TOT
premièrement, s'il n’est point indigne de cette table sacrée; s’il ne vient point au banquet de l’Époux sans la robe nuptiale, sans être en état de grâce : car on lui dirait : Ami infidèle, ami téméraire, comment avez-vous osé entrer ici sans avoir l'habit nuptial t Et non- seulement il sera jugé indigne du banquet , mais encore on le jettera pieds et mains liés dans le séjour des ténèbres, où il y aura pleurs et grincement de dents • .
Le maitre entra dans la salle du festin pour y roir les conviés , et il y vit un homme qui n'avait point l'habit nuptial*. Représentez-vous Jésus qui vient lui-même examiner ceux qui sont à sa table. Pour éviter un si terrible examen, que chacun s'examine soi-méme, que chacun s’éprouve soi-même.
Mais il y a encore d’autres épreuves plus délicates. Le pain de l'eucharistie est appelé par les saints , le pain (tes forts : et il y faut user, en le donnant, du même discernement dont use un sage médecin, en donnant le solide à son malade; c’est-à-dire qu'il faut songer non-seulement au refus absolu qu'on en doit faire durant la fièvre , mais encore au ménagement avec lequel il le faut donner aux convalescents.
Outre l'épreuve qu'il faut faire de cette viande céleste, pour n’y pas manger sa condamnation; il y a encore une épreuve, une préparation nécessaire pour la manger avec profit. Cette viande ne nous est pas seulement donnée pour entretenir la vie; mais encore pour nous rendre l’embonpoint. Elle renouvelle, elle engraisse, elle veutdétruiredepiusen plus jusqu'aux moindres restes du mal. Cette viande ne se digère pas ; mais c’est elle , pour ainsi parler , qui nous digère et nous change en elle-même. Il faut considérer le progrès que nous faisons en la mangeant , et la prendre avec réserve , jusqu’à tant que nous soyons rendus propres à recevoir tout son effet. Sinon elle nous surcharge : et si nous n’avons pas la mort dans le sein, il s'amasse des humeurs qui doivent nous faire craindre une rechute. Il faut donc craindre le fréquent usage de l’eucharistie, 6i on n'en vient à cet embonpoint spirituel et à un état de force. Il est vrai que c’est en la recevaut que nous devenons propres à la recevoir : c'est ellemême qui par sa vertu nous rend propres à ellemême et à ses effets ; mais il en faut savoir tempérer l'usage. La marque la plus assurée dans les bonnes âines pour la recevoir souvent, c'est l’appétit spirituel qu'elles en ressentent ; mais il faut savoir ménager cet appétit. Il y a des appétits de malade : il y en a que la santé donne. L’appétit est donc équivoque; et il faut le savoir connaître : il faut savoir le réprimer, il faut savoir le réveiller; il faut quelquefois exciter l'ardeur par quelque délai, pour aussi augmenter le goût. Telle âme aura besoin qu'on le lui excite par quelque temps de lecture et par la seule méditation de la parole divine. Goûter la parole de Jésus-Christ, c’est la marque qu’on le goûte lui-même, et la meilleure préparation à le goûter. Qui est le sage qui engendra et qui
* , XXII. 12. IS. — * Ibid. i*.
MEDITATIONS SUR L ÉVANGILE
discernera ces choses »? Qui est cet économe fidèle et prudent qui saura donner le froment dont la distribution lui est confiée , en son temps et selon sa mesure * ? Remarquez qu’il y a le temps et la mesure à garder, et que ce dispensateur ne doit pas seulement être fidèle , mais encore prudent. Ainsi, que l’homme s’éprouve lui-même, car le temps de l’un n'est pas toujours le temps de l’autre, et la mesure de l’un n’est pas toujours la mesure de l’autre. Il faut donc s’éprouver soimême : et quand on dit s’éprouver soi-même , ce n'est pas à dire s’approcher ou s’éloigner par son propre jugement, car cette épreuve ne serait ordinairement que la nourriture de l’amour-propre. Une partie de cette épreuve est de bien connaître qu’on ne se peut pas juger soi-même, et qu’on doit savoir chercher ce dispensateur prudent qui connaisse le temps et la mesure qui nous est propre. Car ce n’est pas sans raison que le prince des pasteurs a donné à ses ministres le pouvoir de lier et de délier, de retenir et de remettre. Qu’on s’éprouve donc soi-même avec ce conseil et selon l’ordre de l’obéissance. Tout ce qu’on fait dans cet esprit porte grâce. Tel qui entend dire que la sécheresse est quelquefois une épreuve et un exercice, prendra sa langueur pour une grâce : tel aussi s’imaginera être de ces tièdes que Jésus- Christ vomit de sa bouche, quand il ne sentira pas son goût, et que ce goût se sera, pour ainsi dire , retiré bien avant dans son intérieur. Qui est te sage, encore un coup, qui discernera ces choses?
Il faut aussi savoir connaître cette viande, qui sait comme la manne prendre toute sorte de goûts. Tantôt on nous y doit faire goûter l’humilité, tantôt la mortification; tantôt l’amour fraternel et celui des ennemis , tantôt la joie qui nous transporte en esprit dans le ciel ; tantôt la sainte tristesse qui nous dégoûte du monde et nous imprime des sentiments de pénitence. On nous doit faire prendre cette viande avec la disposition où le Saint-Esprit nous met, ou dans celle où l’on ressent qu’il veut nous mettre. Il faut, dis-je, vous la donner ou selon votre attrait présent , ou pour vous inspirer celui dont vous avez besoin. Faut-il exciter en vous ou y entretenir l’esprit d’ardeur et de zèle, le charbon pris sur l'autel 3 n’est rien pour vous purifier, pour vous embraser, à comparaison de ce corps. Est - ce l’esprit de componction et de larmes qui vous est nécessaire; ce divin corps en tirera plus de vos yeux , que la pécheresse n’en versa aux pieds du Sauveur. Seigneur! donnez à votre Église de ces prudents dispensateurs, qui sachent faire l’application de l’eucharistie. Seigneur! donnez à vos fidèles cette humble docilité, et la soumission aux conseils avec lesquels Hs se doivent éprouver eux-mêmes.
