‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 202 sur 243 · CD JOUE · texte numérisé non relu

CD JOUE

Jérémie dans le cachot ténébreux.

Après que le saint prophète eut été mis en liberté , il allait dans la terre de Benjamin pour quelques affaires, comme Dieu le lui avait ordonné : et comme il axrait prophétisé qu’il n’v avait de salut que de se rendre au roi de Babvlone qui assiégeait Jérusalem, on le soupçonna de s’y aller rendre luimême ; et il répondit : Il n’est pas vrai : je ne vais pas me livrer aux Chatdèens : car il fallait que cela

• Jercm. XX, t, 2, 3 — 1 Ibid, xxvi, 2, 0, 7, 8, 0, II. — » Maitk. XXVI, 67 , 69, «I. — ♦ J<>an. XI, 47, 40, 60. — *•/&«/. XVIII, 13, 14. Mutlh. XXVI , Gû. — • Jercm. xxxvi, 9,

itized by (jOOgic

MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE

sc fît par autorité publique , et que le roi lui-même , en donnât l’ordre. On ne voulut pas croire le saint prophète : et les princes, «après l’avoir fait battre de verges, le jetèrent dans le cachot' noir et profond, dont le fond était de la boue. Jérémie y fut descendu avec des cordes, et on l'y laissa longtemps, alin qu'il y mourût : car il n'y avait plus de pain dans la ville : et on le laissait mourir de faim; et les princes dirent au roi : Nous vous prions que vet homme meure : car il abat le courage de ce qui reste dans cette ville de gens courageux , en disant qu’il faut se rendre ». Le voil.5» donc accusé de crime d’État par les seigneurs : et le roi acquiesça à leur sentiment; mais Dieu lui changea lecccur, et treute hommes tirèrent Jérémie du lac de boue par son ordre.

Lorsque le prophète fut jeté dans le cachot ténébreux il fit cette lamentation : Je vols maintenant, toute ma misère , et je sens la verge de la colère de Dieu dont il me frappe. Il m’a éloigné de la

lumière : il m'a jeté dans les ténèbres Ma peau

s’est desséchée : ma chair est sans suc; mes os sont rompus. Un épais bâtiment me serre. Je suis environné de fiel et de travail. Il m a mis dans les ténèbres , comme tes morts qui ne sortiront jamais

de leur cercueil. Je suis resserré de tous côtés

mes entraves sont appesanties Je suis enfermé

dans un cachot de pierres taillées , et il n'y a point

de sortie On ne me donne que du pain rempli

de pierre. Je ne suis nourri que de cendre et de

poussière Je suis enfoncé dans le lac , et on

a mis sur moi une pierre : tes eaux d’un lieu si humide sont tombées sur moi; j'ai dit : Je suis perdu 3.

Cil* JOUR.

Jérémie figure de Jcisus-CtirUt par u patience

Telles furent les souffrances de Jérémie, pour avoir dit la vérité : c’est ainsi qu’il porta les traits de celles du Sauveur, qui , comme lui, fut accusé d'élre un séducteur, et de soulever le peuple contre l’empereur et contre l'empire : en sorte qu'il fallait le perdre comme un séditieux, et comme ennemi du prince. Jérémie eut part à cet opprobre du Sauveur. Mais il en est encore plus la digne figure par sa douceur et sa patience, que par les cruautés qu'on exerça sur lui injustement. Lorsque les sacrificateurs et les prophètes , et le peuple, le voulaient traîner à la mort, et criaient avec fureur qu’il le fallait faire mourir, il dit aux princes et au peuple, qui l'allaient juger : Le Seigneur m’a envoyé pour prophétiser toutes les choses que j’ai prédites a ce temple et à cette ville. Maintenant donc corrigez-vous , et changez rot mauvaises inclinations , et écoutez la voix du Seigneur votre Dieu ; et peut-être que te Seigneur se repentira du mal qu'il a prononcé contre vous. Pour moi, je suis entre vos jnains ; faites de moi ce qu’il vous plaira ; / nais sachez et apprenez que si vous me faites mourir, vous livrerez un sang innocent

* J cran. US VU, 4, 11, 12, 15, 14, 16. — * Ibid. XXX Vin,

* 6,0.0, 10. - * Lamcnt . 111,1,2,4,6,0,7,9, 10,6-1,64.

contre vous-mêmes , et contre cette ville et se* habitants ; car, en vérité , le Seigneur m’a envoyé à vous , afin de faire entendre toutes ces paroles à vos oreilles *. Dieu permit qu’il les apaisât par des paroles si douces. On y voit une disposition admirable, puisque par lui-même , prêt a mourir comme à vivre, il ne craint dans sa mort que les châtiments qu’elle attirera sur tout le peuple : et il dit à Sédéciasdans ce même esprit : Que vous aije fait, et qu'ai- je fait à vos serviteurs, et à tout le peuple , que vous m’avez jeté dans le cachot? Où sont vos prophètes qui vous disaient que. te roi de Babytone ne viendrait point? Le voilà à vos portes : et je n’ai fait que vous annoncer ce que Dieu avait résolu. Ne me renvoyez donc point dans ce lac, de peur que je n'y meure * : où il faut suppléer ce qu'il avait dit ailleurs : et que Dieu ne l'ous redemande un sang innocent s. Car pour lui la mort ne le touchait pas, et surtout après la perte de sa patrie ; puisqu'il disait : Ne plaignez point le mort , et ne versez point de larmes sur lui ; mais pleurez celui qui sort de son jxiys , parce qu’il ne retournera plus , et ne verra jamais sa terre natale 4.

