‹ Suzanne DucheminChapitre 20 sur 75 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

DE VALENTIN A ARMAND

Le château de Rianval, juillet.

Mon cher voyageur, tu es un exemple éclatant de la vanité des voyages, et depuis que tu es en route, tu n'as pas trahi une seule joie franche, une seule satisfaction sincère. Si tu devais grelotter à Martigny et t'enrhumer à Genève, pourquoi prenais-tu ton passe-port? Tant il est vrai, mon ami, que les plus pures jouissances sont celles de nos rêves, et qu'il n'est pas de plus beaux horizons que ceux qu'on aperçoit, les yeux fermés, par une échappée de l'esprit !

Je suis installé depuis quelques jours chez mon père ; mais je vais repartir, comme tu le verras par le récit de ce qui s'est passé. J'ai pourtant retrouvé avec un saint bonheur ce château noirci par les brumes, ces allées silencieuses que l'herbe envahit, ces bosquets qui me semblent devenus bien petits depuis que j'ai grandi! J'ai aperçu.

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en entrant dans la salle à manger, le petit fauteuil à échelons avec lequel on m'exhaussait quand j'étais enfant, et quand on me permettait de m' asseoir à table. Mon père a conservé ce meuble avec une piété touchante. J'ai salué, comme une vieille amie, la magnifique horloge de cuivre suspendue au mur, en regard du baromètre ; il ;n'a semblé que son mouvement augmentait à mon entrée, et que son bruit plus sonore disait bonjour à l'enfant revenu. En revanche, le baromètre est paralytique. Voilà vingt ans qu'il annonce le beau temps, et les petits coups à l'aide desquels le vieux domestique de mon père essaye de le réveiller ne servent qu'à faire concevoir, par intervalles, de fugitives illusions.

Je ne sais pas pourquoi je regardais et je reconnaissais tout avec une émotion plus attendrie que de coutume. Je ne suis pas six mois sans aller à Rianval. Tous ces objets me sont familiers. Je ne les oublie pas assez pour éprouver de la surprise à les retrouver. Eh bien! cette fois, chaque meuble évoquait un souvenir pénétrant, et il n'était pas jusqu'aux pavés de marbre de cette grande salle qui ne me fissent tressaillir, en me rappelant qu'autrefois je cherchais des dessins fantastiques dans les veines de la pierre.

Le château est froid et lugubre. Il semble hanté plutôt qu'habité. Les grands escaliers sont sonores et ont une vapeur de tombe. Le salon n'est ouvert que quand j'arrive; tous les fauteuils sont ensevelis dans des housses, comme dans leur linceuls ; une harpe, qui n'a jamais été efdeurée depuis la mort de ma mère, perd chaque année quelques-unes de ses cordes, en poussant des gémissements qui font vibrer le silence. Les vieux portraits de famille, dans les cadres assombris, sont toujours en sentinelle dans la galerie, et semblent commenter les. deux termes de la Jevise héréditaire. Bien haïr! murmurent les guerriers

farouches en posant résolument la main sur l'e[jée. Trop aimer ! soupirent les doux spectres de femmes qui sourient dans cette pénombre. J'ai salué gravement ces aïeux, me sentant honteux des troubles, des inquiétudes de ma vie, aussi bien que de l'isolement de mon cœur, devant ces visages si fiers et devant ces regards pleins de tendresse.

Mon père ne consacre à l'entretien du château que tout juste ce qui est nécessaire pour que cette solitude ne devienne pas en ruine. 11 emploie tous ses revenus à augmenter les fermes, les bâtiments d'exploitation. Ne recevant jamais de visites, il n'a que faire des magnifiques appartements qui étaient autrefois la gloire de ce beau domaine. Sa chambre, simple et sévère, est encombrée de livres. Un grand portrait de ma mère occupe tout un panneau. Au-dessus de la cheminée est suspendu un portrait de Louis XVI. Au fond de l'alcôve qui fait face est un crucifix d'ivoire, sur un fond de velours. Ce n'est pas le hasard de l'ameublement qui met en présence ces deux dernières images. Tu sais les étranges et respectables idées de mon père à ce sujet. Il n'a pas encore pardonné à la France le meurtre de Louis XVI, et, en parlant du prisonnier du Temple, il dit toujours : «Mon roi! » L'histoire, depuis cette datedu 21 janvier 1793, n'estpluspourluiqu'uncauchemar. Quant au Christ, c'est le confident de sa solitude, les consolations de son deuil. Le livre de Y Imitation est toujours ouvert sur la table. Quelquefois il lit aussi Montaigne, dans lequel, me disait-il un jour, il ne trouve pas de scepticisme, mais une foi tout humaine, subissant les ébranlements naturels à l'infirmité de notre raison.

