SCENE VI
Les Mêmes, SUZANNE, puis MARTIAL et GENEVIEVii, qui apportent la table et le déjeuner servi.
Suzanne, avec un bouquet à la main, qu'elle cache, entre en courant et saute au cou du colonel.
LE COLONEL
Air : Voyez donc ses cheveux (ClifTort). Chère enfant ! {La regardant.) Voyez donc, La voilh toute en nage !
Elle vient, je le gage, De courir le canton !
Quel démon !
Suzanne Cimite en souriant et comme si elle répétait : Quel démon !
LE COLONEL , 5ewè/'É'/A<t?nf.
Bisquer d'être malade !..
D^iue telle escapade.
Ah ! je vous punirai....
L'essuyant avec son mouchoir.
Oui, Je vous gronderai !
Suzanne le câline.
Mais... allons... calme toi...
A lui-même.
Pauvre enfant! je le voi, Par me fâcher j'ai beau commencer, Il faut toujours finir par l'embrasser.
Mais d'où venez-vous, voyons?... {Suzanne lui présente un bouquet et indique que c'est pour lui qu'elle a été le cueillir.) Tiens! ma
fétel... , c f T
Ifto^e picnARD,« /?û^^ Î5atete....
LE coLONKL.^Des roses de haies... au
risque de se décliirer les mains!...
M"»" PiCHARD, à /?ar/.Et on ne me prévient
pas...
LE COLONEL
zanne !..
^me piCHARD,
LE CorONEL, avec bonhomie. Les mœurs simples de la Bretagne!...
GENEVIÈVE. Ije déjeimer , monsieur V colonel.
l.E COLOXEL. Allons, àlablel. . (A Suzanne.) Ta promenade t'a donné de l'appétit.''...
-^ SUZANNE, gaîmerU.,/ait signe que oui...
MARTIAL. Je crois bien... moi qui ne sors jamais... je dévore !...
Il mange h la de'robce une pomme qu'il a prise sur une assiette.
jume picHARD , faisant asseoir Suzanne auprès d'elle. A côté de moi , cl) ère enfant!... je veux que nous soyons bonnes amies; car ce sera bientôt à moi à veiller sur vous avec la tendresse d'une mère... et dès que le colonel sera mon mari... y SUZANNE, e'7o««(?'(? et montrant le colonel^ , Lui?...
MARTIAL, à part. Son mari !...
GENEVIEVE , a part.
LE COI ONEL , bas.
Merci , ma bonne Suallant prendre une fleur
dans un vase, et à part. Petite sotte . qui s'avise d'avoir de la mémoire... [Haut.) Permettez, cousin, que je vous la souhaite bonne et heureuse...
LE COLONEL. Merci, meici, cousine !. ..
Suzanne regarde iH- ^''^^'«''^.«^^^j'i^^^ment. Le colonel à Suzanne.) C'est M-^ Pichard, dont je t'ai parlé... {Bas à M- Ptchard.) Comment la trouvez-vous?
M-^e PlCHARD , se contraignant bien!...
Suzanne
Fort
ndiaue
part, avec une petite grimace
quelle n'est pas belle.
LE COLONEL , à Suzannc. Une bonne
cousine, que j'aime de toute mon ame....
Suzanne allant h M™* Pichard, fait signe qu'elle veut
l'aimer aussi. Elle lui serre la mam vivement.
M-"^ piCiiARD. Bonne petite ! • . . (^ part,)
Elle me disloque les doigts...
Oh! là, là...
Pourquoi diable lui parler de ça?...
M'"^ piCHViiD. Il faut bien qu'elle le sache... {Offrant à Suzanne.) Un peu de crème, mon petit cliat?...
* SUZANNE, sèchement et repoussant son assif^tte. Je n'ai pas faim!...
LE COLONEL, étonné. Tu n'as pas faim!., comment?... {Suzanne porte la main à sa tête comme si elle souffrait. Le colonel inquiet.) Allons!.:, elle va être malade, à présent!...
j^jme PICIIARD, serinant le thé. Un peu de migraine que le thé dissipera...
LE COLONEL, appelant Martial qui mange de câté.Une tasse, Martial?... vite donc !...
MARTIAL, la bouche pleine. Y o'ûàl... (Il veut se dépêcher, trébuche^ la tasse tombe et se brise, la soucoupe lui reste à la main.) Oh!...
LE COLONEL, en colère. Maladroit!...
MARTIAL , immobile. La soucoupe n'a rien, colonel!...
LE COLONEL, yî/riewa; et se levant. Jnste,
la tasse peinte par Suzanne!... Sapre-
mann !...
y SUZANNE, courant à lui et le calmant.
/C'est ma faute ! c'est moi qui l'ai poussé
comme ça ! ne te fâche pas.