Un prophète, nommé Hananias, prêchait tout le contraire de ce que prêchait Jérémie, et ne donnait que deux ans au peuple; après lesquels on rapporterait à Jérusalem tous les vaisseaux qui avaient été enlevés du temple : et Jérémie entendant ces belles promesses, sans contredire davantage le faux prophète, lui dit devant tous les prêtres et devant te peuple : . îinsi soit-il , Hananias ! Que le Seigneur fasse comme vous dites : / missent vos paroles être accomplies plutôt que les miennes : et que nous voyions revenir tes vaisseaux sacrés, et tous vos frères qui ont été transjMrtés à Babytone ! Mais écoutez ces jxtroles que je vous annonce , et à tout le peuple : les prophètes qui ont été avant vous et avant mol , n’ont été reconnus pour tels que quand leur prédiction a été accomplie : et alors on a vu qui était celui que le Seigneur avait envoyé en vérité. Et en même temps Hananias ôta du col de Jérémie la chaîne de bois que ce prophète y avait mise par ordre de Dieu, en figure de la captivité future de plusieurs peuples : et Hananias ta mit en pièces; et il dit : Jinsi Dieu brisera dttn* deux ans le joug que Nabuehodonosor , roi de Babytone , a imposé à tous les peuples : et Jérémie , sans rien répliquer, se retirait tranquillement : mais lu parole du Seigneur lui fut adressée , et il lui fut dit : l'a , et tu diras à Hananias.... : Ecoute , Hananias : te Seigneur ne t’a jms envoyé; et tu as donné à ce peuple une confiance trompeuse. Pour ce/a, voici ce que dit le Seigneur : Je f ôterai de. dessus la terre : tu mourras dans l’an , parce que tu as parlé contre le Seigneur. Et le prophète Hananias mourut dans Lan, au septième mois3. Ainsi Jérémie toujours patient , et par lui-même prêt à

• Jercm. XXVI, II, 12, 13, II, IS.— * Ibid. XXXVII, 17, 18. — 1 Ibid. XXVI, 16. — * Ibid, xm, lu. — * Ibid. Juvill,

I cl seq.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

retier à tous ceux qui parlaient au nom du Seigneur, ne disait des choses fortes que lorsque le Seigneur le faisait parler, et se montrait tout ensemble le plus doux et le plus ferme de tous les hommes de son temps, en figure de Jésus-Christ, qui disait lorsqu'on lui donnait un soufflet : Si j'ai mai dit, concainquez-moi : si j'ai bien dit, pourquoi me frappez-vous • ? et ailleurs : Je ne suis point un possédé , mais je glorijie mon Père * ; et encore : / oui cherchez à me tuer, moi qui cous ai dit ta vérité : AbraJmm , dont vous cous vantez d'être les enfants, na pas fait ainsi*. C’est aiusi que, sans armer sa justice, il leur reprochait leurs sanguinaires desseins : et encore qu’il eût en main la vengeance de leur incrédulité, personne n’a été frappé de mort , comme le fut Hananias pour avoir contredit Jérémie. Il n’a eu que de la douceur pour ses ennemis; et pour épargner les hommes, il n’a montre la puissance qui lui était donnée pour punir, que sur cet arbre qui fut desséché à sa voix ; car il fallait que sa bonté éclatât au-dessus de celle de Jérémie; et nul homme ne devait périr à ses yeux , ni à sa parole.

II est vrai qu’il apprend aux Juifs avec indignation le châtiment inévitable de leur infidélité. Et vous disait-il4, accomplissez ta mesure de vos pères: serpents , engeance de vipères , comment éviterezvous ta damnation de la gène , c'est-à-dire f enfer? Mais tout cela , qu'était-ce autre chose que leur prédire leurs malheurs, afin qu’il les évitassent? Je vous envoie, disait-il, des prophètes, et des sages , et des docteurs : vous en tuerez et crucifierez quelques-uns; vous en flagellerez d'autres , et vous les poursuivrez de ville en ville, afin que tout te sang innocent tombe sur vous , depuis le sang d'Abel le juste , jusqu'au sang de Zacharie , /ils de Barachie, que vous avez fait mourir entre le temple et l’autel 5. N’était-ce pas leur faire voir leur perte future; et cependant, autant qu’il pouvait, épargner leur sang? Ce qui fait même qu’en leur découvrant la tempête qui les menaçait, il leur montre le sdr asile qu’ils pouvaient trouver sous ses ailes. Jérusalem, Jérusalem , qui fais mourir les prophètes , et qui lapides ceux qui te sont envoyés , combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants sous mes ailes, comme la poule renferme son nid sous les siennes ; et tu n'as pas voulu6'. N’impute donc tes malheurs qu'à toi-même : •t si tu veux les éviter, reviens à moi. Il est encore temps, et je suis prêt à te recevoir.

cm* jour.

Patience de Jérémie dans h» cachot.

Mais l’endroit où Jérémie lit le mieux paraître l image de la douceur et de la patience, qui devait reiuire dans la passion du Sauveur, fut celui où on le mit dans le cachot. Car alors , sans murmurer, sans se plaindre , au milieu de tant de douleurs et de tant d’angoisses, il parla en cette sorte : Mon

* Joa*- XVH1, as. — » Ibid, vm, 40. — * Ibid. 40. —

' MaUh. HIII . 32, ai, — ‘ Ibid. 34, 35. • Ibid. 37.

âme a dit : le Seigneur est mon jtartage : j'attendrai ses miséricordes , sans lesquelles nous serions déjà tous consumés. le Seigneur est bon a celui qui espère en lui , et à l’Ame qui te cherche : il est bon d'attendre en silence le salut que Dieu envoie. Loin de se plaindre de la longue suite des maux qu’il avait eu à souffrir : Il est bon a l’homme , disait-il, de /xtrler le joug , et d ‘être exercé par les souffrances des sa jeunesse. Le solitaire s'asseijera et demeurera dans le silence : il ne s'agitera pas et ne criera pas dans ses douleurs; jxircc qu’il lèvera ce joug salutaire, et le mettra sur lui-méme. Quelque rebuté qu'il se sente par un Dieu qui semble le frapper sans miséricorde , il baisera la terre, et , mettant sa bouche dans la poussière , il attendra humblement s’il y a encore quelque chose à espérer. Loin de s'irriter contre ses persécuteurs, ildonncra sa joue à qui le voudra frajyper , et se rassasiera d' opprobres' . C’est ainsi que ce solitaire, cet homme accoutumé ù se retirer sous les yeux de Dieu, et à répandre son cœur devant lui, porte en patience les injustes persécutions que lui fait son peuple, et ne se laisse aigrir par aucune injure.