Une seule chambre, dans ce triste manoir, est soigneusement entretenue et parée, c'est celle de ma mère. Elle est aussi fraîche, aussi souriante qu'au jour où j'y poussai mon premier cri. Mon père fait renouveler chaque matin

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les fleurs des consoles. Quelquefois, le soir, avant de rentrer dans son appartement, le comte de Rianval vient passer une heure dans ce sanctuaire. Il s'assied, médite, et c'est le seul endroit qui puisse voir ses larmes. Partout ailleurs, il est froid et solennel; mais là, il ne contraint plus son cœur et permet à ses yeux de se trahir. Quand il sort de cette chambre, on remarque la rougeur de ses paupières. A table, un fauteuil vide désigne la place de la comtesse de Rianval. Les objets qu'elle aimait ont été religieusement conservés ; si bien qu'en retrouvant partout sa trace, on s'étonne de ne pas la voir et l'on croit toujours qu'elle va apparaître, pleine de jeunesse et de grâce, dans le cadre sévère des vieilles portes à moulures.

Pourquoi me laissé-je aller, aujourd'hui, au plaisir de te raconter toutes ces impressions ? C'est que mon âme s'est retrouvée tout à coup débordant d'émotions; c'est que ces lieux de mon enfance semblent me parler, me conseiller. Us justifient mon dégoût du monde, mon penchant pour la solitude et le recueillement. Tout respire ici le repos , tout invite à la méditation. Non, ce n'est point une fraîcheur de tombeau qui m'a saisi ; c'est le calme parfait des sanctuaires, c'est la paix des divines amours! Je ne suis pas sceptique, tu le sais. Tu t'es moqué souvent, de ce que. tu appelais mon catholicisme ; et pourtant, combien de fois, en franchissant le seuil d'une de ces églises triviales et mondaines de Paris, ne me suis-je pas demandé : « Dieu est-il ici? » Mais je serais sacrilège de douter de sa présence au château de Rianval. Ce toit est béni. Un esprit saint l'habite, et mon père est l'hôte de Dieu.

Te rappelles-tu la figure de mon père? Elle est noble et triste. Le front est élevé; les yeux bleus sont profondément enfoncés dans les orbites ; les joues sont creuses ; la lèvre est correcte et tière ; les veines se voient sous la

peau transparente: les cheveux deviennent rares et blanchissent. Grand, mince, mon père est imposant par une sévérité douce qui émeut. On devine l'orgueil à son attitude; on sent la douleur résignée à son regard. Toujours vêtu pour la chasse, il sait ennoblir son costume , et sa casquette, qu'il soulève avec lenteur et dignité, lui sied comme un casque d'armure.

Quand je suis arrivé, mon père, qui avait entendu la voiture, était sur le perron. Il m'a reçu dans ses bras et m'a serré avec énergie ; puis, me conduisant, ainsi enlacé à lui, dans sa chambre, il m'a interrogé avec cette sollicitude maternelle que je retrouve toujours, comme aux temps de mon enfance.

— Tu es pâle, Valentin, me dit-il en posant son doigt sur mes joues; aurais-tu été malade? souffrirais- tu?

Je le rassurai. Il me devina, secoua lentement la tête, devint grave, et reprit :

— El toi aussi, mon pauvre enfant, tu te heurtes au monde et tu t'y déchires. Est-ce l'ambition?

Je fis un geste de dédain.