LE COLONEL, s\ipaisant. Si c'est toi...
c'est différent... tu as le droit de tout casser ici... mais ce butor...
GENEVIÈVE , bas à Suzanne. Bonne demoiselle...
MARTIAL, de même. Un vrai séraphin!...
■^ Tout ce qui, dans le rôle de Suzanne, est écrit comme dialogue, est exprime en pantomime par Vactcice dans le premier acte.
SUZANNE
LE COLONEL. Cet imbécile I... s'il l'avait bien tenue... il n'en fait jaiDais d'autres...
SLZ\I\iVli: , montranl à Martial les débris de la tasse. Enlève tout cela, et va-t'en î... ( Cal' natif le colonel. ) Pour te rendre la iDoniie iuuneui je vais nie nietlre an piano.
LE COLONEL. Ah bien oui... ça me fera plaisir.. -
Elle court s'y placer et prélude. M;uiial est soiti.
ll""^ PiCUAiiD , prenant sa tasse de thé. Excellente idée... j'adore la musique...
toutes les âmes sensibles !... (^ Suzanne.) Quelque chose de tendre!... de circonstance!...
liegnn/ant le colonel.
Oui, c'en est fail, je me maiie. ..
Un air charmaui, qui m'a toujours fait venir les larmes aux yeux...
GENEVIÈVE , à part. Et à Fon mari aussi!...
Suzanne commence avec humeur Tair : Oui., c'en estfnit, je me marit^en faisant la moueen-(le.ssous à M"'^ Pichard, qui bat la mesure à contretemps. Puis elle indique qu'elle va lui jouer un tour et prend rapidement le duo delà Fausse ntaf^ic : Qunw! on a la soixantaine, etc.
LE COLONEL , jrappant la mesure à son
tour. Ah! il est très-joli aussi celui-là...
Chantant.
Quand on a la soixantaine, Entre nous c'est bien la peine...
M™^ PlCHAiiD, interdite. Qu'est-ce qu'elle fait donc ?
GENEVIÈVE , riant à pari. Elle demandait un air de circonstance...
M"'^ PICHARD, piquée. Assez!... assez!... petite !... [^u colonel.) Elle a le jeu trèsinégal...
eoeoeu eeQooo ooo ooc ooo oqcooooocqqqcooooocoo
SCEjNE Vil.
Les Mèmys , MARTIAL.
MAUTïAL, une lettre à la main. Une lettre de Paris , colonel I...
LE COLOJ«EL , regardant r adresse. C'est bien!... Eh mais... cette écriture inconnue... est-ce que ce serait la consultation du docteur ?...
SLZ.ANNE, se levant virement et avec joie.
Pour moi?... ( A^^cc tristesse. ) Ah ! c'est
inutile!... jamais je ne guérirai, jamais je
ne pourrai exprimer|tout ce que je ressens.
Elle se dépite, frappe du pied et pleure.
yynxB PICHARD. Qu'est-ce qu'elle dit donc? je ne peux pas me faire à cette manière de causer avec les mains... on perd une foule de mots !
GENEVIÈVE. Elle dit qu'elle ne guérira jamais!... Elle s'afflige de ne pouvoir parler.
M'"^ PICHARD. Le fait est que c'e.sl cruel pour une femme!... et quand il n'y a pas le moindre espoir. .
LE COLONEL, cfui a lufpiehjues mots. C'est ce qui vous tron)pe, cousine... il y en a... et beaucoup!...
Suzanne .s'approche ravie de joie.
TOUS, se rapprochant. Est-il possible ?
LE COLONEL, i^coutez... je n'ai lu que le commencement... {Lisant.) «« Mem lieber herr...» [A madame Pichard.) (i'est en allemand. .^.
jjinie PICHARD. La belle avance !...
LE COLONEL. Ail !... c'est juste!... vous ne le savez pas... je vais vous traduire ça...- (^Lisant lentement (l comme traduisant à mesure.) « Monchermonsieur... j'ai beaucoup » pensé à la jeune maladeque vous m'avez » amenée .. et je crois que Ton peut arri- » ver à une guénson complète. >»
/SLZXNNE, ai^ec joie. Ahî...
LE i.OlxmilL., à Suzanne. Tu l'entends?...
^me piciiARD. Continuez!...
LE COLONEL, lisant, «i C'est un principe » reconnu en médecine que ces sortes » d'affections... résultat d'une grande » frayeur , d'une émotion violente, cèdent » parfois à une autre émotion... à une ré- » volution subite de l'ame, de toute l'exis- » tence!... mille exemples... » [Mout^ement d'impatience de Suzanne. ) Attends donc, chère enfant... je ne peux pas aller bien vite... je traduis... ( // reprend. ) « Mille exemples l'attestent, et j'hésite n d'autant moins à vous indiquer le moyen » que je vais vous propo.ser... qu'il m'a » parfaitement réuss'i, l'année dernière, » avec la jeune princesse d'Arnheim , » que... dont... » (^11 s'arrête étonné en regardant Suzaniif. A part. ) Parbleu!...
voilà qui e.st singulier ..
