‹ Suzanne DucheminChapitre 9 sur 75 · X PRÉFACE · texte numérisé non relu

X PRÉFACE

fût pas un calque scivile. Quant aux idées, elle les evile comme du superflu. Elle vise à la force et n'atteint que la grossièreté. C'est vainement qu'on chercherait dans ses œuvres des caractères héroïques, des actions de cœur, des emportements de l'âme; elle fuit l'ivresse et pense rester sobre en ne buvant avec complaisance que de la piquette de barrière. C'est à ces gens-là que Werther aurait raison de dire : « Malheur à ceux qui ne se sont jamais enivrés'! » Cette école se croit fille de Balzac; elle n'est que la filleule de Paul de Kock; elle a eu son Molière dans M. Henri Monnier, et son Gil Blas dans Jérôme Paturol. Mais elle ne ressemble pas plus à la poétique de Balzac que M. Bouchardy, qui n'est pas un réaliste, ne ressemble à Shakspeare. La critique a été indulgente pour le réalisme littéraire. Dans la lassitude produite par les interminables romans-l'euilletons de l'école abâtardie des images, on a su gré à ceux qui se dispensaient du fracas des épisodes et du cliquetis des événements ; mais on s'est aperçu bien vite que ces écoliers présomptueux de Diderot n'avaient pas le secret du maître, et étaient aussi impuissants que ceux qu'ils prétendaient remplacer. 11 nous faut aujourd'hui autre chose que des mots, et autre chose aussi que des faits ; il faut le sentiment, la seule chose immortelle!

M. Pierre Leroux, que nous n'avons pas à apprécier ici comme philosophe, mais qui a rendu à l'art contemporain plus d'un service réel, dans un remarquable travail sur Werther, a fort éloquemment évoqué la littérature de l'avenir :

« Oui, sans doute, s'écrie-t-il, nous pressentons auourd'hui une autre poésie, une poésie qui n'aboutira pas

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au suicide; mais ceux qui la feront, cette poésie, ne reculeront pas sur leurs devanciers ; je veux dire qu'ils n'abandonneront pas cette élévation du sentiment et de l'idée que l'on voudrait vainement flétrir du nom de folle exaltation. Ce n'est pas avec des débris de vieilles idoles, ce n'est pas non plus en aplatissant nos âmes et en vulgarisant nos intelligences qu'ils résoudront ce problème d'une poésie qui, au lieu de nous porter au suicide, nous soutienne dans nos douleurs. Je sais que l'art a tourné aujourd'hui vers un plat servilisme, vers un plat matérialisme, mais j'aime encore mieux l'art douloureux de Goethe dans Werther et dans Faust, que cet art qui, pour les jouissances du présent, trahit toutes les espérances de l'humanité et abandonne honteusement l'idéal. Montreznous, poètes, montrez-nous des cœurs aussi fiers, aussi indépendants que celui que Goethe a voulu peindre ! Seulement, donnez un but à cette indépendance, et qu'elle devienne aussi de l'héroïsme. Montrez-nous l'amour aussi ardent, aussi pur que Goethe l'a peint dans Werther; mais que cet amour sache qu'il y a un amour plus grand, dont il n'est qu'un reflet. Montrez-nous, en un mot, dans toutes vos peintures, le salut de la destinée individuelle lié à celui de la destinée universelle. Mais ne tentez pas de rabattre sur cette ardeur de sentiment et sur cette élévation d'intelligence dont vos devanciers vous ont lègue des modèles. Avec les Titans de Goethe ou de Byron faites des hommes, mais ne leur enlevez pas pour cela leur noble caractère. »

M. Pierre Leroux a dit le mot essentiel : faisons des hommes! Car pour l'esprit, pour le cœur, pour le temps présent, pour l'avenir, c'est la virilité qui fait défaut. Ne

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