déjà donnés?
Pesez, ces mots : Il leur donnera tout ce qu'il possède. : c’est un Dieu qui parle : que ne possède-t-il pas ? Mais tout est a nous dès que nous usons bien de ce qu’il nous donne.
Le M*niU'ur méchant et violent : sa punition. Matlh. xxiv, *:>, 4<t , 49, Luc. XII , 4| , 4t.
Mous avons vu le bon serviteur avec ses deux bonnes qualités, la fidelité et la prudence. Voyons maintenant la peinture que Jésus-Christ fait du mauvais dispensateur de ses grâces et de ses mystères.
Ce serviteur dit en son cœur *. Il ne le dit pas en termes exprès : mais il agit sur ce fondement, et il le dit. par ses œuvres.
Mon maître torde. Malheureux qui croit échapper ses mains, à cause qu'il ne frappe pas d'abord ; ou qui s’estime heureux , à cause qu'il retarde son dernier supplice.
if bal tes serviteurs et les servantes : il abuse de son pouvoir; il les maltraite, quelquefois en les frappant véritablement, ce que saint Paul défend, en disant que l’évêque ne doit point frapper , ni être violent 3 : à quoi il faut aussi rapporter les injures et les duretés qu’il leur dit, qui sont une espèce de plaie à la réputation , et à la vie de l’honneur. Mais le grand coup que donne ce mauvais économe à ses conservateurs, c’est lorsqu’il les scandalise; car a lors ! il frappe leur conscience faible ; en quoi il pèche con- I tre Jésus-Christ; et fait pécher son frère pour qui | Jésus-Christ est mort K
Manger , boire, s'enivrer 5. le royaume de Dieu n'est pas la viande , ni le boire, mais Injustice et la paix y et la joie dans te Saint- F.sprit 6. Voilà le festin du bon économe de Jésus-Christ.
Le serviteur qui commit ta volonté de son maître ?. Il veut dire, que celui qui est établi dispensateur, sachant mieux que les autres ce que veut le inailre, puisqu’il le doit prêcher aux autres, sera j plus puni : mais celui qui ne le sait jtas, ne sera \ jhis exempt du supplice a : et cette moindre punition que le maître de famille lui réserve, ne laissera pas d’être terrible; car il n’y a rien de faible ni de médiocre dans le siècle futur.
* Luc. XII, 44. Hintih. xxtv, 47. — * Luc. XII, 45- — * I. Ttm. m , 3 —U. Cor. vill , 1 1 , 13. % Luc. xil , *5. — • Rom. Xiv , 17. — 'Luc. XII, 47. — • Jàid. 4S.
Deux règles de la justice éternelle; l'une, de punir davantage celui qui sait davantage , paroe qu’il pèche contre sa science et par malice ; l'outre, de redemander plus à celui à qui on a plus donné * , parce qu'il est chargé de plus de choses , et par conséquent il a un plus grand compte à rendre. Ne vante donc pas ta science, qui ne sert qu’à te rendre plus coupable. Ne te glorifie pas de tes dons, qui ne font que t'obliger à un plus grand compte. Ne t’excuse pas aussi , sous prétexte que tu ne sais pas; car c’était à toi à t’instruire. Ne te flatte pas, sous prétexte que le maître ne te menace que de peu ; car c’est un peu par comparaison , qui ne laisse pas en soi-même d’être très-graud; parce que tout est grand, tout est fort dans le règne de la vérité et de la justice , où Dieu se veut faire sentir tel qu’il est.
Vierges sages i*t fullcs. Maith. xxv, 1, 13.
C’est, sous une autre ligure , un autre avertissement de se tenir prêt. Combien Jésus le répète-t-il? Et cependant nous sommes sourds. Il semble n'avoir destiné les derniers jours de sa vie qu’à nous préparer à la mort, et que ce soit là son unique affaire : c’est en effet celle d’où tout dépend.
Dix vierges ». C’est un état saint, qui n'est pas donné à tout le monde : ainsi qu'il le dit ailleurs : Tous n’entendent jms cette parole y mais ceux a qui il a été donné 3. Eu voici dix qui ont entendu cette haute parole, à qui ce don excellent a été donne : et néanmoins i! yen a cinq qui périssent. Tremblez donc, vous tous qui avez reçu ce don, et apprenez à le faire valoir.
< inq étaient folles 3 : sans précaution , sans prévoyance.
Ces folles ne prirent pas de l'huile. Elles disent : l'huile nous manque, nos lampes s'éteignent. La charité leur manque : les bonnes œuvres leur manquent : la charité, le plus excellent de tous les dons, sans quoi tous les autres, et même celui de la prophétie, et même celui du martyre , n’est rien ; ni par conséquent celui de la virginité.
Elles sommeillèrent , et elles dormirent \ Celles qui ont de l'huile leur provision, peuvent demeurer tranquilles : mais les autres , elles doivent profiter du temps pour acheter de l'huile, et amasser de bonnes œuvres.
Donnezrnous de voire huile 6. Ainsi parlent ceux qui , sans sc soucier de faire eux-mêmes de bonnes œuvres , mettent toute leur espérance aux prières et aux mérites des saints.
Remarquez : Elles s'éveillent toutes : foules elles se lèvent : toutes elles préparent leurs lampes 7 : et néanmoins cinq périssent, et sont exclues du festin. Ce ne sont point des personnes vicieuses, ni insensibles, ni tout à fait sans bonnes œuvres : elles commencent beaucoup, et n'achèvent rien. O combien périront par ce défaut !
Nous n’en avons pas pour nous et pour vous9.
' Lue. xii, 48. — * Ibid, xxv, I. — 3 Ibid, xix , 1 1 , 13 — 4 Ibid. XXV. 3, H. — » Ibid. 7. — • Ibid. 8. — 1 Ibid. % • — Ibid. XXV , il
c:>2 MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE.
Chacun de nous portera son fardeau au tribunal de Jésus-Christ. Que chacun s'éprouve soi-même : car en cette sorte U aura sa gloire en lui-même, et non dans les autres 1 : car encore qu’en un autre sens , nous devions par la charité porter tes fardeaux les uns des autres : néanmoins en ce dernier jugement, chacun sera jugé, non selon les œuvres des autres , mais selon les tiennes
Allez a ceux qui en vendent 3. Vous à qui l’huile manque : vous qui ne méritez pas de véritables louanges, allez à ceux qui les vendent : allez aux flatteurs, qui, par un bas intérêt, vous feront accroire avec tous vos vices que vous êtes vertueux.
Pendant qu'elles allaient acheter : pendant que leurs flatteurs les amusaient, par la vaine opinion qu’ils leurdonnaient de leur sainteté, f Époux vint ; elles vinrent tard; et la porte leur fut fermée •*.
Elle est fermée pour ne s’ouvrir plus : et votre exclusion est sans remède.
Seigneur, Seigneur ! ouvrez-nous 5 ! Voyez qu’elles ne sont pas de celles qui n’ont point de soin de bien faire, ou qui négligent entièrement leur salut. Ce sont des vierges , séparées des sens et des plaisirs : il n’est pas dit qu’elles souillent leur chasteté : elles ont des lampes : elles dorment , à la vérité, et ne sont pas sans beaucoup de langueur; mais enfin eilès s’éveillent : elles vont avëc diligence acheter de l’huile : elles font imparfaitement quelques bonnes œuvres : enfin elles accourent et avancent jusqu’à la porte : elles frappent même, et disent : Seigneur, Seigneur! Mais tous ceux qui m'appellent , Seigneur, Seigneur ! n'entreront point pour cela dans te royaume des deux 6. Je n'ai pas trouvé tes œuvres pleines devant mon Dieu 7.
La pénitence tardive frappe vainement, parce qu’elle n’est pas pleine, ni sincère. Viendra le temps qu’encore qu’on frappe, on n’entrera point. C’est ce que disait saint Jacques : f ous demandez et vous n’obtenez pas; parce que tous demandez mal *. Ce qui arrive à ceux qui demandent la prolongation de leurs jours, non pour faire pénitence, mais pour les employer à leurs convoitises. Vient enfin le dernier moment, et les hommes croient qu’on demande bien; mais celui qui sonde les cœurs sait le contraire, et il nous renvoie, avec tes hypocrites et tes infidèles, où il y aura des pleurs et un éternel grincement de dents 9.
