DE VALENTIN DE RIANVAL A ARMAND DE FOUGÈRES
Paris, juin 1849.
Pourquoi es-tu parti? pourquoi suis-je seul? Tu me conseillerais, tu me sauverais. Je suis désespéré, je suis fou. Elle ne m'aime pas, elle ne m'aimera jamais, et elle ne mérite pas que je l'aime !
Tu avais raison, j'étais un niais; mon respect était une duperie, mon adoration silencieuse un enfantillage. Quand je te la montrais de loin, si blanche, si pure* si calme, si sereine, et quand je lui posais, par la pensée, des étoiles au front et des nuages sous les pieds, tu riais, impie! Quand une larme brillait entre ses longs cils et quand elle suivait au plafond les ailes invisibles de sa rêverie, tu ne
SUZANNE DUCIIKMIN
voulais pas croire à ses extases; tu riais! Quand je te disais que cette femme était la pureté, la noblesse, la poésie, tu riais, tu riais aux éclats, et tu égorgeais mes colombes avec un épouvantable cynisme ! Eh bien, mon ami, de nous deux, le blasphémateur, c'était moi. Celui qui calomniait l'innocence, la vertu, c'était moi, en croyant trouver innocence et vertu sous ce front si limpide, dans ces yeux si transparents, dans cette majesté si confiante!
Elle, que j'aurais suivie, comme les pèlerins suivaient les châsses, pieds nus, sous le soleil, sous la pluie, sur les cailloux, jusqu'au bout du monde, sanglant, affamé, jeûnant et ne voulant d'autre récompense qu'une parole, qu'un regard ! Elle, dont j'osais à peine, de loin en loin, quand je partais pour une absence de plusieurs jours, effleurer les doigts du bout des lèvres ; cette châtelaine que j'enfermais dans une triple muraille et dont je gardais le seuil en rêve avec mon épée; cette sainte qui me rendait jaloux de Dieu ; cette vision qui transformait sa loge d'Opéra en un sanctuaire; cette femme que j'avais si peur d'aimer comme une autre femme; cette muse des inspirations chastes pour laquelle je n'osais faire des vers, tant je redoutais de matérialiser par l'expression l'extase idéale que je sentais en moi ; cette Elvire céleste qui me faisait trouver Lamartine plat et grossier ; mon cher Armand, ce n'était qu'une femme frivole et sensuelle, qui se moque, à l'heure où je l'écris, de mon culte chevaleresque et timide, et qui a pour amant, entends-tu ? pour amant, le plus sot, le plus fat, le plus niais des vicomtes, cet imbécile d'Aubressel, ce séducteur de femmes de chambre, qui n'a de beau que sa beauté, et que le ciel a fait naître millionnaire, comme il aurait pu le faire naître tambour-major ou chasseur
Quelle chute, mon ami ! Quoi I sa bouche lumineuse et
fière mentait, quand je croyais y voir la pudeur ! Quoi! ses yeux, son front, toute sa démarche, toute sa grâce mentaient ! Tu te souviens de mes confidences ? Elle avait une façon de lever son regard qui trouait le ciel et faisai pleuvoir des étincelles sur le front. Je me rappelais alors le soupir entendu par Werther, cet élan sublime de Charlotie : « 0 Klopslock ! KlopstockJ a Et je me disais : Elle aussi invoque la prière ! Quand elle posait languissamment son front sur ses belles mains de marbre, j'étais tenté de m'agenouiller et d'implorer une part de sa tristesse. Enfant que j'étais! elle se rappelait sans doute alors sa dernière entrevue avec le vicomte et rêvait doucement au prochain rendez-vous.
J'ai, depuis hier, des tentations folles d'aller provoquer ce d'Aubressel et de le tuer, lui qui tue mon rêve ! Je m'étais fait, depuis six mois, une douce habitude de la vénérer, de la défendre imaginairement. Il me semblait que Dieu m'avait donné la garde de son âme; et ce rustre élégant vient impunément l'insulter de sa préférence!