Loin de s'arrêter à la main des hommes, qui, à ne regarder que l’extérieur, semble seule le frapper, il lève les yeux au ciel : Et, dit-il , qui est celui qui osera dire que les maux puissent arriver autrement que par l’ordre du Seigneur t Et gui dira : Le bien et le mal ne sortent point de ta bouche du Très-Haut ? Ou pourquoi l'homme mur murera-t-il de ce qui lui est imposé pour ses péchés? Recherchons nos voies dans lejond de nos consciences, et cherchons le Seigneur, et retournons a lui. levons nos cœurs et nos mains au ciel vers le Seigneur , et disons-lui : Sous avons /**'ché, et nous avons irrité votre colère ; c'est pour cela que vous êtes inexorable. Tous nous avez couverts de votre fureur : vous nous avez frappés sans miséricorde : et vous avez mis un nuage entre vous et nous, pour empêcher notre prière de passer jusqu'à vous >.

C’est ainsi que ce saint prêtre, à la manière des sacrificateurs infirmes, qui sont eux-mêmes revêtus de faiblesse, priait pour ses péchés et pour ceux du peuple : laissant au vrai sacrificateur, selon l’ordre de Mclcliisédech , la gloire de ne prier et ne gémir que pour les autres. Et pour imiter le gémissement qu'il a fait pour nous a la croit avec un grand cri, et beaucoup de larmes ce saiut prophète dans ce lac affreux , dans ce cachot plein de houe, où le jour n’entra jamais : sous cetle pierre qui le couvrait par en haut, et au milieu de ces tristes et impénétrables murailles , où il avait à peine la liberté de respirer : dans la faim qui le pressait . prêt à rendre les derniers soupirs , déplorait les calamités de son peuple plus que les siennes *. Helas , disait-il , mes tristes projyhéties nous sont devenues un lacet et un ravage inévitable : moîi œil a ouvert îles canaux sur mon visage , à

■ Dm uni. 111,22, 24, 25, 26,27 , 28 , 20 . 3U. — * Ibid, t, 7 , 44. — 1 Ht b v , 7. — ‘ Lamcnt. ni , 6, 7 et *eq.

MÉDITATIONS SUR L’EVANGILE

cause de la ruine de la fille de mon peuple. Mes yeux affligés n'ont cessé de pleurer, et n ’ont eu de repos ninuit ni jour, jusqu à ce qu’il plaise a Dieu de nous regarder en pitié du plus haut des deux. Mes regards ont livré mon âme en proie à la douleur, pendant que j’ai vu périr toutes les villes sujettes a Jérusalem ».

C’est ainsi qu’il pleurait les maux de ce peuple ingrat; de ce peuple qui avait tant de fois machiné sa mort, et qui l’avait enfoncé dans le cachot , dans le dessein de le faire mourir. Ainsi, au milieu de sa passion , Jésus traîné au Calvaire par le même peuple, et portant sa croix , se retourna vers celles qui pleuraient ses douleurs, et leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais sur vous et sur vos enfants *. Lui-même en regardant la ville où il devait être crucifie dans peu de jours, pleura sur elle, en disant : liai si tu savais, ville ingrate et malheureuse, ce qui te pouvait donner la paix ! mais ton malheur est caché à tes yeux : viendront les jours, et ils sont proches, que tu seras ruinée de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le jour où je te venais visiter J. Et enfin : Jérusalem , Jérusalem , qui fais mourir les prophètes , combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits * I Et le reste que nous venons de réciter.

C’est ainsi que Jésus pleurait Jérusalem : et il n’a point de plus parfaite figure de ses douleurs, que celles de Jérémie, et ces tristes lamentations, où il a si amèrement déploré la ruine de sa patrie * et pendant qu’il la prédisait, et après qu'il l'eut vue accomplir, qu'encore aujourd’hui on ne peut refuser des larmes à des chauts si lugubres.

Pleurons à cet exemple sur nous-mêmes : pleurons la perte de notre âme; et tâchons de la réparer en la déplorant.

CIVf JOUR.

J6rfatfe priant avec larmes pour ton peuple qui Poutrage, figure de Jésua-ClirUL

Ces lamies de Jérémie étaient une continuelle intercession pour son peuple. Que mes yeux deviennent une fontaine de larmes , et ne cessent ni jour ni nuit de verser des pleurs : parce que ta fille de mon peuple est affligée d’une très-mauvaise plaie. Si je vais aux champs , je ne trouve que des gens passés au fil de f épée; et si je rentre dans la ville, je n’y vois que des visages pales et exténués par la faim. Est-ce donc , 6 Seigneur, que vous avez rejeté Juda? ou que vous avez S ton en abomination? Pourquoi donc les avez-vous frappés , en sorte qu’il n’y reste rien de sain? Mous avons attendu la paix, et U n’y a aucun bien à espérer ; nous avons cru que le temps de notre guérison allait venir , et il ne nous a paru que trouble. Seigneur, nous avons connu nos impiétés, et les iniquités de nos pères : nous avons péché contre vous. Toutefois ne nous faites j>as l’opprobre des na -

' l/iment. 11,47, SI. — * Imc. XXIIT, 2». — * Ibid. XIX, 41, **. — * .Vu ((h. xxm, 37.

lions , à cause de votre saint nom : et ne renversez pas le trône de votre gloire1... Si nos iniquités nous répondent , et s’opposent à la miséricorde que nous vous demandons ; faites -la-no us néanmoins, non point pour l’amour de nous, et a cause de nos mérites , mais à cause de votre saint nom qui a été invoqué sur nous. Car sou venez-vous de tatliance que vous avez contractée avec nous, et ne la rendez pas inutile. Hélas! ô Seigneur, trouverons-nous un Dieu semblable à vous parmi les peuples où vous nous dispersez? Quelqu’une de leurs idoles nous donnera-t-elle la pluie; ou cette eau bienfaisante tombera-t-elle du ciel toute seule, et sans votre ordre ? M’étes-vous pas te Seigneur notre Dieu, dont nous avons attendu les miséricordes? C'est r ous qui avez fait toutes ces choses ».