En vérité, je vous le dis : Je ne vous connais pas. C’est la vérité éternelle qui vous parle, et qui se prend elle-même à témoin. Vos flatteurs vous promettent tout; mais moi je vous tiens un autre langage. Et quel langage? je ne vous connais pas. Malgré vos bons désirs , vos volontés imparfaites, vos commencements de vertu , je ne connais en vous ni mon image que j’y avais formée, ni le caractère de chrétien, ni celui d’homme raisonnable , ni rien enfin de solide ni de véritable. Allez ,je ne vous cohnais point : vous n’êtes donc pas de mes brebis; car je connais mes brebis , et je leur donne ta vie
* Gui. VI, 2, 4, 5. — * Matth. xvi , S7. — * Ibid. XXT, (I. — Itid. 10. — $ Ibid. II. — * Ibid, ni, 21. — ’ Apoc. III, ï /uf. IV, S. — » Matlh. XXIV 61. — •• Ibid. UY, 12.
éternelle '. Vous ri 'avez donc rien à prétendre, vou* que je ne connais pas. O que me serviront tant d'amis, tant de connaissances? Tout le inonde, toute* les cours vous louent, vous connaissent; de grandes entrées partout; mais que vous sert tout cela, si Jésus-Christ ne vous connaît pas?
Cherchez pourquoi Jésus-Christ ne connaît pas ceux qui semblent le connaître si bien, et qui l'appellent deux fois , Seigneur, Seigneur. Cest que celui gui dit gu’il le cannait, et ne garde pas ses commandements, est un menteur ■. Mais il eu garde une partie : Je ne vous connaispas. Sogezparfait, comme votre Père céleste est parfait • ; autrement il ne vous connaît pas.
Parabole des dix l.i]rols, et des dix mines. Matth. xsv , 14, ao. lue. XIX, 12, 22.
La parabole des talents, et celle des mines, semble avoir été prononcée en confirmation des dernières paroles que nous avons lues de saint J.uc : Celui à gui on donne beaucoup , on lui redemande beaucoup.
J chacun selon sa vertu 4 : il parle ici des gr.lres qui sont données en récompense , ou du moins en conséquence d'autres grdees; mais il faut toujours se souvenir qu’il y a les premières grdees qui ne sont pas données de cette sorte, et qui sont absolument gratuites , cc qui parait en d'autres lieux de l'Evangile, ici nous avons à considérer la distribution des grdees qui sont les suites des autres, et l’ordre des récompenses. Et ce qu'il y a premièrement à observer, c'est la proportion et les convenances. On donne à chacun selon sa vertu . chacun travaille et profite à proportion de ses talents: chacun est récompensé selon son travail. Celui gui a cing talents gagne cinq talents. Celui gui en reçoit deux en gagne lieux s. Celui dont la mine en a produit dix reçoit, dix villes: et celui dont la mine en a produit cing reçoit cing villes 6 ; et il ne reste qu'a admirer l'exactitude de la div ine justice, par rapport à l'exactitude et à la fidélité d'un chacun.
Celui qui enfouit son talent et sa mine, est jeté lui-méme dans te cachot et dans les ténèbres : et non-seulement il ne reçoit rien, ce qui lui était dd trop visiblement; mais encore il est puni de sa négligence.
Outre la récompense particulière que chacun reçoit à proportion de son travail, tous reçoivent la commune récompense, d’entrer dans la joie de leur Seigneur 7, et d'étre rendus participants de sa fidélité.
Tout est donc ici dans une entière proportion; la peine, la récompense. Il y en a une commune à tous pour la fidélité qui l'est aussi : il y en a de particulières selon la diversité du travail : et tout l'ordre de la justice est accompli. O Dieu ! je chanterai vos louanges sur votre justice, et sur votre vérité.
• Joan.x, II, IS. — M. IM. II, 4.— • Matlh. T, 49. — 1 Ibid. XXV, 16. — * Ibid. 20 , 22. — 6 Luc. XIX 14 17 19. — ’ Matlh. XXT, 21, 23.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
I) paraît, par la même raison de proportion et d’égalité, que si celui qui avait reçu cinq talents ou deux talents , avait été paresseux , il aurait été plus puni que celui qui n'en avait reçu qu’un; et il n'y a plus à chacun qu'à examiner ce qu’il a reçu , pour voir ce qu'il a à craindre. O mon Dieu! que vous ai-jc rendu pour la foi que vous m'avez donnée; pour tant de saintes instructions; pour tant de lumières; pour tant de crimes pardonnes; pour tant de temps , et pour votre longue patience? O Dieu! que vous ai-je rendu? et ne vous ayant rien rendu, que dois-je craindre?
Entrez dans la joie de votre Seigneur : jetez ce mauvais serviteur dans les ténèbres extérieures *. L’un est mis dedans, l’autre dehors : l'un dans la joie et dans la lumière, l'autre dans la désespoir et dans les ténèbres. O heureux sort de l'un! ô cruel partage de l'autre!
Entrez dans la joie de votre Seigneur. « La
• joie entre en nous, lorsqu’elle est médiocre :
• mais nous entrons dans la joie, dit saint Augus- « tin, quand elle surmonte la capacité de notre « âme, qu'elle nous inonde, qu’elle regorge, et « que nous en sommes absorbés : qui est la par- « faite félicité des saints. •
Ce qui fait le malheur de ces ténèbres, c’est qu'elles sont extérieures. La seule séparation rend le malheur des réprouvés extrême et insupportable : de là ce pleur éternel , de là ce grincement de dents. Si vous n’êtes mis dedans, si vous n’entrez dans la joie , toutes sortes de maux tombent sur vous , et la seule séparation vous les attire.
Chassez le serviteur inutile, et mettez-le où règne le désespoir. S'il n’avait rien reçu , il n’aurait pas tant à s’affliger; mais il a eu le talent, il l'a négligé : c'est pourquoi son déplaisir n'q, point de mesure.
Pleur et grincement de dents ». Profonde tristesse dans l’un, et rage dans l'autre. Il est en fureur contre lui-même parce qu’il n'a à imputer qu a lui-même le malheur dont il est accablé.
Je sais que vous êtes un homme difficile : cous moissonnez où vous n’avez point semé : vous ramassez où vous n'avez point répandu 3. A Dieu ne plaise que Dieu soit ainsi! car où n'a-t-il pas semé, et quels dons n'a-t-il pas répandus? Mais Jésus-Christ nous veut faire entendre , par cette espèce d'exccs, combien est grande In rigueur de Dieu dans le compte qu’il redemande. Car il n'y a rien qu’il n'ait droit d’exiger de sa créature inOdèle et désobéissante, dont le fond étant à lui tout entier, il a droit de puuir son ingratitude des plus extrêmes rigueurs.
Serviteur mauvais et paresseux 4. Mauvais , parce qu’il est paresseux : qui doit tout à la divine justice, seulement pour n’avoir rien mis à profit pour elle.
Tu seras jugé par ta bouche 5. La lumière de la vérité qui parle en nous , prononcera notre sentence ; chacun avouera son crime , et ordonnera
• Va/M. xxv , 23 , 3o. — * Ibid. 30. - » Ibid. M. — * Ibid. Si». — ‘ Luc. xix , 22.
| son supplice. Ou aura d’autant moins de consola- ! tion, qu'il ne restera aucune excuse, ni par coni séquent aucune espérance , aucun adoucissement : car on prononcera cela même contre soi, qu’fl u’y en doit avoir aucun. De là cette profondeur et cet abime de tristesse. O mon Dieu , la seule vue m'en fait horreur : que sera-ce du sentiment et de l'effet?
