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LETTRE IV

D ARMAND A VALENTIN

Martigny, juin.

Tu as raison, j'étais fou. Ce n'est pas au moment de ses défaites, quand Sancho le relevait tout brisé, qu'il eût fallu conseillera l'illustre chevalier de la Manche de rentrer Rossinante à l'écurie, de remettre la lance au croc et de renoncer à ses chimériques aventures. J'ai eu tort de te parler avec cette franchise. J'ai cru tout naïvement que tu me demandais un conseil, pour en avoir un. Pardonnemoi, mon ami, et crois bien que, dorénavant, je pleurerai sur toutes tes infortunes ! je me suspendrai des ornements funèbres à chaque convoi de tes illusions; mais je

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me garderai bien de te prêcher une conversion qui se fera d'elle-même, quand ton heure sera venue.

Tu as peur du soleil de l'Italie, et tu vas rêver à tes idylles auprès des étables du manoir paternel. A ton aise ! et que tous les dieux protecteurs des plaisirs champêtres te donnent du lait pur, une crème infaillible, des fraises abondantes et un sommeil léger, loin des moucherons et des fourmis ! Pour moi qui t'attendais, j'ai quitté Genève à la réception de ta lettre. Je suis à Martigny, d'où je repars dans deux heures, pour continuer ma route. Je ne te raconterai pas mes excursions, mes ascensions : tout cela est banal et ressemble à tous les récits de voyages. Ces gigantesques sorbets étalés sur les pièces montées du paysage finissent par m'écœurer. Je grelotte au milieu de cette nature sublime. Le feu même des auberges me semble avoir un caractère glacial, et ne réchauffe un peu les voyageurs que par un effort d'hospitalité complaisante. Je rencontre des chasseurs de chamois, des amateurs de marmottes, puis aussi, par-ci par-là, dans les coins obscurs des foyers, des patriotes égarés qui se mordent les poings et soupirent après quelque chose d'aussi chimérique que ton amour idéal ! J'ai trouvé quelques crétins authentiques. Ils m'ont tous rappelé des visages de connaissance laissés à Paris sur l'asphalte du boulevard. Les murs des chalets affectionnent pour décoration la Mort de Poniatowskï et le Retour de l'île d'Elbe; du reste, Napoléon a laissé partout ici l'empreinte de son talon. Je m'étonne quelquefois qu'il ait conservé des vallées, des abîmes, des torrents et des pics inaccessibles. Il semble que cepied eût dû toutébranler tout courber, tout combler. Mais quand on examine de près ses traces, on voit qu'en définitive ces énormes brèches du génie de l'homme sont peu de chose à côté de ce qui reste intact, et qu'elles prouvent tout autant son imuipssance que son orgueil.

SUZANNE DUCHEMIX

Celte réflexion, suffisamment creuse et mélancolique, n'est là que pour te plaire et pour me faire rentrer en grâce; car, au fond, tu sais quel souci je puis avoir de Napoléon, des grands hommes et du reste.

Je vais passer le Simplon un peu moins héroïquement que la Grande Armée, mais avec non moins d'impatience. J'ai hâte de me dégeler en Italie. On n'ose jamais avoir chaud ici, et quand le soleil vous tape dans le dos, les neiges qu'on a devant les yeux vous avertissent qu'il ne faut pas s'y fier, et que ce n'est là qu'un leurre.

Écris-moi à Venise, poste restante. Jusque-là, je ne m'arrête plus, je galope, autant qu'on peut espérer galoper dans ce pays de mulets. Imagine-toi que j'ai rencontré Jocelyn, ce Saint-Preux catholique que tu dois aimer. C'était bien, ma fol, sa figure, son costume, son air recueilli et béat. Il allait à pied, un bâton à la main, boitant un peu, mais lisant ; nous l'avons fait monter dans notre voiture, et je lui ai demandé des nouvelles de Laurence. Il m'a ouvert ses grands yeux profonds, a refermé une espèce de formulaire qui fournissait le texte de ses méditations, et m'a regardé avec étonnement. Mon Jocelyn était simplement un séminariste de Fribonrg, qui rejoignait une caravane conduite par un de leurs pères. Il ne connaît pas Laurence; il n'a pas lu Jocelyn; Lamartine est à l'index. J'ai voulu faire preuve de complaisance, et j'ai demandé à cette graine de théologien ce qu'il pensait du livre de limitation, et s'il croyait que ce fût l'œuvre de Gerson ou d'A-Kempis. Mon béat m'a débité alors un petit sermon propret que j'ai subi avec résignation, comme une conséquence du climat. M'obstinant à chercher le joint de cette intelligence, je lui ai parlé un peu des marmottes. Il s'est éveillé alors, m'a raconté qu'on leur permettait d'en élever au pensionnat, et que les bons pères les toléraient pour charmer les récréations. J'ai regrette

qu'il n'eût point une de ces marmottes avec lui ; peut-être aurait-elle mieux répondu à mes questions. Nous nous sommes séparés à Cliamounix ; mais je crois que le gaillard commençait à remuer dans sa coquille et à passer le bout des cornes. Il aurait fini par se dégourdir. Il m'a serré la main, en me disant que j'étais un bon compagnon. Dieu sait pourtant que je n'avais pas fait le jésuite, et que j'avais terriblement essayé de le scandaliser!

Ab ça! ne me laisse pas sans nouvelles. Vers ou prose, envoie-moi tes élégies. Il y a quelque chose de plus fort que nos antipathies, c'est notre amitié, et à ce titre je veux ma part de tes émotions. Tu es, mon cher Valentin, le cœur le plus loyal, l'âme la plus aimante qu'il y ait,— je ne dirai pas sous le soleil, car cet astre convient mal à tes mélancolies, — mais qu'il y ait sous la lune, et je prévois qu'avant peu tu m'écriras de nouveau tes douleurs, tes désespoirs. Tu es dans une disposition d'esprit qui t'entraîne à la récidive. Avant un mois, tu aimeras ; il te suffira, pour cela, de rencontrer

. . . Quelque ange pensif de candeur allemande, Une vierge en or fin d'un livre de légende, Dans un flot de velours traînant ses petits pieds.

Et quoique cette vision invoquée par Musset soit généralement assez rare, tu mets trop de bonne volonté dans tes désirs pour que tu n'espères pas la rencontrer.

J'imagine que tu as emporté Werther à la campagne. et qu'à l'imitation du triste amant de Lolotte, tu vas occuper tes loisirs à planter des petits pois, que tu t'amuseras ensuite à faire bouillir dans ta marmite, avec suffisamment de beurre et de sel. "Werther se livrait avec volupté à ce passe-temps renouvelé, disait-il, des héros d'Homère. Le roi Louis XIII, un autre platonique qui touchait ses mai-

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tresses avec des pincettes, cultivait également avec succès ces innocents légumes; seulement, comme il était fort avare, il les envoyait vendre au marché. Toi, qui es plus gentilhomme qu'un roi, tu te contenteras de les mettre en ragoût. Bon courage et bon appétit ! La nature, ô mon cher Valentin, jusque dans ses plus infimes détails, a des trésors de consolation polir les affligés. Adieu, consoletoi bien et ne m'oublie pas!

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