C’est ainsi que Jérémie priait nuit et jour avec larmes et gémissements, pour un peuple qui ne cessait de l’outrager, et de le poursuivre à mort ; en figure de Jésus-Christ notre grand pontife, qui dans les jours de sa chair, de ses faiblesses , de ses souffrances, de sa rie mortelle , offrant des prières et des supplications à son Père, fut exaucé selon que le méritait son respect 3 : et qui enfin à la croix, où ce même peuple l'avait attaché, criait à son Père : Mon Père , pardonnez-leur ; car ils ne savent ce qu’ils font* .

Dieu lui apprenait à accomplir le précepte, que Jésus-Christ devait un jour publier : Priez pour ceux qui vous persécutent 5. Car il disait : Pend-on ainsi le mal pour le bien ; puisqu'ils m'ont creusé une fosse j)our m'y enterrer, moi qui étais sans cesse occupé du soin de leur bien faire? Souvenezvous , 6 Seigneur ! que j'étais toujours devant vous , pour vous dcmandf'r du bien pour eux, et détourner d’eux rotre colère 6. A la vérité, ce discours de Jérémie semble être suivi de terribles imprécations contre ce peuple; mais on sait que, selon le style des prophètes , cela même sous la figure d’imprécation , n’est qu’une manière de prédire les malheurs futurs de ces ingrats. Et c’est pourquoi nous voyons le même prophète, quand il eut vu tomber sur eux les maux qu'il leur avait prédits; loin d’en ressentir de la joie, comme il aurait fait s'il leur avait souhaité du mal , foudre en larmes a la vue de leur désastre , et finir ses lamentations par cette prière : Souvenez vous , Seigneur, de ce qui nous est arrivé : regardez-nous : voyez notre

honte Pourquoi nous oubliez-vous à jamais?

/ os délaissements dureront-ils encore longtemps ? Couver tissez-nous à vous, et nous serons convertis, et vous nous pardonnerez ; rendez-nous les jours où nous étions si heureux : rétablissez-nous en l'élat où nous étions au commencement. Mais vous nous avez rejetés , et ta colère que vous avez contre nous est extrême 7.

1 J mm. xiv, 17, 21. — * Ibid. 7, 21 ad Jtncm. — * üt-b. V, 7. — • I.nc. XXIII, 34. — 'Matth. T, 44. — • Jerrm. XVIH, 20. — ‘ Lamcnt. v, ! , flu, 21 , 22.

ee«

MÉDITATIONS SUD L'ÉVANGILE

Jérémie excuse au moins son peuple, n'osant prier pour lui.

Il est vrai que Dieu déclarait à ce saint prophète qu’il ne voulait plus l’écouter : Cesse de prier pour ce peuple: n emploie pour eux, ni la prière , ni les cantiques de louange ; et ne t'oppose point à nies volontés ; car je ne t'écouterai pas'. Et il lui disait encore : Si Moïse et Samuel se mettaient devant moi ; fai ce peuple en exécration. Chasse-ie de devant ma face. Et s'ils te demandent . OU irons-nous ? tu leur rcjwndras : A la mort, celui qui doit aller à la mort : A l’épée , celui qui doit être percé par son tranchant : A la captivité , celui qui doit aller en captivité : et que chacun suive son mauvais sort; je ne veux pas l’en tirer. Car qui aura pitié de toi , 6 Jérusalem l ou qui s'affligera pour toi, ou qui ira prier pour ton repos ? Tu as laissé le Seigneur ton IUcu ' ! Mais cela même, que le saint prophète retenait ses gémissements et ses prières, était une espece de gémissement et de prière cachée : et s’il n’osait plaindre les malheurs de ce peuple justement puni, il en pleurait les péchés. (Jui remplira, disait-il, ma tète d'eaux et qui fera couler de mes yeux une fontaine de larmes, afin que je pleure nuit et jour ceux de mon peuple qui ont été tués dans leur iniquité ? Car qui pourrait excuser leurs crimes? qui pourrait demeurer davantage parmi eux? qui me fera trouver dans la solitude une petite cabane, de celles que (es voyageurs y bâtissent, pour leur y servir de retraite? et que je laisse mon peuple , et que je me retire d'avec eux? Car ce n'est plus qu’une troupe d'adultères et de prévaricateurs. Leur langue ressemble d un arc tendu, d'où il ne sort que mensonge et calomnie. Ils se fortifient sur la terre , parce qu’ils vont d’un mat à un autre , et soutiennent le crime par un autre crime : ils ne me connaissent plus , dit le Seigneur. Ils se moquent les

gner des Juifs : Race incrédule et maligne , jusqu’à quand serai-je avec vous et vous souffrirai-jc • t Mais comme lui , et plus que lui sans comparaison , il conserve toute sa bonté malgré leur malice, et se laisse arracher les grâces, comme il parotlduns le même lieu qu'on vient de voir : Race infidèle, serai je encore longtemps parmi vous , et contraint de vous supporter ? Amenez ici votre fils, que je le guérisse !

evr jour.

Los Juifs mémos r«*nn naissent Jérémie pour leur inlmaaseur.