TOUS. Eii bien?...
LE COLON i:l, aoec embarras et regardant Suzanne. Il y a dfes mots l^aroqurs que je ne comprends pas... ( A Suzanne.) Va , mon enfant... va me chercher mon dictionnaire allemand... sur mon bureau!...
Suzanne s'éloigne en faisant signe h Geneviève d'écouter ee ({ue Ton va dire. Geneviève repond de loin h ses signes.
TOUS, h part, pendant tpie Suzanne s 'éloigne.
Air : Apres une douce attente. (Pai^e du régent.)
Oui, ceci cache un mystère
Qui trouble en secret mon cœur;
„ , ,, I il faut \ , .
Devant elle , . > se taue
\ on veut )
Pour son repos, sou bonheur.
Suzanne sort.
MARTIAL, /i />wr/, voyanl Gene^^èoe s'ap"
MAGASIN THEATRAL
procher à pas de loup du colonel et de M^« Pichard, qui sont sur le demnt de la scène. Cette Geneviève est-elle curieuse... (Bas à sa femme.)Tii ine diras ce que c'est ?
jtt'^e piciMRD, au colonel. Comment, TOUS ne comprenez pas ?...
LE COLONEL, à mi-i^oix. Au contraire ; je comprends trop!.... mais je i:e voulais pas, devant Suzanne... Le djable m'emporte si j'ai jamais entendu parler d^'un pareil traitement !
■^me piciiAiiD. C'est donc bien extraordinaire ?...
LE COLONEL. Vous allez en juger! { Lisant à mi-voix.^ «* Ce moyen m'a parfaite- » ment réussi avec la jeune princesse M d'Arnlieim qu'une inclination contraî) riée avait réduite au désespoir... et que i> ses parens ont enfin consenti, sur mes « instances, à donner à celui qu'elle ai- « mait... vous devinez que ce moyen...
« c'est le mariage î... Mariez votie fille... » et elle parlera... >»
GENEVIÈVE, qui écoute. Par exemple!...
LE COLONEL , se retournant. Qu'est-ce que c'est ?...
GENEVIÈVE, se baissant. Rien, monsieur le colonel... vot' serviette que j'avais oubliée.
Elle la ramasse et s'éloigne.
MARTIAL , bas à Geneinèçe. Eh bien?...
GENEVIÈVE, bas. Je n'ai pas entendu...
MARTIAL, bas. Maladroite! à sa place j'aurais entendu le double de ce qu'on a dit...
Ils remontent la scène, et sortent en emportant des assiettes, etc.
LE COLONEL, relisant. « Mariez votre » lille... et elle parlera!... »
]jjme picHARD, riant. Votre fille... il vous a pris pour le père!... c'est piquant!...
LE COLONEL. Oh! parbleu... je ne m'en fâche pas !.. . je l'aime assez pour qu'on s'y trompe. . . mais une pareille consultation. . .
3jme PICHARD. Que risquez- vous? {A part.) Au fait.. . ça me débarrasse de la petite... {Haut.) Il faut le tenter , mon cousin... il faut la marier î...
LE COLONEL , avec humeur. Oh 1 rien ne presse ! . . .
3jme PICHARD, (^/'oement. Au contraire!... Pauvre enfant ! il y aurait de la barbarie ! . . .
LE COLONEL, de même. A'ia bonne heure î mais il faudrait d'abord...
jjnae picuARD. Savoir si elle a distingué quelqu'un?... je m'en charge.
LE COLONEL. Eh! non... comment voulez-vous que dans sa position...
M™« PICIIARD. Pour être muette, on n'est pas aveugle, et parmi vos voisins, vos amis... il se peut qu'un jeune homme...
LE COLONEL, se récriant. Justement !...
j e ne veux pas de j eunes gens ... j e les ai en horreur!... un fou... un mauvais sujet , qui la rendrait malheureuse!...
j^ime PICIIARD. Eh bien !... dans les personnes âgées?...
LE COLONEL, avec emportement. C'est ça. . la sacrifiera un vieillard!...
M'"^ PICHARD. Il faut bien que ce soit l'un ou l'autre î . . .
LE COLONELj i^oyant Suzanne. Chut !... la voici ! . . . ne parlez pas delà consultation au moins î
M""e PICHARD , bas. Ne craignez donc rien... je ne suis pas une enfant.