Ah! je ne suis pas jaloux de leurs baisers ! Tu me connais, Armand. Je n'ai jamais rien souhaité qu'une place dans son cœur, et je lui pardonnerais de me méconnaître, si elle avait fait choix d'un homme aussi pur, aussi désintéressé dans son culte que moi ! Mais devenir la maîtresse de cet Apollon stupide dont la bêtise est proverbial»': prendre pour chevalier, devant toutes les intelligences, ce gentilhomme butor, qui n'a des armes que pour les faire graver sur ses brosses d'ivoire et sur ses breloques ; se donnera un mannequin dont toute la poésie consiste dans l'harmonie de ses gilets, dans l'hymne que chantent à son tailleur ses habits irréprochables, ses pantalons entraînants; c'est un crime pour elle qui nous laissait voir son esprit : c'est une honte ineffaçable pour moi qui ne l'ai pas devinée !
SUZANNE DUCIIEMIN
Comment j'ai découvert cette intrigue banale, ce dénoûmcnt vulgaire, peu t'importe, n'est-ce pas? Je ressens encore trop de dégoût pour y penser. Je ne la reverrai jamais, et lui, si jamais je le rencontre !... Mais, après tout, de quel droit le rendrais-je responsable? Est-elle ma sœur? ma fiancée? m'avait-elle promis son amour? Ils sont libres! Tant pis pour moi ! Je n'ai qu'à chercher fortune ailleurs !
Oh 1 mon cher Armand, je souffre; et pourtant je n'aurais jamais osé te faire cette confidence de vive voix. Tu es railleur, tu m'avais prévenu, tu te défiais d'elle, et tu te moquais de moi ! Mais quoi que tu puisses penser de mon innocence, de ma naïveté, plains-moi et aime-moi encore un peu plus.
J'éprouve en ce moment toutes les tortures d'une agonie, et pourtant je ne puis m'empêcher de sentir ma foi, mon espérance tressaillir dans la douleur. Non, ce n'est pas là l'amour! Dieu ne peut pas le vouloir, le permettre. L'amour est plus haut, plus loin encore : eh bien ! j'y atteindrai, ou sinon...
Mais je suis fou, mon cher Armand, et j'aurais bien besoin de ta gaieté, de ton amitié qui guérit toujours mes plaies, en les brûlant un peu. Paris m'est odieux. Toutes les femmes me semblent y chercher des vicomtes d'Aubressel, et tous les hommes ont un air conquérant qui les rend stupides. J'aurais bien envie d'aller te rejoindre, de voyager, de secouer ce chagrin qui me pèse à l'égal d'un remords.
Où es-tu? Je t'écris à Genève. Mais peut-être l'as-tu déjà quitté ? Réponds-moi promptemcnt. Dis-moi si lu as lu ma lettre en te promenant sur le lac de Jean-Jacques. As-tu été à Vévay chercher la fenêtre de Julie? As-tu trouvé les rochers d'où Saint-Preux envoyait à sa divine maîtresse ses baisers dans un regard de deux lieues?
Couché au fond de ta barque, entre l'infini et l'eau, as-tu donc enfin senti filtrer dans ton âme, mon cher et entêté matérialiste, les hrûlantes extases de Rousseau? Mais, dans quelque lieu que tu sois maintenant, et partout où tu iras, songe à notre jeune amitié déjà si vieille et qui a aussi ses horizons splendides, ses lacs, ses ahîrnes, son soleil et ses nuits, mais qui n'aura jamais de ruines.
Cette lettre s'en va un peu à l'aventure. Je lui dis comme lord Southampton qui faisait demander Shakspeare: « Allez ! vous rencontrerez sur votre route des hommes ressemblant à toutes sortes de choses et d'animaux. Allez! jusqu'à ce que vous trouviez un homme qui ne ressemble qu'à un homme. C'est celui que j'aime, que je regrette et que je cherche ! n
Pourquoi ne suis-je pas parti avec toi ! Tu sais la devise des armes de ma famille : « Bien haïr! trop aimer! » Mes ancêtres, qui furent de la Ligue, portaient bravement la haine et fièrement l'amour. Hélas! suis-je donc un descendant dégénéré? Je ne sais point haïr: je ne puis qu'aimer trop !
Adieu, Armand, écris-moi.