XLIXe JOUR.
Sommaire de la doctrine de l>urhari&tic.
Nous devons maintenant entendre ce que c'est
* Oêée. XIV , 10 — * Luc. XII , 42. — * Ji. Vf , 7.
que ce sacrement , en quoi il consiste, quel en est le fruit; ce qu’on doit appeler le sacrement et le signe, ce qu’on en doit appeler le fruit et «a chose.
Ceux qui ne veulent pas croire, que ce qui nous est présent est vraiment le corps et le sang de Jésus-Christ, disent que le pain et le vin sont le sacrement et le signe; et que la chose c’est la réception de la chair et du sang de Jésus-Christ : puisque c’est là, disent-ils, ce qui est toujours accompagné de la vie, conformément à cette parole : Qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle : et qui me mange , vit pour mol •. Aveugles, qui ne veulent pas entendre qu’il y en a qui prennent ce corps sans le discerner; qu’il yen a qui le reçoivent en le profanant, et qui s'en rendent coupables ; et que c’est ce qui doit être reçu avec épreuve , pour ne le pas recevoir indignement. Mais parce que les hommes peuvent recevoir mal un si grand don , en est-il moins ce qu'il est ?
La parole de Dieu est par elle - même une lumière qui éclaire l'homme, qui le purifie, qui le nourrit ; en laquelle il a le salut et la vie : cela empêche-t-il qu’il y en ait qu’elle étourdit, qu’elle aveugle ; qu’elle ne soit odeur d vie pour les uns et odeur de mort pour les autres, et une lettre qui tue*? Ce que les hommes la font devenir par leur mauvaise disposition, n’empêche pas ce qu'elle est par elle-même; ni ne lui ôte la force qu’elle tire de la bouche de Dieu d'où elle sort. Ainsi le corps de Jésus, ainsi le sang de Jésus, n’en sont pas moins en eux-mêmes esprit et vie, encore qu’ils ne le soient pas à ceux qui les reçoivent mal. Ceux qui croiront et seront baptisés , seront sauvés 3. Qui en doute, s’ils croient comme il faut; s’ils persévèrent à croire, s’ils ne mettent point d'obstacle à la grâce du baptême; s’ils sont soigneux d’en conserver la vertu ? Ainsi, qui mange la chair, qui boit le sang, a la vie : oui, qui la mange et qui le boit dignement , et comme il faut. La chair mangée dans l’eucharistie, est au chrétien un gage de l’amour de Jésus-Christ, un témoignage certain que c’est pour lui qu'il s’est incarné* et pour lui qu'il s’est offert. Voilà le gage , voilà le signe, voilà le témoignage : mais il faut entendre ce gage; il faut être touché de ce signe; il faut croire à ce témoignage : autrement, qu 'aurez-vous pris? Un gage, un signe, un témoignage de l’amour immense de votreSauveur ; mais sans en être touché, sans y prendre part : et ce précieux gage de son amour sera en témoignage contre vous : et vous serez de ceux dont il est écrit : Il est venu chez soi , et les siens ne Vont pas reçu Qu’est-ce que venir chez soi, si ce n’est venir à ceux qui sont à lui? Il y vient donc, et il a été au milieu d’eux : mais ils De l’ont pas reçu , parce qu’ils ne l’ont pas connu ; ils ne l’ont pas discerné , ils ne l’ont pas traité comme le méritaient sa dignité et son amour.
Quel est donc le vrai effet , et la chose , pout ainsi parler, de ce sacrement? Être incorporé à
* Joan. vi, SS, SS. — * II. Cor. il , 16; ni, fl. — 5 Marc. XVI, 16. — * Joan. |,II.
MÉDITATIONS SUR L'ÉVANGILE
Jésus -Christ : lui être parfaitement uni selon le corps et selon l’esprit : être avec lui une même chair et un même esprit , par la consommation de ce chaste mariage 1 : être de ses os et de sa chair , comme une épouse fidèle * ; mais être aussi de son esprit, en sorte qu’il jouisse tout ensemble de notrecorps, de notre esprit, de notre amour, comme nous jouissons du sien : en un mot, être le corps de Jésus-Christ, iuî être uni membre à membre, comme les membres sont unis entre eux, comme tous le sont au chef 3 : et cela pour toujours, sans jamais être en division , ni en froideur, ni avec lui, ni avec aucun de ses membres; parce qu’il veut nonseulement venir en nous, mais y demeurer. Il ne s’unit qu’à regret et à contre-cœur à ceux qu’il voit désunis dans la suite et jusqu’à la fin : il ne les réputé pas siens, de cette manière secrète et permanente , dont il veut qu’on soit des siens : autrement, son disciple bien-aimé dira ; Ils étaient au milieu de nous : ils en sont sortis : mais ils n’étaient point des nôtres : et pourquoi ? Parce que s'ils avaient été des nôtres , Us seraient demeurés avec nous*. Qui me mange demeure en moi , et moi en lui 5 : et qui n’y demeure pas , ne me mange pas comme il faut.
£n effet, qu’avons-nous dans l’eucharistie , qu’y avons-nous en substance, si ce n’est celui qui fait la félicité des bienheureux? C’est la même chose, la même substance , et il n’y a qu’à ôter le voile. Seigneur, ôtez ce voile, percez ce nuage : que me restera-t-il entre les mains et devant les yeux , sinon cet objet qui me fera ma béatitude? N’ai-je pas déjà cet objet dans votre corps? Dans le corps de Jésus- Christ n’ai-je pas son âme ? N”ai-jo pas toute sa personne, et dans sa personne celui qui y habite corporellement, avec une entière plénitude 6, c’est-à-dire le Verbe divin : et dans ce V erbe, n’ai-je pas son Père? et n'a-t-il pas dit la vérité, quand il a dit : Qui me voit y voit mon Père :? J’ai donc tout. Que me restet-il àdésirer,sinondevoirce que je tiens, de percer le voile, de voir clairement et par une manifeste vision ce que je sais bien que j’ai, maisceque je ne vois pas? Mais il n'y a qu’à demeurer en lui : car ainsi il demeurera en nous. Et il ne demande qu’à être vu, qu’à être parfaitement possédé, qu’à jouir parfaitement de nous, en nous donnant tous ses biens et lui-même pour en jouir ; enfin à être connu comme il connaît * : c’est-à-dire à être connu clairement, vivement, éternellement , sans obscurité , au-dessus de toute vision. Voilà le fruit, la vérité, l’entière consommation du mystère de l’eucharistie.
