LETTRE VI
I) AI1MAND A VALENTIN
Venise, juillet.
Mua cher ami, ceci devient sérieux, et je ne plaisante plus. On veut te marier et tu te laisses faire. Ton père, que j'estime, mais que tu me permettras cependant de comparer à son baromètre paralytique, et qui depuis plus de vingt ans est resté immobile, par haine des hommes, par dégoût des choses présentes, veut t'envelopper tout vivant, tout chaud, tout plein d'une jeunesse inconnue, dans cette abominable boîte à momie qu'on appelle le mariage. Toi, te marier! toi, le rêveur, le mystique, l'avaleur d'étoiles, le pourfendeur de lune! Mais, malheureux, tu vas au désenchantement, à la ruine de tes illusions, à la madère ! Le mariage? c'est précisément ce que lu redoutes le plus, c'est-à-dire tout ce qui est positif, tout ce qui est trivial; une femme qui ne nous apparaît pas seulement sous le demi-jour mystérieux des visites et des adorations à distance, mais qu'on voit à toute heure, de toutes les façons, belle, laide, souriante, revêche, rose de santé, jaune de migraine; et puis, les enfants, les grossesses, et toutes les infirmités que la vie banale atteste et multiplie, et qui feront évanouir vingt fois par jour tes délicieux fantômes!,
Te marier, toi ? c'est-à-dire associer quelqu'un à tes rêveries impossibles! T'imagines-tu que ta femme sera toujours là, béante, à t'écouter, à t'admirer, à te comprendre? qu'elle dira toujours : « 0 Klopstock! Klops-
SUZANNE DOCHEMIN
tock! » et qu'elle ne prendra pas quelques-uns des instants promis à tes extases pour penser à ses toilettes, à son ménage? Je ne parle pas des autres songeries qu'une femme peut avoir à côté de son époux ; car je suppose que lu auras une perle de fidélité. Comment feras-tu si tes élégies provoquent les bâillements de ton ange, et si elle linit par te trouver ennuyeux ?
Te marier! c'est-à-dire avoir un ménage, un attirail, une responsabilité ! être obligé à des corvées, à l'arithmétique du pot-au-feu! Et puis, avoir une belle-mère, un beau-père, des gens qui vous aiment par suite de la cérémonie de M. le maire, en pleurnichant sur leur fille, quand ils ne vous détestent pas! Avoir une jeune et jolie femme à soi, pour être condamné à donner la main à une douairière qu'on appelle belle-maman; pour être astreint aux parties de cartes ou aux discussions politiques du beau-père; et enfin, si j'admets que tu mettes la main sur un couple de parents comme il n'y en a pas, une bellemère délicate et discrète, un beau-père qui ait le sens commun, se marier, pour épaissir dans un bonheur plat, nauséabond , qui affadit et rend incapable de tout héroïsme de cœur ou d'esprit!
Tu me fais l'effet qu'aurait produit lord Byron partant pour combattre avec les Grecs, au profit de la gloire et de la liberté, mais s'arrètant en route, et bornant son ardeur martiale à s'enrôler dans une garde nationale de banlieue ! Tu avais des allures de paladin, et voilà que tu te résignes à une guérite, à un modeste uniforme, à une faction ; prends garde ! tu finiras par tirer de ta poche le classique bonnet de coton.
Ton père est ton père, c'est-à-dire que tes rêveries sont ses filles. 11 les juge avec un regard partial, et se trompe comme toi. Si j'étais à sa place, je te forcerais d'entrer jusqu'au cou, jusqu'aux lèvres, dans ce monde qui t'é-
SUZANNE DCCHEMIN
pouvante. Tu finirais par t'y habituer, par en sentir les avantages réels qui compensent souvent ses amertumes. Mais choisir de la vie l'élément le plus grossier, le plus commun, et vouloir en construire un temple idéal, un sanctuaire chimérique; se marier comme un bourgeois et vouloir aimer comme un Tancrède! C'est là une folie. Tu échoueras, et tu ne seras que plus désespéré.
Je prévois ta réponse. Tu ne songes au mariage qu'à la condition de rencontrer la fée, le bon ange, le sylphe rêvé. Mais ton ardeur à poursuivre ce mirage ne te persuadera-t-elle pas que tu l'as trouvé? Et si, plus tard, quand l'irréparable oui aura été prononcé, tu découvres que tu t'es trompé, que deviendras-tu, toi qui ne sauras pas te consoler par le cùté pratique que les plus mauvaises affaires de ce monde offrent toujours ? Le mariage, pour toi, est un suicide ou un martyre. Fais-toi chartreux, trappiste; mortifie-toi par la discipline et le jeûne, si la chair t'épouvante ; mais ne te marie pas.
Se marier! quand on a vingt-cinq ans, lorsqu'on n'a pas encore aimé, et qu'il y a d'ailleurs tant de gens mariés au dépens desquels on peut analyser le mariage! Yalentin, Valentin, tu me fais peur ; ton génie est idiot; et je sens déjà pleuvoir sur mes mains toutes les larmes que tu verseras un jour.
Certes, puisque nos pères se sont mariés, je ne nie pas que le mariage ne soit un mal nécessaire. Je rencontre même quelquefois des victimes de cette nécessité qui me paraissent convenablement résignées. Mais si c'est un dénoûment auquel chacun de nous doive s'attendre, moi tout comme un autre, encore faut-il n'y arriver qu'après s'être assuré qu'on n'a plus rien à regretter de la jeunesse, de la liberté; et se marier à ton âge, avec ton innocence, avec cette virginité absolue, quand tu ne sais si la volupté que tu écrases du pied ne se dégagera pas de
ton talon pour te mordre un jour au sein ; encore une fois c'est une folie !
Ton père s'en rapporte à toi ; eh bien ! ose te dérober à son influence. Va faire le pèlerinage de Provins, puisqu'à l'heure où je t'écris, tu es peut-être annoncé ; mais ne reste que le temps indispensable pour donner à cette politesse les petites dimensions d'une flatterie, et viens me rejoindre ici, à Venise. Je te le demande au nom de notre amitié. Si tu refuses, marie-toi, lâche ! tu es indigne de vivre! Je ne t'écris rien sur Venise: j'aime mieux t'y attendre.