A L’ÉGARD D
ajoutaient , pour achever cette fabtc, qu’un chacun de ces dieux Avisait un Christ à sa mode , et formé selon son génie;de sorte que Notre-Seigneur, qui était le Fils de ce Dieu ennemi de toute justice , ne devait être , à leur avis , ni juge , ni vengeur des crimes ; mais seulement maître, médecin et libérateur. Certes, je m'étonnerais, chrétiens, qu’une doctrine si monstrueuse ait jamais pu trouver quelque créance parmi les fidèles, si je ne savais qu'il n’y a point d'abîme d'erreurs dans lequel l'esprit humain ne se précipite, lorsque , enflé des sciences humaines , et secouant le jong de la fol, il sc laisse emporter à sa raison égarée Mais autant que leur opinion est ridicule et impie , autant sont admirables les raisonnements que leur opposent les Pères; et voici entre autres une leçon excellente du grave Tertullien, au sc cond livre contre Marcion.
Tu ne t'éloignes pas tant de la vérité , Marcion , quand tu lis que la nature divine est seulement bienfaisante. - Il est vrai que, dans l'origine des « choses, Dieu n'avait que de la bonté ; et jamais . il n’aurait fait aucun mal à ses créatures, s'il « n'y avait été forcé par leur Ingratitude : • De us a primordio tantum bonus'. Ce. n'est pas que sa justice ne l’ait accompagné dès la naissance du inonde ; mais en ce temps il ne l'occupait qu'à donner une belle disposition aux belles choses qu'il avait produites : il lui faisait décider la querelle des éléments; elle leur assignait leur place; elle prononçait entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit ; enfin elle faisait le partage entre toutes les créatures qui étaient enveloppées dans la confusion du premier chaos. Telle était l'occupation de la justice dans l'innocencedes commencements. « Mais depuis que la malice s’est élevée,
• dit Tertullien ’, depuis que cette bonté infinie ,
. qui ne devait avoirque des adorateurs, a trouvé « des adversaires : * Atenim, ut malum poste a erupit, algue inde jam cœpit bonitas Dei cum adversario agere; < la justice divine a été obli-
• gée de prendre un bien autre emploi : il a fallu
• qu'elle vengeât cette bonté méprisée ; que du
• moins elle la fit craindre à ceux qui seraient
• assez aveugles pour ne l’aimer pas. Par consé-
• quent, tu t'abuses, Marcion, de commettre ainsi > la justice avec la bonté, comme si elle lui était « opposée : au contraire, elle agit pour elle , elle -fait ses affaires, elle défend scs intérêts : •• Omne justitiœ opus, procuratio bonilatis est. Et voila sans doute les véritables sentiments de Dieu notre Père, touchant la miséricorde et la justice : ce qui étant ainsi , il n'y a plus aucune raison de douter que le sauveur Jésus, l'envoyé du Père,
• Mdvert. Marcion Ihr. Il, n* II.
* Ibid, n* I».
ES PÉCHEURS. Il
qui ne fait rien que ce qu'il lui voit faire, n'ait pris les mêmes pensées.
Et sans en aller chercher d'autres preuves dans la suite de sa sainte vie, l'évangile que je vous ai proposé nous en donne une bien évidente. Mon Sauveur s'approche de Jérusalem ; et considérant l'ingratitude extrême de ses citoyens envers Ini , il se sent saisi de douleur, il lais e rouler des larmes : « Ah ! si tu savais , s’écrie-t-il , ce qui • t'est présenté pour la paix! * Mais, hélas! tu es aveuglée : Si cognovisscs ' . Qui ne volt ici les marques d’une véritable compassion? C’est le propre de la douleur de s’interrompre elle-même.