Otez- lui son talent : ôtez- lui sa mine , et dotsnez-la à celui*qui en a dix1. Comment est-ce que les élus profilent des grâces que les réprouvés auront perdues? Tiens bien ce que tu as, dit-il, de jjeur qu’un autre ne reçoive ta cou- I ronne ». Les justes profitent de tout, et autant de la négligence des autres qui les instruit, que de leur propre travail.
A celui qui n'a pas , ce qu’il semble avoir lui sera ôté3. Ce qu'il semble avoir , il n’a rien en effet, parce qu'il ne garde rien. Un panier, un vaisseau perce n’a jamais d'eau, parce que celle qu'il reçoit , il la perd dans le même instant. Ame cassée et brisée , où l'eau de la grâce ne tient pas , elle n’a jamais rien de propre : et cependant ce qu’elle semble avoir lui sera encore ôté. Elle demeurera sèche, dépouillée, sans bien, sans lumière, sans aucune consolation, même passagère; et il est juste : car il fallait lui ôter tout ce qu'elle gardait mal. O mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! puis-je souffrir la vue de ma pauvreté , de ma douleur, de mon désespoir en cet état malheureux ? Il faut - donc prévenir ce mal peudant qu’il est temps.
XCle JOUR.
Jugement dernier. .Va/M. xxv , 31 , jusqu'à la Jln.
Après avoir préparé ses lidèles au jugement dernier avec tant de soin, il est temps qu’il nous fasse voir ce jugement; et c'est ce qu’il fait dans le reste de ce chapitre.
Quand le Fils de l’homme viendra en sa majesté , et tous ses anges avec lui *. Quelle majesté! quelle suite! que d'exécuteurs de sa justice! Mais comment viendra t-il? dans une nuée éclatante 5 : du plus haut des cieux ; de la droite de son Père. Avec ses anges. Il est donc le Seigneur des anges comme des hommes. Il s’assiéra dans le siège de sa majesté : et toutes les nations seront assemblées devant lui6. Quelle journée! quelle séance! Qui ne tremblera alors? Devant ce granit roi assis dans le trône de son jugement , qui dissipera tout le mal par un coup d’œil, qui osera alors se glorifier d’avoir le cœur pur ; et qui osera dire : Je suis innocent 7 ? Qui pourra paraître devant celui qui a les yeux comme un flambeau ardent, comme la flamme du feu le plus pénétrant et le plus vif, qui sonde les coeurs et les reins , et qui donne à chacun selon ses œuvres 8 ? Toutes les consciences seront ouvertes en un instant, et tout le secret en sera manifesté h tout l’univers. Où se cacheront ceux qui mettaient
1 Luc. XIX, 24 — 5 .■//**•. III, II. — 1 Matlh. XXV, 2®. — » Matlh. xxv, si. — ‘ Lut. XXI, 27. — • Matlh. XXV, 34. — i Prov. XX , 8 , 9. — • Apoc. il , 18 , 23.
MEDITATIONS SUR L'EVANGILE
roule leur confiance à se cacher : dont les actions étalent honteuses, même à dire et a penser • ? et qui verront tout à coup leur turpitude révélée devant tous les anges , devant tous les hommes , et ce qui renferme en un mot toute confusion et toute honte, devant le Fils de l’homme, dont In présence, dont la sainteté, dont la vérité convaincra et confondra tous les pécheurs? Voilà celui que vous nommiez votre Maître : pourquoi ne gardiez-vous pas sa parole? Voila celui que vouf appeliez votre sauveur : quel usage avez-vous fait de ses grâces? Voilà celui que vous attendiez comme votre juge : comment ne trembliez-vous pas à son approche , et à la seule pensée de son jugement? Vous croyiez avoir tout gagné en vous cachant, en détournant vos yeux, en gagnant du temps. Vous y voilà maintenant, devant ce tribunal :la sentence va être prononcée, sans délai , en dernier ressort; et elle sera suivie d’une prompte et inévitable exécution.
XClle JOUR.
Séparation «Ira Justes et des impies. .Matth. xxv. 3F.
U les séparera les uns des autres , comme un pasteur sépare tes brebis d'avec les boucs. Il dit ailleurs, que les anges feront cette séparation ; et sépareront les justes d'avec les impies. Iss uns seront à la droite , et les autres a ta gauche *. Que n'aura point à craindre alors la troupe des impies? Ce qui est cause que Dieu ne répand pas sur elle toute sa colère, c’est le mélange des lx>ns et des mauvais : et il épargne les uns pour l'amour des autres. Après la séparation, quelle vengeance! Mais quelle horreur aura-t-on des mauvais ? Ils se cachent ici parmi la foule , et se mêlent avec les bons : là, que toute leur difformité paraîtra , et qu’on les comparera avec les justes plus resplendissants que le matin 4, et avec le Fils de l’homme qui est la justice même, qui les pourra souffrir et qui se pourra souffrir soi-même? O montagnes ! cachez-nous ; 6 collines ! tombez sur nous 3. Dans quelle compagnie es-tu , malheureux ? On a honte de se trouver avec un seul scélérat : tu seras avec tous les méchants, et tu en augmenteras le nombre infâme: chacun portera sur le front le caractère de son péché. O comment pourra-t-on soutenir la lumière d’un si grand jour, et comparaître devant le Fils de l’homme?
Qu’attendons-nous davantage? La séparation est faite. Hypocrite! qui cachais si bien ton iniquité, et qui te joignais à la troupe des gens de bien ; te voilà tout d’ün coup à la gauche : avec Caïn , avec Netnrod, avec Antiochus , avec Judas, avec Caïphe, avec tous ceux qui ont crucifié Jésus-Christ et massacré scs prophètes, ses apôtres, ses martyrs; avec tous ies scélérats , tous les impies , tous les hérétiques , tous les infidèles, tous les idolâtres , tous les Juifs, Uns les impudiques, tous les voleurs; avec ceux dont le seul nom fait horreur : pis que tout cela,
' Eph. V, 12. — * Matth. X.W. 32, 33; XU1, 4'J. — * Prov. V, 18. -*■ * Luc. XXIII, 30.
avec les démons, qui ont inspiré et animé tous ces méchants. C*cst avec eux qu’il faudra vivre; si c’est là une vie, que de ne vivre que pour son supplice ou pour sa honte. O néant! je t’invoque : c’est en toi que je mets mon espérance : ô néant! reprends-moi dans tes abîmes : pourquoi en suis-je sorti? par où y rentrerai-je? Il faut être pour périr toujours. Toi qui disais : Tout meurt avec moi , mon âme s’en ira comme un souffle : la voilà toute vivante. Voilà même ton corps dissipé qui a repris sa forme et sa consistance : te voilà tout entier. Mais pourquoi ? pour un opprobre éternel , pour voir toujours • ; et quoi? son crime, son infâmie, son ordure, celle des autres, les méchants, leur infâme société, le peuple ennemi , les démons , une implacable justice contre une méchanceté incorrigible. O mes tristes yeux ! que verrez-vous donc alors ? Ah ! que ne peut-on être aveugle, pour ne voir point ces horreurs! Mais on verra, mais on sentira tout le mal possible : tout le mal qui est dans le crime, tout le mal qui est dans la peine. Fuyons , fuyons le péché; puisque si on ne le fuit, on ne pourra fuir le supplice. Pénitence, pendant qu'il est temps : fléchissons la face du juge : prcvenons-la par la confession de nos péchés. Pleurons , pleurons devant celui gui nous a faits » : pleurons , avant que de retomber dans ces pleurs irrémédiables et intn rissables : pleurons avec saint Pierre, de peur d'aller pleurer éternellement et inutilement avec Judas et tous les méchants.
XCIU* JOUR.
Venez, bénit : allez, maudits. Ibid.
Alors le roi dira à ceux gui sont a la droite ! tenez*, aux autres : Allez : à ceux-ci, tenez; vous êtes déjà avec les justes : venez avec moi ; venez à mon trône , dans lequel vous serez assis avec moi 4 ; car je l’ai promis.