— Est-ce l'amour ? continua solennellement mon père. Je rougis ; il ajouta avec sévérité :

— J'espère bien, mon fils, que vous êtes resté digne de votre nom ; que c'est une noble torture et non le remords, qui vous a pâli.

— Je vous jure, mon père...

— Ne jurez pas, Valentin, un gentilhomme ne doit pas prodiguer sa parole. Je vous crois et ne vous demande rien de plus. Vous avez aimé, vous avez souffert, et vous venez vous consoler près de moi ; c'est bien, je vous remercie, et Dieu vous bénira de cette pensée. Gardez votre secret. Mon fils n'a point à se disculper, car je ne l'accuse pas.

J'étais ému : le comte était tombé dans ses méditations.

— Oh! l'amour! l'amour! murmura-t-il enfin avec un accent qui trahissait le souvenir de ma mère.

Je voulus faire diversion à sa tendresse :

— Ce secret que vous n'exigez pas, permettez-moi de vous le livrer, lui dis-je en lui prenant les deux mains. Vous êtes mon premier confident, vous m'aiderez à lire en moi-même. J'ai besoin de conseil. Je sens que je touche à une époque décisive. Je suis au bord des espaces infinis, j'ai le vertige ; j'ai besoin d'une main qui me retienne ou qui me pousse. Permettez-moi, mon père, de vous raconter cette première histoire de mon cœur.

— Allons. Valentin, me dit en souriant cet admirable ami, confesse-toi; j'écoute.

Je racontai tout ce que tu sais : mes troubles, mes émotions, mes espérances, mon horrible désappointement. Quand j'eus fini, mon père m'embrassa, comme il faisait autrefois quand j'étais petit, au milieu du front, et me dit avec un accent inimitable d'ironie tendre, de compassion :

— Enfant !

Je le regardai. Deux larmes brillaient dans ses yeux. Je fus ému de cette sensibilité. Je voulus parler. Mon père ne m'en laissa pas le temps.

— Oui, tu es un enfant, continua-t-il, et je t'aime ainsi; puisque tout ce qui est homme ne mérite que la haine ou le mépris. Nous avons l'un et l'autre une âme malheureuse; la réalité nous blesse. Je ne te dirai pas de faire comme moi et de fermer ton cœur, parce que les hôtes qui le visitent ne sont pas dignes d'y rester. Non. Garde ta foi. il te viendra peut-être une révélation aussi douce, aussi belle que celle qui m'est apparue un jour. Sois plus heureux alors que ton père! Puisses-tu garder longtemps celle que Dieu t'aura choisie ! Nous reparlerons de tes confidences un autre jour, Valentin; j'ai besoin d'y songer.

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Tout fut dit pour le moment sur ce sujet; et nous nous entretînmes d'autre chose. Le soir, au dîner, je trouvai mon père pensif, soucieux. Une agitation fébrile se manifestait dans la brusquerie de ses mouvements. Du reste, toujours bienveillant pour moi, il me regardait avec tendresse, et semblait s'excuser de n'avoir pas su cacher ses inquiétudes avec assez de soin. Comme nous nous mettions à table, je me rappelai que mon père, fidèle et pieux observateur des usages chrétiens , commençait chacun de ses repas par la prière. J'attendis donc et me tins debout. Le comte, en effet, se découvrit et murmura quelques mots. Je me sentis embarrassé, et, par un entraînement qui tenait sans doute plus à mon respect filial qu'à ma foi catholique, je fis le signe de la croix et cherchai les paroles du bénédicité. Quand il eut fini, mon père me dit d'un ton sérieux :

— Yalentin , si vous avez perdu l'habitude des prières , ne la prenez pas ici par occasion et par déférence pour moi. On ne croit pas en Dieu par politesse, mon enfant; mangez ici comme vous mangez au café de Paris ; je suis certain que vous n'y dites pas votre bénédicité.

La leçon me profita, et, depuis , je me suis abstenu de cotte petite hypocrisie.