- Ah! si tu savais, • dit mon Maître : puis arrêtant là son discours , plus il semble se retenir, plus il fait paraître une véritable tendresse : ou plutôt, si nous l'entendons, ce - Si tu savais, » prononcé avec tant de transport , signifie un désir violent; comme s’il eût dit : Ah! plût à Dieu que tu sussesl C’est un désir qui le presse si fort dans le cœur, qu'il n’a pus assez de force pour l'énoncer par la bouche comme il le voudrait, et ne le peut exprimer que par un élan de pitié. Ainsi donc la voix de ton Pasteur t’invite à la pénitence, û ingrate Jérusalem! trop heureuse, hélas! que tes malheurs soient plaints d’une bouche si Innocente, et pleurés de ces yeux divins, si ton aveuglement te pouvait permettre de profiter de ses larmes. Mais comme il prévoit que tu seras insensiblcaux témoignages deson amour, il change ses douceurs en menaces; et viendra le temps, poursuit-il, que tu seras entièrement ruinée par tes ennemis : pour quelle raison ? parce que tu n'as pas reconnu l'heure daus laquelle je t'ai visitée. C'est là la cause de leurs misères : par ou nous voyous que ce discours de mon Maître n’est pas une simple prophétie de leur disgrâce future. Il leur reproche le mépris qu’ils ont fait de lui ; il leur fait entendre que son affection méprisée se tournera en fureur ; que lui-même , qui daigne les plaindre, les verra périr sans être touché de pitié, et qu’il les poursuivra par les mains des soldats romains, ministres de sa vengeance.
Voilà dans le même discours le Sauveur miséricordieux et le Sauveur inexorable ; et c'est ce que je prétends vous faire considérer aujourd'hui avec l'assistance divine. Sachez, ô fidèles ! qu'étant comme nous sommes, l'Israël de Dieu et les vrais enfants de la race d’Abraham , nous héritons des promesses et des menaces de ce premier peuple : ce que mon Maître a fait une fols au sujet de Jérusalem , tous les jours il le fait a notre sujet , ingrats et aveugles que nous sommes : il
* Luc. lit, «2.
SUR LA BONTE ET LA RIGUEUR DE DIEU
invite et menace , il embrasse et rejette ; premièrement doux , après implacable. Je vous représenterai donc aujourd'hui, par l’explication de mon texte , les larmes et les plaintes du Sauveur qui nous appellent à lui; puis la colcre du même Sauveur qui nous repousse bien loin de son tréne ; Jésus déplorant nos maux , à cause de sa propre bonté; Jésus devenu impitoyable, à cause de l’excès de nos crimes. Écoutez premièrement la voix douce et bénigne de cet Agneau sans tache; et apres vous écouterez les terribles rugissements de ce lion victorieux, né de la tribu de Juda : c’est ie sujet de cet entretien.
PREMIER POINT
Pour vous faire entendre par une doctrine solide combien est immense la miséricorde de notre Sauveur, je vous prie de considérer une vérité que je viens d’avancer tout à l'heure, et que j’ai prise de Tertullien. Ce grand homme nous a enseigné que Dieu a commencé ses ouvrages par un épanchement de sa bonté sur toutes ses créatures, et que sa première inclination, c’est de nous bien faire. Et en vérité il me semble que sa raison est bien évidente; car, pour bien connaître quelle est la première des inclinations, il faut choisir celle qui se trouvera la plus naturelle, d’autant que la nature est la racine de tout le reste. Or notre Dieu, chrétiens, a-t-il rien de plus naturel que cette inclination de nous enrichir par la profusion de scs grâces? Comme une source envoie ses eaux naturellement, comme le soleil naturellement répand ses rayons; ainsi Dieu naturellement fait du bien : étant bon , abondant, plein de richesses infinies par sa condition naturelle, il doit être aussi , par nature, bienfaisant, libéral , magnifique. Quand il te punit , ù impie ! la raison n’en est pas en lui-mémc; il ne veut pas que personne périsse : c’est ta malice, c’est ton ingratitude qui attire son indignation sur ta tète. Aucontrnirc , si nous \ oulons l’exciter à nous faire du bien , il n’est pas nécessaire de chercher bien loin des motifs ; sa propre bonté, sa nature, d’ell e même si bienfaisante, lui est un motif très’- pressant, et une raison intime qui ne le quitte jamais. C'est pourquoi Tertullien dit fort à propos , que . la bonté est la première , parce qu'elle est selon - la nature : • Priorbonitas,sccundum naturam ;
• et que la sévérité suit après, parce qu’il lui faut
• une cause : » Se veritas poste rior, secundum ruusam * ; comme s’il disait : A la munificence divine , il ne lui faut point de raison , si on peut parler de la sorte ; c'est la propre nature de Dieu. Il n’y a que la justice qui va chercher des causes