O paroles qu’on ne peut assez méditer ! Venez : Allez. Taisons-nous : tais-toi, ma Ijngue : tes expressions sont trop faibles. Mon âme, pèse ces mots qui comprennent tout le bonheur et le malheur, et toute l’idée de l’un et de l’autre : tenez : Allez : Venez à moi , où est tout le bien. Allez loin de moi, où est tout le mal.
Venez les bénis , les b ie ranimé s de mon Père : autrefois maudits et haïs des hommes; mais dès lors bénis de mon Père, dont la bénédiction se déclare en ce jour : venez posséder le royaume qui vous était préparé 5. Venez , petit troupeau : ne craignez plus rien , puisqu'il a plu à votre Père de vous donner son royaume6. Venez, venez, venez : entrez dans la joie de votre Seigneur 7 : jouissez de son royaume éternel. O venez, venez! Quelle parole! quelle joie! quelle douceur ! quel transport!
Un royaume : quelle grandeur ! Un royaume préparé de Dieu , et de Dieu comme Père, et pré-
* Dan. XII, 2. — 1 Ps. xc.nr, fl. — 5 Matth. xxv, 41. — • Jpœ III, 21. — * Matth.\XX,M. — ‘JLr/c. \||, 32. — Nailh. XXV, >1,1).
Digiti;
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
paré pour un Fils unique , éternellement bicnaimé; car c’est le même qui est aussi préprré pour les élus. Enfants de dilection et d’élection éternelle; vous avez assez souffert, assez attendu : venez maintenant le posséder. On ne possède que ce qu’on a pour l’éternité : le reste échappe et se perd.
Tai eu faim : J’ai eu soif. Nécessité de l’aumône : sou mérite et sa récompense. .Natth. xxv, 31.
J'ai eu faim : fai eu soif: j’ai été nu : fai été malade et en prison C’est par la môme raison qui lui fait dire : Saul , Saul \ pourquoi me per sécutes-tu ? et , Je suis Jésus que tu persécutes » : c’est par la société, ou plutôt par l’unité qui est entre le chef et les membres; c’est parce qu’il est le cep, et que nous sommes les branches3. Mais il faut ici remarquer que les pauvres sont de tous ses membres , ceux dans lesquels il est le plus.
Tous les Pères relèvent ici l'avantage et le mérite de l’aumône, que Jésus-Christ vante tant , et qu'il vante seule dans le siège de sa majesté, dans son dernier jugement, à qui seule il attribue la vie étemelle. Ils démontrent aussi par le même endroit la nécessité de l'aumône, puisque manquer de la laire est un crime, et le seul crime que le juste juge allègue pour la cause de la damnation. Et la raison en est évidente , en ce que ,
Premièrement , si le précepte de la charité est l’abrégé de la loi et des prophètes , comme il dit lui-même, il était juste de renfermer dans la charité toutes les bonnes œuvres, et dans la privation de la charité toutes les mauvaises.
Secondement, comme dit saint Jean : Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit , comment aimerat-il Dieu qu’il ne voit pas 4? Ainsi la même justice qui l’oblige à punir le monde pour le defaut de ia charité, l'oblige aussi à marquer le défaut de la charité dans son effet le plus sensible , qui est la charité envers les frères.
Troisièmement , les deux préceptes de la charité, dans lesquels , comme on vient de dire , consistent la loi et les prophètes, sont renfermes manifestement dans ces paroles : J’ai eu faim ; j’ai eu soif : et , toutes tes fois que vous f avez fait à un de mes frères, vous me t’avez fait à moi-méme 5 ; puisqu'il nous montre par là que le motif d'exercer la charité envers le prochain, est la charité envers Dieu.
Quatrièmement , tous les péchés sont en quelque sorte renfermés dans le défaut de l’aumône ; parce que dans l’aumône était renfermé le remède de tous les péchés, conformément à cette parole : Rachetez vos péchés par l’aumône6. Et encore : La charité couvre la multitude des péchés 7. Et encore : Faites f aumône y et tout sera pur pour vous*. Ainsi tous les hommes étant pécheurs, et parla exclus en rigueur du royaume des cieux ; ce qui les
* Natth. xxv , 35 , 36. — 1 Act. IX , 4 , 5. — 1 Joan. XV , I , 5.— 4 1. Joan. iv, 20. — 4 Natth. xxv, 36, 40. — 6 Dun. iv,‘ SI. — 1 I. Pet. IV, 8. — * Luc. XI , 41.
en exclut en dernier lieu, c’est de négliger le remède.
Cinquièmement , la vie éternelle nous étant donnée à titre de miséricorde et de grâce, la justice demandait que cette miséricorde nous tôt accordée au prix de la miséricorde, conformément à cette parole : liienheureux les miséricordieux , parce qu’ils obtiendront la miséricorde1. Et encore : Jugement sans miséricorde à celui qui ne fera pas miséricorde ».
Sixièmement, comme les miséricordes de Dieu éclatent au-dessus de toutes ses œuvres 3 , selon ce que dit David : ainsi en est-il des miséricordes de l'homme, et les œuvres de miséricorde devaient principalement être célébrées au jugement dernier, comme les plus éclatantes de toutes les autres, et comme celles qui nous rendent le plus semblables à Dieu , conformément à cette parole : Soyez miséricordieux , comme votre Père célestes est miséricordieux*. Ce qui répond à cette parole : Soyez parfaits , comme votre Père céleste est jmrfait 5 : ainsi que la conférence des deux passages le fera paraître. Ainsi la perfection où nous devons tendre principalement, et par là nous rendre semblables , comme le doivent de vrais enfants , à notre Père céleste, est celle d’exercer la miséricorde.
Pour ces raisons, tout est renfermé dans les œuvres de miséricorde : et on en pourrait rapporter une infinité d'autres que chacun pourra suppléer.
Il reste donc à s’examiner sur l’obligation de l’aumône; et sans écouter les vaines excuses dont se flatte notre dureté, considérer sérieusement si nous pouvons apaiser véritablement notre conscience sur un point si décisif de notre éternité.
XCVC JOUR.
J’ai eu faim, J'ai eu soif, transportés en la personne do Jésus-Christ Ibid.
Seigneur Jésus , ma vie et mon espérance, je me mets en votre sainte présence, pour voir et considérer dans votre lumière, en foi, et en perpétuelle reconnaissance de vos bontés , comment vous avez transporté en vous nos misères et nos infirmités jusqu'à pouvoir dire : J'ai eu faim : fai eu soif) fai été nu, prisonnier, malade , en la personne de tous ceux qui ont eu à souffrir des maux semblables.
Le fondement de ce transport , ô Jésus ! c’est l'amour qui vous a porté à prendre notre nature, et à la prendre non point immortelle et saine, comme vous l’aviez fait dans son origine : car vous êtes le Verbe jxtr qui tout a été fait6; vous êtes celui à qui le Père a dit : Faisons l'homme 7 ; et vous l’avez fait avec lui et avec votre Saint- Esprit, qui est avec le Père et avec vous un seul Dieu souverainement parfait. C’est donc vous qui avez fait la nature humaine; et quand vous l’avez prise, vous n’avez pris que votre propre ouvrage. Mais vous ne l’avez pas prise, encore un coup, saine, par-
• Natth. v, 7. — » Jac. U, 13. — * Pu. CXLIV, 9. — * Luc. Tl , 30. — 1 Natth. v, 48. — • Joan. 1 , 3. — ’ Gcn. i , 2fl.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
faite , immortelle , et selon l'âme et selon le corps , telle qu’elle était d'abord sortie de vos mains. Vous l’avez prise telle que le péché et votre justice vengeresse l’avait faite, mortelle, infirme, pauvre: parce que vous vouliez porter notre péché. Vous le vouliez porter sur la croix, victime innocente : vous le vouliez porter durant tout le cours de votre vie, Jgneau gui ôtez les péchés du monde * ; mais qui ne les ôtez qu'en les transportant premièrement sur vous. Mais vous êtes le Saint des saints , oint d'une huile excellente au-dessus de tous ceux qui prennent arec vous, et en figure de votre personne, le nom de Christ * : car cette huile dont vous êtes oint et sanctifié, c’était la divinité, qui unie à votre sainte âme , et par elle à votre corps virginal , les sanctifiait d’une manière ineffable : en sorte qu’étant le vrai Chris! de Dieu, le juste par excellence, et le Saint des saints, comme vous ne pouviez pas transporter sur vous l’iniquité et la tache de notre péché, vous en avez seulement transporté sur vous la peine, le juste supplice, c'est-à-dire la mortalité avec toutes ses suites. Par là donc vous êtes devenu sensible à nos maux , Pontife compatissant1, qui les avez expérimentés ; car, comme dit votre apôtre, il fallait que vous vous fissiez en tout semblable à vos frères , afin que vous devinssiez un jtonlife miséricordieux et Jidèle, pour expier les péchés du monde*. Car qui doute que vous ne puissiez nous aider dans les choses que vous avez éprouvées, puisque vous ne les avez éprouvées que parce qu'il vous a plu , et parce que vous vouliez, en les souffrant , faire naître en vous ta compassion secourable que vous avez pour ceux qui ont aussi à les souffrir4?