Moque-toi de moi si tu veux ; mais je ne jurerais pourtant pas qu'avant mon départ je ne finirai pas par recommencer, cette fois avec sincérité. Je suis honteux et jaloux de n'être pas, sur tous les points, en parfaite conformité de sentiments avec mon père.

Le dîner fut silencieux. Le comte était préoccupé , il étuuffait de temps en temps des soupirs. Je n'osais lui demander la cause de cette souffrance intérieure ; mais j'attendais et je guettais une occasion de pénétrer son secret. Au dessert , je fus exaucé.

Comme le vieux domestique Antoine me présentait

une assiette, mon père me dit, en riant d'un rire froid et forcé :

— Savez-vous, Yalentin, qu'Antoine a failli me quitter?

— Est-ce possible. ? m'écriai-je en me retournant brusquement.

Antoine, assez embarrassé, essuyait une assiette et rougissait. Mon père continua :

— Oh! mon Dieu, oui, l'ambition lui est venue. M. Antoine s'est cru de l'étoffe dans laquelle la république taille ses législateurs; et, si je n'y avais mis bon ordre, il allait être candidat, avec des chances!

Je n'osais rire , tant il y avait de sarcasme dans les ^paroles démon père. Antoine fit un violent effort sur luimême pour protester :

— Monsieur le comte, dit-il, ne leur a pas pardonné cette plaisanterie ?

— Ce n'était certes pas une plaisanterie. Les meneurs étaient de bonne foi. Oui, mon cher Valentin, les gros bonnets du canton ont eu l'idée de porter Antoine aux élections. Voulait-on me jouer une niche, ou comptait-on sur les qualités législatives du citoyen Antoine ? Toujours est-il qu'un comité l'avait choisi, que des affiches furent placardées et qu'on vint lui offrir la candidature. Oh ! je dois le dire , Antoine refusa. Il ne trouvait pas le moyen de concilier les deux aptitudes , de faire mon ménage en même temps que celui de la république. J'eus la préférence, mais il s'en repent.

— Oh! monsieur le comte ! dit Antoine avec la résignation d'un homme qui se fait à une taquinerie douloureuse.

Quant à moi , qui me rappelais certains propos de mon père, j'intervins.

— Urne semblait, lui dis-je, que, de toutes les choses

qui se font en France depuis quelque temps , les progrès de la démocratie, quoiqu'ils heurtassent vos croyances, étaient ceux qui trouvaient plus facilement grâce devant vous.

— Vous dites vrai, Valentin, répondit mon père avec une gravité triste, en renonçant à ce persiflage qui n'avait été pour lui qu'une transition. Si Dieu n'est plus possible, j'aime mieux le peuple que tout autre essai. Le pouvoir nous vient d'en haut ou d'en bas , mais ne part pas du milieu. Oui, quand les temps seront venus, il faudra s'incliner; et je ne connais que la volonté de tous qui puisse entrer en balance avec le droit d'un seul. Mais ces temps, mon fils, je ne les verrai pas; et nos mascarades ne sont pas des révélations. Tenez , Valentin, depuis ce matin, je pense à vous. Je voudrais que l'époque fût digne d'une ambition généreuse et d'une âme comme la vôtre. Vous brisez vos ailes dans le vide ; je voudrais vous indiquer un but. Mais j'aime encore mieux vos tortures que la paix de votre âme au prix de votre honneur. Je ne m'occupe guère de ce qui se fait; je ne lis pas de journaux. J'ai laissé prendre un arbre de mon parc, pour qu'on essayât de le replanter dans la boue du village ; mais je sens bien que l'orgie qui a fait fuir nos pères se prolonge. La France est encore dans la folie du remords : depuis le meurtre de mon roi, elle a peur du calme et du repos. Elle court, comme lady Macbeth, au milieu de fantômes qu'elle invoque , de visions qui l'attirent et l'épouvantent. Il se peut que ces dernières escapades aient mis au jour des hommes de courage et de probité ; mais vous verrez, mon fils , si ces chefs de bonne foi ne sont pas vendus, livrés ou chassés ; si ce peuple, qui ne sait ce qu'il veut, depuis qu'il n'ose pas vouloir la justice, ne fera pas des fagots avec tous les arbres de la liberté! Depuis soixante années, une malédiction pèse sur ce pays.

