PREFACE
nous complaisons plus dans ces ébauches fantasques de pourfendeurs impossibles ou de larmoyeurs oisifs. Éveillons l'amour, la foi, l'énergie, par des peintures assez réelles pour convaincre, assez idéales pour faire rêver. Sans doute, il est bon d'étudier l'homme moderne, avocat, négociant, journaliste, travailleur; mais que ce soit pour démêler dans ses misères, dans ses petitesses, dans ses douleurs, un secret qui rende meilleur. Scrutons les haines vivantes pour découvrir l'amour! Mais si vous n'entrez dans une arrière-boutique que pour en flairer l'odeur rance et pour en décrire les meubles; si vous ne vous asseyez au fauteuil de cuir d'un avocat, d'un banquier, d'un journaliste, que pour compter les tableaux de ses murailles et les carions de ses casiers ; si vous ne voyez dans l'éternel piocheur des campagnes qu'un modèle pittoresque à crayonner; si le bourgeois de Paris ou de la province n'est qu'un sujet bon pour un dessin de Daumier ; qu'on nous ramène au moyen âge, aux ponts-levis, aux épopées absurdes et sublimes! J'aime mieux, en littérature, l'archéologie que le nihilisme. D'ailleurs, pour prévoir et juger l'avenir, il ne faut souvent que regarder en arrière; et qui de nous n'a senti sous la soutane crispée de Claude Frollo des angoisses, des tortures aussi réelles, aussi modernes que dans le frac noir de René?
Le roman contemporain, tel que nous le voudrions, tel que nous le pressentons, a donc besoin de procéder par une sorte d'éclectisme. L'analyse en est le ressort principal. Il s'agit non pas d'imiter Balzac, inimitable d'ailleurs, de se traîner sur ses pas, mais de marcher dans la route qu'il a si laborieusement ouverte. Établissant l'équilibre entre les faits et l'idée, on ne sacrifiera jamais la vérité
du sentiment à la forme littéraire; mais on ne se contentera jamais d'un moyen dramatique, s'il n'emporte avec lui des conditions artistiques. Tout est sérieux dans la vie présente; la littérature doit être sérieuse aussi ; et le roman est, de tou% les moyens de propagande, le plus universel et le plus durable. Il suit le spectateur chez lui, dans sa retraite; on ne s'en débarrasse jamais, quand une fois il a su plaire. Lorsque je dis propagande, j'entends moralisation. C'est satisfaire le but de toutes les opinions loyales que de chercher le bien, que de purifier le cœur. Mais il ne faut pas croire que l'enseignement jaillisse uniquement de sentimentalités doucereuses, et qu'une histoire ne soit morale qu'à la condition d'un châtiment final et d'une intervention visible de la Providence. La vue du mal est, dans de certaines conditions, plus féconde, plus morale que le spectacle maladroit d'une vertu insipide. Que l'auteur mette sa conscience dans son livre, cela suffit pour l'estime; l'admiration n'est que la question de talent, question indépendante des volontés.
Le roman ainsi conçu sera sobre de catastrophes. La vie réelle n'a que des petits cailloux, des petites chutes ; les grands malheurs, comme les grands crimes, y sont des exceptions. Tout le monde saigne par mille piqûres; bien peu de gens ont des plaies béantes. De dimension restreinte, condensant l'idée pour lui garder plus de saveur, réagissant contre les interminables épopées qui ont failli hébéter la génération, le roman nouveau se défiera du dialogue, et lui préférera l'analyse, le récit, souvent aussi les lettres. « Le dialogue, disons-le hautement, s'écrie Balzac dans un des numéros de la Revue parisienne, est la dernière des formes littéraires, la moins estimée, la