‹ suvres de Bossuet SermonsChapitre 88 sur 243 · SUR L'UNION DE JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

SUR L'UNION DE JESUS-CHRIST

Comme II est vif et agissant , il le tire du profond ■ommeil ou il était comme enseveli : il le blesse pour le guérir ; il le touche pour le ramollir, parce qu’il est dur comme le marbre. Il y déracine les mauvaises habitudes; il y détruit les inclinations déréglrcs, et il y plante la vertu. S’il est sec, il l'arrose des eaux de sa grâce; s'il est ténébreux, il l’éclaire de ses lumières ; s'il est fermé, il l'ouvre; s'il est serré , il le dilate ; s'il est froid. Il le réchauffe; s'il est courbé, il le redresse. Je connais la grandeur de son pouvoir, parce qu'il lionne la chasse aux vices; et qu'il n'a pas plutôt paru, que ces monstres prennent la fuite. J'admire sa sagesse, quand il me découvre mes défauts cachés dans les plus secrets replis de mon (Ime. Le changement qu'il opère en moi par l'amendement de ma vie, me fait goûter avec plaisir les douceurs de sa bonté : le renouvellement intérieur de mon âtne me découvre sa beauté; et tous ces effets ensemble me remplissent d'un étonnement extraordinaire, et d’une profonde vénération de sa grandeur.

SI les entretiens de l’Époux étaient aussi longs qu’ils sont agréables à l'épouse, elle serait trop heureuse et satisfaite : mais quoiqu'il ne t'abandonne jamais, si elle ne l'y oblige par quelque offense mortelle, il ne laisse pas de lui soustraire souvent le sentiment de sa présence par un effet tout particulier de sn bonté, que nous avons coutume d’exprimer par ces noms d’éloignement, de fuite et d’absence. C'est une mer qui a son flux et son reflux, ses mouvements réguliers et irréguliers qui nous surprennent. C’est un soleil qui donne la lumière, et la retire quand il lui plaît : sa clarté donne de la joie à notre il me ; son éloignement lui cause bien des soupirs et des gémissements.

Dieu m’est témoin, dit Origèoe ’, que J’ai souvent reçu la visite de l'Époux ; et qu'après l'avoir entretenu avec de grandes privautés, il se retire tout d'un coup , et me laisse dans le désir de le chercher, et dans i'impuissance de le trouver. Dans cette absence , je soupire après son retour : je le rappelle par des désirs ardents; et il est si bon qu'il revient. Mais aussitôt qu'il s’est montré, et que jq pense l’embrasser, il s'échappe de nouveau ; et moi je renouvelle mes larmes et mes soupirs.

Cette conduite est propre a l'état ou nous vivons dans cet exil; état de changement, sujet à plusieurs vicissitudes qui interrompent la jouissance de l’épouse par de fréquentes privations. Nous n’avons ici qu’un avant-goût , un essai , et comme l'odeur de la liéatitude. Dieu s'approche

I In Cent- Homit- I, 11* 7, t tu, p. IG

de nous comme s'il voulait se donner à nous ; et lorsque vous penser le saisir, il se retire à l'instant. F.t comme l'éclair, qui sort de la nue et traverse l'air en un moment, éblouit la vue plutôt qu'il ne l'éclaire; de même cette lumière divine, qui vous Investit et vous pénètre, fait un jour dans la nuit, une nuit mystique dans le jour. Vous êtes touché subitement, et vous sentez cette touche délicate au fond de l'âme; mais vous n'aperccvez pas celui qui vous touche. On vous dit iutérieurcment des paroles secrètes et ineffables, qui vous font connaître qu’il y a quelqu’un auprès de vous , ou même au dedans de vous qui vous parle ; mais qui ne se montre pas à découvert.

Dieu se présente à notre cœur; il lui Jette un rayon de lumière, il l imite, il l'attire, il pique son désir : mais parce que le coeur ne sent qu'à demi cette odeur et cette faveur délicieuse, qui n’a rien de commun avec les douceurs de la chair, il demeure ravi d'étonnement; et la souhaitcavec d'autant plus d'ardeur qu'elle surpasse tous les contentements de la terre : son désir est suivi de la jouissance. Bientôt après suit lu privation, qui, par la renaissance des désirs qu'elle rallume, fait un cercle de notre vie, qui passe continuellement du désira la jouissance, de la jouissance à l'absence , et de l’absence au désir.

Qui est-ce qui me pourra développer lo secret de ces mystérieuses vicissitudes , dit saint Bernard ’ ? Qui m'expliquera les allées et les venues , les approches et les éloignements du Verbe? L'Epoux n'est-il point un peu léger et volage? D'où peut venir et où peut aller ou retourner celui qui remplit toutes chosesdeson immense grandeur? Sans doute le changement n'est pas dans l'Epoux; mais dans le cœur de l'épouse, qui reconnaît la présence du Verbe lorsqu’elle sent l'effet de la grâce : et quand elle ne le sent plus , elle se plaint de son absence , et renouvelle ses soupirs. Elle s'écrie avec le prophète : « Seigneur, mon cœur vous a

■ dit : Les yeux de mon âme vous ont cherché* *. - Et peut-être, dit saint Bernard3, que c’est pour cela que l'Époux se retire; afin qu'elle le rappelle avec plus de ferveur, et qu elle l’arrête avec plus de fermeté ; comme autrefois s'étant joint aux deux disciples qui allaient à Emmaüs, il feignit de passer outre; afin d'entendre ces paroles de leur bouche même ; Mane nobiscum , Domine*,

■ Demeurez avec nous , Seigneur; • car il se plaît à se faire chercher; afin de réveiller nos soins et d’embraser notre cœur.