On y balaye le sang comme la boue ; on y change de culte avec enthousiasme. J'ai voué depuis longtemps une haine implacable à tout ce qui se fait. L'émigration fut une faute qui amena un crime. Les déserteurs de l'échafaud se sont faits les complices des Cosaques. Je méprise tous les partis, même le mien; ou plutôt je suis seul de mon parti, avec Dieu et ma conscience. Si les peuples ne méritent pas des rois, il faut dire aussi que les rois n'ont pas été dignes des peuples. Nous sommes dans un tourbillon. Tantôt on rit , tantôt on pleure ; tantôt on se bat clans la canicule, tantôt on choisit l'hiver pour dépaver les rues. Mais, au fond de toutes ces agitations, on voit les gambades d'un polichinelle grotesque qui empêchera toujours que les sentiments sérieux et nobles reviennent à la mode. Le bourgeois est le Caliban de nos tempêtes. Valentin , n'aimez jamais, n'estimez jamais un bourgeois. Vous êtes gentilhomme dans un siècle où il n'y en a plus. Cachez-vous bien dans ce linceul , pour que rien de vous, surtout le cœur, ne prenne l'air et ne soit à leur portée. C'est le bourgeois qui entrave Dieu. C'est ce personnage mesquin, trivial, mais ballonné, qui encombre la route. Comme il n'a que des intérêts, il s'oppose à tout ce qui ressemble à des sentiments. Ah! j'aimais mieux les bourreaux! Ils nous respectaient, puisqu'ils nous tuaient ! Mais ces sceptiques qui rient de tout, trafiquent de tout, et, malgré leur épouvantable bêtise, finissent par avoir raison de tout, sont plus terribles et plus implacables : ils nous déshonorent.

Vous êtes encore , mon fils , et plaise à Dieu que vous restiez toujours ainsi, vous êtes encore à l'amour. Vous aimez trop. C'est une loi de notre famille. Moi , qui n'ai plus d'amour que pour vous, j'ai le temps de haïr, et je hais bien, comme le voulaient nos pères, je hais mon temps, je hais les hommes, je hais leurs idées. Et, ne

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croyez pas , mon enfant, que ce soit un mal : la haine est aussi féconde que l'amour. La France sera sauvée le jour où elle se mettra à haïr avec la persistance qu'elle met à aimer tout ce qui s'offre à elle. Ma haine me rend prévoyant pour voire tendresse. Je sens bien qu'il faut des espaces à cette âme qui bat violemment des ailes; mais partout l'air est infecté. Dieu m'inspirera , Yalentin.

Si le peuple était digne de son salut, je vous dirais : Servez sa cause! Quant à nos rois, je les cherche et ne les \ois point venir. Restez donc à l'écart. Quand vous sentirez tressaillir le monde jusque dans ses entrailles ; quand des signes visibles qui toucheront votre cœur annonceront la venue des temps prédits, alors, partez pour la croisade. Soyez démocrate, comme vos pères furent royalistes, selon votre conscience ; et quoi que vous fassiez , vous resterez digne de votre nom. Voilà pourquoi, Valentin, je ris aujourd'hui de la candidature d'Antoine, que vous aurez peut-être à accepter naïvement et fermement un jour. Il n'y a de ridicule que ce qui n'est pas sincère. Le peuple peut se faire prendre au sérieux; il n'a qu'à le vouloir. Puisque vous êtes trop jeune pour vous être enrôlé déjà, restez pur de tout engagement. Mais si jamais vous devez embrasser une foi différente de celle de vos ancêtres, n'ayez pas de remords : Dieu ou le peuple! voilà les deux légitimités. Elles se contiennent et s'engendrent. J'ai aime , j'ai servi , j'ai défendu, je n'espère plus la première. Je n'espère pas encore la seconde; mais je la crois possible, et je vous permets de l'espérer. Jusque-là vous n'avez rien à faire dans le monde, et vous êtes bien décidé, n'est-ce pas, à ne plus aimer?