Soyez donc loué à jamais, 6 grand pontife, qui avez pitié de nos maux : non pas comme les heureux ont pitié des malheureux, mais comme les malheureux ont pitié les uns des autres, par le sentiment de leur commune misère : non que vous vous soyez jamais tenu pour malheureux parmi les maux que vous avez soufferts, vous qui n’avez souffert ni la douleur ni la mort, que parce que vous le vouliez; à qui aussi personne n’a ôté son âme, mais qui l'avez donnéede vous-même: mais parce qu’il vous a plu de vous mettre au rang de ceux que le monde appelle malheureux; qu'on vous a vu comme un lépreux , comme un homme chargé de plaies , que Dieu a frappé et humilié ; en un mot , comme un homme de douleurs , et qui savait par expérience ce que c’est que l'infirmité et la faiblesse 6. En sorte qu’ayant passé par toutes les misères de notre nature pécheresse, et ayant tout éprouvé , excepté te péché , vous ressentez tous nos maux, et vous y compatissez 7, comme à des maux qui vous ont été communs avec nous. Et quoique vous n’ayez point été malade de
frayeur, la crainte, l’ennui, la détresse, jusqu'à l’agonie, qui sont d'autres maladies des plus terribles. Vous avez porté des plaies, qui ont comme mis en pièces votre saint eorps, et vous ont fait dire, par la bouche de votre prophète, que vous n’aviez plus de figure humaine 1 , et que vous étiez un ver, et non un homme ». Ce qui- a fait dire encore à un autre de vos prophètes : Nous nous sommes approchés de lut, nous l’avons regardé de près , et nous ne Pavons pas connu : il nous a paru le dernier des hommes, et un homme abîmé dans ta douleur 3. Vous avez donc ressenti les plus grandes, les plus terribles et les plus douloureuses infirmités du genre humain malade : et si vous n'avez paseu la lièvre, et les maladies de cette nature, qui pouvaient ne convenir pas à la perfection de votre tempérament, parce quelles viennent d’un dérèglement des humeurs, que peut-être vous n’avez pas voulu souffrir en vous; vous les avez toutes éprouvées dans In mortalité qui en est la source. C’est pourquoi par cette même sensibilité , qui vous a fait compatir à nos autres maux, vous avez aussi compati à nos maladies; et vous n’avez jamais guéri les malades , ou ressuscité les morts, ou considéré nos maux, que cette tendre compassion de votre cœur attendri ne vous ait ému. Ainsi vous pleurâtes avant que de ressusciter le Lazare. Ainsi vous multipliâtes les pains, touché de compassion du peuple épuise de travail 4. Dans une occasion semblable, vous dites encore: J’ai pitié d’une si grande multitude d'hommes : et je ne veux pas les renvoyer sans manger , de peur que les forces ne leur manquent 5. Ces aveugles, qui connaissent combien vous êtes sensible à nos maux, vous disaient à cris redoublés : Ayez pitié de nous, Seigneur, Cils de David. Vous écoutâtes leur voix : touché de compassion, vous mites votre main miséricordieuse sur leurs yeux privés de la lumière, et ils reçurent la vue6. Lorsque vous vîtes ce sourd et ce muet, vous commençâtes par gémir en levant les yeux au ciel 7. Vous pleurâtes sur les malheurs prochains de Jérusalem *. Ce sentiment de compassion vous suit toujours, quoiqu’il ne soit pas toujours exprimé. C’est ce cœur tendre et compatissant , ce cœur ému de pitié qui sollicitait votre bras tout-puissant en faveur de ceux dont vous voyiez les souffrances. Ainsi celte compassion fut la source de vos miracles. Ce quia fait direà votre évangéliste, que lorsque vous guérissiez tous les possédés, et tous ceux qui se trouvaient mal, cela se faisait pour accomplir cette prédiction du prophète : Il a pris nos infirmités, et il a porté nos maladies 9. Vous les portiez véritablement par compassion, et vous soulagiez votre cœur en les guérissant.
O mon Sauveur ! vous avez porté ces sentiments
ces maladies particulières , dont nous sommes si | dans le ciel : et quoique vous n’y ayez pu porter souvent exercés : vous avez porté la faiin , la soif, ! ces larmes, ces gémissements, ces émotions de la lassitude, la défaillance, qui sont les maladies vos entrailles, ces souffrances intérieures, que
communes de notre nature. Vous avez porté la . . „ .
' Jt. uit , 2. — * Pi. XXI, 1. — 3 II. I.III , 2 . 3. — 4 MaUh. « /ma. 1 , 29. — » Pi. XUV , 9. — » Heh. V , 1 , 2.— * fteb. IX . 3fl. — 1 Jbid. XV, 32. — ‘ Mlitth. XX , 30 Pl M?q. — * Mare.
U, (7. — ^ JbiJ. v, lu. — * /*. un, 2, 3, 4. — 1 fleà. iv, is. ix, »i — • Luc. \ix, 41. — * Matlh. vin, 16, 17. Is. un, 4.
MEDITATIONS SUR L’EVANGILE
vous ressentiez à la vue de tant de maux dont notre nature est accablée , vous y en avez porté le souvenir, qui vous rend tendre» miséricordieux» compatissant envers tous vos membres, et envers tous ceux qui souffrent sur la terre. Car vous clés ce charitable Samaritain ' , qui avez pitié de tous les blessés, de quelque nation qu'ils soient, plus que les prêtres et les lévites de la loi. Je ressens donc , mon Sauveur, la vérité de cette parole : J'ai eu faim if ai eu soif; f ai été infirme, dans tous ceux que tous ces maux ont afdigés. Otezmoi , ô mon Sauveut , ce cœur de pierre. Que je sois compatissant comme vous : que je puisse dire avec votre apôtre : Qui est infirme sans que je le sois ? Qui est troublé et scandalisé , sans qu'un feu intérieur me consume *? Que je me réjouis l se, selon son précepte, avec ceux qui se réjouissent, ce qui est facile et agréable à la nature : mais que je pleure sincèrement avec ceux qui pleurent i. Que je puisse dire avec vous : J’ai faim; j'ai soif ; je suis étranger , sans logement; je suis prisonnier , je suis malade en ceux et avec tous ceux qui le sont. Que ma compassion ne soit pas vaine, et qu’elle me porte au secours :que je les soulage efficacement comme cherchant moimême n me soulager. Mais que je porte ma vue plus loin : que je médite sans cesse que vous avez transporté en vous leurs infirmités; que vous souffrez en eux tous : enfin que vous avez dit, et que vous répéterez en votre dernier jugement : Toutes les fois que vous avez donné ce secours à un de mes frères , et encore des plus petits, afin que vous ne méprisiez aucune sorte de petitesse ; vous me l'avez donné à moi-méme L A vous la gloire, à vous la louange , à vous l’action de grâces de tous ceux qui souffrent, c'est-à-dire, de tous les hommes, pour la bonté que vous avez eue de vous approprier et d’adopter leurs souffrances , et de les recommander à tous vos enfants, par un précepte qui est le seul dont vous parliez sur votre trône, à la face du ciel et de la terre, en présence des hommes et des anges. Amen, amen.
xcvr jour.
