‹ Suzanne DucheminChapitre 18 sur 75 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

DE VALENTIN A ARMAND

I'aris, juiu.

Je m'attendais, mon ami, à ta morale... fort immorale. Aussi ne m'as-tu causé aucune surprise. Tu blasphèmes, mon cher Armand, et mon cœur me dit qu'il vaut mieux souffrir comme moi que jouir à ta manière. A chaque blessure nouvelle, je monte plus haut, je vais plus loin dans cette recherche de Panlour idéal dont tu te moques, mais qui m'exalte et me console.

Tu dis vrai : je guéris vite de mes chutes, parce que le mépris cicatrise, et j'ai bientôt secoué cette boue. Je con-

serve de ma récente désillusion une vague douleur qui s'est épurée; je suis triste; mais, te l'avouerai-je? j'aime ma tristesse. J'ai si peu de remords, et je sens si Lien qu'entre l'amour d'un d'Aubressel et le mien, la femme qui choisit à mon détriment ne mérite pas mes regrets! C'est de l'orgueil, sans doute; mais tes raisons ne me feront pas revenir; et quand j'ai lu ta lettre, avec une indignation qui souriait cependant, je me suis avoué une fois de plus qu'une antipathie aussi cordiale que notre amitié existait entre nos deux esprits. C'est peut-être môme à cette opposition si radicale que nous devons l'inébranlable fermeté de notre union. Nous sommes bien certains de ne devenir jamais jaloux l'un de l'autre, ni de ne nous heurter jamais sur la même route.

Ta théorie est infâme. Tu abaisses le sentiment le plus divin à une question de tempérament, et le valet d'écurie qui courtise une marilorne sur des bottes de foin te semble un rival de Pétrarque! Tu te moques de Wertber. Pour moi, je ne lui en veux que de son suicide. Il me semble qu'à sa place, j'aurais vécu avec ma chère douleur, heureux de souffrir, et emportant dans une thébaïde le souvenir des heures de félicité passées avec Charlotte. J'aurais fait de cette pensée unique l'aliment de mes songes ; j'aurais enfoui dans mon exil la sainte tristesse de mes larmes. C'est parce que Werther n'était qu'un matérialiste à moitié guéri, qu'il s'est brûlé la cervelle. Rousseau, que tu traites avec tant de dédain, met au cœur de Saint- Preux un sentiment héroïque qu'il appelle la vertu, et que j'admire. L'immolation absolue des sens aux satisfactions de l'âme est le couronnement éternel de l'amour. Tu avoues toi-même que la matière n'est que le fumier de l'idéal. Reconnais donc alors que ceux qui ont des fleurs, sans avoir besoin de fumier, sont des heureux et des privilégiés. Tu veux que les extases germent sur les plaisirs grossiers,

comme les champignons sur les couches ; c'est là, au moins, ce que signifie ton histoire du pied de basilic, e tu trouves incomplet le cœur plus puissant qui n'a pas besoin de cet engrais, ainsi que tu l'appelles. C'est absolument comme si tu préférais les horizons peints en détrempe d'un décor d'opéra aux horizons que Dieu crée d'un rayon de lumière, et comme si tu établissais les raisons de ta préférence sur les jouissances intrinsèques de la colle, de la brosse, de la toile, des couleurs, des pinceaux:, de tout le matériel qui contribue à l'illusion. Werther, à la fin de ses combats, n'a pas su faire triompher l'âme, et n'a trouvé d'autre moyen de tuer la bête que d'armer un pistolet. C'est le seul remède, en effet, qui puisse convenir, en cas de fatigue ou de désespoir, à ceux qui, comme toi, ne veulent pas s'affranchir des sens par la seule volonté. Mais tu conviendras que c'est un remède par trop brutal; et je redouterais toujours un allié qu'il faudrait tuer, quand il deviendrait gênant.

Gu'.the avait admirablement indiqué au début la consolation ouverte à Werther spiritualiste. C'était le repos de la nature, l'ineffable bercement de la solitude. L'ami de Charlotte, atteint par le doute, n'a pas su mettre le cilice d'une foi dévouée sur l'amour terrestre qui le tourmentait. Il meurt au moment où Dieu lui conseillait de vivre pour al tester la grandeur et la gloire de son martyre. Il n'aimait donc pas assez Charlotte pour aimer à souffrir de sa pensée? Le lâche a eu peur de ses tourments. Il a eu hâte de se consoler et de se guérir dans le tombeau.

Aimer, pour toi, c'est jouir; pour moi, c'est se sacrifier. Mais crois-moi, mon cher Armand, celte réserve dans laquelle je me complais a ses tortures, ses âpres souffrances. Tu feins de me prendre pour je ne sais quel séminariste lugubre, noyé de nénufar; tandis que tu sais bien, traître, que j'ai ton âge, ta jeunesse, et que je ne

méconnais pas plus que toi la beauté, la grâce, tout ce qui plaît, tout ce qui séduit. La différence entre nous, c'est que tu t'en tiens à cette surface, et que moi, je salue cette beauté visible, en lui demandant de servir de reflet à l'âme dont elle n'est que l'enveloppe, le tabernacle !