L’eucharistie est la force de l’Ame et du oorpe.
Mais , dites-vous , qu’était-il besoin d’avoir Jésus-Christ dans son corps? Dites plutôt : Qu’était-il besoin d’avoir le corps de Jésus-Christ en vérité, en substance? d’avoir la chair de ce sacri-
» I. Car. vi , trt, 17. — * Ephts. v, 30. — 3 I. Cor. xii,.S7. — Af. Joon m , I». — » Ibid. VI , 67. — ‘ C olo e. il , 9. — 1 Jmn. XIV, 0. — • I. Ter. XIII, 12.
fice? d’avoir dans ce sang le signe certain de la consommation de la rémission des péchés? d’être uni à Jésus-Christ tout entier, comme une chaste épouse à un époux chéri; et en cette qualité d'avoir puissance sur son corps, pour jouir en même temps de son esprit? Et pour parler du corps en particulier, n’y a-t-il rien à faire dans notre corps ? N’est-ce pas la chair qui convoite contre l’esprit? Qui la peut mieux tempérer, que le corps de Jésus- Christ appliqué sur elle? N’y a-t-il pas dans nos membres une loi qui combat la loi de l’esprit? Qui la peut mieux affaiblir, et mettre nos membres mortels sous le joug? Ne faut-il pas porter dans nos corps la mortification de Jésus? Mais qui peut mieux y en imprimer le caractère, et sanctifier les peines d’un corps affligé? Mais ne faut-il pas que ce corps mortel sorte un jour du tombeau et de la corruption ? Et qui peut mieux nous en tirer que ce corps qui ne l’a jamais sentie? pour devenir avec Jésus-Christ un corps spirituel , comme l’appelle saint Paul * , qu’y avait-il de plus efficace que son union avec ce même corps, et l’impression de ses divines qualités? Mon Sauveur! si vous touchez mon corps, il en sortira une vertu : et il faudra qu’il devienne semblable au vôtre. La vertu qui en sortira ne me donnera pas, comme à cette femme, une santé faible et fragile, mais la véritable santé qui est l’immortalité. Mais les enfants qui u’ont pas communié , ne ressusciteront donc pas? Grossiers et charnels , qui n'entendez pas que ce corps est donné à toute l’Église, et que ce levain mystérieux est capable de vivifier toute la masse? Ces enfants , dont vous parlez : n’ont ils pas reçu avec le baptême un droit sur ce corps? il est à eux, encore qu’ils ne le reçoivent pas d’abord, selon la coutume présente : mais ce qui est reçu par quelqnes-uns , est à tous un même gage d’immortalité. Consolez- vous en Notre-Seigneur, et jouissez, d’une si douce espérance.
L'eucharistie est le vlaUque des mourant*.
Considérons ici le corps du Sauveur, comme le doux viatique des mourants. Je me meurs, mes sens s’éteignent, ma vie s'évanouit : qu’ai-je à désirer en cet état, que quelque chose qui m’ôte la crainte de la mort, et me tire de l’esclavage ou cette appréhension m’a tenu durant tout le temps de ma vie? Mon Sauveur! on m’apporte votre corps, ce corps immortel , ce corps spiritualisé : je le reçois dans le mien : Je ne mourrai pas; je vivrai *. Qui mange ma chair, dites-vous3, aura ta vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour. Il restera dans ce corps mort un germe de vie que la pourriture ne pourra point altérer : il y restera une impression de vie que rien ne peut effacer. Tous les jours de ma vie je veux communier dans cetta espérance : je veux me regarder comme mourant , et je le suis ; je veux vous recevoir en viatique. Je ne craindrai point la mort : vous m’affranchissez
' 1. Cor. XV , U , 15, ta. — * p3. ex VII, 17. — 3 Joan. Tl, to.
île la servitude que cette crainte m'imposait. Pourquoi craindre le mal; si j'en ai toujours l’antidote? Sans vous la -mort est un joug insupportable : avec vous elle estun remède, et un passage à la vie. Que je suis heureux ! On m’apporte votre précieux corps : vous venez chez moi, hôte céleste! C’est à ce coup que je puis dire : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison Vous y venez néanmoins; vous y entrez; vous y êtes ; et ce n'est pas encore assez pour votre amour : la maison où vous voulez entrer, c’est mon corps.
C’est ici le temps de se souvenir de votre mort; de cette mort par laquelle la mort a été vaincue; de cette mort qui nous fait dire avec conGancc: O mort , où est ton aiguillon ? 6 mort, où est ta victoire* *•? de cette mort par laquelle est accomplie cette parole : Je romprai votre pacte avec la mort ; et votre alliance avec te tombeau ne subsistera plus 3. Et encore : La mort sera précipitée a jamais dans l'abîme 4. Faites ceci en mémoire de moi : souvenez* vous de ma mort : annoncez-la *.
O Seigneur! on m’a annoncé la mienne; mais qu'on m'annonce la vôtre, et je ne craindrai plus rien. Oui, maintenant je pourrai chanter avec le Psalmiste : Si je marche au milieu de l'ombre de la mort, je ne craindrai rien , parce que vous êtes avec moi c. Ah! doux souvenir que celui de votre mort , qui a effacé mes péchés , qui nfa assuré votre royaume! Mon Sauveur, je m'unis à votre agonie: je dis avec vous mou I.v m a (VUS : Mon Dieu je remets mon esprit entre vos mains':. Seigneur Jésus , recevez mon esprit *. Quoi, vous le venez quérir vous-même pour le présenter à votre Père! C'en est fait : tout est consommé 9. Je veux mourir comme vous en disant cette parole : Tout est consommé : je n'ai plus rien sur la terre, et voire royaume va être mou partage. Tout est consommé ; je vois votre royaume céleste , ce sanctuaire éternel , s'ouvrir pour me recevoir par grâce, par miséricorde, eu Votre nom , ô Jésus ! A ce coup sera accomplie. cette parole : Qui me mange demeure en moi , et moi en lui '®. Je ne vous quitterai plus. Maudite soit ma malheureuse et criminelle inconstance, qui m'a fait quitter tant de fois un si bon maître! Et maintenant , mon Sauveur, je serai toujours aver vous : vous m’allez marquer de votre sceau. Ah ! Seigneur, gardez-raoi jusqu’au dernier soupir, et que je le rende entre vos bras !