• In Caut.Strm. u\iv, i»°l,co1. l-'tW, IW7.

• /'*. x\Vl,fc.

1 S, fier h. lintf. r>- .7 , col. IM7.

• Luc. xxiv, 2».

AVEC SON KPOCSE.

Il ne fait que toucher en passant la cime de notre entendement : comme un éclair, dit saint G régoire de Naïf aille , qui passe devant nos yeux ; partageant ainsi notre esprit entre les ténèbres et la lumière, alin que ce peu que nous connaissons soit un charme qui nous attire, et que ce que nous ne connaissons pas soit un secret qui nous ravisse d'étonnement : en sorte que l'admiration excite nos désirs , et que nos désirs purifient nos coeurs , et que nos cœurs se déifient par la familiarité que nous contractons avec Dieu dans cette aimable privnuté.

I-es venis qui secouent les branches des arbres les nettoient : les orages qui agitent l’air le purifient : les tempêtes qui ébranlent et renversent la mer, lui font jeter les corps mor.ssur le rivage : de même l'agitation du cœur, ému par ces saintes inquiétudes , contribue beaucoup à sa pureté, et l’exempte de beaucoup de taches et d'ordures , qui s'ama sent au fond de l'âme pendant qu’elle est dans le calme, et qu'elle jouit d’un repos tranquille. L'eau qui croupit dans un étang se corrompt et devient puante : le pain qui cuit sous la cendre se brûle si on ne le tourne, comme dit le prophète ' : les corps qui ne font point d’exercice amassent beaucoup de mauvaises humeurs, qui sont des dispositions a de grandes maladies : et ainsi le cœur qui n’est point exercé par ces épreuves, et par ces mouvements alternatifs de douceur et de rigueur, s’évapore nu feu des consolations divines, se corrompt par le repos, et se charge de mauvaises habitudes. C’est pourquoi le Fils de Dieu qui l’aime et qui prend soin de le cultiver, lui procure de l'exercice; ne voulant pas qu'il demeure oisif, ou qu'il se relâche par une trop longue jouissance de ses faveurs et de ses caresses.

Il semble qu'il se joue avec les hommes, dit Richard de Saint-Victor*, comme un père avec ses enfants : tantôt ils se figurent qu’ils le tiennent ; et puis tout à coup il leur échappe : tantôt il se montre comme un soleil avec beaucoup de lumière, et puis en un moment il se cache dans les nuages. Il s'en va, il revient; il fuit, il s'arrête; il les surprend, il se laisse surprendre, et tout aussitôt il se dérobe : et puis après avoir tiré quelques larmes de leurs yeux, et quelques soupirs de leurs cœurs, il retourne; enfin il les réjouit de la douceur de ses visites.

« Je m’en vais pour peu de temps, et je vous « reverrai bientôt1 : .souffrez mon absence pour un moment. O moment et moment 1 ô moment de longue durée! Mon doux maître, comment

» Oue. VII , 8.

* Dr rjrad. Chant, cap. il , p. 361.

* Jmin. ivi , 16, M.

dites-vous que le temps de votre absence est court? Pardonnez- moi , si j'ose vous contredire; mais il me semble qu'il est bien long et qu’il dure trop. Ce sont les plaintes de l’épouse , qui s’emporte par l'ardeur de son zèle, et se laisse aller à la violence de ses désirs. Elle ne considère pas ses mérites : elle n'a pas égard A la majesté de Dieu ; elle ferme les yeux à sa grandeur, et les ouvre nu plaisir qu’elle sent en sa présence. Elle rappelle l'Epoux avec une sainte liberté ; elle redemande celui qui fuit toutes scs délices, lui disant amoureusement : « Retournez,

« mon blen-aimé; revenez promptement, • bâtez-vous de mo secourir ; . égalez la vitesse des ■ chevreuils et des daims '. •

Au reste ne pensez pas que ces larmes soient stériles, ni ces soupirs inutiles : cet état de privation est très-avantageux à qui sait s'en prévaloir. C'est là que notre amour-propre, qui est aveugle, trouve des yeux pour sonder l’abîme de ses misères, et reconnaître son Indigence : c’est là que notre cœur apprend à compatir aux antres , par l’expérience de ses propres peines : c'est là qu'il trouve un torrent de larmes pour noyer ses crimes, et un trésor si précieux qu’il suffit non-seulement pour payer ses dettes, piais encore celles du prochain. C’est une fournaise d’amour, où l’épouse échauffe son zèle , et lui donne des ailes de feu , pour voler à la conquête des âmes, aux dépens de son contentement et de son repos : c'est une école de sagesse, où elle apprend les secrets de la vie intérieure : c'est une épreuve où elle se fortifie par la pratique des vertus chrétiennes; comme les plantes jettent de profondes racines durant les rigueurs de l'hiver. C'est là qu'elle goûte cette importante vérité, qu'il faut interrompre les délices de la contemplation par les travaux de l'action ; qu'elle doit laisser les secrets baisers de l’Époux , pour donner les mamelles à ses enfants; que l'amour effectif est préférable à l'amour affectif; et que personne ne doit vivre pour lui seul, mais que chacun est obligé d'employer sa vie à la gloire de celui qui a voulu mourir pour tous les hommes. C'est le creuset où elle met sa charité à l'épreuve , pour savoir si elle est de bunaloi. C'est la balance où elle pèse les grâces de Dieu, pour en faire un sage discernement , et préférer l'auteur des consolations à tous ses dons. C'est un exil passager, qui lui fait sentir, par précaution, combien c’est un grand mal d'être abandonné de Dieu pour jamais; puisque une absence de peu de jours lui parait plus insupportable que toutes les peines du monde : mais surtout , c'est une excellents

• L'ont, u , 17.

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