Tes définitions déshonorent les femmes, parmi lesquelles pourtant tu as ta mère. Ah ! mon cher Armand, tu as connu la tienne! Mais moi, je n'ai qu'un portrait, qu'un sourire immobile et muet sur un tableau. Eh bien! je pensais à ma mère en te lisant. Je la regardais dans ce cadre ovale suspendu au-dessus de mon lit, avec ses cheveux blonds, sa robe blanche, la rose qui se penche à sa ceinture et son merveilleux sourire, et je lui disais : — N'est-ce pas qu'il a menti, et que l'amour n'est pas. comme la faim et la soif, quelque chose qui se repaît? N'est-ce pas, ô vous, la plus belle, la plus noble d'entre toutes les femmes, qui rayonnez sur ma vie du fond de votre éternité! n'est-ce pas qu'il vous calomnie, et que vous avez aimé mon père d'un amour saint et religieux qui tenait seulement à la communion de vos deux âmes? N'est-ce pas que quand vous êtes morte, en me donnant le jour, pauvre martyre que la nature a écrasée sur la terre, et qui deviez vous épanouir dans le ciel, n'est-ce pas que vous ne regrettiez, au moment du départ, que ces chastes épanchements que j'ai connus, que mon père m'a racontés et qui font de votre mariage une légende des temps passés?

Mon ami , tu dis que mon père est un gentilhomme mystique qui m'a tenu loin de la réalité. Ahl je te demande grâce, impitoyable persifleur, pour cet homme si bon, si grand, si sévère, si pur, qui m'a aimé de toutes les tendresses que la mort avait voulu me reprendre en me reprenant ma mère. Oui, le comte de Rianval porte

un deuil qui ne cessera qu'aux pieds de Dieu, quand il y retrouvera ma mère. Mais si tu savais comme son regard s'adoucit pour moi ! comme il m'aime ! comme il me donne de ces conseils à la fois délicats et solides, qui me fortifient et m'élèvent! Si tu savais combien c'est une âme fière et noble, droite comme une épée, chaude et bienfaisante comme un rayon du ciel !

Les révolutions l'ont guéri du monde. Il a pris pour règle la première partie de la devise de sa famille. Au retour de l'émigration, quoiqu'il fût jeune encore, il se mil à haïr profondément les hommes qu'il voyait autour de la royauté et les choses qui se faisaient pour elle. 11 aima mademoiselle de Yillemaure et l'épousa, comme on se consacre à Dieu, avec recueillement, avec piété. C'était un gentilhomme chrétien qui disait tout bas ses prières, sans s'en moquer tout haut. Il vécut un an dans ce rêve; mais je coûtai la vie à ma mère. Dès lors, le comte de Rianval, mort à toutes les joies, devint impassible et froid pour tous, et n'eut de chaleur, de vivacité, de gaieté que pour moi. Il me faisait coucher près de lui, avait de mon enfance des soins auxquels les mères seules prétendent, fut mon précepteur, m'apprit à marcher, à épeler, à lire, à faire le signe de la croix, à envoyer chaque soir, avant de m'endormir, un baiser à ce portrait qui ne m'a jamais quitté, et qui garde à côté de lui une place à l'image encore inconnue de celle qui sera un jour ma femme.

Depuis que je pense et que je me connais, mon père est devenu mon ami, un frère aîné, grave comme un prêtre, indulgent comme une femme, qui me laisse libre, et sans l'avis duquel pourtant je n'oserais rien entreprendre. Se reprochant mes fautes, me laissant m'attribuer ingénument mes succès, jamais mon père ne m'a imposé son autorité; mais.il me l'a rendue si douce, si respectable,

que je ne la ressens, comme la puissance de Dieu, qu'aux jours de tristesse et qu'aux jours de joie, pour l'implorer ou pour la bénir. J'ai remarqué souvent qu'il ne me vient guère de projet à l'esprit sans qu'au même moment, par une coïncidence merveilleuse, mon père n'ait à me communiquer la même pensée. Souvent nous nous sommes abordés ayant sur les lèvres le premier et le même mot de la même confidence.

Voilà, mon cher, l'homme que tu ne connais pas assez et que tu juges comme tout le monde, sur son extérieur. Voilà celui qui m'a fait ce que je suis, plein d'enthousiasme pour les grandes amours, plein de pitié pour les passions. Quant à ma mère, ce fut une apparition angélique dont le comte de Rianval se souvient avec ferveur, et qui m'a consacré dès le berceau à tous les sentiments purs.

J'ai horreur du nom d'amour platonique. Il sent son pédant; et je te pardonnerais de médire si tu ne calomniais pas, sous le prétexte de ce nom, tout ce qui est loyal et chaste. Ta raillerie de la touchante galanterie des vieillards et des timidités de la jeunesse est un paradoxe que tu ne soutiendrais pas sans rire, si je te tenais devant moi, dans les bras d'un fauteuil. S'il n'est plus permis de se donner une poignée de main, sans velléité sensuelle, lu nies l'amitié en niant l'amour, et ta plaisanterie conclut par une monstruosité.

En somme, tu m'as fait rire avec indignation. Irai-je te rejoindre? je ne le crois pas. Non que je te garde rancune; mais j'ai réfléchi, je ne suis pas fuit pour les voyages. Je suis précisément le contraire d'un touriste. Le monde me paraît toujours trop grand ; en revanche, le ciel me semble quelquefois petit. Si tu allais vers le nord. je serais tenté;, mais l'Italie me séduit peu, et je suis si triste encore, si plein de nonchaloir, que je vais aller

SUZANNE DUCIIEJIIN

passer quelques jours dans notre pauvre Champagne, près de mon père. Écris-moi donc au château de Rianval. J'ai besoin des vieux arbres du parc, du petit ruisseau qui fut l'océan de ma jeunesse, de l'herbe si verte de nos prairies. Je vais me reposer de Paris dans cette retraite. A chaque nouveau chagrin qui me révèle la vie, je me tourne vers mon père et vers la nature. Personne ne m'aimera mieux que lui ; personne ne me console mieux qu'elle.

Va donc sans moi. Ne cesse pas toutefois de m'écrire, en m'iudiquant tes étapes, et permets-moi de l'embrasser platoniquement, comme le plus fidèle et le plus fou de mes amis.

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