Ce peuple ingrat sentit enlin que Jérémie lui était donné pour intercesseur; et après la prise de Jérusalem, ils dirent au saint prophète : Que l'humble prière que nous faisons à Dieu à vos pieds, vienne jusqu’à vous : priez le Seigneur votre Dieu pour ces restes de son peuple; et qu'U nous annonce la voie où il reut que nous marchions. Jérémie leur répondit : Je m'en vais prier le Seigneur votre Dieu selon vos paroles : je vous déclarerai toutes ses réponses , et ne vous cacherai rien. Et ils lui promirent d’exécuter de point en point tout ce que le Seigneur lui ordonnerait pour eux. Que le Seigneur, dirent-ils, soit un témoin de vérité et de bonne foi entre vous et nous : nous obéirons au Seigneur à qui nous vous envoyons, soit que vous ayez à nous dire du bien ou du mal de sa part ». Et Jérémie revint après dix jours : et leur défendit de la part de Dieu d’aller eu Égypte, où il voyait qu’ils seraient séduits par les idoles de ce peuple, l 'oità , leur dit-il , ce que vous prescrit te Dieu d’ Israël , à qui mus m’avez envoyé pour porter vos prières à ses pieds : et il les avertit en toute douceur et patience de se souvenir de leur parole, et d’obéir au Seigneur à qui ils l’avaient envoyé, comme ils l’avaient promis. Et après qu’il leur eut tenu ce pressant discours , Azarias , et Johanam , et les autres superbes lui dirent : fous

uns des autres : ils ont appris à leur langue à \ ajuster un mensonge : ils se sont beaucoup tour- \ mentes ; mais à mal faire. Leur demeure est au milieu de ta tromperie 3 : et le reste qui n’est pas j moins déplorable. .

Mais encore qu’il ne pût dissimuler leur malice, i il les excusait le mieux qu’il pouvait : et lorsque Dieu, I touché de leur rébellion, qui les faisait soulever j contre lui malgré toutes ses menaces, lui défendait de prier pour eux; parce que, disait-il, je les veux perdre, et je ne regarderai ni leurs jeûnes , ni leurs prières , ni leurs holocaustes * : il leur disait ; en tremblant et en bégayant, comme un homme i qui n’osait parler: A, a, a, Seigneur Dieu : leurs \ prophètes les séduisent! / ous ne verrez, leur disent-ils , ni la peste , ni la famine ; mais vous jouirez d'une véritable paix Il priait, sans oser prier ; il excusait ces ingrats , et portait leurs iniquités devant le Seigneur.

Jésus, comme Jérémie, semblait vouloir s’éloi- ,

' Jrrem. vil, tfl. — 1 Ibid. XV, 1 , 3,5,8. — * Ibid. IX ,

1 , 2, 3 , b , o. — * Ibid, xnr , 1 1 , 12 — 1 Ibid. 13

mentez : le Seigneur ne vous a point envoyé , et ne nous a point défendu d’aller en Egypte ; mais liaruch vous irrite contre mus , pour nous livrer aux Chatdécns, et nous faire périr à Rabylone J. Après lui avoir fait cette réponse , ils allèrent tous ensemble en Égypte; et ils arrivèrent à Taphnis, et à Memphis , et à Magdalo , et dans toute la terre de Phalurès : et sans se rebuter de leurs injures et de leur désobéissance, Jérémie les y suivit avec une patience infaisable , pour les empêcher de périr dans leur idolâtrie. Ils s’obstinèrent à adorer les faux dieux de cette nation infidèle : et le saint prophète vit périr encore ces malheureux restes de Juda , dans le lieu qu’ils avaient choisi pour leur retraite; avec Pharaon Éphréequilesy avait reçus*.

evir jour.

Dieu rejclle l'inlcrcession de ce prophète.

Une sainte et véritable réflexion se présente ici :

« Matlh. XVII, 16. — * Jtrem. XLII , 2, D, etc. — * Ibid XI. III, 2 , 3, «, 5, 0, 7el XLIV, I, 2, 3,4 et «XJ. — * Ibid. 16, 16, 17, 18 et ieq. ,29, 3U.

MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE

Jérémie était Jonné pour intercesseur à ce peuple : il ne cesse de prier pour lui et de détourner, autant qu'il peut , la colère de Dieu de dessus sa tête ; mais Dieu ne le veut pas écouter : Moïse et Samuel étaient aussi d’agréables intercesseurs , dont David même avait chanté le pouvoir par ces paroles : Moïse et /taron sont remarquables parmi ses sacrificateurs : et Samuel est renommé entre ceux qui invoquent son nom : ils invoquaient le Seigneur, et U les écoutait'. Mais en cette occasion nous avons vu que Dieu ne voulait pas les entendre*. Qu’y a-t- il de plus saint que Noé , qui est sauvé du déluge, afin de réparer le monde perdu , et le genre humain anéanti : que Job, dont la patience a été vantée de Dieu comme un prodige, et qui pour cette raison a été nommé de Dieu comme intercesseur de ses infidèles amis : .4 liez , disait le Seigneur, et priez mon serviteur Job de prier pour vous : et je recevrai sa face, afin que votre folie ne vous soit point imputée* : que Daniel, l'homme de désirs , à qui il envoya son ange pour lui déclarer que ses vœux pour ses frères, et pour tout son peuple, et pour la sainte montagne, et, ce qui est bien plus admirable, pour la venue «lu Messie , étaient reçus devant Dieu ‘ ? Et néanmoins ces trois hommes ne sont pas jugés dignes d’être écoutés pour le peuple juif : c'est Kzéchiel qui leur dit 5 : Si ces trois hommes, Noé , Daniel et Job , étaient au milieu de ce peuple , ils délivreraient leurs âmes dans leur justice , dit le Seigneur des années : Mais Us ne délivreront ni

leurs fils ni leurs filles : oui , je le dis encore

un coup , ils ne délivreront ni leurs fils ni leurs filles, loin dé pouvoir délivrer les étrangers : mais ils seront délivrés seuls : non, A oé, Daniel et Job, je le dis pour la troisième fois, ne délivreront pas leurs propres enfants. Afin que nous entendions, qu'il n’v a qu'un seul saint, et un seul juste; qui étant juste pour lui et pour les autres, sera écouté pour tous. U. frère , disait le psalmiste6, ne rachètera pas son frère , l’homme ne rachètera pas un autre homme , ni n’offrira pour lui une digne propitiation, ou le prix de son rachat et de sa vie. Nul ne peut offrir ce prix , que le juste par excellence, et le Saint des saints, qui est non-seulement homme, mais Dieu et homme; qui donnera son âme pour nous , et expiera nos péchés par son sang.