El ce corps , que deviendra-t-il ? Le voilà uni au vôtre. Par votre corps ressuscité , je ressusciterai tout nouveau : je ne laisserai à la terre que la mortalité. Je vis dans cette espérance; mais j'y meurs. Je meurs tous les jours , puisque je ne cesse d’avancer au dernier moment. Mes jours sedissippnt comme une fumée, s’en vont comme une eau rapide, dont on ne peut arrêter le cours. Dans un moment on pas- i sera où j’étais, et l’on ne m’y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, dira-t-ou ; et de tout cela,
* Mu U h. vu», s. — » I. Cor. xv. r»s. — 3 /«. xxvm, to. —
* Ibid, xxv, ». — * I. Cor. XI, 2» . ’Sh. M. — * P». xxil , 4. —
*• Luc xxill , 40 ; P*, xxx , 0. — • A ci. VII , S8. — * Jo an. XIX , JO. — •• Ibid, vi , 67.
il n’en reste plus que mon tombeau : où l’on dira que je suis; et je n'y serai pas: il n’y aura qu’un reste de moi-même ; et ce reste , tel quel , diminuera à chaque moment, et se perdra à la fin.
Que cela est triste! Oui, si je n’avais pas votre corps pour me redonner la vie. Cette espérance me soutient. Je veux toujours me regarder en état de mort; me confesser comme un mourant; communier comme un mourant ; me disposer à chaque fois comme si j'allais mourir. Je meurs : fermez-moi les yeux : que je ne voie plus les vanités : enveloppez-moi de ce drap : je n’ai plus besoin d’autre chose : rendez-moi ma pauvreté naturelle : mettez-moi en terre. C’est là d'où je viens selon le corps, c’est là où il faut que je retourne; c'est là ma mère qui m’a engendré pour mourir : elle m’enfantera un jour, pour ne mourir plus. Ne parlons donc point de mort ; ce n'est plus qu’un nom : il n'v a de mort que le péclié.
LIIe JOUR.
L'eucbaris tic Jubile par JrMiit-Clirixl au banquet ordinaire, ligure de la joie du banquet étemel. Ibid.
Une des observations les plus nécessaires dans l’institution de l'eucharistie, c'est que Jésus-Christ l’a faite dans un banquet ordinaire, en conversant à l’ordinaire avec ses disciples, sans marquer dedistinction entre ce qui regardait le repas commun , et ce qui regardait ce divin repas où il se devait donner lui- même. Pendant qu'ils soupaient, dit saint Matthieu, il prit du pain , le rompit, et leur dit : Prenez et mangez : Ceci est mon corps •. Il continue : il achève le souper; et après le souper, disent saint Luc et saint Paul 1 , il prit te calice , et il dit : Ce calice , et le breuvage que je cous présente , est le nouveau Testament par mon sang. Puis il continue son discours, et il dit selon saint Luc : La main de celui qui me trahit est avec moi à la table 3 ; et selon saint Matthieu : Jene boirai plus de ce fruit de vigne , jusqu’à ce que je le boive nouveau dans le royaume, de mon Père 4 : toutes paroles qui n'appartiennent point à l’institution , et dont aussi saint Paul ne rapporte rien , encore qu’il se fût proposé de raconter toute l'institution de ce mystère , comme la suite de son discours le fait paraître. On ne dira pas qu’il n’y ait rien de singulier et d’extraordinaire dans le banquet eucharistique : toutes les paroles de l’institution marquent le contraire. Mais cet extraordinaire et ce divin qui paraît dans cet endroit du banquet, est joint et continué avec tout le reste; et il semble que le repas eucharistique ne fasse qu’une partie du repas commun , que Jésus fit avec les siens.
Ce qui se présente d’abord , pour entendre ce mystère, c’est que manger et boire ensemble est parmi les hommes une marque de société. On entretient l'amitié par cette douce communication : on partage ses biens, ses plaisirs, sa vie même avec ses amis : il semble qu’on leur déclare qu’on ne peut vivre sans eux, et que la vie n’est pas une vie sans cette société:
• y ait b. \xn, 2*. — » Luc. xxti, 20. I. Cor xi, 35. — 3 Luc. XXU , 2t. — « Afmith. xxvi, 2*.
MÉDITATIONS SUB L'ÉVANGILE
Mangez, buvez , mes amis : enivrez-vous , c’està-dire, réjouissez- vous, mes très-chers , disait l’Époux à ses amis ». Et la sagesse, pour nous inviter à sa compagnie, n’a rien à nous proposer de plus attirant, qu’un repas qu’elle nous prépare : t enez, mes amis, mangez mon pain, buvez le vin que je vous présente *.
C’était aussi pour cette raison que Dieu ordonnait à son peuple de venir au lieu que le Seigneur avait choisi , pour y faire bonne chère devant le Seigneur avec tout ce qu’on avait de plus cher, avec son fils, avec sa fille, avec tout son domestique, avec son serviteur et sa servante , avec ceux qu’on honorait le plus, avec le Lévite qui demeurait dans son pays 3, sans oublier l’étranger, non plus que la veuve et l’orphelin ; et, à plus forte raison, sous oublier ses voisins, ses proches, afin qu’ils fussent rassasiés des biens que le Seigneur nous avait donnés, et partageassent notre joie 4.
Ces festins et cette joie ont été la cause que la béatitude céleste nous est représentée comme un banquet. Il en viendra d’Orient et d' Occident , dit le Sauveur ; et ils se mettront à table avec ■tbraham, avec Isaac et avec Javob 5. Et lui-méme, à la fin des siècles, il fera mettre à table ses bons serviteurs ; passant de table en tabley il les servira 6. Et le jour même de la cène , pour appliquer cette idée au festin qu’il venait de faire avec ses disciples, il leur dit : Je vous prépare le royaume que mon Père m ’a préparé , afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume 7.