Venez, les bénis «le mon Père : récompense des justes Marc, xxv, 31.
t enez, les bénis de mon Père : Allez, maudits 5. tenez : parole d'amour et d'union, parole de l’Epoux : t enez , mon éjwuse, ma bien-aimée6 : venez dons ma couche nuptiale : venez à la jouissance de mes immortelles beautés. Car tout cela, sous une autre figure, c'est le royaume qui vous a été préféré : c'est un trône, pour signifier la magnificence et la gloire : c’pst la couche nuptiale, pour signifier l’abondance de la joie, et faccomplissemcnt du mystère de l’amour divin , en faisant avec Dieu un même esprit. A ce feriez de l'Epoux céleste, l’épouse de son côté doit dire un autre t enez : t enez, mon bien-aimè 7. C’est ce
• Lue. x, 33. — 1 II. Cor. xi, 29. — * Rom. xil, 15. — ' Natth. XXV, 4o. — s Ibid. 34,41. — • Cant. iv, 8. — ' Ibid, vu, II.
BOSSIRT. — T. III.
qu'il faut dire en foi. en espérance, en amom , dans l’esprit et avec les sentiments d’une épouse ardente et fidèle. Et l’esprit et l'épouse disent : / enez : que celui qui entend dise : / enez * : qu’il appelle à chaque moment, et du fond du cœur, l'Epoux céleste. Que voire règne arrive *. Que celui qui a soif vienne : qu’il vienne, celui qui a faim et qui a soif de la justice, et qu’il reçoive gratuitement l'eau vive 3 que je lui prépare gratuitement, par pur amour, par pure miséricorde : car encore que je récompense les œuvres, c’est dans les œuvres mes dons que je récompense : c’est, à remonter à l'origine, ma grâce que je couronne. C’est moi qui préviens : c’est moi qui attire ; c’est moi qui donne le premier. Il faut donc venir, et en venant m'inviter à venir moi-même, et à dire ce dernier tenez , qui consomme la félicité et l’œuvre de la rédemption. Oui, je viens bientôt : Il est ainsi : amen. Je scelle cette vérité dans les cœurs : f enez, Seigneur Jésus, venez * : c’est par où finit l’Ecriture. C'est le dernier avertissement qu’elle nous donne, comme celui qu’elle veut laisser le plus vivement empreint dans nos cœurs.
t enez, les bénis, les chéris de Dieu. O mon Sauveur, que j’entende le mystère de cette secrète bénédiction, par laquelle vous nous avez bénis avant l'établissement du monde, en nous préparant votre royaume! Mais qu'est-ce , ô Seigneur, votre royaume? sinon votre justice, votre vérité régnante sur les esprits, pour en animer tous les mouvements : lorsque Jésus-Christ mettra à vos pieds tout le peuple racheté , se t’assujettissant totalement par l'opération de sa toute-puissance : en sorte qu’il n'y paraisse que lui, et que Dieu soit fout en tous , cl nous avec lui en un même esprit 5, par l’effusion de sa gloire, et la parfaite conformité de notre volonté avec la sienne. Ainsi ce qui fera notre règne, c’est le règne de Dieu su/ nous. Lorsque tout lui sera assujetti, tout ira selon le mouvement de son esprit. Maintenant il y a en nous quelque chose de sujet, et aussi quelque chose de rebelle. Mais alors tout sera sujet : et cette sujétion bienheureuse qui est notre parfaite félicité, étant accomplie dans le chef et dans les membres , l’œuvre de Jésus-Christ sera parfaite. Venez donc, ô bénis de Dieu ! venez à ce bienheureux royaume f entrez dans la joie de votre Seigneur.
XCVIle JOUR.
Retirez-vous , maudits : allez au feu éternel : condamnation des Impies. Ibid.
Au lieu de ce f'enez si ravissant, plein d’une admirable douceur, qui satisfera le cœur de l'homme sans lui laisser rien à désirer, les méchants, les impénitents entendront cet impitoyable Allez, Retirez-vous6 : et où iront-ils , les malheureux ? Où, en s'éloignant du souverain bien , sinon au souverain mal? Où, en s’éloignant de la lumière étemelle, sr-
* Apoc. xxii, 18. — * Mnith. vi, m. — 5 Apoe. xxn, lé. — * Ibid, ao — 1 !. Cor. xv, 2* , 25 et seq. Philip. III, SI. I. (or. VI, 17. — ' Vatth. XXV , «K
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
non à ces ténèbres extérieures , ténèbres affreuses , plus palpables que celles de l'Égypte? Où , en perdant la joie éternelle, si ce n'est mue pleurs, au désespoir, à la rage, au grincement de dents, à l'éternelle fureur ? Allez : retirez-vous , ouvriers <1 iniquité. Retirez-vous , je ne vous connais pas. Ma marque n’est point eu vous : je ne vous ai jamais connus *. Vos œuvres ont été trompeuses, défectueuses, passagères en tout cas, et destituées de persévérance : vous n'étes point de ceux sur lesquels est ce sceau de Dieu : Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui *. Allez, maudits, t ous avez aimé la malédiction et elle viendra sur vous. Elle vous est attachée comme votre habit, comme la ceinture qui vous environne; elfe a pénétré la moelle de vos os 3 : Allez au feu , arbre infructueux , qui n’étes plus bon qu’à brûler : allez au feu éternel 4 : nulle goutte de rosée, nul rafraîchissement ue viendra jamais sur vous. Allez n ce feu qui est préparé au diable : à celui qui dès le commencement n'ayant point voulu demeurer dans la vérité, est menteur , et père de mensonge , meurtrier *, calomniateur, tentateur et accusateur des saints; d'où vient toute iniquité : allez en sa détestable compagnie, imitateurs de son orgueil et de son impénitence, participez à ses peines : qu'il soit votre tyran, votre bourreau. Puisque vous avez voulu vous mettre dans son esclavage, portez éternellement ce joug de fer, vous qui avez refusé le doux joug de Notrc-Seigneur.
Mais voici le comble des maux : Dieu contre vous avec toute sa justice et sa puissance. Écoutez , tremblez; c'est lui qui parle : Si vous ne m’écoutez pas, si vous méprisez mes commandements , je mettrai ma face contre t ous : j'écraserai votre, dureté et votre orgueil : je multiplierai vos plaies : comme vous marchez contre mol , je marcherai contre roui avec un cœur d’ennemi6, fous serez frap- ;)ès tout ensemble dans le corps, de pauvreté, de peste , de froid, et de chaud : dans l'esprit , de folie , d’aveuglement , et de fureur : te ciel sera de fer sur vos tètes , et ta terre d’airain sous vos pieds : votre rosée sera la poussière 7 ; vous ne porterez jamais de fruit : jxsrcc que vous n'aurez pas voulu servir le Seigneur en joie et dans l’abondance de toutes sortes de biens , vous serez mis dans l'esclavage de voire ennemi, dans la faim, dans ta soif, dans la nudité , dans l'indigence de tout : il mettra sur vos éfxtules un joug de fer *. Outre toutes ces plaies que vous entendez, Dieu vous en enverra de plus terribles qui ne sont point écrites dans ce livre, et qui passent tout ce qu’on peut exprimer par le langage humain : et comme le Seigneur s’est réjoui en vous faisant du bien , il prendra plaisir maintenant à t'ous fier dre, à vous renverser 9. Vous serez à jamais sous cette impitoyable verge; sous cette verge veillante, qu’a vue le prophète 10 : car le Seigneur veillera éterncllc-
' Nalth. vil , 13; x\V, 12. — Ml. Tint, il, 19. — » Pt. CTttl, IS, 19. — * MaUh. XXV, 41. — * Jonn. VIII, 44. — • Le e. XXVI, 14, 17, 19, 21 ,27, y. — 5 Déni. XXVIII, 22, 28, 2.7, 24. — • Ibid. 47 , 49. — • iUà 11 , «3. — » Jerem. 1,11,12.
ment «tir votre iniquité *, et ne cessera de roui briser , de vous mettre en pièces ». Pourquoi criezvous inutilement ? Eotre plaie est incurable : je. l’ai faite a cause de votre iniquité et votre dure malice , dit le Seigneur par la bouche de Jérémie 3 : votre endurcissement a causé le mien : vous m’avez rendu inexorable, impitoyable, inflexible Liiez. Et ils iront au supplice éternel : et tes justes a la vie éternelle 4. C’est par là que Jésus finit sa prédication. C’est ce qu’il nous laisse à méditer : et il n'a rien de plus important à dire au peuple.
