PREFACE XV
un peu prétentieuses à propoi d'un opuscule, l'avenir du roman moderne me semble assuré dans la route psychologique tracée par Balzac. Je ne dis pas que ce grand écrivain soit sans défauts, et qu'il faille user comme lui de l'analyse infinitésimale. Comme les novateurs, il a exagéré la révolution pour en soustraire quelques résultats à la réaction; mais, plus profond, plus amer, plus audacieux, moins artiste, moins calme, moins universel que Walter Scott, il a indiqué, à ne pas s'y méprendre, le but du roman moderne. Quand une société cherche à se reconstruire, il faut qu'elle s'analyse. Le roman prend ainsi une tâche providentielle et vise au progrès.
De tous les problèmes, le plus difficile est encore le plus ancien, Tamour! Il sera donc le thème superbe des variations de nos auteurs. Un pays n'a jamais trop de sentiment ! L'excès contraire lui est plus ordinaire et plus fatal. Patrie de Voltaire, attendrie par Rousseau, l'amour est ta mission, comme l'esprit et l'ironie! Tu n'es puissante qu'à la condition de guérir après avoir blessé ! Ton rire, pour ébranler l'erreur, pour entraîner les peuples, doit être trempé de larmes !
Nous avons eu depuis vingt ans le tableau des passions les plus excentriques, les plus folles, les plus étranges ; mais la passion suprême et absolue, ne l'a-t-on pas méconnue? De nos jours, dans cette mêlée de financiers effrontés des deux sexes, quand le haut du pavé est aux boursiers, et quand la famille et la propriété, ces deux bases tant de fois évoquées depuis quelques années, sont plus sérieusement, plus profondément menacées par l'influence des femmes de plaisir, courtisanes de tous les degrés, que par les déclamations des utopistes ; quand
l'homme d'argent et la femme d'argent écrasent l'homme d'esprit et la femme de cœur, n'est-ce pas le moment d'éveiller l'amour vengeur, l'idéal victorieux , et de culbuter dans le mépris ces prêtres de la matière, ces veaux d'or et ces prêtresses tarifées qui sont les reines de la mode, et qui ont fait déserter les salons pour les tripots? Le roman doit être la Némésis , calme, prudente, mais inflexible de l'amour pur. Nous avons assez de ces hommes et de ces femmes aux camélias ! Ces fadeurs nous donnent des nausées; et tout ce talent dépensé pour peindre ces régions malsaines rend plus vives , plus pénétrantes, plus immortelles dans leur saine émanation les fleuri qu'on appelle Paul et Virqinie. Cette histoire de deux enfants et de deux mères paraîtrait bien ridicule et bien niaise à ce public empesté de senteurs, qui ne voit pas que cette légende est le poëme de l'âme et l'enseignement de ceux qui veulent aimer, afin de croire et de devenir forts! Ainsi, plus de fantaisie! mais aussi pas de réalisme servile ! Tout ce qui est inutile dans les choses de goût est mortellement dangereux. Plus donc de fioritures, sans un thème sérieux qui les soutienne; mais plus de ces esquisses triviales qui s'arrêtent à l'enveloppe , et qui ne mettent qu'un verre de vitre à la lunette d'observation.
En peinture, on sent bien que la vérité absolue n'est pas plus dans M. Ingres que dans M. Delacroix ; elle est dans la synthèse des deux maîtres. Ils ont constitué dans l'art l'antagonisme qui se trouve partout dans les esprits. Quel est le Véronèse qui combinera ces deux qualités contraires , devenues des défauts par leur absolutisme, et qui mariera l'harmonie des couleurs à la rectitude des