SLR LA VIE CHRETIENNE
vous ajoutez de poids a la convoitise. Quand la charité surmonte; nous sommes libres de cette liberté dont parle l'apôtre’, par laquelle Jésus- Clirlst nous a affranchis. Nous sommes libres, dis-je, parce que nous agissons par la charité, c'est-à-dire, par une affection liberale. Mais notre liberté n'est point achevée, parce que le règne de la charité n’est pas accompli. La liberté sera entière quand la paix sera assurée, c'est-à-dire, au ciel. Cependant nous gémissons ici-bas ; parce que la paix^de la charité, que nous y avons, étant toujours mêlée avec la guerre de la convoitise, elle n'est pas tant le câline de nos troubles, que la consolation de notre misère : et en voici une belle raison de saint Augustin.
Iji liberté n'est point parfaite, dit-il, et la paix n'est pas assurée, parce que la convoitise, qui nous résiste, ne peut être combattue sans péril : elle ne peuUètre aussi bridée sans contrainte, ni par conséquent modérée sans inquiétude. Ma quœ resislunt , pericuioso debellantur prœlio ; et ilia quœ victa sunt , nondum sccuro triumphantur otio , sed adhuc sollicito premuntur imperio \ « Et delà vient que notre justice ici-bas, «je parle encore avec le grand Augustin; « de là vient que « notre justice consiste plus en la rémission des « péchés , qu'en la perfection des vertus : • mugis remissione peccatorum constat , quam perjectione virtutum 3. Certes je sais que ceux qui sont humbles goûteront cette doctrine tout évangélique , qui est la base de l'humilité chrétienne.
Mais si la vie des justes est accompagnée de péchés, comment est-ce que ma proposition sera véritable : que Dieu détruit le péché dans les justes, même en eette vie? C'est , s’il vous eu souvient, ce que j’avais laissé à résoudre; maintenant je vous dirai en un mot : J’avoue que les plus grands saints sont pécheurs; et s'ils ne le reconnaissent humblement, ils ne sont pas saints. Ils sont pêcheurs; mais ils ne servent plus au péché : ils ne sont pas entièrement exempts du péché; mais ils sont délivres de sa servitude. Il y a quelques restes de péché en eux ; mais le péché n’y règne plus , comme dit l'apôtre 4 : « Que le péché ne règne plus « en vos corps mortels, » et ainsi le péché n’y est pas éteint tout à fait ; mais le règne du péché y est abattu par le règne de la justice, selon cette parole de l’apôtre 5 : « Étant libres du péché, vous
• êtes faits soumis à la justice. »
Commentest-ceque le règne du péché estabattu dans les justes? Ecoutez l’apôtre saint Paul :
• Que le péché ne règne plus en vos corps mortels
1 Gai. iv, 31.
* /x- tïr. Dti, llb. xix, cap. xxvn, t. vn, col. &72.
* Ibid. col. B7 1 .
* Rom. vil, 12.
* Ibid. ia.
• « pour obéir à ses convoitises. * Vous voyez par la que le péché règne ou les convoitises sont obéies. j Les uns leur lâchent la bride, et, se laissant emporter à leur brutale impétuosité, ils tombent dans ces péchés qu’on nomme mortels, desquels j l’apôtre a dit que « qui fait ces choses, U ne pos- : « sédera point le royaume de Dieu'. *> Les justes au contraire, bien loin d'obéir a leurs convoitises, ils leur résistent , ils leur font la guerre , ainsi que | je disais tout a l’heure. Et bien que la victoire leur , demeure par la grâce de Not re-Seigneur Jcsus- | Christ, toutefois dans un conflit si long , si opiniâtre, ou les combattants sont aux mains de si près;
! en frappant ils sont frappés quelquefois : Percuti- | mus et perciMmur, dit saint Augustin*; et le victorieux ne sort point d’uue mêlée si âpre et si rude sans quelques blessures : c’est ce que nous appelons péchés véniels. Parce que la justice est I victorieuse, elle mérite le nom de véritablejustice :
; parce qu'elle reçoit quelque atteinte qui diminue ; de beaucoup son éclat, elle n’est point justice parfaite. C’est autre chose d’avoir le hienaccorapli, autre chose de ne se plaire point dans le mal.
, « Notre vue peut se déplaire dans les ténèbres , » encore qu’elle ne puisse pas s’arrêter dans cette « vive source de lumière : «* Potest oculus nullis tineùris delcclari, quamvis non possit in fut- (jentissinxa lucc dejtgi 3.
Si l’homme juste, résistant à la convoitise, tombe quelquefois dans le mal , du moins il a cet avantage qu’il ne s’y plaît pas : au contraire il déplore sa servitude, il soupire ardemment après cette bienheureuse liberté du ciel ; il dit, avec l'apôtre saint Paul4 : «Misérable homme que je « suis, qui me délivrera de ce corps de mort? » i S'il tombe , il se relève aussitôt : s’il a quelques péchés, il a aussi la charité qui les couvre : « La charité, dit l'apôtre saint Pierre5, couvre » la multitude des péchés. •
Bien plus, ce grand Dieu tout-puissant fait éclater la lumière même du sein des plus épaisses ténèbres ; il fait servir à Injustice le péché même. Admirable économie de la grâce! oui les péchés mêmes, je l’oserai dire , dans lesquels la fragilité humaine fait tomber le juste; si d’un côté ils diminuent la justice, ils l’augmentent et l’accroissent de l’autre. Et comment cela? C’est qu'ils enflamment les saints désirs de l’homme fidèle ; c'est i qu’en lui faisant connaître sa servitude ils font qu’il désire bien plus ardemment les bienheureux embrassements de son Dieu , dans lesquels il trou-
* I. Cor. vi, 9, io.
1 Serm. CCCLI , n* 0 , t. V . col. 1350.
* S. Jug. de Spir. et Litt. iT 03, t X , OOl. 123.
* Rom. VT , 2t.
* I. Petr. iv, 8.