Après donc qu’il eut fini tous ces discours 5, il ne songe plus qu’aux préparatifs de sa mort : à la pflque ancienne, à la nouvelle : aux dernières instructions qu’il voulait laisser à ses apôtres, à la cène; et après la cène, h la dernière prière par laquelle il commença son sacrifice : finalement, à sa mort.
XCVIIl* JOUR.
Jérémie figure de Je&us-ChrUt. Pmliclion» de ce prophète.
Lequel des prophètes vos pères n’ ont-ils point persécuté 6? Un de ceux qu'ils ont le plus persécuté, pour leur avoir dit la vérité, et qui par là s’est rendu une des plus illustres figures de Jésus- Christ, continuellement persécuté pour le même sujet, c’est le prophète Jérémie.
Ç’a été un des plus saints hommes de l’ancienne loi. C’est le seul de tous les prophètes dont il est écrit : Je t’ai connu avant que de t’avoir formé dans te sein de ta mère ; et avant que tu en sortisses, je t’ai sanctifié Une sainteté avancée dans ce prophète, a été line des figures les plus excellentes de celle du Saint des saints : mais comme Dieu voulait donner à Jérémie une grande part à la sainteté de Jésus-Christ, il lui en a donné uue très-grande à ses persécutions et à sa croix.
Dieu avait choisi Jérémie pour annoncer à son peuple deux terribles vérités : l’une, que la cité sainte et le temple même allaient être détruits et réduits en cendre par l’armée de Nabuchodonosor : l’autre, que le seul moyen qui restait au peuple, aux princes , au roi meme, d’éviter le dernier coup , était de se soumettre volontairement à ce roi , que Dieu avait choisi pour sou vengeur : en sorte qu’il ne voulait pas qu’on lui résistât , mais qu’on subit volontairement le joug que Dieu avait mis entre ses mains pour l’imposer au roi de Judée, et à tout son peuple.
Jérémie, par ordre de Dieu, annonçait ces vérités : Quoi! je ne visiterai pas tes iniquités de ce peuple , dit le Seigneur? Je ferai de Jérusalem un monceau de sable , la retraite des serpents; et les villes de Juda seront désolées, et sans habitants *. / o ici ce que dit le Seigneur , s’écrie-t-il en un autre endroit o : J'amènerai sur cette vide des maux horribles , en sorte que tous ceux qui les
* D<in. ix, II. — * Dent. xxvin. 48, fil. — » Jerem. XXX, 15. fdatth. xxv, 4fi. Ibid, xxvi, l. — « Ad. vu. 5f. — ’ Jerem. 1,5.—* Ibid. îx , 0, 1 1. — * Ibid, nx , 3, 8, 10 ,
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(coûteront , leurs oreilles leur tinteront d'étonnement et de frayeur, tille sera un sujet d étonnement , de dérision , et de sifflement a toute ta terre : et tu briseras en leur présence un pot de terre ; et tu diras : /tin si je briserai mon peuple , et je mettrai cette ville en pièces , comme on y met un pot 1 de terre : ce ne sera pas comme on brise un vaisseau d'or, ou d'étain, ou de quelque autre métal, qu’on peut refondre ou ressouder : mais ce sera comme on casse et on met en pièces un pot de terre , qu'on ne peut plus raccommoder : et ils seront ensevelis dans Tophet, lieu abominable, parce que toute la ville sera ruinée, etlesenvirous seront remplis de ses ruines; et il ne restera pour les ensevelir que cette exécrable vallée , in fil me à jamais par les sacrifices impies qu’y ont offerts les Israélites, en brûlant leurs (ils et leurs filles à Moloch : J in si je ferai à cette ville, et à tous ses habitants : elle sera déserte, et abominable, comme Tophet. Et pour ce qui regardait le temple : Ne vous fiez point, disait-il \ en ces paroles de mensonge , en disant : l/e temple du Seigneur , le temple du Seigneur , te temple du Seigneur : comme si la sainteté de ce temple était capable de vous sauver seule : car je ferai I a cette maison , en laquelle mon nom a été invoqué, 1 comme fai fait à Silo , ancienne demeure de l’arche, que j'ai détruite et rejetée. Et le Seigneur dit encore h Jérémie * : f a- t’en à t'entrée de la maison du Seigneur : car c’est là que je veux que tu en annonces la ruine : et tu leur diras : Je ferai que cette maison sera comme Sl/o , un lieu désert et abandonné ; et je ferai que cette ville sera en malédiction à tous les habitants de la terre.
Il n’épargnait pas les rois, Voici ce que dit le Seigneur à Joachim , fils de Josias , roi de Juda : On ne pleurera point à sa sépulture; et ses sœurs ne diront pas : Hélas! mon frère; ni elles ne se plaindront les unes les autres , en disant : Hélas ! ma sœur : on ne criera jwint en pleurant : Hélas! prince : hélas ! seigneur. H sera enseveli de ta sépulture d'un Ane ; il est pourri , et on l'a jeté hors des portes de Jérusalem. Son fils ne sera pas plus heureux. Quand Jéchonias, fils de Joachim , roi de Juda, serait comme un anneau dans ma main droite, je t'en arracherai , dit le Seigneur : je te livrerai entre les mains du roi de llabyione ; et je C enverrai toi et ta mère qui t ’a porté dans ses entrailles , dans une terre étrangère , et vous y mourrez. Terre , terre , terre , écoute la parole du Seigneur. / oici ce que dit te Seigneur : Écris que cet homme sera stérile , et n'aura aucune prospérité durant ses jours : parce qu'encore qu’il doive avoir des enfants, il n’en aura point qui lui succède , ni qui soit assis sur le trône de David J.
Il ne prédisait pas à Sédécias une plus heureuse destinée. Voici ce qu'a dit le Seigneur au roi qui est assis sur le trône de David, et à tout le peuple : Je vous enverrai le glaive, et la famine, et la peste : et vous serez en étonnement , en sifflement, et en horreur à tous les peuples du monde*. Sé-
* IM. vil, 4, I», 14. — * Ibid, xxvi, 8, fl. — 1 Jeran. 1XU, IS, 19,24,25, M, W, 30. — * Ibid. XXIX, 16, 18-
décias , roi de Jtula , n’èr itéra pas les mains des Chaldéent et du roi de llabyione * , et le reste qu’il prophétisa publiquement, et en présence du roi, durant que la ville était assiégée \
Jérémie était devenu odieux aux rois , aux sacrificateurs, aux prophètes et à tout le peuple, à cause qu’il annonçait ces vérités. Et ce qui les animait davantage, c'est qu’il leur disait que c’était à cause de leurs péchés, de leurs idolâtries, de leurs injustices , de leurs violences , de leurs fraudes , de leur avarice , de leurs impudicités et de leurs adultères, de leur endurcissement et de leur impénitence, que tous ces maux leur arriveraient, sans qu’il y eût pour eux aucune ressource. Voici ce que dit le Seigneur : Ne vous trompez pas vous-mêmes, en disant : Les Chaldéeru se retireront ; car ils reviendront bientôt, et ne se retireront plus : et ils prendront et ils brûleront cette ville. Et quand vous auriez défait toute leur armée , et taillé en pièces vos ennemis , en sorte qu’il n’y reste qu’un petit nombre de blessés, ils sortiront de leurs tentes un à un, et ils brûleront cette ville i. La seule ressource qu’il leur annonçait, était de se rendre aux ennemis : Tu diras à ce peuple : Voici ce que dit le Seigneur : Je mets devant vous ta voie de ta vie et la voie de ta mort : relui qui demeurera en cette ville mourra de l'éj>ée, de la famine et de la peste ; mais celui qui en sortira, et se rendra aux Chaldéens qui vous assiègent, vivra : et son âme lui sera comme une dépouille qu'il aura sauvée des mains des ennemis : car j‘ai mis ma face contre cette cille en mal , et non pas en bien; et il faut quelle soit livrée au roi de Habylone, et qu'il la consume par le feu * : ce qu’il répéta encore à Sédécias s.