Il voulait donc que la cène fut un véritable festin , pour lier la société entre ses disciples, et leur figurer la joie de ce festin éternel , où ils seront rassasiés et enivrés de l’abondance de sa maison, et abreuvés du torrent de sa volupté 8. C’est pourquoi il célébra ce divin banquet sur Je soir, à la fin du jour, en figure de ce souper éternel qu’il nous fera à la fin des siècles, lorsque toutes choseà seront consommées.
C’est encore ce qu’il voulait dire lorsqu’en prenant selon la coutume la coupe de vin, dont tout le monde buvait dans les festins en signe de société, il la présenta à ses disciples, en leur disant : Partagrz-la entre vous : pour moi, je ne boirai plus du fruit de ta vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu vienne 9. Saiut Luc marque expressément cette action et cette parole avant l’institution de l’eucharistie : et Jésus-Christ répéta la même parole, après avoir consacré le saint calice, en disant : Je vous le dis , je ne boirai plus de ce fruit de vigne, dont j’ai bu avec vous dans tout ce repas, et dont je me suis servi pour en faire mon sang , jusqu’au jour où je le boirai nouveau avec vous dans le royaume de mon Père19.
Attendons-nous donc à ce repas éternel, où le pain des anges nous sera donné à découvert; où nous serons enivrés et transportes de la volupté du Sei-
* Camt. V, 1. — 1 Prov. IX, 4.-3 Dent. XII, 6, 7, 18, 18. — * Ibid. xxvi , Il , 12, 13. — * Malt h. viu, II.— * Luc. XII, 07. — * Ibid, xxil ,29 , 30. — • Pt. XXXV, 9. — » Luc. xxti, 17, l«. — »• Malth. XXVI, 29.
gneur, et des ravissantes délices de son amour. Le festin de Notre-Seigneur en était l’image : et pour imiter son exemple, c'était aussi dans des festins que les premiers chrétiens célébraient l'eucharistie: comme saint Paul le fait bien voir dans la première Épltreaux Corinthiens*. Le festin de l'eucharistie conserva toujours cette forme primitive, jusqu’à ce que les abus la firent changer : mais elle n’en a pas moins pour cela la force d’un banquet d’union et de société entre les frères , et d’espérance pour le repas éternel de Dieu.
Fréquentons donc ce sacré repas de l'eucharistie , et vivons en union avec nos frères : fréquentons-le , et nourrissons-nous de l’espérance de la joie céleste : mangeons ce pain qui soutient l’homme : buvons ce viy qui lui doit réjouir le cœur ; et disons avec, un saint transport : Ha ! que mon calice enivrant est exquis * !
Jésus-Christ s’est servi de pain et de vin pour nous donner son corps et son sang, afin de donner à l’eucharistie le caractère de force et de soutien , et le caractère de joie et de transport ; et afin aussi de nous apprendre , par la figure de ces cluses qui font notre aliment ordinaire, que nous devions tous les jours non-seulement soutenir, mais encore échauffer notre cœur; non-seulement nous fortifier, mais encore nous enivrer avec lui, et boire à longs traits dès cette vie l'amour qui nous rendra heureux dans l’éteruité.
LU Ie JOUR.
L'eucbaritUe unie par Jésus-Christ au repas commun , est plus semblable à l'ancienne pôque. Ibid.
On peut encore remarquer un autre dessein , qui a porté Notre-Seigneur à unir ensemble le festin de l’eucharistie, au repas ordinaire; qui était de la rendre plus semblable à l'ancienne pâque, qui faisait aussi partie du repas commun. Il y avait cette différence, que l’ancienne pâque ne se faisait qu’une fois l’année; mais maintenant, chaque jour on célèbre la nouvelle pâque : tous les jours des chrétiens sont une fête : leur vie est une éteruelle solennité : ils doivent aussi toujours être en joie , comine saint Paul le leur dit sans cesse : et c’est par là qu’ils sont initiés à la joie et à la gloire éternelle.
L’année signifiait aux Juifs l’éternité tout entière et l’universalité des siècles. Mais maintenant chaque jour nous la signifie : nous sommes plus proches qu’eux de l'éternité , et l’idée nous en doit être plus présente.
La pâque se célébrait une seule fois ; l'entrée du souverain pontife dans le sanctuaire une seule fois : tout cela pour figurer qu'en effet il n’y a qu’une seule pâque, qui est celle de Jésus-Christ. Car s’il y a aussi une pâque et un passage pour nous, c’est en lui ; et il faut qu'il passe dans sa gloire tout complet , c’est-à-dire le corps et les membres. Il n’y a non plus qu’une seule entrée du même Jésus , souverain pontife, dans le ciel 3; lorsqu'il y entre pour nous et pour lui , et qu’il nous y va préparer la
* I. Cor. Xi, 80, 21 et srq 34. — * Pt. XXII , 5. — » Hrbr. VI, I», 39; IX, 7, II, II.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
place. Il ne passe donc qu’une fois , il n’entre qu’une fois dans le sanctuaire à ne regarder que sa personne; mais dans ses membres il passe tous les jours au ciel : tous les jours il entre dans le sanctuaire : et l'eucharistie célébrée tous les jours, tous les jours nous représente co mystère. Passons donc tous les jours à Dieu : passons en Jésus-Christ de plus en plus; que sa vie paraisse toujours de plus en plus dans la nôtre, par l’imitation des vertus qu'il a pratiquées. Entrons tous les jours dans son sanctuaire : entrons-y par la foi ; courons-y par de saints désirs : c’est célébrer tous les jours le banquet de Jésus- Christ, comme le doit un chrétien.
l/eurharistie jointe au repas commun, apprend à sanctifier tout ce qui sert & nourrir le corps. Ibid.