Ces dernières paroles furent dites avec un sourire, et je serrai la main de mon père. Je n'essayai pas de hasarder le moindre doute sur une exposition de principes qui me

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semblait renfermer des paradoxes. Je m'inclinai, sinon convaincu, du moins plein de respect pour cette loyauté sublime, pour cette fierté qui se mettait à la hauteur de toutes les catastrophes, en prenant pour ses deux pôles invariables Dieu et l'humanité!

Je sais que tu vas sourire, mon cher Armand, de cette foi chevaleresque et mystique, de cette fidélité exclusive au souvenir de Louis XVI, le dernier roi de France pour mon père ; je sais que tu méconnais ce gentilhomme fier qui refusa sa part du milliard d'indemnité, en disant : Mon père a perdu volontairement les biens qu'il pouvait défendre; je n'ai pas droit à une restitution ; et l'on ne fait pas l'aumône à ceux de notre maison. » Peut-être trouveras-tu qu'il y a quelque contradiction entre cette haine des révolutions et cette tendance à accepter pour l'avenir un bouleversement social. Mais si je te raconte cette conversation , c'est pour te prier de ne la juger qu'au point de vue de la sollicitude qu'elle révèle. C'était par crainte des mécomptes de la vie que mon père me parlait ainsi. Il peut se tromper dans ses prévisions ; il ne se trompe pas en voulant me prémunir contre les meurtrissures de l'ambition et les déceptions de la politique.

L'entretien se prolongea après le dîner. Je voyais les efforts de mon père pour trouver un aliment à l'activité silencieuse de mon esprit. Nous parlâmes de ma mère , nous allâmes faire une visite à sa chambre, et nousnous • séparâmes fort tard : mon père gardant ses préoccupations; moi, presque guéri de la plaie que j'avais apportée et me sentant pénétré d'un calme absolu.

Pendant les jours qui suivirent, je fis des promenades dans le parc ; je revis tous les vieux amis de mon enfance, c'est-à-dire les grands arbres , les statues ébréchées. Je leur demandai un conseil, une- inspiration. Mon père m'accompagnait toujours . et ne me reparlait pas de la

confidence que je lui avais laite à mon arrivée. Enfin. hier, il me dit d'une voix grave :

— Valentin, j'ai réfléchi à ce que tu m'as raconté, et je serais coupahle envers Dieu si je ne t'indiquais la seule voie de salut et de bonheur qui puisse s'ouvrir à une âme comme la tienne. Tu as une immense soif d'amour, mon enfant, et toutes les sources auxquelles tu pourrais boire sont empoisonnées. Si je te laisse repartir, tu vas relourner mendier un peu de tendresse à ces femmes qui t'ont déjà trompé et que le monde a rendues impitoyables. Tu as de saintes illusions, ou plutôt , tu as une perception vraie de l'amour ; mais tu es seul dans une cohue. Que deviendras-tu? Les intrigues faciles souillent le cœur. Les bourgeois ont corrompu nos mœurs. Sans doute, il y eut toujours des vertus fragiles; mais il y avait autrefois un respect consacré et public pour les grandes passions , pour les purs sentiments. On aimait la débauche ; mais l'idéal servait toujours à guider quelques êtres privilégiés à travers ces folies. De nos jours, la vulgarité des habitudes , l'ardeur des jouissances matérielles , l'ambition d'arriver ont rendu les femmes complices de toutes les infamies des hommes. Elles n'ont pas davantage de fermeté dans les principes, de conscience dans l'amour du beau. Que ferais-tu donc? Si tu étais assez fort, assez averti pour te préserver seul , quelle compensation donnerais-tu à ce besoin inassouvi de tendresse? L'amitié? elle est illusoire comme l'amour. (Mon père , mon cher Armand , ne sait pas jusqu'à quel point tu m'es fidèle.) Quant à l'ambition, je n'ai pas besoin de t'en préserver. Regarde cette chambre, Valentin ; c'est ici que la plus pure, la plus douce des femmes t'a donné le jour ; c'est ici que j'ai passé les meilleurs instants de ma vie, dans de chastes ivresses qui me rendaient bon et m'élevaient à Dieu! Eh bien ! pourquoi ce bonheur ne te tenterait -il