CVJ1I* JOUR.

Regrets de Jérémie de n'étre au monde que pour annoncer des malheurs.

Un des effets les plus remarquables de la douceur et de la bonté de Jérémie, c’est le regret qu'il avait de n’avoir à annoncer que des malheurs à ses citoyens et à ses frères. Ma mère-, disait-il, malheur à moi : pourquoi m'avez- vous enfanté, homme de querelles que je suis , homme de discorde par toute la terre ? Je suis séparé de tout commerce : je ne prèle à personne , et personne ne me

‘ P*, xcvni, a. — * Jerctn. xv, I. — * Joh. un, a. —

Dan. IX, 21, 22, 23. — * Esech. XIV, 14, Ifl, 18, 20. — * Pt. XLYm ,8,9, 10.

prête : ils me chargent tous de malédiction « : et encore avec le transport d’un cœur outré : Maudit soit le jour où je suis né.... Maudit l'homme qui a annoncé à mon père , Il vous est né un fils, et qui lui a donné cette joie trompeuse.... Que ne m'a-t-il plutôt donné la mort duns te sein de ma mère , en sorte qu'elle me fût un sépulcre , ou que ne demeura-t-elle grosse éternellement sans enfanter ! pourquoi suis-je sorti de ses entrailles, pour ne voir que peine et que douleur, et passer tous mes jours en confusion * !

Ce qui lui causait ces transports, c’est qu’il voyait que ses prophéties ne faisaient qu’accroître les péchés du peuple. Dieu lui mettait dans la bouche*des paroles pressantes, comme si le mal allait arriver : et après , se ressouvenant de ses miséricordes et de sa longue patience , il attendait de jour en jour son peuple à résipiscence. Ce peuple ingrat abusait de ses bontés, et insultait à Jérémie, en lui disant : Oit est la parole de Dieu, que vous nous annoncez depuis si longtemps? Quelle vienne donc *. Le saint prophète s’eu plaignit avec amertume : SeUjneur , vous m’avez trompé! Quelle merveille que vous ayez prévalu contre moi! J’ai été en dérision à ce peuple tout le long du jour. Tous m’insultent , et se moquent de mes prédictions : jyarce que je ne fais que crier iniquité et malheur , et inévitable ravage : et cependant il n’arrive rien ; et la parole du Seigneur me tourne en dérision et en opprobre. Et j’ai dit en moi-même : Je ne veux plus me souvenir du Seigneur, ni prophétiser en son nom , ni exposer sa parole à la moquerie , et aggraver l’iniquité de ce peuple. Mais vous êtes toujours le plus fort : cette parole que je voulais retenir dans mon cœur, y a été un brasier ardent: elle s’est renfermée dans mes os ; les forces me manquent, et je n'en puis plus soutenir le poids ‘ : il faut qu’elle sorte. Dieu prévaut de nouveau sur le saint prophète ; et après ces agitations il faut qu'il cède.

I.cs âmes prophétiques qui sont sous la main de Dieu, reçoivent des impressions de sa vérité, qui leur causent des mouvements que le reste des hommes ne connaît pas. Deux vérités se présentent tour à tour à Jérémie : l'une, qu’il fallait annoncer au peuple tout ce que Dieu ordonnait, quelque dur qu’il fût, et quoi qu'il en coûtât, car il est le maître ; et qu’il fallait prendre pour cela un front d’airain : l’autre, que prophétiser à un peuple qui se moquait de la prophétie, à cause que l'effet n'en était pas assez prompt ; loin de le convertir, c’était non- seulement aggraver son crime, et augmenter son supplice , mais encore exposer la parole de Dieu à la dérision et au blasphème. Dans les endroits qu’on vient de voir, Dieu lui imprime cette dernière vérité si vive , qu’il ne peut dans ce moment être occupé d’une autre pensée. Car il imprime tout ce qu’il lui plaît, principalement dans les âmes qu'il s’est une fois soumises par des operations toutes-puissantes. A la vérité, quand il veut, il sait

T Jrrcnt. xv, 10. — * Jbid. XX, 14, 18. — 3 Ibid. XVII, 15.

4 Ibid, xx , 7, 8, 9.

MÉDITATIONS SD R L'ÉVANGILE

bien les ramener à lui, et les tenir sous le joug; mais dans le temps qu'il les veut pousser d'un côté, ils paraissent avoir tout oublié, excepté l'objet dont ils sont pleins. Car Dieu pour certains moments les laisse à eux-mômes , et aux grâces ordinaires , pour tout autre objet ; et pour celui dont il lui plaît de les remplir, l’impression en est si forte, le caractère si vif et si enfoncé dans le cœur, qu’il semble n’y rester plus d'attention ni de mouvement pour les autres choses , ni aucune capacité de s’y appliquer. Par un transport de cette nature, Jérémie, qui se voit contraint à n’étre premièrement qu’un prophète de malheurs à tout son peuple , c’est-à-dire au seul objet de son amour et de sa tendresse sur la terre, et, ce qui lui paraissait encore d’une plus insupportable rigueur, à ne faire plus autre chose, en second lieu, qu’en accroître en quelque façon l'iniquité et le supplice; ne veut plus vivre en cet état : il voudrait n'avoir jamais été, et ne trouve point d’expression assez forte pour expliquer ce désir. Un troisième objet se présente à lui : la prophétie méprisée , la parole de Dieu en dérision , ses prophètes décriés , son nom blasphémé, et sa justice exposée au mépris des hommes, à cause de sa bonté dont ils abusent. C'est le comble de la douleur : et après avoir voulu effacer du nombre des jours , celui de sa nativité ; puisqu’il ne peut point s'empêcher d'avoir l'être, il fait un effort secret, pour ne plus écouter la prophétie qui se présente à lui avec une force qu’il ne peut éluder. Il ne faut donc plus s'étonner si ses agitations sont si violentes. C’est Dieu de tous côtés qui le presse ; qui lui donne , pour ainsi parler, des forces contre lui-même; et à la fin le réduit, après des tourments inexplicables , à continuer ses funestes et fatales prédictions.