Je dirai tout, Seigneur : je me dirai à moimême, et je dirai à tous ceux à qui je destine cet écrit : et je le destine à tous ceux que vous avez mis spécialement à ma garde , selon que je les croirai disposés à en profiter, et à tous ceux à qui vous permettrez qu’il tombe entre les mains : je leur dirai, mon Sauveur, tout ce que vous me mettrez dans l'esprit sur vos saints mystères , dans votre sainte parole. Je vois encore une autre raison qui vous a porté h unir l’eucharistie au repas commun : vous vouliez sanctifier toute notre vie, dans l'action qui l'entretient et la fait durer : vous vouliez que la nourriture corporelle fût accompagnée de la spirituelle, afin que nous apprissions à faire tout en esprit, même les choses qui devaient servir à sustenter notre corps. Nous ne devons nourrir ce corps, que pour être un digne instrument à l'esprit : nous devions prendre le manger et le boire dans cet esprit. L’eucharistie, prise devant le repas, devait être un tempérament salutaire au plaisir des sens, de peur que nous ne nous y laissassions emporter, et qu'il ne prît le dessus. Mais encore que l'Église, à qui Jésus-Christ a laissé la dispensation de ses mystères, dans la suite ait séparé, et très-sagement, ce que Jésus-Christ semblait avoir uni, et qu’elle célèbre l'eucharistie hors du repas ordinaire; le dessein de Jésus-Christ n’est pas anéanti : l’instruction qu’il nous a donnée subsiste toujours. Quand nous faisons nos repas, nous devons toujours nous souvenir que, selon l'institution primitive de l'eucharistie, elle devait les accompagner ; que Jésus-Christ l'a fait ainsi; que l'Église l'observait ainsi sous les apôtres : qu’alors donc on voulait apprendre aux chrétiens que toutes leurs actions , et même les plus communes, devaient être faites saintement. Cette instruction subsiste toujours. En mangeant et en buvant , songeons à ce boire et à ce manger spirituel de la table de Notre-Seigneur : ayons l'esprit appliqué aux choses célestes : n’en quittons point la pensée durant nos repas. Si nous ne pouvons pas les accompagner de saintes lectures, comme on le fait dans les maisons spécialement consacrées à Dieu, accompagnons-les de saints discours, du moins de saintes pensées. Ne nous livrons pas aux sens, ni à ce corps misérable qu'il serait honteux d'engraisser
et de nourrir, si on ne le nourrissait comme le ministre et le serviteur de l’esprit. Car autrement nous nourrir, ce n'est que travailler pour la mort , lui engraisser sa proie, et aux vers leur pâture. Nourrissons nous avec règle, et, comme disait un ancien , mangeons autant qu’il est nécessaire pour nous sustenter; buvons autant qu'il convient à des personnes pudiques, qui ne veulent pas irriter les désirs sensuels. Enfin, quoi que nous fassions; soit que nous buvions , soit que nous mangions , soit que nous fassions qtielque autre chose par rapport au corps, faisons le pour la gloire de Dieu , et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, rendant grâces par lui à Dieu le Père /.e royaume de Dieu n'est pas boire, ni manger; mais justice et paix, et joie dans le Saint- Esprit ».
Pouvoir donné à r£gllse do changer ce qui n'est pas de IVwence de rinslilution divine. La communion sous une espèce suffisante et parfaite. Ibid.
Que Jésus-Christ a donné un grand pouvoir à son Église dans la dispensation de ses mystères! Il a institué l’eucharistie dans un festin, dans un souper, sur le soir : et cela faisait à son mystère, et à notre instruction. Et néanmoins il a permis à son Église de séparer ce qu'il avait mis ensemble, encore que ses apôtres aussi eussent suivi religieusement cette institution. Et non-seulement l’Eglise a cessé de faire ce que Jésus-Christ avait fait, et les apôtres suivi : mais encore elle a pris la liberté d’interdire sévèrement cette pratique. C’est étant à table, et au milieu d’un repas, et y mangeant d’autres viandes, que Jésus-Christ a commandé à ses apôtres de recevoir l'eucharistie ; et l'Église a bien osé le défendre, et faire une loi inviolable de communier à jeun. L’eucharistie, qui par son institution était un souper, n'en est plus un : on la prend le matin : on la prend avant toute autre viande : on la prend séparément du repas vulgaire; et il n’est plus permis de la prendre comme Jésus-Christ l’a donnée, comme les apôtrps l’ont reçue.
On veut dire que c’est que tout cela n'appartenait pas à l'essence de l'institution du Sauveur. Mais le Sauveur a-t-il voulu laisser aux hommes à distinguer par leur propre sens ce qui était de la substance de son institution, d'avec ce qui n'en était pas? N'a-t-il pas voulu au contraire leur faire voir qu’il leur laissait son Église, pour être une fidèle interprète de ses volontés, et une sûre dispensatrice de ses sacrements?
Quand donc on veut s’imaginer qu'en ne recevant qu’une espèce on ne reçoit qu'une cène et une communion imparfaite, c’est qu’on n'entend pas que c'est l'Église qui sait le secret de Jésus-Christ ; qui sait ce qui appartient essentiellement à son institution, ce qui doit être donné à chacun, ce qui doit être dispensé diversement, selon les temps et les conjonctures différentes.
Vous vous étonnez qu’on sépare ce que Jésus*
1 |. Cor. x, il. Coloss. ni, 17. — * Fom. xiv, 17.
MÉDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
Christ a mis ensemble, et qu'on donne le corps à manger, sans donner en même temps le sang à boire, étonnez-vous donc aussi, de ce que la cène sacree est séparée du souper commun. Mais plutôt ne vous étonnez jamais de ce que l’église fait. Instruite par le Saint- Ksprit et par la tradition de tous les siècles, elle sait ce que Jésus-Christ a voulu faire; et que ce qu’il a séparé par une représentation mystique, ne laisse pas d’être uni non-seulement en vertu , mais encore en substance. Il est vrai; il a fallu, pour la parfaite représentation de sa mort, que son corps parût séparé d'avec son sang, et qu'on les prit chacun à part : mais elle sait en même temps que la vertu du corps livré , n'est pas autre que la vertu du sang répandu ; et que non-seulement la vertu , mais encore la substance même de l’un et de l'autre, après sa résurrection , sont inséparables.