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pas ? Les femmes comme ta mère sont rares ; mais ne s'en trouvât-il plus qu'une seule, ne désespère pas de la rencontrer. Le mariage, mon ami, conlracté gravement, loyalement, dans la libre effusion de deux âmes pures, est l'abri le plus sûr, le sanctuaire le plus impénétrable. Crois-en ton père, crois-en le respect que tu as conservé pour le souvenir de ta mère. Aurais - tu quelque répugnance pour le mariage ?

— En aucune façon, répondis-je. je l'ai toujours regardé comme la communion de deux âmes pour la vie et pour l'éternité. Je crois qu'il demande de grandes vertus, de solides épreuves.

— Ah! j'en prends à témoin cette chambre, reprit mon père avec un religieux enthousiasme, le mariage , quand il n'est pas déshonoré par le calcul ou la gloriole . est une prière visible de l'humanité. Mon vieux Montaigne, que je lisais ce matin, dit que, quand il est bien façonné, c'est la plus belle pièce de la société. C'est , en effet , la pierre bénite sur laquelle on pose l'hostie sans tache. Marie-toi, Valentin, pour te conserver pur et pour donner à ton cœur l'aliment qui le préserve des hallucinations de la faim. Que ferais-tu de cette prétendue liberté de la jeunesse? Tarder plus longtemps, ce serait te voler à toi-même des années de félicité pure. Voici le projet que je te soumets. Ceux de notre famille ne donnent pas la main sans avoir engagé le cœur. Tu es libre de choisir, et je n'adopterai pour fdle que celle que mon iils m'aura présentée lui-même. J'ai reçu, il y a quelque temps, une lettre d'un vieil ami, du baron de Sainle-Aure, qui vit retiré dans sa petite maison de Provins. C'est un bon gentilhomme, moins intraitable que moi , mais aussi fidèle à la bonne cause. Il a une fille ; tu la connais, tu l'as vue: c'est une amie de ton enfance. Elle a dû être élevée pieusement; de Sainle-Aure, dans sa correspondance, me parle

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toujours d'elle avec un orgueil qui n'est peut-être pas seulement une illusion de son amour paternel. Va passer quelques jours à Provins. Va embrasser ces vieux amis de ton père qui seront aises de te voir. Dans l'intimité de la province, tu verras Edmée de Sainte-Aure, tu la jugeras; j'aurai soin de ne pas te poser en prétendant. Sois libre; et, si ce n'est pas une inspiration trompeuse qui me dicte ce conseil , tu m'écriras, et je ferai la demande. Que te semble de mon projet ?

— Je l'adopte de grand cœur, répondis-je en serrant les mains de mon père.

En effet, mon ami, à mesure que le comte me parlait dans cette chambre vénérée, une vision enchanteresse se déroulait devant moi; j'entendais de vagues harmonies; une voix douce comme un chant me disait dans le cœur : « C'est la raison qui te parle, c'est ton bon génie qui te conseille. » Jusqu'à minuit, dans cette retraite qui nous semblait un oratoire, entre mon père et moi, se prolongea une de ces conversations intimes et caressantes qui reposent de la vie et font rêver le ciel.

Je vais donc partir dans deux ou trois jours pour Provins : c'est là que tu m'écriras. Je ne sais ce que je dois espérer de ce voyage. Edmée de Sainte-Aure était une enfant la dernière fois que je l'ai vue. Sera-t-elle la femme que je demande à Dieu '? Mon père en saurait-il sur son compte plus qu'il ne veut m'en dire ? Me réserve-t-il une surprise? Je m'adresse ces questions avec un certain trouble, et je te les soumets à toi, en attendant de pied ferme les railleries que tu ne vas pas manquer de m'adresser. Mais, quoi que tu dises et que tu penses, si je me marie, prends-en ton parti, tu seras mon garçon d'honneur. Moque-toi donc si tu veux ; je te brave autant que je t'aime.

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