Il ne convient pas au Sauveur d’être agité de cette sorte ; car son âme est tellement dilatée , et d’une capacité si étendue , que toutes les impressions divines y exercent , pour ainsi dire, au large et tranquillement leur efficace. Mais néanmoins il a dit : Si je n’étais pas venu , et Que je ne leur eusse point -parlé ; si je n'avais pas fait en leur présence des miracles , qu'aucun autre n’avait jamais faits , ils seraient sans péché : mais maintenant ils n’ont plus d’excuse ; et Us haïssent gratuitement et moi et mon Père * , ainsi que David l’avait prédit ». C’est donc lui qui leur ôte toute excuse : sa parole les jugera , et les condamnera au dernier jour. Lui qui venait ôter le péché du monde , a donné lieu au plus grand de tous les péchés, qui est celui de mépriser et de poursuivre jusqu’à la mort de la croix , la vérité qui leur apparaissait en sa personne. Les blasphèmes se sont multipliés, et on lui a insulté jusque sur sa croix et dans son agonie. Sa passion , sa mort , son sang répandu, sont la matière de l’ingratitude de ses disciples, et leur tourne à mort et à péché. Les crimes s'augmentent par les grâces ; c’est la grande douleur du Sauveur; c’est le calice qu’il voudrait

1 Zoom, iv, «2 ctwq. — * Ps. xxiv, 19.

: pouvoir détourner de lui ; c’est ce qui lui perce le cœur; c’est enfin ce qui l’ahat devant son Père , ce qui lui fait suer du sang, ce qui est le véritable sujet de cette profonde tristesse qui pénètre son âme sainte jusqu’à la mort, et enfin de son agonie.

CIXc JOUR.

Jérémie annonce à son peuple u délivrance.

Il n’en est pas de Jésus comme des prophètes , à qui Dieu défend de le prier, et à qui il dit, comme à Jérémie : Je ne vous exaucerai pas Car au contraire il dit à son Père ; Je sais que vous m’écoutez toujours ». Et afin de nous donner en la personne de notre prophète , une figure quoique imparfaite de l’intercesseur qui est exaucé, il lui parle en cette sorte , pendant qu’il était arrêté dans le vestibule de la prison : Crie maintenant, élève ta voix; et je t’exaucerai; et je t’apprendrai des choses grandes , et d'une inébranlable fermeté que tu ne sais pas K Ce st que la Judée et Jérusalem seraient rétablies; qu’il y ramènerait son peuple ; qu’il en guérirait les plaies; qu'il les purifierait de tous leurs péchés L II répandit alors un esprit de prière 5 dans tout son peuple. Réjouissez-vous , 6 Jacob ! hennissez contre les gentils et contre Babylone , qui en est le chef; et dites : Sauvez Seigneur, les restes de votre peuple ; et je vous rappellerai de la terre , où je cous avais envoyés en captivité 6. Jcrémie annonça au peuple ce glorieux J rétablissement : il leur en marqua le temps, et leur déclara qu’à la soixante-dixième année de leur servitude, ii ferait éclater ce grand ouvrage. Car je sais , dit le Seigneur , les pensées que j’ai pour vous , des pensées de paix et non d'afjliction ; pour vous donner la fin de vos maux , et la patience en attendant pour les endurer; et vous m’invoquerez, et vous irez en votre patrie ; et vous me prierez, et je vous exaucerai : et vous me chercherez, et vous me trouverez, lorsque vous m’aurez cherché de tout votre cœur 7. Ainsi le prophète Jérémie n’annonça pas seulement au peuple sa désolation; mais pour être une parfaite figure de Jésus-Christ , il leur annonça encore sa délivrance , qui devait être la figure de* celle de son Église : et il fut choisi pour la demander à Dieu , et pour exciter dans tout le peuple l’esprit de prière. Et s’il annonça à son peuple sa prise, 6a ruine, sa captivité, ce ne fut pas pour toujours. 11 n’en fut pas ainsi des autres nations , auxquelles Dieu lui ordonna de prophétiser, fa , lui dit le Seigneur des armées : prends de ma main la coupe de ma colère , et présente-la à tous les peuples auxquels je t'enverrai El je la pris... et

je la portai à Jérusalem et aux villes de Juda ; à ses rois cl à ses princes... et à Pharaon , roi d’É * gyple , et à ses serviteurs, à ses princes , et à fout son peuple, et généralement à tous les rois; aux rois d'Oricnt, aux rois des Philistins, et d’Jscaton,

1 Jrrrm. vn, Ifl.— * Joan. xi, 42. — * Jerrm. xxxui, l, 2, 3. — * Ibid. « Pt B«q. — * Zach. XII, 10. —* Jfrrvr. XI» I. 7,9. — 1 Ibid. XXV, II; XXI», 10, 11, 12, 13.

MÉDITATIONS SUR L'EVANÜILE.

et de T osa, cl d'idumée , et de Moab ; et à tous les rois de Tyr et de Sidon , et aux rois des des éloignées,.... et à tous les rois d'.Irabie, et à tous les rois d’Occldent, et aux rois de Perse , et aux rois de Médie , et à tous les rois du Mord de près et de loin.... et le roi de Babylone boira après eux , lui qui fait boire ce calice de la colcre de Dieu à tous les autres : Buvez, buvez, leur dira le Seigneur; buvez , et enivrez vous , et vomissez , et tombez, et vous ne vous relèverez jamais 1 . f 'oilà le tourbillon du Seigneur; sa colère part , son orage tombe; et il se reposera sur la tète de ses ennemis ».