Elle laisse donc ce corps et ce sang dans cette séparation mystique. Mais au fond elle sait bien , quelque partie que l’on prenne, qu'on reçoit la vertu du tout. Il ne faut que voir comment Jésus- Christ a célébré la cène. Car les évangélistes ont marqué distinctement, qu’il en a donné les deux parties avec quelque distance l'une de l’autre, puisqu'il a donné le corps pendant le souper, selon saint Matthieu * ; et le calice du sang après le souper, selon saint Luc et saint Paul ». Et non content d'avoir comme séparé ces deux actions par ce caractère, il a voulu montrer que chaque partie de son action était complète en elle-même; puisqu'il dit après chacune, comme saint Paul le marque expressément : Faites ceci en mémoire de moi i. Ainsi, quelque partie que je prenne, je célèbre la mémoire de la mort de Jésus-Christ; je m’en applique la vertu tout entière; je m'incorpore à Jésus-Christ. Car ne lui suis-je pas incorporé en prenant son corps ? N’est-ce pas par là que je suis fait os de ses os, et chair de sa chair, et une même chair avec lui 4 , ainsi que nous avons vu? Que me faut-il davantage pour accomplir l’oeuvre de mon salut, surtout en mangeant ce corps comme le pain descendu du ciel , c’est-à-dire comme le corps d’un Dieu, comme un corps uni à la vie même , et rempli pour moi de l’esprit qui me vivifie? N'ai-je pas eu même temps reçu et son corps et son esprit ? Ce qui reste me peut bien donner une plus entière expression de, la mort de Jésus-Christ; mais j’en ai toute la vertu dans le corps seul. Et je ne m’étonne pas si saint Paul a dit que quiconque mange ce pain nu boit celte coupe indignement , est coupable du corps et du sang * : Oui, dit -il, et il le dit très-distinctement, quiconque reçoit indignement l'un ou l'autre est coupable de tous les deux : et par la même raison, qui participe dignement à l’un des deux honore tous les deux ensemble , et en reçoit le fruit et la sainteté ; parce qu'il n’y a dans l’un et dans l’autre qu’une seule et même vertu , une seule et indivisible sainteté. Ainsi qui reçoit
1 Mu H h. xxvi, 20; Marc, xiv, 22. — * Luc. XXU , 20 ; I. Cor. n, 25. -* I. Cor. a*, as. — « Bphcs. v, 30. — 5 1. Cor. xi,
l'un, ou qui reçoit l’autre, ou qui reçoit tous les deux, reçoit toujours également son salut. La substance n’en est pas plus dans tous les deux que dans l’un des deux ; car où est toute la substance de Jésus-Christ, là est aussi , pour ainsi parler, toute la substance du saiut et de la vie. Car, comme dit l’Église elle-même, dans lesaint concile de Trente le même qui a dit : Si vous ne mangez ma chair, et ne buvez mon sang, vous n'anrez pas la vie en vous, a dit aussi : Quiconque mange de ce pain aura la vie éternelle : et le même qui a dit : Qui mange ma chair et boit mon sang , aura la vie éternelle , a dit aussi : le pain que je donnerai , est ma chair pour la vie du monde : et le même qui a dit : Qui mange ma chair et boit mou sang demeure en moi, et moi en lui, a dit aussi : Qui mange ce pain , vivra éternellement : et Qui me mange, vivra pour moi *.
Sur ce fondement inébranlable l'Église a administre la communion en plusieurs manières différentes. Elle l'a donnée dans l’Église, elle Ta portée aux absents; les malades l’ont eue sous l'une des espèces, les petits enfants l'ont eue sous l’autre; les fidèles l’ont emportée dans leur maison , encore que Jésus-Christ n'edl rien fait ni rien dit de semblable, et l’ont emportée sous la seule espèce du pain. Les Grecs ont mêlé les deux espèces, et les ont données au peuple toutes deux ensemble. Tout est bon, pourvu qu'on ait Jésus-Christ des mains de l'Église. Car c’est là l’effet véritable que doivent opérer dans chaque fifièle ces différentes manières de communier : elles doivent, dis- je, nous apprendre que la plus parfaite et la plus nécessaire disposition qu’il faut apporter à l'eucharistie , c’est d'en approcher avec un sincère et parfait attachement à l’Église. Elle est le corps de Jésus-Christ : il faut être incorporé à l’Église, pour l'être au Sauveur.
O Jésus! je le crois ainsi : malheur à ceux qui chicanent contre votre Église! C'est chicaner et disputer contre vous-même. Si l’on écoute ces chicanes, on doutera de son baplême. Vous avez dit : Baptisez, plongez dans l'eau, en signe qu’on est enseveli avec moi ; mais votre Église se contente dejeter quelques gouttes d'eau sur la tête. Vous avez dit : Enseignez, et baptisez ; et ceux qui croiront et seront baptisés , seront sauvés1. La foi et l’instruction sont marquées dans ces paroles comme la préparation au baptême : et au contraire , on nous baptise avant que nous soyons capables d’ctrc instruits et de croire; et l'instruction n'est plus ce qui nous prépare au baptême, mais c’est le baptême qui nous rend dociles pour recevoir l'instruction. On nous reçoit sur la foi d'autrui; d’autres disent en notre nom : Je crois, je renonce; et votre Église accepte la réponse , sans qu’il en soit rien écrit dans votre parole. Quelle sûreté pour nous, si nous u'entendonsquela foi constante de l'Église, quel’ interprétation de l'Église, que la pratique inviolable de i’Églisc est aussi bien votre parole, que votre parole même rédigée dans vos Ecritures ! Oui , ce que
» Sets. XXI, cap. I. — 1 Joan. VI, SS, Si, SS, 57, SS, SS.
— 3 Marc, xvi, l«.
MEDITATIONS SUR L’ÉVANGILE
vous avez écrit dans les cœurs, et que l’Église a toujours prêché, est la vérité. Je vis en cette foi, et je m’unis d’esprit et de cœur à votre Église et à sa doctrine; protestant sincèrement devant vous que je suis content de vos sacrements, suivant qu'elle me les administre, elle que vous en avez établie la dispensatrice.
