‹ Suzanne DucheminChapitre 15 sur 75 · PREFACE XIX · texte numérisé non relu

PREFACE XIX

résignation d'un saint qui se réserve les revanches du ciel. Quant à Suzanne, l'amour sans la forme, l'idée qui ne peut trouver un corps , elle retournait à sa patrie divine, ne pouvant demeurer et triompher qu'à la condition d'énormités choquantes et d'une double dégradation. Dans ce petit drame sans événements, accompagné de comparses représentant le devoir, la vie banale, le monde de la province, puis aussi les préjugés du passé tourmentés de l'aspiration du progrès et de l'avenir, nous tenions à appeler le prêtre, le confesseur, le médecin de l'âme , se débattant au milieu de passions que son cœur d'homme l'inviter à diriger, que sa religion lui ordonne de maudire, de comprimer, de mortifier. Il est bon, je crois, que désormais on introduise le plus fréquemment possible, dans les œuvres qui se donnent un but, la personne du prêtre, ce champion d'une cause qui, mal discutée et ma défendue, fait la confusion et le trouble modernes.

Voilà l'idée première, et sans ses appendices, de ce roman que nous avons écrit avec une foi sérieuse. C'est parce que nous ne pensons pas être arrivé, dans l'exécution, à un résultat satisfaisant, que nous avons pris la précaution de cette préface. La forme par lettres nous avait semblé exigée par le sujet; nous l'avons adoptée. Quant au style, aux détails , à la mise en scène, nous attendons toutes les critiques, ne nous croyant inattaquable que sur le seul point de notre ferme bonne volonté.

Publié d'abord dans la Revue de Paris, ce roman a reçu de nouveaux développements, jugés nécessaires. C'est ainsi que nous avons ajouté les lettres de Suzanne à Yalentin et leurs réponses. Quelle sera l'opinion du public? Indulgente comme celle de nos amis, ou sévère

XX PRKFACE

comme la nôtre, nous l'attendons avec une curiosité qui n'est pas de l'orgueil. Qu'on discute le style, qu'on blâme l'idée; qu'on nous refuse les quelques titres de sympathie auxquels nous prétendons ; on conviendra nonobstant que nous n'avons point fait un livre de spéculation littéraire, et que ce petit récit, quelle que soit sa valeur, échappe à la nomenclature du roman-feuilleton, des tartines démocratico-romantiques, ou bien aux arabesques de la fantaisie.

Bien qu'elle ne soit pas empruntée avec tous ses détails à la vie réelle, cette histoire est vraie. Si nous avions eu le talent qui permet le courage et l'audace , nous aurions été jusqu'au bout de notre idée, et décrit, sans peur du ridicule, l'amour d'un jeune homme et d'une femme vieille restée jeune; mais c'était déjà beaucoup pour nos forces d'indiquer l'hésitation, le trouble de notre héros, en trouvant l'âme qu'il aime dans un corps affaibli! Nous pensons, toutefois , qu'en transportant hors du domaine des sens cet amour impossible, on avait des chances de le rendre autrement dramatique que la flamme amoureuse d'un Mithridate. C'eût été quelque chose comme le cri d'Orphée vers Eurydice disparue. Et ceux qui croient comme nous à l'immortalité, à une vie nouvelle au delà du tombeau, n'auraient trouvé rien de choquant dans cette tendresse qui supprimait le temps dès ici-bas. Mais, en restant à mi-côte de notre sujet, nous avons essayé de compléter notre idée, en faisant léguer par Suzanne son âme à Edmée. La révélation suprême qui éblouit la jeune fille si candide, si étrangère jusque-là aux fièvres de la passion, est une sorte de compromis, de satisfaction que nous nous sommes donnée, au défaut d'une autre que

nous refusaient nos forces. Quant à ceux qui pourraient se choquer des termes de la première lettre de Suzanne et des étranges confidences auxquelles elle descend, ils auraient tort d'oublier que madame Duchemin écrit à son frère, à un prêtre : que c'est une confession, et que la pauvre femme analyse ses sensations avec une persistance, avec une sincérité scrupuleuse qui, dans ces sortes de natures, atteint presque toujours l'exagération. Nous ajouterons que le mal moral a suscité là une maladie physique, et que l'âme a communiqué sa fièvre au corps. Ces explications ne tendent point à glorifier notre œuvre, mais à en justifier l'intention. Nous croyons trop à nos idées pour ne point sentir tout le premier l'insuffisance de leur mise en scène : mais nous les aimons trop pour ne point nous efforcer d'en éloigner un commentaire superficiel. Ainsi que nous l'avons déjà dit, ce roman est surtout une profession de foi ; c'est à ce titre que nous le recommandons à l'examen , à la discussion, nous tenant armé d'avance contre la raillerie de ceux que nous avons attaqués dans cette préface ; et c'est pour bien indiquer cette unique prétention de notre travail, qne nous avons pris la précaution de l'expliquer et de la signaler dans ces pages d'avant -propos, qui seraient mieux placées en épilogue.

Paris, avnl \$oo.

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