XCIX8 JOUE
Le* souffrances de Jérémie.
Telles étaient les dures vérités que Dieu mettait en la bouche du prophète Jérémie; et ce qu'il souffrit à ce sujet pendant quarante-cinq ans que dura son ministère, est inouï. Il avait à souffrir mille indignités, qui lui faisaient dire : J'ai été en dérision à tout mon peuple, le sujet de leurs chansons tout du long du jour , et l'objet de leur moquerie. Il m'a rempli d'amertume ; il m’a enivré d’absynthe. Je ne connais plus le repos : j’ai oublié tous les biens. On en venait jusqu’aux coups : et il disait: Le solitaire s’asseyera , et se taira : il baisera ta terre , et mettra sa bouche dans la poudre, pour voir s’il lui restera quelque espé* rance d étre écouté dans ses prières. H livrera su > joue aux coups : il sera rassasié d'opprobres. Oii voit dans ce dernier trait une image expresse du fils de Dieu. Et un peu après : O Seigneur , vous m’avez mis au milieu du peuple comme un arbre déraciné, comme le mépris de tous les hommes : Tous tnes ennemis ont ouvert impunément la bou- | che contre moi6. Ce fut dans sa patrie, dans la ville
* Ibid. XXXII, 4. — ’ Ibtd. xxxiv, 1. 2,4. — 3 Jemn. 1XXVII , 8 , «. — * Ibid. XXI ,8,0, 10. — 5 Ibid. XXX VUI , 17.
I 18 et xuiv. — 6 LitmcHi. lit , 11, II», 17, 28, 29 , 30, 46 , 4Q.
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d'Anathoth, ville sainte et sacerdotale, qu’il eut le plus ii souffrir de scs citoyens, et des sacrificateurs ses compagnons. On y conspira contre sa vie. Et j’étais, dit-il, comme un agneau innocent et doux qu'on porte au sacrifice: et je ne savais fuis ce qu’ils machinaient contre moi, en disant: Mettons dans son pain un bois empoisonné : effaçonsle du nombre des vivants, et qu ’on ne parle plus de lui sur la terre. Et ils lui disaient : Se prophétisez plus au nom du Seigneur , si vous ne voulez mourir entre nos mains. Mais il fallut obéir à Dieu : et il prophétisa contre Anatholh , d’une manière terrible : Je visiterai les habitants d'Anathoth : leurs jeunes gens mourront de l'épée f dit le Seigneur des armées : leurs jeunes enfants et leurs fîtes mourront de faim et de peste ; et it ne restera rien de cette ville ; j'amènerai tout le mal sur Anathoth , et l'an de sa visite sera plein d'effroi ».
Ainsi en arriva-t-il à notre Sauveur dans Nazareth. // ne pouvait y faire beaucoup de miracles , à cause de leur incrédulité : car ils se disaient L'un à l'autre : N'est-ce pas là ce charpentier , fils de Marie, frère de Jacques et de Jean ? Et n’avonsnous pas ses sœurs parmi nous? Et ils le méprisèrent*. Il éprouva, comme Jérémie, la vérité de ce proverbe : Le prophète n’est point reçu dans sa patrie. Il s’en plaignit. Et ses citoyens remplis de colère le traînèrent hors de leur ville, au plus haut de la montagne où leur ville était bâtie , pour te précipiter du haut en bas 3.
Ce n’était pas seulement ses concitoyens qui machinaient contre lui, à cause de scs prophéties : tous les peuples s’encourageaient à le perdre, et ils se disaient les uns aux autres '.tenez, entreprenons ~ contre Jérémie : il n'est pas le seul prophète, ni le seul sacrificateur, ni te seul sage : venez, frappons-le avec la langue, et ne prenons pas garde à tous ses discours. / ous savez, Seigneur, tout ce qu’ils ont entrepris contre ma vie: ils creusaient des abîmes sous mes pieds, partout ils me tendaient des pièges L Ses meilleurs amis, qui semblaient te garder, entraient dans ces pernicieux conseils : tous ne songeaient qu’à le tromper, et à se venger de lui * , parce qu’il leur prophétisait des malheurs. Ainsi, à chaque pas du Sauveur, „ il trouvait des entreprises contre sa personne. On l’appelait démoniaque, imposteur : on lo chargeait de toute sorte d’injures, pour animer contre lui la haine publique : et par deux fois, en très-peu de jours, on lexa des pierres pour le lapider : ses frères memes ne croyaient pas en lui 6 : et il fut livré par un de ses disciples.
C* JOUR
Jérémie persécuté par »ea disciples. Autorité publique.
Venons à ce que souffrit Jérémie, non plus seulement par de secrets complots, mais par l’autorité publique. Phassur, sacrifcatcur, fis d’Emmer,
' Jertm. XXI, 11», SI, 22, 23.— * Marc, vi, 3, 4, 6. — » Luc. IV, 24 , 28, 29. — * Jercm. XVIII , 18, 22 , 23. — » Ibid. *4, 10. — * Joan. VIII, t>9; X, 31.
qui était prince dans la maison du Seigneur, entendit les discours de Jérémie; et it frappa oe prophète, comme le prince des prêtres fit frapper le visage de saint Paul : et il mit Jérémie dans les entraves, et U l’en tira te matin 1 : et le prophète, qu'il avait injustement maltraite, lui annonça sa destinée et celle de tout le peuple. Une autre fois, comme Jérémie venait de prophétiser la ruine du temple devant le temple même, les sacrificateurs et les prophètes , et tout le peuple , se saisirent de lui: et ils disaient tous ensemble : Il faut quU meure : et ils le déférèrent aux princes de la maison de Juda , en disant: Cet homme doit être condamné à mort, parce qu'il a prophétisé contre cette ville et contre te temple , et qu’il a dit que le Seigneur en ferait comme de Silo* . Jésus fut accusé du même crime3 : on lui imputait d’être le destructeur du temple : les sacrificateurs étaient à la tête de scs ennemis; et comme un autre Phassur, Anne et Caïphe, les souverains sacrificateurs, le persécutaient, et prophétisèrent contre lui : f ous ne savez rien, dit Caïphe, et vous ne jiensez pas qu" U faut qu’un homme meure pour tout le peuple, et que la nation ne jyér ’isse pas i : et les sacrificateurs et les docteurs de la loi prononcèrent l'un après l’autre , comme ils avaient fait autrefois contre Jérémie : Cet homme est coupable de mort*. Mais Dieu ne voulut pas que Jérémie mourût selon leurs désirs, et la sentence des pontifes contre Jésus-Christ fut exécutée.
Jérémie fut fait prisonnier du temps du roi Joachim, à cause de ses prophéties : Mais, comme dit saint Paul , ta parole de Dieu n’est point liée. L’ordre de Dipu vint à ce prophète d’écrire au roi Joachim ce qu’il avait prophétisé de vive voix: il manda 13a ru ch, fils de Nérias , et il lui dicta ce qui devait arriver au roi et au peuple; puis il lui dit : Je suis prisonnier, et je ne puis entrer dans la I maison du Seigneur. Allez-y donc , et lisez au jteuplc , au jour de jeûne solennel, les paroles de Dieu que. vous venez d’oulr de ma bouche : et le discours fut porté au roi , et un secrétaire le mit en S pièces, et le roi le fit brûler : et Jérémie dicta de nouveau tout ce qui était contenu dedans , et ajouts beaucoup d’autres choses encore plus terribles 6. Jérémie fut fidèle à Dieu, et continua à annonce! constamment sa parole.