Adoration , exposition , réserve de l'eucharistie.
Mon Sauveur, puisque les chicanes des rebelles de votre Église me conduisent à une grande intelligence de votre vérité , je veux encore considérer celles qu'ils lui font sur l’adoration , sur la réserve, sur l’exposition de votre adorable sacrement.
On ne voit poiut, disent-ils , dans les paroles de l’Évangile, que les apôtres aient adoré le corps et le sang de Jésus-Christ en les recevant. Et voit-on qu'ils aient adoré Jésus-Christ, qui bien constamment était assis avec eu* en sa forme visible et naturelle ? O mon Dieu! ces disputcurs ne verront-ils jamais que, quoi qu’ils répondent, ils se font à eux-méme leur procès? Les apôtres adoraient-ils Jésus-Christ en sa propre et naturelle figure? Mais ils le croient sans qu'il soit écrit en ce lieu-là. Ne l'adoraient-ilspas? Et que veulent-ils donc conclure de ce qu’il n’est pas écrit qu'ils l'aient adoré dans l’eucharistie?
Mais que ces hommes, qui se croient subtils, et appellent les autres grossiers, sont grossiers euxmêmes ; puisqu'ils n’entendent seulement pas quelle est la véritable adoration! Car à nous tenir, mot à mot , à ce qui est écrit dans l'histoire de la cène , et sans chercher à suppléer un endroit de l’Évangile par les autres : croire en Jésus-Christ , lorsqu'il dit : Prenez» mangez; ceci est mon corps * : le croire, dis-je, sans hésiter et sans disputer, lorsqu'il dit une chose si étonnante : faire ce qu'il dit, et manger ce pain apparent , avec une foi certaine que c’est son vrai corps; en faire autant du sacré calice: faire un acte de foi si pur et si haut, n'est-ce pas adorer Jésus-Christ? Mais discerner avec saint Paul ce corps du Sauveur; le discerner tellement qu’on entende que c’est le corps, non-seulement d’un homme, mais d'un Dieu, et le vrai pain descendu du ciel ; y mettre son espérance , y chercher sa vie, y attacher tout son amour; n'est-ce pas encore l’adorer parfaitement? et qu'ajoute à cette foi la génuflexion , l'inclination du corps , son prosternriueut, en un mot l’adoration extérieure, sinon un témoignage sensible de ce qu'on a dans le cœur?
Croyez-vous au Fils de Dieu ? dit le Sauveur à |’aveugle-né qu’il avait guéri : Qui est-il , répondit-il , a fin que j'y croie f C'est celui qui cous parle , répondit Jésus : et l’aveugle repartit : J'y crois » Seigneur ; et se prosternant , il f adora*. Que fit-il en se prosternant devant lui sinon de répéter d'une autre manière, et par un autre langage, ce Je crois qu’il venait de prononcer avec la bouche? Et ceux qui disent : Je crois sons se prosterner devant lui ,
» MaUh. XXVI, 26. — 1 Jottn. IX, SS1. 36, 37.
l'adorent-ils?ou ceux dont on n’a point écrit qu’ils l’aient fait', l’adorent-ils moins que les autres? Et cette femme qui le toucha pour être guérie', ne l’avait-elle pas déjà adoré dans son cœur avant que de se jeter à ses pieds? Et quand les apôtres disent au Sauveur : Seigneur » augmentez-nous la foi *, ne connaissent-ils pas tout ce qu’il est, et ne l’adorent-ils pas intérieurement comme un Dieu, encore qu’alorsils ne fussent pas à genoux devant lui?
Quiue voit donc que croire à Jésus, qui dit :£Vri est mon corps , ceci est mon sang : et les recevoir dans cette foi, et discerner que ce corps est le corps d’un Dieu , par lequel la vie nous est donnée; quand on n’y verrait que cela, et qu’on ne trouverait pas dans le reste de l’Écriture ce qui est dü à Jésus-Christ, c’est un acte d'adoration de la nature la plus haute, et que tous les prosternements qu’on fera à Jésus-Christ n’en seront que l'expression et le témoignage? C’est donc avec raison qu’on joint dans l’eucharistie l’adoration intérieure et l'extérieure, c’est-à-dire, le sentiment et le signe , la foi et le témoignage. C’est avec raison, comme le rapportent les saints, qu’on manifestait au dehors, par la posture du corps , l’abaissement de l'esprit; et que nul ne prend cette chair» qu’il ne lait premièrement adorée : ce sont les mots de saint Augustin3, et le témoignage constant de la pratique de l'Église. Mais pourquoi chercher ces témoignages, quand manger, quand boire ce corps et ce sang, comme le corps et le sang de Dieu, et y attachant son espérance, c'est une si haute adoration, qu'on voit bien qu'elle doit attirer toutes les autres?
Vous me dites : Pourquoi exposer? où cela est-il écrit? l'ancienne Église l’a-t-elle observé? Grossier et charnel, lequel est le plus, ou d'exposer dans l'Église le corps du Sauveur, ou le porter avec soi , et le garder dans sa maison? Et ce dernier est-il plus écrit que l'autre? Qui ne voit donc ^ue la substance étant écrite et bien entendue par l'Eglise ; tout le reste qui en est la suite a été diversement pratiqué, selon la sage dispensation de la même Église, pour l’édification du peuple saint?
Allons de ce pas, ne tardons pas davantage; allons adorer Jésus qui repose sur l’autel. Ah! c’est là qu’on me le garde; c'est de là qu'on me l’apportera un jour en viatique, pour me faire heureusement passer de cette vie à l’autre. Pain des voyageurs, qui serez un jour le pain des compréhenseurs, le pain de ceux qui vivront dans la céleste patrie, je vous adore; je crois en vous; je vous désire; je vous dévore en esprit : vous êtes ma nourriture , vous êtes ma vie.
Le sacrifice.
A Dieu ne plaise que nous oubliions la sainte action du sacrifice, et le mystère de la consécration! Je vois un autel; on va offrir un sacrifice, le sacrifice des chrétiens ; le sacrifice et l’oblation
* Luc Vlll , 43 , 41 , 47. — * Ibid, XVII , li. — » Enar. in P s.