Ainsi sont traités les rois et les peuples idolâtres. Le prophète, qui leur dénonce leurs maux, ne leur laisse aucune espérance. Sion seule est frappée en ses miséricordes , comme un enfant que son père châtie. Le prophète lui montre son retour : il porte ses yeux plus loin , et lui prédit son libérateur : ce nouveau David dont le règne sera éternel : cet homme parfait en sagesse, qui se trouvera environné des entrailles d’une femme, et renfermé dans son sein : et la nouvelle alliance que Dieu fera par son entremise avec le peuple racheté 3. Élevez la voix , ô Jérémie ! prophète sanctifie dès le ventre de votre mère ; prophète vierge et figure du grand prophète, vierge aussi , et fils d’une vierge * : chantez-nous les miséricordes de notre Dieu : reprochez-nous nos ingratitudes, faites-nous rougir de nos crimes : donnez-nous l’exemple d’humilité, de patience, de douceur : entrez encore à nos yeux dans votre affreux cachot, eu figure 1 de la sépulture de Jésus-Christ : sorlez-en aussi en figure de sa résurrecliou : exprimez ses persécutions dans les vôtres. Kt nous , Seigneur , en attendant que nous méditions plus à loisir les mystères de votre passion , et de votre résurrection triomphante, nous nous y préparerons en contemplant avec foi les prophètes qui leur out servi de figure.

Jonas dans le ventre de la baleine; autre figure de Jrâu&- ChrbL

Agité d’un de ces transports que nous avons remarqués dans les prophètes, et que nous avons vus dans Jérémie, Jonas ne veut point aller prêcher aux Ninivites leur perte procliaine * ; de peur que si Dieu leur pardonnait , comme son immense bonté l’y portait toujours , les peuples païens ne se confirmassent dans leur incrédulité, et ne méprisassent ses menaces , et les discours de ses prophètes. Et pressé par cet esprit prophétique, qui le poussait au dedans avec une force invincible à annoncer la ruine de Ninive, il lui dit ; Voilà, Seigneur, une parole que je ne puis porter :je sais que vous êtes un Dieu clément , plein de miséricorde et de patience, d une compassion infinie , et toujours prêt à pardonner aux hommes leur malice 6 : vous pardonnerez encore à cette ville

• J fret n. XXV, 15, 27. * Ibid. X\X, 23.—* Ibid. XXXI, 22,

31. — ' Ibid, l, b; xvi, 2. — * Jon. i, 2, 3. — * Ibid. IV, 2.

infidèle. On ne nous écoutera plus, quand nous parlerons en votre nom : nous annoncerons eu vain à Juda et à Israël la rigueur de vos jugements : votre facilité et votre indulgence ne fera qu’endurcir les hommes dans le mal. Car il faut suppléer tout ceci , puisque nous l’avons déjà trouvé dans Jérémie. O Seigneur! ôtez-moi la vie, continuait Jonas* : car il vaut mieux mourir, que d'être trouvé un prophète menteur, et exposer la prophétie à la dérision. Ou voit, en passant, que les âmes touchées de ces impressions divines, sont élevées audessus de tout , et la mort ne leur coûte rien. Dans cette extrême détresse , non - seulement il tâcha , comme Jérémie, île ne point écouter la prophétie, et de s'étourdir lui-même contre cette voix ; mais pressé par cet esprit prophétique, il s’enfuit de devant le Seigneur : et s’emharque à Joppé *, pour aller de la terre sainte où il était, à l'autre extrémité du monde. Car encore qu'on ne sache pas précisément quelle était la ville de Tharsis , on convient qu’elle était extrêmement éloignée du côté de l’Occident.

Il ne faut pas se persuader que le saint prophète crut que Dieu ne le verrait plus, ou qu’il sortirait de son empire, lorsqu'il irait dans les terres lointaines. Car nous l’entendrons bientôt dire aux nnutonniers : Je suis Hébreu, et je révère le Dieu du ciel qui a fait lu mer et la terre 3. De sorte qu'il voyait bien qu'on ne pouvait échapper à sa puissance, ni sortir de son domaine. Cette face de Dieu , quil tâche de fuir; cette présence, qu’il veut éviter : c’est la face que Dieu montrait intérieurement à ses prophètes : c’est la présence, dont il éclairait leur esprit , lorsqu’il daignait les inspirer. C’est cette face que Jouas crut pouvoir éviter en s’éloignant de la terre sainte et du milieu du peuple d’Israël , où Dieu avait accoutumé de répandre la prophétie. Il s’éloigna donc tout ensemble et de la terre sainte et de Ninive, où il ne crut pas que Dieu voulût le ranimer malgré lui d’un pays si éloigné. Mais il ne fut pas plutôt embarqué, que Dieu fit souffler un vent impétueux : et ta tem - /kde fut si violente , qu’on craignait à chaque moment que le vaisseau ne s’entr ouvrit. Pendant que chacun invoquait son Dieu arec des cris effroyables, et qu’on jetait dans la mer toute la charge du vaisseau ; Jonas , sans s’étonner d’un si grand péril, car nous avons vu souvent que ccs âmes fortes qui sont sous la main de Dieu ne craignent rien que lui seul, descendit an fond du vaisseau , et donnait d'un profond sommeil *. C’est quelque trait de Jésus , qui . dans une semblable tempête, dort tranquillement sur un coussin , et laisse remplir de flots le vaisseau où il était avec ses disciples5. Par un semblable mystère, et pour montrer qu'on n’a rien à craindre quand on a Dieu avec soi , et qu’il n’y a en tout cas qu'a s’abandonner à sa volonté; Jouas dormait parmi tant de cris, cl tant d'horribles

1 Jon. 1,3. — 1 Ibid. 3. — * Ibid, l, 9. — * Ibid. 4, 6. — 5 Mure. IV, 37, 38.

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